Récit d'une excursion de l'impératrice Marie-Louise aux glaciers de Savoie en juillet 1814

Part 4

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Presqu'à nos côtés se dressait comme un grand obélisque, l'aiguille du Dru, au pied de laquelle s'étendait un abondant pâturage, irrésistible appât offert aux bergers qui, le lendemain même, devaient oser lancer leurs troupeaux sur les _hazards_ de la mer de glace, pour aller chercher cette herbe plantureuse. Plus loin dominait l'aiguille de l'_Argentière_, la première en hauteur après le mont Blanc; puis les aiguilles du _Bochard_ et des _Charmoz_, celles du _Moine_ et du _Couvercle_; le _Talèfre_, dont le glacier est taillé en gradins de cristal; le long glacier du _Tacul_; la grande et la petite _Jorasse_, et un amas confus de pyramides de toutes grandeurs, semblables à des bataillons de géants, qui se projetaient sur un immense horizon. Enfin, paraissaient dans le lointain, comme des gardes avancées, d'un côté, l'aiguille du _Midi_, de l'autre, le _Géant_, et, dans le fond, le colossal mont Blanc, aussi vieux que le monde, entouré de pics, au-dessus desquels il élevait sa tête couronnée de neiges éternelles, et qui composaient sa cour.

L'émotion que cause cet imposant spectacle ne peut s'exprimer. Telle a dû être la terre avant la création. Le premier aspect de ces grands phénomènes jette dans une surprise qui suspend la pensée. On reste absorbé dans une contemplation muette et comme fasciné. Ces groupes monstrueux, l'énormité de leurs masses, leur immobilité, le morne silence qui les environne inspirent une rêverie pleine de tristesse. On attend avec anxiété l'apparition d'une créature vivante qui jette une étincelle de vie sur cette nature inanimée. Mais aucun oiseau n'ose essayer ses ailes dans l'atmosphère de cette zone glaciale. L'imagination craint d'aborder ces solitudes dont la pompe sauvage l'épouvante; et si, prenant un essor timide, elle s'enhardit à en mesurer les hauteurs, à en interroger les abîmes, elle n'y trouve que des régions inconnues, stériles, inhospitalières. Semblable à la colombe sortie de l'arche, ne trouvant où se poser, elle replie ses ailes, épuisée par son vol solitaire, et retombe découragée.

À mesure que ces impressions s'effacent, l'esprit est assiégé par des pensées confuses. Il est tour-à-tour exalté par le grandiose des objets qui le frappent, humilié par le sentiment de son impuissance, pénétré de la vanité des illusions. Les passions qui s'agitent sur la scène du monde et qui maîtrisent ses destinées paraissent mesquines devant ces étonnants effets d'une puissance infinie. Que la prospérité des cités les plus anciennes et les plus florissantes semble courte; que nos plus solides monuments sont fragiles, comparés à ces indestructibles colosses, à ces premiers éléments de la formation du monde qui, sans doute, dureront autant que lui!

Puis, quand la vue s'arrête sur cette puissante végétation qui semble défier les éternels frimats qui l'enserrent, à l'imposante gravité des réflexions que fait naître un si merveilleux spectacle, succèdent des émotions plus douces. Dans ces régions éthérées où l'air est dégagé de grossières vapeurs, l'esprit et les sens s'épurent à ses émanations vivifiantes et s'y fortifient. On éprouve une sérénité intérieure. Les chagrins, les soucis, les peines morales disparaissent devant des pensées qui n'ont rien de matériel. L'âme s'élève, comme si elle se rapprochait de la Divinité; et les méditations auxquelles elle se sent portée ont quelque chose de sublime.

