Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 17

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Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame de Staël et Benjamin Constant. Madame de Staël conservait le goût le plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient.

C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué d'être _toujours nécessaire_ et _jamais suffisant_. Il avait conservé longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait, obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de Staël.

Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël qu'une personne _chapitrable_ ne dédaignait pas son alliance fut pour beaucoup dans le consentement qu'il y donna.

Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.

Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux. Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le lendemain les fureurs de la veille.

Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël écrirait à _madame Constant_, reconnaissant ainsi le mariage; mais il ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette concession du coeur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.

Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion de rappeler tous ses traits.

Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque. Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près de Chambéry. Il avait réuni ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et très considéré.

«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste, ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette classe d'employés».

Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon coeur battre jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était pas son projet.

J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser, elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les adressait.

Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette proposition de manière à m'embarrasser cruellement.

Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été désolée si elle s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments très éloquents et très spécieux, il faut en convenir.

Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.

Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus d'ennemis qu'elle n'en méritait.

Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme d'esprit.

On lui apporta une lettre _très pressée_; il la lut et la mit dans sa poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle change d'opinion sur les _employés de ma classe_.»

Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de ne fournir de chevaux que pour la route directe. Elle avait eu quelque velléité d'une course à Milan.

Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche, était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient, dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances extérieures.

Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage de la femme la plus médiocre.

J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement, d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de coeur.

Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de s'amuser dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque part que la supériorité s'exerçait bien mieux par l'approbation que par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti (du moins en passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car elle tenait éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se donnait pas la peine d'être impertinente, mais les tenait pour non-avenus.

Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre de distinction à Genève.

La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns et des autres étaient ouvertes.

Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle n'avait rien de mieux à faire; le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait à jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à réunir du monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.

Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu bouleverser le monde.

Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues, la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie des littératures de toute l'Europe.

Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise, très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet. Auguste, moins distingué que sa soeur, ajoutait à ses occupations littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que madame de Staël avait elle-même qualifié de _Lovelace d'auberge_, dessinait très bien, mais il faisait tache, dans le monde où il vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en 1813.

Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.

«Qu'avez-vous donc, Albertine?

«--Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le coeur.»

Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant, que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir, madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.

C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot _talent_ devenu si usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de _son talent_ et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans la nature de votre talent.--Ceci répond à mon talent.--Vous devriez y consacrer votre talent.--J'y essaierai mon talent, etc., etc.», étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la conversation.

La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position était devenue bien fausse. Après avoir donné à la ville de Genève le spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à Coppet où elle était dans la douleur de son départ.

Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne; madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre, s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent embarrassée.

Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille, traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son ton traînant et nasillard:

«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix, elle va à l'âame.»

Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. Madame de Staël était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras:

«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»

Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme d'esprit qui aime un sot.

Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement qui s'y était passé.

Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.

Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit Rocca.

Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée.

Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout, dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.

Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement; jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était selon elle, privée ou _douée d'avantages extérieurs_. C'était la locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle, qu'une personne était laide sans lui causer une impression désagréable.

Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société. Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le naturel semblait seul y dominer.

Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.

L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir, sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par l'appellation de _faubourg Saint-Germain_. J'ai connu plusieurs des personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes, de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à cette époque.

CHAPITRE V

Plaisirs à Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de madame Récamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite à la Cour impériale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi. -- Le comte de Romanzow. -- Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulière conversation. -- Formes de la Cour impériale. -- Bal à l'occasion de la naissance du roi de Rome. -- L'impératrice Marie-Louise. -- L'Empereur veut être gracieux.

J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.

Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.

Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu de Montmorency. Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été précédent par la tranquillité de celui qui commençait.

Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle finissait par cette phrase:

«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le coeur en me prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de repoussement.»

Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui l'envoyait à Valence.

Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, _sans se compromettre_, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle arriva chez elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:

«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez vite en voiture.