Recits D Une Tante Vol 1 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne

Chapter 9

Chapter 93,891 wordsPublic domain

Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa soeur par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son aspect le plus matériel.

Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari l'appelait milady _Pendule_, et il avait raison.

Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle «Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des environs», son coeur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.

Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.

Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes, parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.

Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement, il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur inexprimable.

Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait pas un bon mouvement de notre coeur qu'il ne devinât et dont il ne nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.

Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:

«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.

Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.

«Merci, Adèle y est allée».

Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.

«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous le saviez donc?

«--Oui, je le savais.»

Et ce: _je le savais_, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!

Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il avait la liberté de ses mains, il manoeuvrait très adroitement son fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai acquise.

L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du moins à mes yeux.

Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais, sous un prétexte quelconque, en me disant: «_Go on, child_.» (Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité qu'il craignait de m'inspirer.

Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement _the independent country gentleman_. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse, méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.

J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de Porto au dessert après ce toast: _Old England for ever the King and constitution and our glorious revolution._ Probablement cette dernière phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux principes jacobites.

Leurs pères avaient joué un rôle parmi _les cavaliers_. Je le croirais d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante, restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast. Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours ainsi.

Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une plus petite habitation, il abandonna sa province.

Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent singulièrement peu à leur _endroit_, s'il est permis de se servir de ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche, les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre fantaisie qu'ils appellent une _poursuite_, et qui les absorbe tant qu'elle dure.

J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé, qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie. De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne me trompe, ce sont là des traits de moeurs qui font connaître un pays.

Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous l'y suivîmes.

Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses susceptibilités.

La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et, s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation. Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.

Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais passionnée pour les ouvrages de métaphysique. Mon père ne me les laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune cervelle si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par compensation peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, ajoutait à mes études quelques livres sur l'économie politique qui m'amusaient beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un volume de Smith, _Wealth of nations_, dont je faisais ma récréation, furent pour moi le premier avertissement que ce goût n'était pas général aux filles de quinze ans.

Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était possible de végéter à Londres.

Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions restés.

Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. Il y avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement admirable que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier l'était aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa à lady Legard et, la regardant de son oeil si intelligent, il s'écria avec enthousiasme:

«Quel glorieux coucher du soleil!

«--Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.

Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive pour le tyran que pour la victime.

Me voici arrivée à un fait si étrange dans le coeur humain qu'il faut bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une médaille inscrite: _Au fidèle Bermont_, à peine arrivé en Angleterre, fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'oeil; enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père lui dit:

«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous ne trouvez pas à mieux faire.

«--Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce qu'il me faut».

Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le peu d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en aperçut pas de longtemps.

Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa femme, sans qu'elle s'en doutât.

Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures. Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.

Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages, ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte, qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé, étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi; mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des autres.

Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience vis-à-vis de son ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.

Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le vice a-t-il pris possession d'un coeur jusque-là honnête? Cela m'est impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre de ses torts, elle pleurait son infidélité.

Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin, on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus un sou ni une harde dont elle pût se défaire.

Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée: «Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.

CHAPITRE III

Séjour à Londres. -- Mon portrait à quinze ans. -- Ma manière de vivre. -- Monsieur de Calonne. -- Âpreté d'un légiste. -- Société des émigrés. -- Les prêtres français. -- Mission de monsieur de Frotté. -- Le baron de Roll. -- L'évêque d'Arras. -- Le comte de Vaudreuil. -- La marquise de Vaudreuil. -- Madame de La Tour. -- Le capitaine d'Auvergne. -- L'abbé de La Tour. -- Madame de Serant-Walsh. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La société créole.

Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter, il faut bien que je dise comment j'étais alors.

Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des connaissances variées dans la littérature de trois langues que je parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.

Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard; j'en étais mortellement embarrassée.

Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais jolie, mais ce ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre», me disait un charretier en rangeant ses chevaux.--«Vous ne serez jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande de pommes à sa petite fille.--«Que Dieu bénisse votre joli visage, il repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.

Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit assez longtemps sur sa réputation.

Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès d'embarras que rien ne justifiait.

Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui venaient voir mon père.

De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits, faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et, bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond mépris et à peine si je daignais l'écouter.

Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies, même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous, s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la veille.

Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du monde.

Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant. Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à la cité pour s'en assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il avait quelquefois vu dans le monde.

«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne le lui expliqua.

«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et de vous avertir s'il survenait quelque changement.»

Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus. Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il trouva: «_item_ pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings; _item_, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling. Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.

Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la déraison, les vilenies révoltent.

Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.