J'étais absorbé dans la contemplation d'une scène qui est sans point de comparaison. Que de siècles, que d'événements, que de gloires jadis retentissantes, aujourd'hui oubliées, avaient passé devant ces muets témoins! Des migrations de peuples conduits par des chefs renommés, des armées commandées par de grands capitaines, les avaient salués à leur passage, pour aller s'ensevelir dans la nuit des temps! Pouvais-je oublier la contre-révolution qui venait de s'opérer, les événements qui s'étaient passés la veille? Je me représentais cette période de vingt ans, sujet d'une magnifique épopée. Ma pensée se reportait vers cette époque de grandeur, vers ces sublimes créations du génie, ouvrage d'un mortel privilégié, que la rapidité de son passage sur la terre laissait inachevées. Et ces masses gigantesques restaient debout, comme pour attester qu'elles seules étaient durables. Ah! m'écriai-je:

Qu'ont de commun avec ces vieux débris Les monuments d'une gloire immortelle, Dont les derniers descendants de nos fils Conserveront la mémoire fidèle Par une éclipse d'un instant Leur splendeur n'est point effacée! Et mon esprit repoussait la pensée Que des Gaules l'astre éclatant, Subitement tombé de son char de lumière, Eût vu clore à jamais sa brillante carrière!

Nous nous arrachâmes à ces informes mais attachantes beautés, et montâmes à l'hospice, où nous attendait un frugal repas qu'assaisonna notre appétit, aiguillonné par la vivacité de l'air plus que par le mouvement de la route. Nous n'étions nullement fatigués; car l'air est si pur dans ces hautes régions qu'il donne au voyageur des forces nouvelles. Comme la renommée de Virgile: «_Vires acquirit eundo_.» L'hospice est une cabane de pierres élevée par les soins de M. Félix Desportes, ancien résident de France à Genève, qui a rempli des fonctions importantes sous l'Empire.

Après le déjeuner, nous allâmes visiter la mer de glace. Ses bords sont couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presqu'à pic nous conduisit sur cette mer qui, bien qu'exempte d'orages, n'en a pas moins ses dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l'y suivîmes, armés de nos cannes ferrées, en franchissant les crevasses dont nous pouvions atteindre l'enjambée, et en côtoyant celles qui étaient infranchissables. Ces puits, dont le bleu transparent laissait voir le fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d'une eau limpide. Quand nous passions au pied de quelque gigantesque colonne de glace, notre princesse, toute grande impératrice qu'elle était, et nous, qui cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits.

La duchesse désirait étendre sa promenade jusqu'au _Jardin_, oasis jeté dans ce désert, île radieuse où la verdure et les fleurs brillent au sein d'un océan glacé; mais il eût fallu y bivouaquer, car nous aurions été surpris par la nuit. Il y a des pentes escarpées difficiles à franchir et des crevasses si vastes qu'il faut les côtoyer longtemps, avant d'atteindre leurs limites. Cela eût sans doute ajouté un nouveau lustre à notre voyage; mais la duchesse, malgré son ardeur, ne voulut pas acheter cette gloire au prix de quelque bon rhumatisme.

Nous prîmes terre auprès de la _Pierre des Anglais_, grand rocher plat de granit, pouvant servir d'abri, ainsi nommé des Anglais qui, les premiers, se sont hasardés sur la mer de glace; et nous rejoignîmes l'hospice par un sentier bordé de fleurs, comme une allée de jardin. Nous nous reposâmes environ deux heures dans la chambre des voyageurs. Le berger qui en a la garde, après avoir demandé la permission de faire entendre les _petits chanteurs du Montanvers_, sortit et reparut presqu'aussitôt, suivi de deux jeunes garçons qui prenaient cette qualité et exploitaient leur industrie chantante en veste et les pieds nus. Ils s'arrêtèrent sur le seuil de la porte, hésitant à le franchir, baissant et levant alternativement des yeux timides, et roulant dans leurs mains leur bonnet de laine.

Enfin, prenant leurs airs les plus modestes, Nos deux virtuoses agrestes Se glissèrent timidement Sous l'humble toit du rustique édifice, Lieu de repos, qu'une main protectrice A placé là tout près du firmament. Leur trouble se lisait sur leur mine inquiète. Ainsi de Polymnie un novice interprète, Que des bancs de l'école un vol ambitieux Conduit sur une scène en naufrages fertile, Vient d'un public capricieux Affronter la faveur mobile. Pour obtenir son avare intérêt, Il salue humblement, compose son visage, Et d'un oeil suppliant parcourt l'aréopage, Dont il attend l'irrévocable arrêt.

