Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 10

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Le _Moniteur_ du matin, ce doit être vers le milieu d'avril, avait publié une lettre, adressée à madame la duchesse de Berry, trouvée au château de La Charlière en Vendée, où l'on établissait qu'une tentative légitimiste serait intempestive et funeste, que les fidèles devaient employer leurs soins à fomenter la division et le mécontentement, chercher partout à accroître la misère des ouvriers, la souffrance du commerce, et se tenir en mesure de profiter des circonstances favorables, si, par exemple, la Prusse et la Hollande marchaient sur la Belgique. Alors serait le moment pour Madame de faire une descente sur les côtes, surtout si elle était appuyée de troupes sardes, espagnoles ou portugaises... Je ne me rappelle plus les termes exacts, mais c'était là le sens.

Le duc de Laval, le duc de Noailles, et même monsieur de Chateaubriand adoptaient complètement ce document et en préconisaient les doctrines. Tous les gens sages du parti les professaient, et les projets insensés de quelques extravagants, impossibles, au reste, à réaliser, ne méritaient que du mépris. Fomenter les mécontentements et attendre les chances d'une guerre étrangère en y excitant, voilà ce que la sagesse commandait.

Tout le monde était d'accord, lorsque survint monsieur Genoude.

«Nous parlions de la lettre publiée par le _Moniteur_, lui dit le duc de Laval.

--Et vous en êtes profondément indigné, répliqua monsieur Genoude. Il ne manquait plus à ce gouvernement impie que de se faire faussaire.

--Vous croyez cette lettre controuvée?

--En pouvez-vous douter? Quoi! désigner les royalistes à la haine du pays en les dénonçant comme fauteurs de la misère, de la souffrance du peuple, les montrer appelant les secours de l'étranger, tandis qu'au contraire, et cela est notoire, ils arrêtent à grand'peine les haines suscitées par les violences du gouvernement contre les habitants de l'Ouest, c'est une pensée infernale, une oeuvre du démon bien digne des gens qui l'ont inventée.»

À cette sortie, personne ne souffla. Pas un de ceux qui venaient de vanter la sagesse des principes ne voulut les soutenir.

Monsieur de Chateaubriand attisa le feu de la cheminée; madame Récamier évita de lever les yeux; monsieur Ampère, monsieur Ballanche, deux autres personnes assez neutres et moi, qui nous trouvions témoins de tout cet embarras, échangeâmes un sourire. Il y eut un instant de silence, puis on parla d'autre chose.

Monsieur Genoude assurément ne doutait en aucune façon de l'authenticité de la pièce publiée. Pourquoi donc ce langage? Se méfiait-il de l'auditoire et mentait-il sciemment, ou bien croyait-il la position du parti carliste assez bonne pour se pouvoir passer de la misère et de la guerre étrangère comme auxiliaires? Il est aussi rempli d'illusions que de mensonges, et l'on peut supposer l'un et l'autre.

En tout cas, il ne refusait pas l'assistance de la peste, car il faisait partie du comité qui sollicitait madame la duchesse de Berry de hâter son arrivée pour en profiter.

Les projets de cette princesse n'étaient un secret pour personne, non plus que le scandale de sa vie en Italie.

Il était si patent qu'il autorisait le vicomte de La Rochefoucauld à me dire, quelques mois plus tard, combien il regrettait de s'être refusé à se rendre auprès d'elle à Massa comme on l'en sollicitait: il aurait certainement empêché sa malencontreuse tentative.

«Pensez-vous avoir pu réussir à l'arrêter?

--Sans aucun doute, je n'aurais consenti à être son amant qu'à cette condition.»

Je sais les ridicules de monsieur de La Rochefoucauld, et ce dialogue en est une nouvelle preuve; mais, pour oser parler ainsi d'une princesse, de la mère de celui qu'on salue du nom de _son Roi_, il faut qu'elle y ait terriblement donné lieu.

J'ignore si monsieur de Chateaubriand était dans la confidence de l'entreprise de madame la duchesse de Berry, mais, se soumettant en apparence aux frayeurs inspirées à madame de Chateaubriand par le choléra, il l'accompagna à Genève.

