Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 15

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Il est positif que, dans le même temps, monsieur de Mesnard s'exprimait à Montauban, où le procès dit du _Carlo Alberto_ le retenait encore, dans des termes qui ne permettaient pas de le croire instruit de l'état de madame la duchesse de Berry, et la déclaration de mariage le jeta dans le désespoir.

Déjouée dans la pensée d'être aussitôt remisé en liberté et le gouvernement annonçant le projet de lui laisser faire ses couches à Blaye, il paraît que la princesse se plaignit amèrement à ses confidents du mauvais conseil qu'on lui avait donné; mais elle ne dissimula plus sa grossesse et bientôt fit demander à Deneux, son accoucheur attitré, de se rendre auprès d'elle.

Elle continua à entretenir le général Bugeaud, avec lequel elle s'était mise sur le ton de la familiarité la plus grande, des mérites de son mari, de l'amour qu'elle lui portait; et, quoiqu'il sût que, dans son plus intime intérieur, elle se riait de la crédulité qu'elle lui supposait, les bontés des grands ont une telle fascination qu'il en était séduit.

Tandis que le premier acte de cette comédie se jouait à Blaye, le second se préparait à la Haye.

Le goût de l'intrigue et celui de l'argent, si chers à tous deux, y avaient réuni en fort tendre liaison monsieur Ouvrard et madame du Cayla. Ils étaient auprès du roi Guillaume les agents de madame la duchesse de Berry.

Ouvrard s'occupait de l'emprunt dont Deutz avait révélé le projet, et madame du Cayla cherchait à prendre sur le vieux roi de Hollande la même influence exercée naguère sur le roi Louis XVIII.

J'ignore si elle reçut ou si elle se donna la commission de trouver un mari pour Marie-Caroline; mais il est certain qu'elle en a eu tout le mérite.

Monsieur de Ruffo, fils du prince de Castelcicala, ambassadeur de Naples à Paris, se trouvait de passage à la Haye dans ce moment. Toute sa famille, et lui-même, étaient fort attachés à madame la duchesse de Berry. Le jeune Ruffo lui avait fait sa cour à Massa.

La comtesse du Cayla, considérant les termes de la déclaration faite à Blaye, s'avisa que ce serait là un mari possible, et, dans un long tête-à-tête, elle employa toutes ses plus habiles insinuations à préparer monsieur de Ruffo, à accepter cet emploi.

Elle réussit du moins à se faire comprendre; car, à peine rentré à son auberge, il fit ses paquets, demanda des chevaux et, le lendemain matin, la négociatrice désappointée apprit qu'il s'enfuyait à grande course de la Haye.

Cependant le temps pressait. Loin de prendre la déclaration de Blaye comme une _ruse de guerre_, le roi Charles X exigeait que le frère de ses petits-enfants eût un père avoué et nommé. Sa colère n'épargnait pas les épithètes offensantes à la mère.

Madame la Dauphine était tombée dans le désespoir à la nouvelle de cette honte de famille si solennellement publiée. Elle savait dès longtemps l'inconduite de sa belle-soeur, mais ce scandale historique ne lui en était pas moins cruel. Elle aussi réclamait un mariage.

Il n'y avait donc pas à reculer; et, sans y regarder de si près, madame du Cayla mit la main sur un attaché à la légation de Naples, jeune homme de belle figure, de haute naissance, mais fort débauché et perdu de dettes.

Tel que le voilà, le comte Lucchesi était patemment à la Haye depuis dix-huit mois et ne s'en était pas absenté vingt-quatre heures; toutes les légations européennes accréditées en Hollande pouvaient en faire foi. Mais madame du Cayla ne s'arrêta pas à ces considérations, secondaires. Elle fit de belles phrases à monsieur de Lucchesi sur un si admirable dévouement à la soeur de son souverain, la postérité n'aurait pas assez d'éloges à lui donner, d'autels à lui dresser....

Puis survint Ouvrard, avec les arguments irrésistibles de don Basile, et cent mille écus décidèrent le comte Hector de Lucchesi-Palli, fils du prince de Campoforte, à mettre son nom à la merci des intrigants qui le lui avaient acheté; car, à cet instant, on pensait peu à sa personne.