Nos jeunes artistes trouvèrent un auditoire plus bénévole. L'indulgence avec laquelle ils furent accueillis les mit tout-à-fait à leur aise. Ils s'interrogèrent un moment des yeux pour se mettre d'accord ou pour s'encourager, puis ils entonnèrent d'une voix retentissante leur chanson d'apparat. L'harmonie y fut un peu en défaut; mais ils y suppléèrent par la vigueur de leurs poumons. Après avoir loué leurs efforts, on les congédia, aussi contents de l'effet qu'ils avaient produit que de la récompense qu'ils avaient reçue. Avant de partir, la duchesse de Colorno voulut honorer de son nom le registre de l'hospice. Nous obtînmes la permission d'inscrire les nôtres à la suite du sien, dans ces glorieuses archives, pour les signaler à l'admiration ou à l'envie de ceux qui viendraient après nous.

À trois heures, nous nous remîmes en route pour descendre du Montanvers par les sentiers du bois de la _Filia_, dont la pente est presque verticale. Une alternative de glissades et de culbutes nous amena rapidement et sans accidents au pied du glacier des Bois, continuation de la mer de glace, qui tire son nom des bois de sapin dont il est entouré. Au bas du glacier des Bois, une voûte de glace dont l'élévation, la structure et la forme variaient chaque année, s'ouvrait pour donner passage au torrent de l'_Arveron_. Cette voûte ne s'est pas rouverte cette année. La cataracte s'était fait jour à plus de cent cinquante pieds au-dessus du sol, par une ouverture d'où elle se précipitait avec fracas dans la vallée. Quels obstacles ont fait dévier le torrent de sa route accoutumée? que se passe-t-il dans ces mystérieuses abîmes? Nos guides disaient avoir remarqué que, depuis quelque temps, la montagne de glace s'avançait vers la plaine d'une manière sensible. Quelques-uns s'en inquiétaient, d'autres se rassuraient en disant que ce mouvement de progression avait des limites qui ne seraient pas dépassées. Sans chercher à pénétrer dans le mystère de ce phénomène, il faut croire, avec les optimistes, que d'invariables limites ont été effectivement posées par la nature à cet envahissement des glaciers, et que l'innocente vallée du Prieuré n'est pas menacée des horreurs d'un prochain cataclysme!

Nous retrouvâmes nos mulets au bas de la montagne, et nous reprîmes le chemin de Chamouni. Le débordement des torrents qui avaient inondé la voie ordinaire nous obligea à faire un détour par le bois du Bouclier. La caravane, en cheminant paisiblement, arriva sur le bord d'un ruisseau assez large et assez profond pour qu'il fût nécessaire de chercher un gué. Je ne sais quelle mouche piqua la grave Marquise, que montait la duchesse de Colorno; mais,

Tandis que du rivage Chacun cherche de l'oeil un facile passage, Notre animal capricieux Du guide inattentif surprend la vigilance, Et d'un essor audacieux, Dans l'onde étourdiment s'élance. On s'écrie, on accourt, quand une agile main Saisit la bride et l'arrête soudain.

Nous vîmes en passant au village des Prés un pauvre albinos, qui s'y était transporté du hameau des Bois, où il faisait sa demeure, attiré par le passage de la princesse. Les cheveux argentés, le teint blafard et les yeux roses et bleus de ce vieillard précoce excitaient un sentiment pénible. Il avait environ quarante-cinq ans; mais sa figure et son extérieur accusaient la caducité.

Nous étions de retour à l'auberge de la Ville-de-Londres à sept heures du soir, peu fatigués d'une assez pénible excursion que la duchesse de Colorno soutint avec une constance qui ne s'était pas démentie. Elle avait voulu faire toutes les courses à pied ou à l'aide de sa mule, sans permettre qu'on la portât. Cependant nous avions fait près de neuf lieues, en gravissant des pentes qui nous avaient conduits à une hauteur d'environ six mille pieds.