On le disait nommé gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux et se rendant à Édimbourg. Je lui demandai si ce bruit avait quelque vérité: «Moi! s'écria-t-il avec un accent de dédain inimitable, moi! et qu'irais-je faire, bon Dieu, entre cette mangeuse de reliques d'Édimbourg et cette danseuse de corde d'Italie?»

Je me sentis assez froissée de cette façon de parler pour en prendre congé de monsieur de Chateaubriand plus froidement. Je dirai dans quelles circonstances je l'ai revu et pourquoi je rappelle ce propos.

Le gouvernement redoutait fort l'embarras que lui causerait la présence de madame la duchesse de Berry en France, par la difficulté surtout de la traiter d'une manière exceptionnelle, avec les idées d'égalité révolutionnaire qui dominaient encore à cette époque.

Aussi surveillait-on les côtes de Provence avec grand soin. Le nom de la princesse avait été prononcé pendant l'échauffourée de Marseille; mais on ne croyait pas à sa présence, lorsque le télégraphe l'annonça captive à bord du _Carlo Alberto_, arrêté dans la rade de la Ciotat.

La joie fut grande de ce que, n'ayant pas touché le territoire français, elle ne se trouvait soumise à aucune loi, et la résolution prise sur-le-champ de la renvoyer directement à Édimbourg à bord d'une frégate. L'ordre fut immédiatement transmis de conduire le _Carlo Alberto_ dans les eaux de la Corse, tandis qu'on préparait la frégate. La Reine eut grande part à cette décision, et je l'en vis bien satisfaite.

Aussitôt l'arrivée de l'estafette, l'amiral de Rigny, alors ministre de la marine, apporta chez moi la dépêche qui rendait compte de la capture, accompagnée de quelques pièces à l'appui, et nous en fit lecture.

Après les avoir écoutées, je le priai de me les donner à lire une seconde fois, et, en les lui rendant, je lui dis:

«Ce n'est pas la duchesse de Berry.

--Comment! s'écria-t-il, et d'où vous vient cette idée?»

Je ne voulus pas m'expliquer, mais je persistai dans mon assertion de façon à faire suffisamment d'impression sur monsieur de Rigny pour élever quelques doutes dans son esprit et le décider, à constater l'identité de la princesse avant de l'embarquer sur la frégate.

Monsieur d'Houdetot, alors en Corse, eut l'ordre de se rendre auprès d'elle et dévoila l'erreur.

Mon petit cercle fit, dans le temps, grand honneur à ma perspicacité de l'avoir devinée. Voici tout simplement mes motifs. D'abord, malgré le peu d'égards de madame la duchesse de Berry pour les convenances, il me paraissait impossible qu'elle fût à bord, dans son propre caractère, absolument seule de femme. Je l'aurais plus volontiers soupçonnée cachée sous les vêtements d'un mousse.

Ensuite, et surtout, le capitaine du bateau à vapeur qui avait saisi le _Carlo Alberto_ rendait, dans son procès-verbal, un compte rude et sincère de la visite du bâtiment, donnait le signalement de la princesse et parlait même de la couleur de ses yeux; or, dans sa grossière naïveté, il n'aurait pas manqué de les dire de travers.

Je trouvais, de plus, que l'attitude, les propos, la conduite de la prisonnière manquaient d'une certaine décision, assez royale, que je savais à madame la duchesse de Berry et mon instinct se refusait à l'y reconnaître.

Cependant, tous les indices annonçaient sa présence récente à bord du _Carlo Alberto_, et on sut bientôt qu'il l'avait débarquée près de Marseille dans la nuit qui avait précédé l'insurrection tentée dans cette ville, au point du jour le 30 avril, et instantanément réprimée.

Madame la duchesse de Berry, ayant réussi à écarter le duc de Blacas, chargé par le roi Charles X de la surveiller et d'arrêter l'intempestivité de ses projets, s'était embarquée près de Massa, accompagnée de quelques fidèles et d'une femme de chambre (mademoiselle Le Beschu) qui se fit passer pour la princesse à la Ciotat.

Plusieurs fois, le _Carlo Alberto_ se mit en communication avec la côte, déposant et recueillant des émissaires. Tout étant préparé, madame la duchesse de Berry prit terre sur la plage près de Marseille.

