Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
Part 10
Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus; monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.
Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses adorations entre lui et sa soeur, madame Princeteau, bonne petite personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées de l'encens lui eussent tourné la tête.
On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le lui a rapporté tout entier.
Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de monsieur Decazes était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette avait bien apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds partisans de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se servir de monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans _la bonne voie_. La vanité du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la phalange aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'_ultra_, si ses exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes. Quant au monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance.
Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans le ridicule.
Le jour où le nom de son successeur parut dans le _Moniteur_, je crus devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère serait partagé entre trois personnes:
«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne peuvent pas me remplacer à moins de cinq.»
Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard; et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous pussions témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais assisté à scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants lui étaient aussi étrangers que moi.
Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige; mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée dans le temps.
Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à grands cris nos _anciens supplices_, comme il disait. Un collègue un peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps.
«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être raison, remettons la potence à des temps plus heureux!»
On ne saurait assez dire combien ce mot: _Il n'est pas encore temps_, qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle.
D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.
Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait, disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un jour où on lui demandait si leurs conférences avaient réussi, il répondit avec un air de componction:
«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.»
Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon, très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre. Jules reçut ordre de reculer.
Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale, et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque, quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre introuvable.
Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans, et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement.
Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il savait plaire au Roi.
Telle était la situation des affaires lorsque je quittai Paris pour me rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des petites circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant moi le jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là, promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec laquelle il était attendu.
La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le meilleur café de moka fourni par l'Orient.
Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta:
«Madame veut-elle me dire combien elle en veut?
--Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il?
--Oui, madame, il s'améliore même.
--Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.
--Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité?
--Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.»
Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout de même, douze cent mille livres.
Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution, conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse. Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche, s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut pour réponse qu'il allait à l'école.
«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il?
--Un écu par mois, madame.
--Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!»
J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa soeur qui avait horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la répugnance à en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su tant de traits de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle que cela m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle.
SIXIÈME PARTIE
L'ANGLETERRE ET LA FRANCE
1816-1820
CHAPITRE I
Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres. -- Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine Charlotte. -- Égards du prince régent pour elle. -- La duchesse d'York. -- La princesse Charlotte de Galles. -- Miss Mercer. -- Intrigue déjouée par le prince Léopold de Saxe-Cobourg. -- La marquise d'Hertford. -- Habitudes du prince régent. -- Dîners à Carlton House.
Après une absence de douze années, je revis l'Angleterre avec un vif intérêt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la patrie de ma première jeunesse; chaque détail m'était familier et pourtant suffisamment éloigné de ma pensée journalière pour avoir acquis le piquant de la nouveauté. C'était un vieil ami, revenu de loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agréablement le temps jadis, ce temps où la vie, chargée de moins d'événements, se porte plus légère et laisse, avec plus de regrets peut-être, un penser bien plus doux à repasser dans la mémoire.
Je fus très frappée de l'immense prospérité du pays. Je ne crois pas qu'elle fût sensiblement augmentée; mais l'habitude m'avait autrefois blasée sur l'aspect qu'il présente au voyageur et l'absence m'y avait rendue plus attentive.
Ces chemins si bien soignés, sur lesquels des chevaux de poste, tenus comme nos plus élégants attelages, vous font rouler si agréablement, cette multitude de voitures publiques et privées, toutes charmantes, ces innombrables établissements qui ornent la campagne et donnent l'idée de l'aisance dans toutes les classes de la société, depuis la cabane du paysan jusqu'au château du seigneur, ces fenêtres de la plus petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont l'éclat n'est jamais terni par une légère souillure, ces populations si propres se transportant d'un village à un autre par des sentiers que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus et prenant leurs ébats dans une liberté qui contraste avec le maintien réservé du reste de la famille, tout cela m'était familier et pourtant me frappait peut-être plus vivement que si c'eût été la première fois que j'en étais témoin.
Je fis la route de Douvres à Londres par un beau dimanche du mois de mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mêlait de temps en temps un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a été au moins aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le même degré de prospérité que ses voisins insulaires?
Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de tristesse dans l'intérieur des maisons que dans les rues, je sentis petit à petit tout mon épanouissement de coeur se resserrer et, lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur l'Angleterre avait déjà reçu un échec.
Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui. Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des quartiers toujours différents et toujours pareils.
La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher.
On a pu voir partout des rues qui ressemblent à celles de Londres, mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner idée de la campagne en Angleterre. Je n'en connais point où elle soit autant en contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement semblable à celui du promeneur de Piccadilly.
On conçoit, au reste, que le nuage orange, strié de noir, de brun, de gris, saturé de suie, qui semble un vaste éteignoir placé sur la ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses dispositions. Aussi n'y a-t-il aucune langue où l'on vante les charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus vive et plus sincère que dans la littérature anglaise. Quiconque aura passé trois mois à Londres comprendra le bien-être tout matériel qu'on éprouve en en sortant.
Malgré les vertiges qu'elle cause aux nouveaux débarqués, cette atmosphère si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientôt assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu attribuer la salubrité de Londres au mouvement que la marée apporte quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand déplacement forme un ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui paraît épais, même à la vue, et laisse sur les vêtements les preuves positives que l'oeil ne s'est pas trompé. La robe blanche, mise le matin, porte avant la fin de la journée des traces de souillures qu'une semaine ne lui infligerait pas à Paris. L'extrême recherche des habitants, leur propreté, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tiré parti de ces nécessités pour en combattre la mauvaise influence; et l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les apparences de la plus complète netteté.
Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la route, je l'étais davantage aussi aux inconvénients de Londres qui ne m'avaient guère frappée jusque-là. Dans la première jeunesse, on s'occupe peu des objets extérieurs.
