Recits D Une Tante Vol 1 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne

Chapter 28

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Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque, rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans, de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était grosse du duc de Nemours.

Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier, aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.

Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta était parti d'une batterie commandée par son frère, officier d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à l'autre.

Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles s'étaient réfugiées dans un couvent.

Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit, l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle, l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.

Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus quittée.

On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment été destinée à monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de se conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit avec ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la jeune princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit une lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue plusieurs fois.

Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.

Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après, les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans installait sa famille au Palais-Royal.

Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque jour, en lui voyant exercer toutes les vertus, ornées de toute les grâces qui peuvent les décorer.

Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide, grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que, pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à l'influence de ce regard.

Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance qu'elle éprouvait pour le frère et la soeur.

J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses appartements.

Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, embarrassé, resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, il lui parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir de repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à monsieur le duc d'Orléans de ces _palpitations_ auxquelles elle était sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.

Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part ni d'autre.

La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans. Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, _ma vraie cousine_.

Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent; elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce n'était pas tout à fait la vérité. La voici:

Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou trois personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin de chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison de gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il avait le coup d'oeil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais affirmer.

Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans, sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.

Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.

S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château, il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.

J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.

Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils, faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beauté décoraient sa bêtise d'assez de dignité.

Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui peint cette courtisane devenue si grande dame.

Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses autres avantages.

Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été inventé, et avec moins d'innocence, _naked and not ashamed_. Le souper s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour l'Égypte. Ceci se passait en 1787.

En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me dit-il, entre cette visite et celle que j'ai faite précédemment à madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma dernière et ma seule entrevue avec elle.»

Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle placé derrière ma chaise:

«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»

Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait été impossible de conserver notre sérieux.

Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires à des boucles d'oreilles de perle:

«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»

Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.

J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le rendez-vous avait été donné dans une maison de campagne aux environs de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.

Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour, elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été expulsée de sa maison.

Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.

Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne, mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.

Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La princesse de Lamballe, sa soeur, en avait été désolée, courroucée, et la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.

La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé secrètement un monsieur de Montléard dont elle avait plusieurs enfants qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon, après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait héritier présomptif de la Couronne.

Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.

La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un embarras continuel pour son fils et pour la France qui se déclarait en sa faveur.

L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui, à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage disproportionné du comte de Villefranche.

Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à l'ennui qui m'attendait à Turin.

Nous partîmes au commencement d'octobre.

_APPENDICES_

I

NOTE DU MARQUIS D'OSMOND, POUR ÊTRE REMISE À L'ARCHEVÊQUE DE SENS, EN MAI 1788.

J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de scélérats et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. Ils en convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable et en étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de 1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.

Je fais transcrire ici[1] une note toute entière de la main de mon père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe siècle était esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document, il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.

[Note 1: Cette note, avec son commentaire par madame de Boigne, se trouve à la fin du manuscrit des _Mémoires_.]

Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion.

En matière de constitution, il sera toujours impossible de s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de bonne foi, quelle que soit leur robe, les citations, les exemples ne sont rien. Dans le XVIIIe siècle, on n'a plus le droit de commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à l'empire éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas généralement ces principes; cependant ce sont les véritables et leur application aux circonstances dans lesquelles se trouve la France peut seule la préserver des malheurs dont elle est menacée. Je le dis avec d'autant plus de franchise que rien ne me paraît plus intimement lié que la gloire du Roi au bonheur de la Nation et la gloire de la Nation au bonheur du Roi.

Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment; n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle protégée par les lois.

Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre, de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir, mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile; cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La position géographique de la France ne lui permet pas d'être soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule (sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats souverains de ces deux Nations.