Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 23

Chapter 233,803 wordsPublic domain

Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais, assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle qui s'est élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes et brisé les nationalités.

Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita en valsant tout autour de la table et chantant:

«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»

Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère s'écria:

«Ah! c'est Pozzo.»

C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté, intérêt, discrétion, et il se plaisait à _sfoggursi_, comme il disait, auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai toujours aimé à faire de la politique _en amateur_.

Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.

Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration des fleurs de lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand nom de Napoléon.

En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait. Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans la capitale de la France.

La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée, généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte et presque seul, avait achevé de lui gagner les coeurs. Il était adoré de ses sujets.

Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les mettait en cet état:

«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»

Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.

La brochure de monsieur de Chateaubriand, _Bonaparte et les Bourbons_, imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.

Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre.

Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint. L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'oeil peu conciliateur à Étienne et sortit furieux.

Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue. Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de ses admirateurs les plus dévoués.

Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur, monsieur de Girardin lui avait dit:

«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»

Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale commission, s'était remis, et avait répondu:

«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»

Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop. On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé, présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du côté des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain; j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il me parut un homme fort simple et fort véridique.

Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces, s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui reprocha de s'être vendu à l'_ennemi_. On l'entoura, on le pressa; on voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait, mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi me raconter ce qu'il avait fait.

«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail, et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.

Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que monsieur de Lescour était un misérable aventurier qui avait inventé toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.

Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à l'intérêt des autres.

CHAPITRE III

Le maréchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Séjour à Essonnes. -- Mot du général Drouot. -- Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les Alliés. -- Arrivée des maréchaux à Essonnes. -- Ils viennent à Paris. -- Conférence chez l'empereur Alexandre. -- Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. -- Son chagrin. -- Intrépidité de sa conduite à Versailles. -- Erreur de sa conduite. -- Lettre du général Bordesoulle. -- Réponse donnée aux maréchaux. -- Conduite du maréchal Ney. -- Dangers courus à notre insu. -- Sauvegarde envoyée chez moi. -- Pêche russe. -- Bonhomie des cosaques. -- Formation d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en résultent.

J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été passé.

J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai été chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier. Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois, voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité, sur cet événement.

L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes; il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal. Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les hauteurs de Belleville:

«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.»

L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre, en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes existaient ailleurs que dans sa volonté.

Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi. Il n'aurait pas osé demander à des corps aussi faibles qu'ils l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:

«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.»

L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta confondu de l'idée d'_entourer Paris_, gardé par deux cent mille étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres, avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés, jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient.

Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot.

L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun regardait dans son assiette sans lever les yeux.

Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule:

«Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!

«--Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.»

Cette noble réponse coupa court au plan de campagne.

Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres.

Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire.

Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir des communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit.

Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était chargé.

Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly, au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.

Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis, et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre.

Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois l'ordre aux chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger avant son retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse, qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes, apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient acceptées.

Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux. Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence. Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment.

À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les Bonaparte dans la première et contre les Bourbons dans la seconde, se persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après le conseil, qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer les envoyés de Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses alliés, et les remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse. On a prétendu qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes; cela paraît impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux.

Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y avait:

«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.»