Le surlendemain de mon arrivée, le prince régent donnait un concert à la Reine sa mère. Pour être admis, il fallait être présenté. La Reine, me sachant à Londres, eut la bonté de se souvenir que je l'avais été autrefois et me fit inviter. Mes parents dînaient à Carlton House. J'y arrivai seule le soir, pensant me mêler inaperçue dans la foule. Il était un peu tard; le concert était déjà commencé.
La salle, en galerie, était partagée par des colonnes en trois parties à peu près égales. Celle du milieu se trouvait exclusivement occupée par la Cour et les musiciens placés vis-à-vis de la Reine, des princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de quelques autres femmes ayant les grandes entrées qui étaient assises. Tout le reste de la société se tenait dans les parties latérales, séparées par les colonnes, et restait debout. On circulait dans les autres salons, selon l'usage général du pays, où un concert à banquettes paraîtrait horriblement ennuyeux.
Je trouvai à la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle m'attendait pour me conduire à la Reine et, sans me donner un instant pour respirer, me mena à travers tout ce monde, toute cette musique, tout ce silence et tout ce vide jusqu'à Sa Majesté. Je n'avais pas encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment où j'approchai, la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient imitèrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas, commença à m'intimider. La Reine fut très bonne et très gracieuse, je crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'étais occupée que de l'idée de ménager ma retraite.
Lady Macclesfield m'avait quittée pour reprendre sa place parmi ses compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tête qui annonçait l'audience terminée, je sentis le parquet s'effondrer sous mes pas. J'étais là, seule, abandonnée, portant les yeux de toute l'Angleterre braqués sur ma personne et ayant un véritable voyage à faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placés derrière les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai.
J'avais été présentée à bien des Cours et à bien des potentats. Je n'étais plus assez jeune pour conserver une grande timidité; j'avais l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette soirée et de cette présentation de faveur un souvenir formidable.
Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant. Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura une idée assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais été grande et, depuis quelques années, elle était rapetissée et complètement déformée. Sa tête, placée sur un col extrêmement court, présentait un visage renfrogné, jaune, ridé, accompagné de cheveux gris poudrés à frimas. Elle était coiffée en bonnet, en turban, en toque, selon l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne fermée, en pierreries, ajoutée à sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la quittait jamais. Malgré cette figure hétéroclite, elle ne manquait pourtant pas d'une sorte de dignité; elle tenait sa cour à merveille, avec une extrême politesse et des nuances fort variées.
Sévère pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande impartialité; et souvent un regard froid, ou une parole moins obligeante de la Reine à une de ses protégées, a suffi pour arrêter une jeune personne sur les bords du précipice. Pour les femmes divorcées, elle était inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le public lui donnât, quelque bonne que fût sa conduite ultérieure, n'a pu franchir le seuil du palais.
Lady Holland en a été une preuve bien marquante: son esprit, son influence politique, la domination qu'elle exerçait sur son mari, lui avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller à Holland House aurait paru une bégueulerie à peine avouable. Lady Holland y tenait une cour fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus distingué en anglais et en étrangers; mais, quelques soins qu'elle se soit donnés, quelques négociateurs qu'elle ait employés, et le prince régent a été du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vécu, elle n'a pu paraître à celle de Saint-James.
Je n'oserais dire que la Reine fût aimée, mais elle était vénérée. Le prince régent donnait l'exemple des égards. Il était très soigneux et très tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait d'hommages.
Je fus frappée, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre apporter un petit plateau, avec une tasse de thé, un sucrier et un pot à crème et le remettre au Régent qui le présenta lui-même à sa mère. Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque langue qu'elle parlât dans le moment: _Thank you, George._ Elle répétait le même remerciement dans les mêmes termes lorsque le prince régent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour recevoir la tasse vide. C'était l'usage constant. Cette cérémonie se renouvelait deux à trois fois dans la soirée, mais n'avait lieu que lorsque la Reine était chez le prince. Chez elle, c'était ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais le Régent, mais toujours un de ses enfants qui lui présentait sa tasse de thé.
Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Régent, partageaient les rafraîchissements préparés pour le reste de la société, sans aucune distinction. En général, autant l'étiquette était sévèrement observée pour la Reine, autant il en existait peu pour les autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites comme de simples particuliers.
Je me rappelle que, ce même soir, où j'avais subi la présentation à la Reine, me trouvant peu éloignée d'une petite femme très blonde que douze années d'absence avaient effacée de mon souvenir, elle dit à lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais:
«Lady Charlotte, nommez-moi à madame de Boigne.»
C'était la duchesse d'York; elle resta longtemps à causer avec nous sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune forme princière.
Le lendemain, ma mère me mena faire des visites à toutes les princesses; nous laissâmes des cartes chez celles qui ne nous admirent pas et la présentation fut faite.
La princesse Charlotte de Galles, mariée au prince de Cobourg, était encore plongée dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas la campagne. Ma mère avait assisté à son mariage, béni dans un salon de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais n'avoir pas partagé cet honneur, elle me répondit:
«Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'héritière d'un royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main là où son coeur est déjà engagé. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun; je serai charmée que vous veniez souvent en être témoin à Claremont.»
Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu'à un autre voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle était fort populaire, affectait les manières brusques attribuées à la reine Élisabeth qu'elle portait même jusqu'à avoir adopté ses jurons. Elle était très tranchée dans ses opinions politiques, accueillait avec des serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son père et de l'hostilité personnelle à sa grand'mère et à ses tantes. Elle professait une vive tendresse pour sa mère qu'elle regardait comme sacrifiée aux malveillances de sa famille.