Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 31

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Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je voudrais que vous l'essayassiez vous-même.--Je suis bien aise que vous ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin de la vérité; au surplus, elles pourraient bien _rechanger_ d'opinion car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur, pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.--Mon rhume est resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne sente plus du tout de douleur dans la poitrine.--Il me semble que notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.--On fait la moisson dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant, ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa grosseur et j'y ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette culture qui m'a paru nouvelle et que maman dit être de la prairie artificielle est de la graine pour les oiseaux et forme une grande partie de la récolte de l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à Canterbury.--Je prêche bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est en pure perte: il a une horreur pour le travail qu'il aura bien de la peine à vaincre; du reste, il est impossible d'avoir plus de tact et d'esprit. Il a eu le talent de se camper par terre hier et de s'écorcher la figure; il s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu reprendre ses bains, je trouve qu'il a meilleure mine.--Je viens de faire une assez longue course à cheval, et je suis bien fatiguée; aussi, pour aujourd'hui, je m'arrête après avoir embrassé père et mère. Dites à Émilie, à Édouard, à Arthur mille amitiés de ma part et caressez ma petite Georgine en attendant que je puisse exécuter ma commission moi-même. Adieu encore.

vendredi, 30 août.

Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en effet, posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la manière dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me tente pas beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du cheval que je monterai et que vous ne semblez pas en être fort content. Monsieur Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi j'imagine qu'il n'a pas encore rempli sa commission.--Je vois dans la Gazette que le régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à Lisbonne, mais on ne parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans l'Inde? Il me semble qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela lui serait plus avantageux que si son régiment était employé sur le continent, ce qui me paraîtrait de beaucoup le séjour le plus fâcheux.--La société, je vois, n'a pas les mêmes succès que mon amie Suwarow, il me semble que cette campagne ne lui est pas favorable et je lui conseillerais même de ne plus faire de grandes entreprises cette année, car elle paraît destinée à subir des désappointements.--Plaisanterie à part, je suis très fâchée que les bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un voyage à Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle place, il aurait _lavé la tête_ à monsieur Pitt et peut-être même à Sa Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former un brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de la société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour rire car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même l'ironie.--Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de se moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, très sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en apercevoir, et vogue la galère!--J'aurai encore deux lettres de vous, j'espère, mais vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne part pas demain. S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner public qu'on dit être un très joli coup d'oeil.--Je vais aller rendre à madame Butler, soeur de lady Clifford, une visite qu'elle m'a faite avant-hier; à propos, j'ai vu les Morgan qui m'ont beaucoup parlé de vous; vous croyez bien que ce sujet de conversation ne m'a pas aisément fatiguée.--Adieu, mon cher papa, ma chère maman; je vous embrasse l'un par l'autre.

dimanche, 1er septembre.

Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés, mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la dernière que vous recevrez de moi et je me flatte qu'elle me précédera de peu. Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je me flatte du moins que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à Portland place, je pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. Nos chevaux sont partis ce matin: demain nous coucherons à Sittingbourne.--Merci, cher papa de vos conseils dont j'espère bien profiter; mon insouciance pour l'opinion du cercle peu nombreux qui m'a _accablée_ de sa _désapprobation_ ne se jugera que par mon extrême mais froide politesse. À la place de ces dames cependant, j'avoue que je serais mal à mon aise, d'autant plus que j'ai raison de croire que le plan d'aller chez le Général sans se soucier des intentions de madame de Boigne ne conviendra nullement: au surplus, nous verrons! Je gouvernerai à la lame et j'espère que je n'aurai pas passé six semaines au bord de la mer sans faire des progrès en ce genre.--Nous avons été hier à Dandelion: c'est un assez joli jardin, c'est-à-dire un grand tapis vert entouré d'arbres très beaux, commandant une superbe vue de la mer et situé à un mille de Margate. J'y ai trouvé les Morgan avec qui nous nous sommes promenés pendant la demi-heure que j'ai passée dans ce jardin qui contenait environ trois à quatre cents personnes dont la plupart ne paraissait pas _very fashionable_; au surplus, c'est un joli coup d'oeil.--Je ne sais pas un mot de ce que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses comptes et, depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers, de laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font cinq (car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle, et si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers amis.

Yarmouth; vendredi, 22 novembre.

