Récits d'un soldat: Une armée prisonnière; Une campagne devant Paris

Chapter 6

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Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entouré de mes camarades qui ronflaient ou s'étiraient, je m'assis sur mon séant, et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'évader? La surveillance semblait s'être détendue; j'avais dans ma ceinture assez d'or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je.

VIII

La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers s'étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Madame L... avait les yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était fort ému de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le signal du départ.

--Merci, madame, et adieu! cria-t-il.

Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une petite main qui pressait la mienne. C'était la jeune fille qui, de la part de sa mère, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière moi. Il était neuf heures, et l'on devait partir à neuf heures et demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au bout d'un quart d'heure, tandis que de tous côtés on allait et venait, j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit à lui, et la bouche à son oreille:

--Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs pour vous.

Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix pièces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que personne ne l'observait:

--Venez, me dit-il brusquement.

Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses dents. Chemin faisant, à travers des ruelles qui me semblaient interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me regardaient; mais il n'était pas neuf heures et demie encore, et aucun d'eux ne songea à m'arrêter. Le coeur me battait à m'étouffer. Une femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l'aurais étranglée; il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite et pauvre, et me pria de monter dans le grenier.

--Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez.

En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis là quinze minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. J'écoutai, l'oreille collée aux fentes des murailles. Un bruit sourd remplissait Étain; il me semblait qu'un corps de troupe était en marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et mon paysan parut.

--Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait sous le bras.

Je me dépouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, calotte. Je dus même me séparer de mon fidèle tartan. En un tour de main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usée aux coudes et blanchie aux coutures, ni même la casquette de peau de loutre râpée où l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vidé deux ou trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit campagnard surnageait.

--Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il.

Une paire de mauvais ciseaux m'aida à faire tomber de mon visage cet ornement qui pouvait réveiller l'attention, et je quittai le grenier.

--La pipe et le bâton à présent, reprit mon homme.

J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis d'un fort bâton qu'un cordonnet de cuir attachait à mon poignet.

--Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il.

Une chose cependant m'inquiétait. Dans la ferveur de mon zèle et pour me donner l'apparence enviée d'un vieux zouave, au moment de mon départ de Paris, je m'étais fait raser cette partie du crâne qui touche au front. Les cheveux recommençaient à pousser un peu, mais pas assez pour cacher la différence de niveau. J'enfonçai donc ma casquette, dont je rabattis la visière éraillée sur mes sourcils, me jurant bien de ne saluer personne, le général de Moltke vînt-il à passer devant moi à la tête de son état-major. Les plus étranges idées me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me reconnaissait, ceux même qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me regardait n'allait-il pas s'écrier: C'est un zouave, un fugitif? J'évitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que je croisais dans les ruelles d'Étain me donnait le frisson. L'un deux n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'étais décidé à me faire tuer sur place. Je m'efforçais d'imiter de mon mieux la tournure et la marche pesante de mon guide.

--Ça, me disais-je, Étain est donc grand comme une ville?

Nous marchions à peine depuis cinq minutes, et il me semblait que j'avais parcouru déjà deux ou trois kilomètres de maisons.

La dernière m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait déjà ma sortie d'Étain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon me jeta un coup d'oeil expressif; fusillé ou libre, la question se posait nettement. Encore trente pas, et nous étions devant la sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai même plus à fumer. Toutes les facultés de mon esprit étaient tendues vers un but unique: avoir la démarche, le visage, le geste d'un paysan. Le Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser baïonnette, et, si je faisais un mouvement, se gênerait-il pour me casser la tête d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi traînant mes lourds sabots dans la boue et balançant mes épaules: nous voilà juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous passons lentement, d'un pas égal et pesant. Il ne m'arrête pas, il se tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne me paraît plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de l'oeil, et, comme il me voit rire:

--Ah! ce n'est pas fini! me dit-il.

Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide. Bientôt après une voiture arrive au grand trot.

--Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude.

Un officier prussien était assis dans la voiture, les deux mains sur la poignée de son sabre. Un propriétaire du voisinage, désireux de lui plaire, pressait le cheval à coups de fouet. Quoi! des officiers encore après des sentinelles! La voiture nous atteint et nous dépasse. L'officier ne tourne même pas la tête. Le propriétaire qui lui sert de cocher sourit d'un air agréable. Je suis sauvé!

Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me gênent un peu, et je les perds dans les ornières quelquefois, mais qu'est-ce que cela auprès des tortures de la veille. Nous marchons d'un pas vif; j'ai rallumé ma pipe éteinte, je la fume avec délices. Le pays que je traverse me paraît charmant, jamais je n'ai vu nature si belle; les arbres ont une verdure qui réjouit les yeux, les eaux qui courent çà et là invitent à boire par leur fraîche limpidité, le vent est doux, la pluie tiède. A mesure que nous laissons derrière nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, quelquefois longeant les sentiers à travers champs, des contrebandiers belges et français chargés de hottes d'osier que leurs épaules portent allègrement. Tous profitent du désarroi général pour introduire en grande hâte leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne semblait songer aux douaniers. C'était un métier tout trouvé et qui allait à merveille à notre costume. Depuis ce moment-là, si, d'aventure, nous étions accostés par quelque voyageur qui s'avisait de nous questionner, la réponse était toute prête, nous étions contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac.

Cette voiture rapide où j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. Le propriétaire qui la conduisait, malgré son empressement à servir de cocher à notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai sur la mine à lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec lui.

--Volontiers, répliqua-t-il.

Le propriétaire aimait à causer; il ne se gêna pas pour nous demander ce que nous faisions et où nous allions. Le tabac répondait à tout. J'aurais voyagé ainsi jusqu'au bout du monde; malheureusement le propriétaire et le cheval demeuraient à Spincourt où force nous fut de leur dire adieu.

Je rattrapai donc mes sabots que j'avais laissés au fond de la carriole et me remis à marcher, cherchant des yeux si quelque autre voiture ne se montrerait pas aux environs. Mon compagnon, qui était à sa manière une espèce de philosophe, bourra sa pipe et hochant la tête:

--Nous en avons trouvé une, nous en trouverons bien une autre, allons toujours, me dit-il.

J'allongeai le pas de façon à lui prouver que mes jambes n'avaient rien perdu de leur activité. Mais tout m'arrivait à souhait depuis mon entrée à Étain. Un véhicule qui tenait de la tapissière et du char-à-bancs se présenta, traîné par un fort cheval qui faisait tinter un collier de grelots. Je demandai au conducteur s'il y avait place auprès de lui pour deux voyageurs un peu fatigués.

--Cela dépend, répliqua-t-il d'un air narquois.

Je tirai une pièce blanche du fond de ma poche; l'homme sourit et la voiture s'arrêta.

--Je vois ce que c'est, continua-t-il en se tenant dans son coin, vous êtes pressés d'arriver en Belgique?

--Un peu, lui dis-je.

--Malheureusement je ne vais qu'à Longuyon.

C'était autant de gagné; à Longuyon mon guide me fit prendre un sentier derrière le village et me conduisit chez un paysan qui connaissait la contrée comme s'il en avait dressé le cadastre. Je m'expliquai cette science géométrique en voyant entre ses jambes un fusil dont il astiquait la platine. Un chien de chasse dormait, le museau dans les pattes, sur le carreau de l'âtre.

--Je comprends, mes bons amis, ne parlez point, dit le braconnier... vous voulez gagner la frontière?... je vais vous mettre dans le bon chemin.

Il prit à travers champs, accompagné de son chien qui quêtait la queue au vent, et, tout en marchant, il donnait à mon guide d'utiles renseignements sur l'itinéraire qu'il nous fallait suivre.

--As-tu compris? dit-il enfin. Et sur un signe de l'homme d'Étain:

--Quand vous serez à un village qu'on appelle la Malmaison, demandez M. le maire; c'est un brave homme qui vous donnera un coup d'épaule.

J'échangeai une rude poignée de main avec le braconnier de Longuyon et m'engageai dans un pays magnifique. Encore une promenade de quelques lieues et j'étais en Belgique.

Le maire de Malmaison était bien l'homme que m'avait indiqué mon ami de la dernière heure. Le regard amical et compatissant qu'il me jeta m'encouragea à ce point que, pour la première fois depuis mon départ d'Étain, j'enlevai la vieille casquette de loutre qui me couvrait. Il sourit en voyant la trace noire de mes cheveux rasés.

--Ah! un zouave! murmura-t-il.

--Et du 3e, répondis-je.