Le parti carliste, d'abord écrasé par la chute de son héroïne, ne s'était pas trompé au sens de la _déclaration_ et n'avait pas même cherché à l'expliquer autrement que nous; mais, se relevant petit à petit, il voulut faire une énigme de ce qui n'était que trop clair.

Les uns l'annonçaient une ruse de guerre inventée par la princesse, d'autres la niaient absolument, un certain nombre la proclamaient imposée par la violence matérielle; mais tous étaient d'accord pour supposer cette révélation arrachée par ce qu'ils nommaient des _tortures morales_.

On faisait mille contes à ce sujet. Il est positif cependant qu'elle a été entièrement spontanée. Personne n'en a été plus surpris que le général Bugeaud, si ce n'est le ministère. Madame la duchesse de Berry ne l'a jamais nié en aucun temps.

Je crois bien, à la vérité, que, si elle avait espéré trouver dans monsieur Bugeaud la même assistance clandestine que dans monsieur Chousserie, elle l'aurait préféré, et encore cela est-il douteux.

J'ai vu soutenir à de fort belles dames qu'elles auraient constamment refusé tout aveu et seraient accouchées en criant à tue-tête: «C'est une atroce invention de mes bourreaux... je ne suis pas grosse...» Mais cet excès d'impudence est plus facile à rêver qu'à mettre en action.

D'ailleurs, madame la duchesse de Berry, je l'ai déjà dit, n'attachait pas une très grande honte à un événement qui n'était pas nouveau pour elle et dont les exemples se rencontraient dans sa propre famille.

De plus, elle entendait être convenablement soignée, témoin le souci pris par elle-même d'appeler Deneux, qui exigea un ordre de sa main, et, dans ce but, elle se serait sans doute décidée à faire confidence de son état au général Bugeaud, comme elle l'avait fait au colonel Chousserie, à la dernière extrémité. Mais j'ai lieu de croire, je le répète, qu'un conseil venu du dehors et mal compris par elle l'entraîna à exiger la publicité d'une déclaration dont le modèle lui avait été envoyé, mais qui devait rester enfouie dans les murs de Blaye avec le triste secret qui s'y renfermait.

Aucun des partisans les plus dévoués de la princesse ne prenait au sérieux ce prétendu mariage, ni ne songeait à l'invoquer pour excuse. À la vérité, en ôtant toute chance possible de régence à Marie-Caroline, il lui enlevait son existence politique et les contrariait encore plus que la grossesse que, cependant, tout en y croyant parfaitement, ils s'étaient repris à nier, partant de ce principe que les gens capables de la proclamer devaient l'avoir inventée.

Lorsqu'on leur représentait que la déclaration parlait uniquement du mariage, plus sincères en cela qu'il ne leur est ordinaire, ils s'écriaient: «Ah bah, le mariage!...»

Un jour madame de Châtenay entra chez moi en riant: «Je viens de rencontrer madame de Colbert au coin de votre rue, me dit-elle, vous savez que, malgré notre liaison d'enfance, elle me tient rigueur pour mes _mauvaises opinions_; aujourd'hui elle m'a arrêtée. «J'espère, ma chère, que vous n'êtes pas de ceux qui croient à cette abominable invention contre madame la duchesse de Berry?

«--Hé, bon Dieu, j'aimerais fort à n'y pas croire, mais que voulez-vous, elle l'avoue elle-même; on dit qu'elle a mandé Deneux....

«--C'est un mensonge! c'est une horreur! c'est votre horrible gouvernement qui dit cela.» Tandis qu'elle se répandait en invectives contre le Roi, les ministres, la famille royale et tous leurs adhérents, et que j'attendais avec impatience un instant de répit pour m'esquiver, un cabriolet passe où était monsieur de Mesnard, qui nous salue. Madame de Colbert, changeant tout à coup de texte, s'écrie: «Ah! l'infâme, ah! le scélérat, je voudrais l'étrangler de mes propres mains, le misérable!» et se retournant vivement à moi... «C'est lui qui l'a fait, ce malheureux enfant!»

«--Je vois que vous y croyez et que vous en savez plus que moi, ma chère.»