On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans lettre de moi aujourd'hui. J'ai été malade toute la nuit et me suis levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état d'écrire bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos lettres qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle d'hier: d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une réponse et puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en état de supporter.--Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que nous ne sommes pas partis.--Le vent, après un moment d'hésitation, a repris son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que j'éprouve n'a rien d'alarmant.

samedi, 22 novembre.

J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi. Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon _non-sens_ de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo: «il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde». Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah! il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle, j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les _kindnesses_ que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma conduite vis-à-vis la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au nécessaire de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su _doser_ les méchancetés de manière à me faire continuellement de la peine, mais aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez heureuse pour voir mes entours mépriser autant que moi leurs rugissements et qu'ils n'aient plus d'influence sur ma paix domestique, les mégères de toutes les espèces, de toutes les nations crieront en vain et qu'il ne sera plus au pouvoir de vils et vénals calomniateurs de m'affliger de quelque manière qu'ils s'y prennent et quelques chers même qu'ils aient été à mon coeur. Voilà cependant ce qui m'a le plus coûté (les chagrins domestiques exceptés); quelle leçon pour l'amour-propre! Quoi, des personnes que mille liens plus sacrés les uns que les autres devaient attacher à moi, qui semblaient m'aimer avec tendresse et abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman, ce n'était pas votre Adèle qui leur inspirait ce sentiment? c'était..... et, quand ma manière a changé, quand, outrée de leur conduite peu noble, peu délicate, le froid de la politesse a remplacé la chaleur de l'amitié, l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne était portée à un tel point qu'ils avaient l'air même de ne pas apercevoir un changement qui m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman, remerciez pour moi les bons, les excellents amis qui m'ont un peu raccommodée avec ce méchant monde; dites leur bien qu'en quelque partie du monde que mon étoile me conduise, jamais je n'oublierai leurs tendres soins, leurs bontés si touchantes. Que vous dirai-je à vous, mes plus que tout? je vous _worship_ tous les jours de ma vie comme mes bons anges. J'implore à mon aide toutes les vertus que vous avez cherché à semer dans mon âme; je me rappelle tous les sermons du bon papa, je cherche à en profiter, mais, quand je le vois malheureux, persécuté, toute ma misanthropie revient, la raison n'a plus d'empire sur moi et je me laisse aller au désespoir qu'inspire la vue de la vertu succombant sous les efforts du vice.--Bonaparte est-il toujours un gredin, un polisson, ou bien est-ce le plus grand homme qui ait jamais existé? je n'ignore pas qu'il n'y a pas de milieu et je serais bien aise de connaître l'opinion du club Belzunce en cas que je sois destinée à voir quelques uns des habitants d'Angl'Altona.--Adieu, ma bien chère maman; je vous embrasse tous l'un par l'autre.

dimanche, 24 novembre; six heures du matin.

C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le coeur navré; le détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me rassurer... Ah, mon Dieu!--Mon cher Rainulphe, reçois les tendres caresses de ta soeur, rends-les à tes adorés parents et tâche de leur faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon coeur. Vous recevrez une lettre de moi aujourd'hui.

IV

LETTRE DE MADAME DE BOIGNE À L'ÉVÊQUE DE NANCY.

Beauregard, le 17 octobre 1805.