--Et qu'est-ce qui reste du régiment?

--De quoi faire une compagnie, je crois.

Il soupira.

--Voyons, reprit-il, c'est de vous qu'il s'agit... Plût à Dieu qu'on pût sauver la France comme je vous sauverai!...

Le guide que j'avais pris à Étain, assis sur une chaise, s'essuyait le front et me regardait d'un air qui semblait dire: J'ai fait mon devoir, faites le vôtre. Je tirai de ma ceinture, cachée sous ma blouse, dix pièces d'or et les mis dans sa main. Il les compta une à une, et les faisant passer dans sa bourse de cuir:--C'est bien, me dit-il. Quatre verres étaient sur la table, chacun de nous prit le sien et l'avala d'un trait après l'avoir choqué contre ceux de ses voisins.

--En route à présent, dit le maire.

IX

Le nouveau guide qu'il m'avait procuré allait droit devant lui comme un cerf, mais l'oeil au guet, l'oreille tendue, et profitant des pans de mur, des haies vives, des plis de terrain, des taillis, pour dissimuler sa marche.

--La précaution vous étonne, me dit-il, c'est qu'on a vu des uhlans par ici et ils ne se gênent pas pour mettre leurs pistolets sous le nez des gens.

Nous marchions depuis un assez long temps, lorsqu'au détour d'un chemin creux il me montra du bout de son bâton un bois devant lequel s'élevait un poteau. Un mot écrit en lettres blanches sur un écriteau noir me sauta aux yeux.--La Belgique! c'est la Belgique! Tout en criant j'avais pris ma course. Les sabots ne me gênaient plus.

--Oui, vous y êtes, me dit le guide, qui pénétra sur mes talons dans le petit bois, la frontière est passée; là est Virton qui est à la Belgique, ici Montmédy qui est à la France. Vous n'avez plus à craindre maintenant que d'être pris par une patrouille belge et interné au camp de Beverloo. Mais, soyez tranquille, je sais un homme qui saura vous faire traverser les lignes belges à la barbe des chasseurs et des lanciers.

L'homme que nous cherchions,--c'était un garde,--vidait un pot de bière dans l'auberge voisine; à la vue de mon guide il en fit venir un second, j'en demandai un troisième et la connaissance fut bientôt faite.

Il avait déjà tiré vingt Français des griffes des Prussiens et comptait bien ne pas s'en tenir là. Après m'avoir fait raconter mon histoire, dont je ne lui cachai aucun détail, il m'engagea à aller me coucher et me conduisit lui-même dans ma chambre. La vue du lit où il y avait des draps blancs me donna subitement envie de dormir.--Nous partons demain matin à six heures. A cinq heures et demie je vous réveillerai, me dit le garde. Et d'un air gai: Je n'ai pas besoin de vous souhaiter bonne nuit, n'est-ce pas?

Le fait est que je dormais tout debout. Il faut avoir eu les jambes endolories par de longues étapes, les pieds meurtris, les jointures brisées, le corps épuisé par d'excessives fatigues, et subi des sommeils lourds et pénibles sur la terre humide et dure, pour comprendre l'ineffable sensation d'étendre et d'étirer ses membres dans la fraîcheur des draps. Je m'en donnai la joie pendant un quart d'heure, luttant avec volupté contre ma lassitude. Puis mes yeux se fermèrent, et, bercé par la chanson de quelques buveurs, je ne sentis bientôt plus que la tiède chaleur du lit qui m'engourdissait.

Je dormais encore les poings fermés lorsque, de grand matin, mon guide entra pour me prévenir qu'une voiture m'attendait à la porte.

--Et je vous jure que nous arriverons à temps à la station où vous pourrez prendre le chemin de fer.

Il s'interrompit pour prendre dans sa poche son brevet de garde particulier des propriétés de M. le comte X., et me le présentant:--Avec ce bout de papier nous irons jusqu'à Bruxelles, reprit-il.

Des escouades de soldats à cheval ou à pied passaient sur la route; nous traversions des villages qui en fourmillaient; personne ne nous demanda rien. Il arrivait quelquefois que des piétons, ou des campagnards qui filaient en cabriolet, nous saluaient d'un grand bonjour bruyant. Le garde y répondait d'une voix joyeuse en faisant claquer son fouet.