«Madame de Colbert, un peu décontenancée, m'a souhaité le bonjour, nous nous sommes séparées à votre porte et voilà, dit madame de Châtenay en achevant son récit, ce qui me faisait rire.»

Madame de Colbert ne manquait pas d'esprit; mais elle était fort passionnée et représentait assez exactement les extravagances de son parti.

J'ignore de quelle façon madame la duchesse de Berry fut informée du nom de son prétendu mari. Elle avait certainement des moyens de correspondance occultes.

Aussi, le 10 mai 1833, monsieur Deneux fit par son ordre, en sa présence, et devant des témoins officiels, la présentation d'un enfant du sexe féminin, né en légitime mariage de Marie-Caroline, duchesse de Berry, et de Hector, comte de Lucchesi-Palli des princes de Campoforte.

Ce fut la première révélation donnée de ce nom. La princesse en avait gardé le secret et ses entours, aussi bien que ses plus dévoués partisans, l'apprirent avec le public. On alla aux informations, et bientôt le rire simultané de toute l'Europe accueillit la paternité postiche d'un homme qui n'avait pas quitté la Haye depuis deux ans.

Probablement madame la duchesse de Berry ignorait cette circonstance. En tout cas, elle affectait une grande satisfaction de son choix. Lorsqu'on lui annonça le sexe de son enfant: «Ah! j'en suis bien aisé, dit-elle, mon bon Lucchesi désirait beaucoup une fille; cela lui fera plaisir.»

Madame d'Hautefort et monsieur de Brissac refusèrent de signer le procès-verbal rédigé en leur présence. La princesse leur en sut extrêmement mauvais gré. Au reste, elle était fort mal avec eux depuis longtemps.

En s'enfermant à Blaye auprès d'elle, ils croyaient avoir à soigner de plus nobles infortunes et ne dissimulaient pas leur mécontentement, accru encore par la légèreté des propos de la princesse et son étrange familiarité avec les officiers de la petite garnison du château.

Toutefois, madame d'Hautefort se résigna à écrire, sous la dictée de madame la duchesse de Berry, quelques lettres où, en annonçant la naissance de la petite Rosalie, elle représentait la maison de Lucchesi-Palli comme tellement illustre et le comte Hector comme si personnellement distingué qu'en vérité tout l'honneur de l'alliance se trouvait pour la fille des rois.

Cette maladresse augmenta l'hilarité des malveillants et la tristesse des gens qui désiraient jeter un voile sur cette déplorable aventure.

On ne s'occupa plus à Blaye qu'à hâter le rétablissement de la princesse. Elle eut la promesse d'être reconduite en Sicile dès que sa santé le permettrait. La première pensée avait été de la diriger sur Trieste, mais le roi Charles X refusait positivement de la recevoir. Il devenait plus opportun alors de la remettre aux mains de son frère. On négocia à cet effet avec lui; il n'en voulait pas à Naples mais l'accepta en Sicile.

Madame d'Hautefort et monsieur de Brissac prétextèrent des affaires personnelles pour ne la point accompagner; elle-même s'en souciait peu. N'ayant pas encore compris à quel point elle était déchue, elle demanda de nouveau mademoiselle de Montaigne en promettant de la garder auprès d'elle; celle-ci se trouva d'accord avec sa famille, cette fois, pour refuser.

Madame la duchesse de Berry, dont les correspondances étaient parfaitement libres maintenant, s'adressa à la princesse Théodore de Bauffremont et lui écrivit en l'engageant à venir assister à Palerme à ces fêtes de la sainte Rosalie dont elle lui avait si souvent parlé.

Madame de Bauffremont hésita à se rendre à une demande si singulièrement rédigée. Cependant, elle avait été tellement avant dans toute cette intrigue politique et sa réputation de femme était si bien établie qu'elle consentit à deux conditions: son mari serait du voyage et, loin de s'arrêter à Palerme, madame la duchesse de Berry se rendrait directement en Bohême où tous deux l'escorteraient.

Monsieur de Mesnard, acquitté par le jury de Montauban, comme tous les passagers du _Carlo Alberto_, et que nous venons de voir courant très librement les rues de Paris, remplaça monsieur de Brissac à Blaye.