Les premiers rayons du soleil devaient éclairer le drapeau blanc, arboré par ses partisans sur un clocher de la ville; c'était le signal pour y entrer. Il frappa un moment ses regards; elle se mit en marche pleine d'allégresse. Mais son espérance ne dura guère; le drapeau cessa de flotter et elle reçut avis que la tentative avait échoué.

Elle passa la journée cachée dans les rochers et fut forcée d'y bivouaquer la nuit suivante. On voulait l'engager à se rembarquer. Elle s'y montrait fort récalcitrante et, d'ailleurs, il n'était point facile de regagner le _Carlo Alberto_.

Un habitant de Marseille, monsieur de Villeneuve, dans les opinions légitimistes, mais étranger, je crois, à la conspiration, fut prévenu, par un billet, des prédicaments où se trouvait madame la duchesse de Berry.

À la brune, il sortit de la ville en calèche, recueillit la noble fugitive, obtint des chevaux de poste au premier relais où il en prenait souvent pour se rendre dans sa terre, et l'éloigna ainsi de la localité la plus dangereuse pour elle.

On a fait beaucoup de récits, plus ou moins romanesques, sur les aventures de la princesse pendant sa traversée du royaume. Je ne suis pas en mesure d'en constater l'authenticité. Ce qu'il y a de sûr c'est que partout elle a trouvé secours, assistance, secret. Cela est d'autant plus naturel qu'elle s'adressait à ses partisans. Mais, dans aucun parti, personne n'aurait voulu la livrer, ni désiré la prendre. Il a fallu que sa pertinacité à rester en France en fit une nécessité, car c'était une capture aussi pénible à faire qu'embarrassante à garder.

Je pense bien, par exemple, que les légitimistes seuls pouvaient mettre un grand zèle à la diriger sur la Vendée. D'autres n'auraient pas eu le même goût à établir la guerre civile.

Quoi qu'il en soit, elle était avant le 20 mai à Nantes. Monsieur de Bourmont ne tarda pas à l'y rejoindre. Il trouva tout disposé pour l'entrée en campagne. C'est-à-dire que madame la duchesse de Berry, assistée de madame de La Rochejaquelein, de mademoiselle Fauveau, de deux jeunes hommes choisis par ces dames pour aides de camp, et qu'elles avaient fait serment (serment fidèlement accompli au milieu de la pieuse Vendée) de ne jamais quitter ni jour ni nuit, de quelques têtes également folles et de subalternes intrigants, que ce sanhédrin donc avait répandu des proclamations fulminantes, envoyé des circulaires incendiaires et commandé une prise d'armes pour le 24.

Là, s'arrêtaient les préparatifs; il n'y avait ni hommes, ni fusils, ni munitions, ni argent, et encore moins de zèle. Les anciens chefs vendéens étaient au désespoir et n'admettaient aucune chance d'obtenir un soulèvement sérieux dans le pays; ils annonçaient un échec inévitable et prédisaient de grands malheurs.

Monsieur de Bourmont, informé d'un état de choses qu'on dissimulait à la princesse, la supplia de sortir de Nantes et de lui laisser temps d'organiser le mouvement. Elle y consentit à grand'peine et, malgré les avis de son entourage immédiat, elle se retira dans les environs.

Les traditions vendéennes furent évoquées pour établir sa sûreté personnelle. D'ailleurs, à cette époque, je le répète, on la croyait fugitive, cherchant à s'échapper et on n'avait aucun désir de l'arrêter.

J'en ai eu plusieurs preuves et une, entre autres, où j'ai été témoin et même un peu acteur. Je ne sais si, pour mieux assurer la marche de la princesse, son parti avait dirigé du côté de Nice des individus destinés à donner le change sur la véritable route suivie par elle; mais, lorsque son absence du _Carlo Alberto_ fut constatée, et cela demanda quelques jours malgré le service du télégraphe, le bruit se répandit qu'elle avait repassé le Var.