--Ce n'est pas plus difficile que ça, me dit-il enfin en arrêtant son cheval au village de Marbrehau, où il y avait une station de chemin de fer.

La maison devant laquelle la voiture qui nous portait fit son dernier tour de roue, appartenait à une famille de gros cultivateurs. Ces braves gens m'accueillirent de leur mieux et insistèrent avec bonhomie pour me faire asseoir à leur table. En un tour de main le couvert fut dressé. Ils ne se lassaient pas de me questionner et il fallut leur raconter mon histoire de point en point. Leur curiosité ne se fatiguait pas et la franchise de leur hospitalité m'engageait à tout dire; volontiers ils m'auraient retenu jusqu'au lendemain, mais un coup de cloche m'avertit que le train allait partir. Toute la famille me fit des adieux qui me touchèrent et voulut m'accompagner jusqu'à la gare comme si j'avais été l'un des leurs. C'était à qui me donnerait la plus vigoureuse poignée de main.

Au moment où j'arrivai sur le quai de gare, un visage m'apparut qui me fit tressaillir. Je venais de retrouver à la station de Marbrehau l'un de mes compagnons de tente, un zouave du 3e. Il portait un chapeau de feutre mou, une veste de grosse bure, un pantalon de drap effiloqué.

--Tu t'es donc sauvé?

--Je crois bien! Et toi aussi.

--Pardine! Et comment as-tu fait?

--Je n'en sais rien.

--C'est comme moi! Et tu vas à Paris?

--Tout droit.

Un wagon de troisième classe nous prit tous deux. Il était plein, nous n'échangeâmes plus un mot.

Le train s'arrêtait à Namur; chemin faisant, à l'une des stations intermédiaires, et pendant les quelques minutes que l'on donne aux voyageurs, j'eus l'occasion inattendue de rencontrer un convoi prussien rempli de blessés. Quelle installation! Tout y était agencé pour le confort et le bien-être de ces malheureux! Point de paille dans d'horribles wagons à bestiaux, mais des hamacs suspendus auquels la marche n'imprime aucune secousse. Le train emportait avec lui les fourneaux pour les bouillons, les tisanes, l'eau chaude, sa pharmacie, sa lingerie, son personnel d'infirmiers et de médecins. Et je pensais à mon pauvre pays qui avait donné tant de preuves d'imprévoyance et qui devait en donner tant d'autres encore!

Après un adieu muet échangé entre mon camarade et moi, chacun de nous tira de son côté; c'était le moyen d'éveiller le moins possible l'attention.

Le quai de Namur était tout rempli de dames belges empressées autour des malheureux qui sortaient des wagons. Elles faisaient connaissance avec les plus effroyables misères. Quelques-unes joignaient les mains à notre aspect.

--Ces pauvres soldats français! répétaient-elles.

Parmi ceux auxquels elles voulaient prodiguer leurs soins et leurs aumônes, plusieurs tombaient d'inanition. On les voyait s'abattre sur les bancs ou se traîner, avec de longs efforts. On en recueillit un certain nombre dans une caserne voisine où ils trouvèrent à manger, mais ils y restèrent prisonniers. J'étais résolu à n'avoir affaire à personne et à me suffire à moi-même. Cependant une dame qui devait appartenir au monde le plus élégant de Namur, si j'en juge par la toilette, me voyant boiter très-bas, s'approcha et d'un air de pitié s'offrit à me panser.

--Merci, madame, ce n'est rien, lui dis-je.

Elle me suivit et voulut glisser dans ma main une pièce de monnaie:

--Prenez au moins cela, ce sera pour vous acheter du pain et du tabac, reprit-elle doucement.

Je ne pus m'empêcher de sourire et, lui rendant sa pièce blanche, je l'engageai à la donner à de plus misérables que moi. Elle parut un peu surprise; mais la laissant là, les deux mains dans les poches de mon pantalon de toile bleue, je sortis de la gare.

Un hôtel se trouvait en face. Je me dirigeai vers cet hôtel et demandai une chambre au garçon qui attendait devant la porte. Il prit une attitude et me toisant de la tête aux pieds:

--Nous ne recevons pas de mendiants, me dit-il.

