Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 22

Chapter 223,742 wordsPublic domain

Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions, lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.

«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans opposition!»

Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à Wolkonski, lui dit:

«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.

«--Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la confirmation».

Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.

Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement de madame Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier conservait sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions à un premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit promettre de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation d'opinion et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il pensait que ces ménagements étaient dus à l'hospitalité et aux sentiments très modérés de monsieur Récamier.

Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi. Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.

Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet, tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les molestait en aucune façon.

Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous. Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes pour que mon patriotisme trouvât place dans mon coeur, et j'avoue que je n'éprouvai que du soulagement.

À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la population pour une manifestation bourbonienne.

Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.

Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort? avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors, notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le danger personnel.

Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons tout de suite la justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne trouva pour l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres aventuriers de cette espèce.

J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là. J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs; mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de Noailles.

Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir. C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:

«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou rappeler les Bourbons.

«--L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le dernier qu'il a indiqué. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment, se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère des peuples.

«--Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que céder aux voeux exprimés du pays.

«--Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de se faire entendre.»

Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants au conseil.

Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne dirai pas _avec_, il est trop diplomate, mais _devant_ lui, qu'il n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.

Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:

«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il est?»

Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui répondis également tout bas:

«Il loge chez monsieur de Talleyrand».

Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le plaisant c'est qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de quel Empereur il s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exercée contre la chambellanerie impériale.

Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.

Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses voeux. Je me rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé; toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie. Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce charivari d'absurdités.

Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient; et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements, d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien que les étrangers.

Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes dans cette circonstance; ils n'étaient occupés qu'à nous combler de prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos propres yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration pour notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et sans qu'il parût leur coûter.

C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de la Russie et les rend le fléau du monde.

À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés, et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.

C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs moeurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils raccommodaient leurs hardes, en taillaient et en préparaient de neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents. C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.

Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient positivement sur leurs épaules.

J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées. Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un mot qui, probablement, répondait à _Au large_, de nos sentinelles. Il est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.

Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de leurs chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un pas. Dès qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. Pour circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller faire les affaires de leur petit ménage.

Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement, monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans le faisceau et reprendre son travail.

Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste que curieux.

CHAPITRE II

Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Alliés. -- Représentation à l'Opéra. -- Représentation aux Français. -- Fautes du parti royaliste. -- Visite du général Pozzo di Borgo. -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- Brochure de monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa réception par l'empereur Alexandre. -- Récit fait par monsieur de Lescour. -- Il se dément.

Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:

«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la marche sur Paris?

«--Assurément.

«--Tenez, les voilà».

Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le remettra.»

Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que la retraite était plus facile, pour quitter la France, par la Flandre que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se soulever contre eux.

Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils appréciaient la futilité sur bien des points.

Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre. Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa à celles de la Seine.

Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus la _chose publique_ que celle dont on n'avait point de relation exacte et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant travaillé à établir que c'était _ses_ affaires et non les _nôtres_ qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas donné à un homme d'en supporter le poids.

Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:

«Quand il disait: _Tout pour la France_, je servais avec enthousiasme; quand il a dit: _la France et moi_ j'ai servi avec zèle; quand il a dit: _Moi et la France_, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a dit: _Moi sans la France_, j'ai senti la nécessité de me séparer de lui.»

Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour, la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un sentiment de souffrance.

Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes à ce spectacle.

D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne date.

Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des jeunes gens _français_, des _nôtres_, étaient venus voiler d'un mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait, sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour présumé de nos princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair.

Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre, un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et, en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même, prenait un engagement formel.

On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'_Henry IV_ dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout au moins une grande faute.

Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont _tout le monde_. Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de gaieté de coeur affronter les sentiments honorables du pays et blesser cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui, peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments antinationaux.