Quoique fort irritée de sa naissance, madame d'Hautefort, très bonne personne dans le fond, montrait de l'intérêt à la petite Rosalie et la mère en raffolait. La scène changea à l'arrivée de madame de Bauffremont; celle-ci la traita du haut de son mépris, ne daignant pas la regarder.

Monsieur de Mesnard ne cachait pas la répulsion qu'elle lui inspirait, et madame la duchesse de Berry s'en occupa beaucoup moins.

Le curieux de l'aventure, c'est que la pauvre madame d'Hautefort fut accueillie par tout le parti carliste avec la plus excessive malveillance. Dans sa province d'Anjou, les portes lui furent presque fermées et, l'hiver suivant, elle eut la naïveté de me faire dire, par un ami commun, qu'elle n'osait pas venir chez moi dans la crainte d'accréditer le bruit répandu qu'elle était _vendue au gouvernement_.

Malgré l'étrange rôle qu'elle nous faisait jouer par là, à toutes deux, cela m'a paru si ridiculement absurde que j'ai toujours négligé de m'en fâcher. J'ignore, au reste, ce qu'on lui reprochait; mais il n'y a pas d'invention saugrenue dont les exaltés du parti carliste ne soient capables.

Le 9 juin 1833, madame la duchesse de Berry s'embarqua à bord de la frégate l'_Agathe_, avec sa fille, le prince et la princesse Théodore de Bauffremont et le comte de Mesnard.

À son instante prière, le général Bugeaud consentit à l'accompagner; il manda à Paris ne pouvoir refuser cette marque d'amitié à toute l'affection filiale qu'elle lui montrait. Il avait la bonhomie d'y croire; son erreur ne fut pas de longue durée.

Dès que les côtes eurent suffisamment disparu pour ne plus laisser chance de retour, la princesse changea de procédés, et, parvenue en rade de Palerme, elle ne daigna pas prendre congé de lui sur le vaisseau, ni l'inviter à la venir voir à terre.

Bugeaud avait innocemment pris au positif les protestations de Marie-Caroline de le considérer _comme un père_. Il fut outré, et courroucé surtout du maussade voyage entrepris par pur zèle à sa suite. Il écrivit ici des lamentations sentimentales sur l'ingratitude de madame la duchesse de Berry qui ne laissèrent pas d'être fort divertissantes.

Il fallait un grand fonds d'ignorance des princes, de la Cour et du monde en général pour croire sincères les cajoleries dont on le comblait à Blaye, et, il faut en convenir, madame la duchesse de Berry n'avait pas de motif pour aimer à s'entourer des témoins du triste séjour qu'elle y avait fait.

Sa gaieté, au reste, ne se démentit pas un instant pendant tout le voyage. Son unique préoccupation était la crainte de manquer à Palerme les fêtés de sainte Rosalie; elle y avait assisté dans son enfance et en conservait un très vif souvenir.

La faveur de la petite Rosalie allait toujours en décroissant; mais elle fut entièrement mise de côté lorsque le père qu'on lui avait inventé, et que madame la duchesse de Berry ne s'attendait pas à trouver en Sicile, se présenta à bord de l'_Agathe_.

Ce pauvre petit enfant, repoussé de tout le monde, est mort bientôt après à Livourne, chez un agent d'affaires où on l'avait déposé comme un paquet également incommode et compromettant.

Je ne sais si le nom du véritable père demeurera un mystère pour l'histoire, quant à moi je l'ignore. Faut-il en conclure, ainsi que monsieur de Chateaubriand me répondait un jour où je l'interrogeais à ce sujet: «Comment voulez-vous qu'on le dise, elle-même ne le sait pas!»

Une véritable séide de la princesse (je puis aussi bien la nommer, madame de Chastellux), dans un premier accès de colère contre elle, me tint à peu près le même langage: «Figurez-vous, ma chère, me dit-elle, qu'elle a eu l'incroyable audace d'oser qualifier ce misérable enfant d'_enfant de la Vendée_!... en un sens elle a raison...», ajouta-t-elle plus bas.

Les grandes fureurs assoupies, le mot d'ordre fut donné et le parti carliste s'y soumit merveilleusement d'accorder les tristes honneurs de cette paternité à monsieur de Mesnard. Les anciennes relations qu'on lui supposait avec la princesse leur rendaient, je ne sais pourquoi, cette version moins amère.