Personne ne veut parler; agir ni même conseiller, mon cher évêque; il faut donc que ce soit moi qui décide ou, du moins, qui propose. Je vous envoie une lettre que je reçus l'été dernier et où nos rôles à tous sont indiqués: papa se renferme dans le système de neutralité qu'il a adopté; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans, se déclare incapable de déterminer sur une cause qu'il connaît à peine; il s'abandonne, dit-il, à ma tendresse vraiment maternelle. Quoique je pusse aussi repousser toute décision, je calcule que ce ne serait pas la manière d'avancer une affaire aussi importante pour nous tous et sur laquelle il n'y a pas de temps à perdre. Nous avions résolu d'attendre votre arrivée; mais elle est si incertaine et vos courses peuvent être si intéressantes que je prends le parti de vous écrire et de soumettre mes idées à votre meilleur jugement. Je commence par vous dire qu'elles sont entièrement de moi, que, moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa position, qu'il veut, et d'une _volonté ferme_, la changer et qu'il est bien résigné aux désagréments de tous les genres de commencements.--Je crois que, d'après l'éducation que Rainulphe a reçue, la carrière diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui avec le plus d'avantages. Il me semble que _nous_ (c'est _vous_ et _moi_), nous avons espoir qu'il serait protégé. L'ardeur d'une petite tête de dix-huit ans le pousserait à embrasser l'état militaire, mais tous les avantages qu'il peut avoir disparaîtraient dans cette situation, et il convient lui-même qu'il a la vue trop basse pour pouvoir se distinguer dans les grades supérieurs; il faudrait donc borner son ambition à faire manoeuvrer une compagnie et, si je ne m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.--Me voilà donc bien décidément préférant la carrière diplomatique; il s'agit à présent de la manière d'y entrer: cette petite pépinière qui travaille sous les yeux du ministre des Relations extérieures me paraîtrait une entrée fort désirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent pour se faire remplacer et qu'aucune défaveur ne s'ensuivit, nous nous soumettrions à en courir les risques. Peut-être pourrait-il aller passer quelques mois à Fontainebleau en y payant la pension et en sortir à la demande du ministre qui consentirait à s'en charger. Cela aurait l'avantage de le mettre à portée d'embrasser la carrière militaire s'il ne réussissait pas dans la carrière diplomatique; mais, si ce séjour à Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je crois, le rendent propre à se distinguer dans l'état que je désire lui voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher évêque, que les goûts de papa ont dû le porter à donner à mon frère une éducation qui le mette à portée de réussir dans cette carrière; c'est un enfant de la balle que monsieur de Talleyrand protégera personnellement, j'en suis sûre, quand il le connaîtra. Des talents de société qui ont quelque valeur, parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrément dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le désir que je vous exprimais l'année dernière. Voilà, mon cher évêque, le résultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous êtes à même aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger les démarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe qui est fort décidé à faire ce qu'il faut pour réussir.

Nous sommes tous bien tendrement occupés des inquiétudes de cette pauvre Rosalie; nous avons vu Eugène, il est fort joli garçon et _très_, _très bien_; j'espère avoir de ses nouvelles par mon mari que je suppose devoir le rencontrer à Lyon. J'ai mandé à Rosalie combien j'étais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intéresse le plus; il continue à être très bien par écrit.--Joseph et sa femme sont partis, il y a une heure, pour Villennes après avoir passé quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils ne l'avaient espéré; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais procédés.--Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands et petits.--Bonjour, mon cher évêque, la coterie de Beauregard se réunit pour embrasser le frère et la soeur. Ne nous oubliez pas auprès de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous.

V

LETTRE DE MADAME DE BOIGNE AU GÉNÉRAL DE BOIGNE.

Paris, 24 novembre 1812.

Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se sont élevés entre nous.--Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.--Depuis, vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en discuter avec vous, mais vous ne pouvez trouver extraordinaire que je veuille savoir vos projets et qu'avant de les connaître je soumette quelques réflexions à votre jugement.--Quoique vous m'ayez toujours promis d'améliorer mon sort à la vente de Beauregard, les circonstances actuelles font que je ne demande aucune augmentation à la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a quinze mois; mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une partie, non seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait fort empiré, et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer que l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus stricte économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs; ajoutez à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille francs dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les frais de déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et vous verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que vous aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus mal à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient compenser cette différence.--Voilà, mon cher ami, les réflexions que je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais qu'à cette époque.--Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera telle que je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la délicatesse la dictent.--J'en causerai volontiers avec vous si vous voulez mettre de côté les réflexions et les personnalités offensantes, de manière à ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle, mais, si vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me répondre quelques lignes par écrit.--Bonsoir, mon cher général, vous croyez être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et vous êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et votre meilleure amie.

TABLE DES MATIÈRES

Pages. AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v

INTRODUCTION 3

AU LECTEUR S'IL Y EN A 5

PREMIÈRE PARTIE

VERSAILLES

CHAPITRE I

Origine de ma famille. -- Mon grand-père: aventure de sa jeunesse. -- Mariage de mon grand-père. -- Envoi de ses fils en Europe. -- Mes grands-oncles. -- Étiquettes de Cour. -- Jeunesse de mon père. -- Famille de ma mère. -- Mariage de mon père. -- Ma mère a une place à la Cour. -- Mes parents s'établissent à Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens usages de la Cour. -- Le roi Louis XVI. -- La Reine. -- Madame de Polignac. -- Monsieur, comte de Provence. -- Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame, comtesse de Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame Élisabeth. -- Les princes de Chio. 11

CHAPITRE II