Le gouvernement y crut, aussi bien que la plèbe du parti légitimiste. Je me souviens que la comtesse d'Hautefort, très zélée, mais peu initiée dans les secrets, me raconta alors je ne sais quelle belle parole à la Henri IV prononcée par Madame en passant le Var à gué. Ce même jour, elle se plaignait naïvement à moi de l'horrible perfidie avec laquelle le gouvernement, non content d'avoir fait échouer la tentative de la rue des Prouvaires en achetant le secret de la conspiration, avait encore eu l'infamie d'employer des émissaires à faire hâter d'un mois l'arrivée de madame la duchesse de Berry, de sorte que les préparatifs nécessaires au succès n'étaient pas complètement achevés.

La colère de madame d'Hautefort nous faisait trop d'honneur. L'expédition sur Marseille avait été un peu avancée, mais ce n'était pas par l'habileté du gouvernement français, c'était parce que le parti lui-même avait conçu l'espoir de se donner pour auxiliaires l'effroi, la désolation où le choléra plongeait la capitale, et la désorganisation du cabinet par la mort de monsieur Casimir Perier et la maladie de monsieur d'Argout.

Tout le monde était bien persuadé que madame la duchesse de Berry avait repassé la frontière. On se disposait à prendre contre elle les mesures les plus sévères, à fulminer une espèce d'ordre de courre sus, destiné à calmer les vociférations du parti républicain qui recevait alors le surnom des _Bousingots_, d'une espèce de chapeau que beaucoup avaient adopté.

Je savais le conseil assemblé pour rédiger l'ordonnance et monsieur le duc d'Orléans partant le soir pour le Midi, lorsque j'appris d'une façon certaine que madame la duchesse de Berry n'avait pas quitté le sol français. Une lettre de sa main, adressée au comité dont monsieur de Chateaubriand faisait partie, et de date fort récente, l'affirmait. On l'avait montrée à madame Récamier pour qu'elle en informât monsieur de Chateaubriand, alors en Suisse.

Peu d'heures avant, nous avions, elle et moi, causé de la situation en partant de ce point que la princesse était à l'abri du danger. La réception de cette lettre changeait la question; elle vint me le révéler. Je courus chez la Reine dont je savais l'anxiété pour sa nièce.

Elle était à Saint-Cloud, le Roi au conseil à Paris. Un homme à cheval fut aussitôt expédié porteur d'un billet où la Reine, avec mon autorisation, me nommait comme étant venue lui apprendre la certitude positivement acquise que madame la duchesse de Berry était encore en France. Elle ne m'en demanda pas davantage; je ne lui dis rien de plus.

Je sus, le soir, que ce message avait empêché la signature de l'ordonnance toute rédigée et suspendu le départ de monsieur le duc d'Orléans. Il ne pouvait convenir de l'envoyer là où sa cousine risquait d'être arrêtée d'un moment à l'autre, par l'effet de quelque zèle intempestif, et nous la présumions encore dans le Midi.

Bientôt après, sa traversée audacieuse du royaume fut connue, l'exactitude de ma communication confirmée, mais nos prévisions sur le lieu de son séjour trompées, et monsieur le duc d'Orléans partit.

Je puis assurer que le séjour de madame la duchesse de Berry ne donnait d'inquiétude, à cette époque, que pour elle.

J'ignore si ce fut la lettre communiquée à madame Récamier qui décida le retour de monsieur de Chateaubriand. Mes souvenirs me le montrent bientôt après à Paris.

On se persuada d'abord qu'en se rapprochant des côtes de l'Océan madame la duchesse de Berry avait pour but de s'embarquer plus facilement dans un lieu où elle serait moins soupçonnée; mais la Vendée ne tarda pas à se mettre en mouvement.

Partout, de petites bandes d'insurgés se montraient et agitaient le pays sans l'entraîner; partout, aussi, les chefs s'épuisaient en vains efforts pour ressusciter un parti carliste, sans avoir eux-mêmes l'espérance d'y réussir.

On n'aimait pas le nouveau gouvernement. Toutefois, il ne vexait personne et, en Vendée comme ailleurs, la grande masse voulait vivre tranquille.

Cependant d'anciens souvenirs, fortement excités par quelques prêtres et beaucoup de gentilshommes, parvinrent à réunir une espèce de noyau d'insurrection autour de Marie-Caroline dans les derniers jours de mai.