Charles X sembla l'accréditer en témoignant une grande animadversion au comte de Mesnard et en lui défendant obstinément sa présence, ce qui, pour le dire en passant, était une gaucherie dès qu'il feignait d'admettre l'authenticité du mariage.

En Bretagne, personne ne croyait à monsieur de Mesnard; l'opinion la plus généralement admise désignait l'avocat Guibourg. Deux hommes également bien placés pour être des mieux informés m'ont nommé l'un, monsieur de Charette, l'autre, un fils du maréchal Bourmont. Peut-être le temps révélera-t-il ce honteux secret; personne jusqu'ici n'a réclamé une si triste célébrité.

Le départ de France de madame la duchesse de Berry fut un grand soulagement pour tout le monde. Les gens de son parti ne fixaient pas volontiers leur vue sur Blaye, et ceux qui tenaient au gouvernement pouvaient sans cesse y redouter une catastrophe.

On le fit suivre très promptement par la levée de l'état de siège dans les provinces de l'Ouest. C'était, de fait, une amnistie; mais, comme elle arrivait à la suite des jugements d'acquittement simultanément rendus par les divers tribunaux envers tous les accusés politiques, on n'en sut aucun gré au gouvernement et cela passa pour un signe de faiblesse.

Je puis me tromper, mais je crois encore que la déportation de madame la duchesse de Berry en Bohême au moment de son arrestation et l'amnistie, déclarée en même temps, auraient placé le trône nouveau sur un meilleur terrain.

Sans doute, madame la duchesse de Berry serait restée un chef de parti pour quelques imaginations exaltées et un certain nombre d'intrigants. Toutefois, on venait d'avoir la mesure de ce qu'il était en sa puissance d'accomplir dans les circonstances les plus favorables pour elle. Cela n'était pas bien formidable, et la longanimité du gouvernement, la générosité du Roi auraient ramené beaucoup de gens qui ne demandaient qu'un prétexte pour rester tranquilles.

On savait le roi Charles X et madame la Dauphine peu disposés à encourager les entreprises de madame la duchesse de Berry. Une fois à Prague, et il était facile d'exiger qu'elle y arrivât, elle serait retombée dans leur dépendance et aurait été forcée à plus de sagesse.

Il faut le reconnaître, d'ailleurs, les prévisions les plus sagaces ont un terme. Il était impossible d'imaginer que la captive jouerait si obstinément le jeu de ses adversaires; mais, je dis plus, en eût-on eu parole, il aurait été plus habile, à mon sens, de ne s'y point exposer; car, pour le léger avantage de perdre un chef en jupes, dont l'événement a montré, du reste, toutes les faiblesses, on a accumulé beaucoup de haines et de reproches légitimes sur des têtes royales. Dans un temps où le manque de respect pour les personnes et pour les choses se trouve une des grandes difficultés du pouvoir, on s'est plu à traîner dans la boue une princesse que son rang et quelques qualités brillantes devaient tenir à l'abri de l'insulte du vulgaire.

On a fait répéter, avec une apparence de vérité, comment les familles royales étalaient sans honte les plaies que les familles bourgeoises cachaient avec soin et comment les haines politiques l'emportaient dans leur coeur sur les liens de la parenté et toutes les affections sociales.

Cela pouvait être sans risque autrefois, alors que les grands seuls avaient droit de parler aux peuples d'eux-mêmes; mais, actuellement que leur conduite passe au creuset de la publicité et de la publicité malveillante, il leur faut, dans les actions de leur vie publique et privée, l'honnêteté, la pudeur et la délicatesse exigées du simple particulier. Je persiste donc à croire que personne n'a gagné au triste drame de Blaye, pas même ceux qui semblent y avoir triomphé.

La tâche de madame du Cayla n'était pas achevée. Non seulement le roi Charles X avait voulu qu'on lui présentât un mari, mais encore il exigeait, la preuve d'un mariage fait en temps opportun. Madame du Cayla se rendit en Italie à cet effet, et, grâce au désordre existant dans les registres de l'état civil, fit fabriquer un certificat de mariage dans un petit village du duché de Modène.