Notre itinéraire devait nous ramener à Genève, en passant par Martigny, pour voir la fameuse cascade de _Pissevache_. Deux routes conduisent à Martigny: l'une monte au col de Balme, l'autre passe par le val d'Orsine et la Tête-Noire, en tournant le col de Balme. Ce dernier chemin est moins montueux et plus court, mais étroit et pierreux. La duchesse préféra au défilé plat et raboteux de la Tête-Noire le dôme tapissé de verdure du col de Balme, du sommet duquel on découvre une admirable perspective.

Le lendemain 14, le départ eut lieu à six heures, la traversée du col exigeant dix heures de marche. L'air vif du matin obligea la duchesse à descendre de sa mule aux Prés, pour gagner à pied le hameau des Tines. À gauche régnait une chaîne de collines boisées, et à droite une prairie. Nous vîmes à la montée de l'Avencher une belle chute de l'Arve. Nous remontâmes le cours de cette rivière, en la côtoyant d'abord à gauche et ensuite à droite, après l'avoir traversée sur un pont négligemment construit avec des troncs d'arbres qu'assemblaient de simples liens d'osier,

Où la nature entasse Ossa sur Pélion, La main de l'homme élevé avec discrétion Quelques édifices mobiles, Dont il n'ose affermir les fondements fragiles. L'aspect de ces grands corps, éprouvés par le temps, D'un pouvoir sans limite éternels monuments, L'avertit de son impuissance. Ce langage muet a bien plus d'éloquence Que cet avis rempli d'humilité, Par un héraut chaque jour répété Au père d'Alexandre, avant son audience: «_Ô roi, vous êtes homme_!» admirable refrain, Des passions d'un roi très-inutile frein[11]!

Au village d'Argentières, on découvre le glacier qui descend de l'aiguille du même nom. C'est auprès d'Argentières que la route se divise: à droite, elle mène au mont de Balme que nous devions traverser, à gauche, au val d'Orsine.

Avant d'atteindre le pied du mont de Balme, nous passâmes par le hameau du Tour, où l'on arrive par une petite plaine entremêlée de bouquets de sapins et de terres cultivées, et en franchissant le lit d'un torrent auquel sa rapidité a fait donner le nom de l'_Abîme_. Le hameau du Tour, qui a aussi son aiguille et son glacier, ferme de ce côté la vallée du Prieuré, dont cette extrémité nue, inculte, semée de débris, est entourée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre.

Là commencent les rampes de Balme. Nous laissâmes derrière nous la vallée de Chamouni qu'éclairaient d'une lumière dorée les premiers rayons du soleil. Ses paisibles chaumières se détachaient sur la fraîche verdure de prairies. Les sommités et les arêtes des glaciers scintillaient comme des pointés de diamants, tandis que les masses des bois reposaient encore dans l'obscurité.

Nous commençâmes à gravir la montagne, en remontant les sources de l'Arve, dont nous prîmes congé à son humble berceau. L'aspect du pays prit une teinte plus sauvage. Nous suivîmes un sentier qui serpentait sur le dos arrondi de la montagne, partout recouvert d'une herbe épaisse, semée de gentianes aux fleurs bleu-céleste, et dont aucun arbuste n'interrompait l'uniformité. Un calme profond régnait dans cette vaste solitude.

Tout s'y taisait; et, sans le cri fidèle D'une marmotte en sentinelle[12] Qui, d'un oeil vigilant, observait l'ennemi, Aucun bruit, dans ces lieux, domaine du silence, Veut éveillé l'écho dans son antre endormi, Ni d'un être animé révélé la présence.

Arrivés au chalet de Charamillan, alors inhabitée on mit pied à terre. Nous jetions souvent les yeux en arrière, pour considérer le mont Blanc qui paraissait grandir et s'élever vers nous, à mesure que nous montions. On distinguait dans l'éloignement sur la gauche les chalets de Balme, et de nombreux troupeaux disséminés sur le revers de la montagne.

Enfin nous aperçûmes le sommet du col de Balme, où une croix de bois placée sur une borne de pierre, formant ce qu'on appelle le _monument_, marquait la limite entre la Savoie et le Valais.