Le maréchal de Bourmont avait dû renoncer à l'illusion dont il s'était bercé, et avait trompé les autres, que l'armée lui était passionnément attachée. Selon lui, toutes les troupes se rangeraient sous les ordres du _vainqueur d'Alger_ dès qu'elles sauraient sa présence.

Aucune défection n'avait lieu cependant et, partout où l'on en venait aux mains, les militaires détruisaient les bandes insurgées. Toutefois la conflagration s'accroissait et s'étendait; le gouvernement se décida à mettre les provinces de l'Ouest sous le régime exceptionnel de l'état de siège.

Cette mesure ne souleva aucune opposition. Fort peu de gens, au fond, désiraient la guerre civile, et l'on reconnaissait généralement dans cette décision, l'intention qu'avait le cabinet de donner à madame la duchesse de Berry un nouvel avertissement de s'éloigner et à ses partisans de rentrer dans la tranquillité qu'on était fort disposé à leur laisser.

Toutefois, un parti plus jeune, et partant plus énergique, se disposait de son côté à profiter, lui aussi, des embarras du gouvernement. Il s'était en quelque sorte compté le jour des obsèques de monsieur Casimir Perier, et il fit explosion lors de celles du général Lamarque, un des députés marquant de l'opposition.

L'émeute, dans cette circonstance, se grandit jusqu'à l'insurrection, et l'on put craindre le triomphe de l'anarchie.

Le Roi, prévenu, sur les huit heures du soir, à Saint-Cloud, des inquiétudes du cabinet, après avoir lu les dépêches des ministres et causé un instant avec le baron Pasquier, président de la Chambre des pairs, qui confirma la gravité des faits, demanda ses voitures.

La Reine, entourée des princesses et de ses dames, travaillait, selon son usage, à sa table ronde. Le Roi se plaça derrière sa chaise.

«Amélie, dit-il tout haut du ton le plus calme, il y a du bruit à Paris, je m'y rends, veux-tu venir?

--Assurément, mon ami.

--Eh bien, prépare-toi, les voitures sont commandées.»

Une demi-heure n'était pas écoulée, que le Roi, la Reine, Madame Adélaïde, la princesse Louise et le duc de Nemours étaient sur la route de Paris. Monsieur, le duc d'Orléans était absent, je crois. Les deux autres princesses et leurs jeunes frères restèrent à Saint-Cloud où l'agitation n'osa se manifester qu'après le départ du carrosse royal, tant le maintien du Roi et de la Reine y avait commandé le calme.

Il n'entre pas dans mon sujet de parler en détail de ces terribles journées. J'ai pourtant été témoin oculaire de la ridicule ovation subie par monsieur de Lafayette, traîné, dans un fiacre dont on avait enlevé l'impériale et où s'était attelée une cohue de vagabonds, jusque dans la cour de sa maison que mes fenêtres dominaient.

Je l'ai vu se présenter au balcon, pâle, tremblant, et adresser d'une voix émue une allocution paternelle à ses _chers camarades_, en les suppliant surtout de se retirer bien vite. Il avait grande hâte à s'en débarrasser, d'autant qu'il les avait entendus délibérer s'il ne serait pas opportun de le tuer pour faire de son cadavre un appel à la révolte et qu'il les en savait bien capables dans l'excès de ces vertus républicaines où il les avait nourris.

Sa mort a été déterminée par la fatigue d'un autre convoi émeutier (celui de monsieur Dulong) où il voulut assister; mais il ne s'est jamais relevé de son humiliant triomphe du 14 juin. Il était de trop bon goût pour n'en point savourer péniblement tout l'opprobre.

Quoique, dès la première nuit, les factieux eussent été contraints à se concentrer dans le quartier Saint-Merri, dont les rues tortueuses leur étaient favorables, et que là même ils ne trouvassent aucune sympathie parmi les habitants, ils étaient nombreux et déterminés.

Des bruits sinistres se répandaient. Les troupes se sentaient intimidées par les souvenirs si récents du blâme jeté sur elles à la révolution de 1830; tireraient-elles sur ceux qui, encore cette fois, s'intitulaient du nom de citoyens et de patriotes?