J'avais bonne envie de lever le pied qui m'obéissait encore et de lui en faire sentir la vigueur, mais ce n'était pas le moment de faire une algarade; je tournai le dos au garçon frisé et cherchai fortune ailleurs. Il me semblait que je marchais dans un rêve. Étais-je bien dans la réalité? Une boutique dans laquelle on vendait du tabac se trouva devant moi, j'y entrai. La marchande était jeune et avait l'air avenant; j'avançai une pièce d'or sur le comptoir et lui exposai ma situation.

--Ah! je comprends, dit-elle en me regardant, suivez-moi...

Elle se leva, et d'un pied leste me conduisit dans une maison garnie du voisinage assez propre où les petits marchands et les ouvriers tranquilles trouvaient gîte.

--Une nuit est bientôt passée, me dit-elle alors.

Le sommeil en prit la totalité; j'avais un besoin de dormir dont rien ne pouvait combler l'arriéré. Il fallut me secouer au petit jour pour me faire prendre le train qui partait à six heures et devait me conduire à Bruxelles.

Mon premier soin en descendant de wagon fut de sauter dans une voiture et de prier le cocher de me conduire chez les fournisseurs dont j'avais besoin. Il sourit d'un air malin.

--Alors, monsieur me prend à l'heure et me fait faire des courses _d'évadé?_ me dit-il en appuyant sur le mot.

Habillé à neuf de pied en cap et laissant ma défroque dans la voiture, je me présentai chez le consul français qui me reçut avec la plus aimable courtoisie et se mit tout entier à ma disposition. J'avais eu soin de le prévenir, il est vrai, que je n'avais aucun besoin d'argent. La précaution le fit sourire.

--Eh! dit-il, tous les évadés n'en peuvent pas dire autant.--Et vous voulez rentrer en France! reprit-il en se mettant en devoir de remplir les blancs d'une feuille de papier imprimée qu'il avait devant lui.

--Dès aujourd'hui, si je peux.

Le consul me fit donner ma parole d'honneur que j'appartenais au 3e régiment de zouaves et me remit mon laisser-passer.

Je le remerciai et, me hâtant de courir à la gare, je sautai dans le premier train qui filait vers l'ouest; une ou deux heures après j'avais franchi la frontière; mais, à la première gare française où le train s'arrêta, un visage ami frappa mes regards: c'était encore un zouave du 3e régiment, un de ceux que j'avais vus à Sedan et avec qui j'avais partagé les misères de la presqu'île de Glaires! Il n'y a plus ni grade ni hiérarchie dans ces moments-là; il me tendit la main et je la serrai vigoureusement; je ne savais pas encore que le lieutenant R.... devait être un jour mon capitaine et que nous nous retrouverions sous la tente comme nous nous étions rencontrés dans un wagon.

Nous avions tant de choses à nous dire que les paroles n'y suffisaient pas; quelquefois nous interrompions nos récits par de longs regards jetés sur les plaines de la Flandre; le paysage avait une monotone placidité; qui ne connaît les lignes plates de ces interminables campagnes dont l'uniformité grasse se noie dans un horizon lointain! Elles nous paraissaient les plus charmantes du monde: c'était les campagnes du pays. Je comprenais à présent la valeur profonde et douce de ce mot cher aux soldats! Je le revoyais mon pays, et une émotion indéfinissable me pénétrait.

Mais cette émotion même devint craintive à Creil. Le train resta longtemps immobile à la gare; le bruit se répandit que la ligne était coupée et qu'il n'était plus possible d'avancer! Ce fut un quart d'heure d'angoisse atroce; les voyageurs s'interrogeaient les uns les autres. Fallait-il donc perdre l'espoir d'arriver; mais enfin la locomotive siffla, le train repartit à toute vapeur, et à deux heures du matin j'entrai à Paris. Non, il faut avoir passé par ces dures anxiétés pour savoir ce que la vue des longues rangées de maisons peut remuer le coeur. On étouffe!

C'était le 14 septembre; trois ou quatre jours après Paris était investi; le siège allait commencer.

DEUXIEME PARTIE

UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS

X

Quand j'arrivai à Paris, aucun de mes amis ne m'attendait plus. On me croyait mort ou à l'agonie dans quelque ambulance prussienne. Les optimistes supposaient que j'avais eu la chance d'être au nombre des cent mille prisonniers ramassés dans le grand coup de filet de Sedan et que je mangeais du pain noir dans quelque forteresse d'Allemagne. Ils ne se trompaient qu'à demi. On me traitait en ressuscité.