Le monde entier savait monsieur de Lucchesi en Hollande à la date que ce document portait; mais, soit que Charles X l'ignorât, soit qu'il lui convînt de fermer les yeux, il s'en contenta et consentit à recevoir monsieur et madame Lucchesi-Palli lorsqu'il aurait acquis la certitude qu'ils faisaient bon ménage.

Le Roi voulait enchaîner sa belle-fille à ce mari qui terminait sa carrière politique et lui enlevait tous ses droits de tutrice sur l'avenir de ses enfants. Ce n'était pas le compte de la princesse. Elle entendait conserver son nom, son rang, et même ses prétentions à la régence (que Charles X, au reste, n'avait admises en aucun temps), car elle n'a jamais compris à quel point elle était, déchue dans l'opinion publique.

Les dissensions dans la famille exilée entraînèrent de longues négociations où monsieur de La Ferronnays et monsieur de Chateaubriand furent employés sans succès. Il n'entre point dans mon projet d'en donner les détails; d'ailleurs je les sais mal.

Charles X s'obstina fort longtemps à nommer la princesse _madame de Lucchesi_. Celle-ci, de son côté, ne voulut pas accepter cette position et se contenta de prouver qu'elle faisait bon ménage en accouchant publiquement tous les ans et produisant ses nouveaux enfants à tous les regards.

À la fin, et par l'intercession de madame la Dauphine, le Roi s'adoucit. _Madame la duchesse de Berry_ obtint permission de passer quelques jours dans sa famille, mais elle a cessé d'en faire partie.

Notons, comme chose extraordinaire et imprévoyable, que ce mari, improvisé par les intrigues de madame du Cayla, acheté à beaux deniers comptants par l'or de monsieur Ouvrard, acceptant sans trop de répugnance une position si humiliante et que tout devait faire présumer un misérable, s'est trouvé un très honnête homme, assez délicat, plein d'égards pour sa femme, de convenance dans ses rapports avec elle, avec les autres, et de dignité dans sa propre attitude. Enfin, d'après tout ce qui en revient, il mérite et obtient une véritable estime.

Je crois ne pouvoir mieux terminer ce récit que par une lettre dont l'amiral de Rigny m'a laissé prendre copie dans le temps. Je la donne tout entière pour lui conserver son caractère de franchise et de vérité.

CHÂTENAY.--SEPTEMBRE 1840.

* * * * *

(_Copie d'une lettre écrite par le commandant de l'Actéon._)

«_Actéon_, rade de Toulon,

le 11 juillet 1833.

«Vous savez, sans doute, mon cher monsieur Coste, que j'ai été envoyé à Palerme; j'ai fait un rapport officiel et je n'ai pu y insérer quelques petits détails qui sont en dehors de ma mission. J'avais bien pensé à les adresser particulièrement à l'amiral; mais, dans la crainte que cette liberté lui déplût, je me suis décidé à vous les donner, en vous priant de les lui communiquer si vous le jugiez convenable.

«À mon arrivée à Palerme, j'ai recherché tout ce qui concernait l'arrivée prochaine de la duchesse de Berry. Le soir, j'ai été présenté à son frère le prince Rodolphe, lieutenant général de la Sicile, et au prince de Campoforte, ministre dirigeant.

«J'ai vu aussi plusieurs autres personnes, et enfin j'ai reconnu que cet événement faisait peu de sensation dans le pays. On y est habitué aux écarts des princes et princesses et, comme l'immoralité est dans les moeurs de tous, aucun n'est étonné qu'une altesse ait un enfant d'un père inconnu.

«J'ai dit _père inconnu_. En effet, le comte Hector de Lucchesi, jeune et beau garçon, est arrivé à Palerme vers le 1er juillet; il venait de Naples et de la Haye où il vivait dans l'intimité de madame du Cayla.

«La paternité et l'épouse avaient été offertes à trois ou quatre jeunes princes napolitains ou siciliens.

«Monsieur Ouvrard sut vaincre, avec ses arguments ordinaires, les scrupules du comte Hector qui a accepté le tout, ce qui lui vaut à Palerme le surnom de saint Joseph.