Tout dépendait de l'élan de la garde nationale. La présence du Roi le leur communiqua. Dès en arrivant le soir, il s'était montré aux légions réunies sur le Carrousel. Le bruit de son retour circula rapidement et le point du jour vit les maisons s'ouvrir pour laisser sortir des hommes armés, prêts à défendre l'ordre public et la société de leur volonté, de leurs bras et de leur sang. Cette dernière condition ne fut malheureusement que trop accomplie.

Vers dix heures du matin, le 5, un billet de l'amiral de Rigny m'annonça le danger conjuré; mais la nuit avait été pleine de cruelles anxiétés pour ceux sur qui pesait la responsabilité du salut de l'État.

Je sus le Roi à cheval et parcourant la ville. Présumant bien l'anxiété des princesses, je voulus me rendre auprès d'elles. J'arrivai par le jardin et pénétrai dans le palais par les communications intérieures dont les gardiens me connaissaient.

Des canons venaient de passer sur le quai; leur sinistre apparition accroissait l'inquiétude. Le silence était bien morne dans les salons. On se regardait beaucoup et ne se parlait point. Enfin, on annonça la rentrée du Roi sous les guichets des Tuileries. La Reine et les princesses se précipitèrent au-devant de lui et nous les suivîmes. Mais le Roi passait encore la revue des troupes stationnées dans la cour, et, comme cela devait être assez long, on entra dans le salon de service au rez-de-chaussée.

Je m'y trouvai placée dans une embrasure de fenêtre, derrière la Reine. J'en profitai pour lui dire, à voix basse, que madame la duchesse de Berry avait quitté Nantes et se trouvait en sûreté comparative.

Madame Adélaïde m'entendit. Exaspérée par l'inquiétude où la tenait depuis cinq heures l'absence hasardeuse de son frère, elle se retourna vivement sur moi en me disant avec une sorte d'emportement: «Il faut avoir bien du temps à perdre pour s'occuper de la sûreté de madame la duchesse de Berry dans ce moment!... C'est elle qui est au fond de tout ceci.»

La Reine baissa les yeux et me serra la main en signe de silence; mais, depuis lors, elle n'osa plus manifester son intérêt aussi hautement, et on finit par obtenir d'elle de ne se point mêler ostensiblement de cette triste aventure.

La boutade chagrine de madame Adélaïde était, je crois, fort exagérée. L'insurrection se montrait complètement républicaine, et les _héros du cloître Saint-Merri_, comme les ont qualifiés leurs sectaires, se sont bien fait tuer pour leurs propres idées.

Mais, il est pourtant vrai qu'une petite escouade de jeunes gens légitimistes s'y étaient associés, sans s'y réunir. Ils se firent traquer de rue en rue, recevant et rendant des coups de fusil assez inoffensifs jusque dans le passage du Caire où ils se dispersèrent, vers la même heure où les barricades du cloître Saint-Merri étaient forcées.

Peu d'instants après, un homme à cheval, qui avait longtemps stationné dans la rue de Choiseul au coin du boulevard, et que plusieurs gens ont cru reconnaître pour monsieur de Charette, partait au galop. On a présumé qu'il allait prévenir madame la duchesse de Berry que le coup était manqué.

Le bruit s'est beaucoup répandu alors qu'elle s'était très rapprochée de Paris et y était même entrée. Je n'ai là-dessus aucune notion positive; mais je sais pertinemment que deux dames, la comtesse de Chastellux et la princesse Théodore de Bauffremont, l'engageaient à y venir et promettaient de l'y tenir cachée jusqu'au jour prochain du triomphe.

Ces illusions étaient aussi sincères que la passion dont elles émanaient; mais Paris ne la partageait pas: il avait soif de tranquillité et sentait une peur effroyable à voir renouveler des dangers dont il se croyait à l'abri; aussi l'ordonnance de l'état de siège, publiée le 6 juin, fut-elle accueillie comme un bienfait.

Si l'on osait se permettre de rire, en matière aussi grave, on le pourrait en se rappelant l'air de jubilation avec lequel on se répétait les uns aux autres: «L'état de siège est déclaré... Nous sommes en état de siège.»