Par un calme doux et tranquille Nous étions bercés mollement; Et nous gravissions lentement Une côte unie et facile Qui conduisait au monument. Soudain une bise piquante Réveille nos sens engourdis: Et sa violence croissante Arrête nos pas interdits. Bientôt livrée à l'audace insolente D'un des plus fougueux aquilons, Dans les replis de sa robe flottante Notre reine le voit rouler en tourbillons; Puis l'étourdir de ses ailes bruyantes; Puis soulevant voiles et falbalas, Par des attaques plus pressantes, Accroître sans pitié son timide embarras. Elle craint le sort d'Orythie! En vain elle lutte et s'écrie; Sa résistance est d'un faible secours. Il faut songer à fuir, et contre une _avanie_, À quelqu'abri demander un recours. Cédant demi-vaincue à la peur qui la presse, Dans un chalet voisin, ouvert à sa détresse, Elle court se blottir, et cacher la rougeur Qu'a sur son front ému fait monter la pudeur.

Cet asile protecteur était le chalet des Herbagères, alors inhabité. Remis de cette alerte, nous pûmes considérer plus à l'aise le vaste tableau exposé sous nos yeux. La vallée du Valais se déroulait devant nous, sillonnée par les eaux du Rhône et de la Drance, et bordée d'une chaîne continue de monts inaccessibles, tantôt arides ou verdoyants, tantôt couverts d'une neige éblouissante. On pouvait compter les bourgs et les hameaux groupés sur les bords des deux rivières. On découvrait le commencement de la belle route du Simplon, ouvrage empreint du caractère de grandeur qui distingue les conceptions d'un génie incomparable, et le mont du grand Saint-Bernard, autre théâtre de sa gloire. Si l'on reportait les yeux en arrière, on planait sur la vallée de Chamouni, et l'on pouvait saluer d'un dernier regard les monts glacés qui s'élancent de son sein, au-dessus desquels dominait le mont Blanc, père de tous les glaciers de Savoie et roi de toutes les montagnes de l'Europe. Rien n'égale la magnificence de ce double tableau.

Les beaux pâturages qui entourent le chalet des Herbagères étaient coupés par de grands amas de neige qui remplissaient encore les cavités et les inégalités du terrain, au moment de notre passage. Nous glissâmes sur une de ces nappes de neige, pour gagner les sentiers escarpés du bois _Magnin_, d'où nous descendîmes sur le hameau de Trient. On longe à gauche le mont de Balme. Ces monts où la nature est si prodigue de scènes imposantes et terribles, recèlent des dangers dont sont trop souvent victimes les curieux qu'emporte une noble mais imprudente ardeur. Le mont _Buet_ prépara un tombeau à M. Eschen. Le mont de Balme fut le théâtre de la chute de l'infortuné Escher, jeune homme qui, comme M. Eschen, donnait de grandes espérances. Il était secrétaire du grand conseil de Zurich, et tenait aux premières familles de ce canton.

Les cinq ou six maisons de Trient, couvertes de larges ardoises dont les avances les cachent à la vue, sont éparses dans une étroite et profonde vallée, resserrée entre de hautes montagnes qui y projettent leur ombre, tellement que le soleil au milieu de sa course, ne peut en éclairer qu'une partie.

Lorsqu'arrivé sur le sommet du mont, On abaisse les yeux sur ce petit vallon, Les maisons de Trient sont à peine visibles; Ses rares habitants semblent imperceptibles. Et l'on croirait en vérité, Que ce village en miniature Est, sans vouloir lui faire injure, Par les myrmidons habité.

Les eaux qui s'échappent en tourbillons du glacier de Trient forment un ruisseau dont le cours tranquille contraste avec la turbulence de sa source. Ce ruisseau, cette ombre perpétuelle entretiennent dans ce vallon une verdure d'une fraîcheur éclatante.

Les passages de la Tête-Noire et du col de Balme viennent aboutir à ce vallon. Les deux chemins se rejoignent au pied de la montagne de la Forclaz, qu'il faut traverser pour aller à Martigny. C'est là que nous trouvâmes les mulets que nous avions quittés pour suivre la route du col de Balme. Le Valais, vu du sommet de la Forclaz, offre encore un splendide aspect. Nous suivîmes un sentier qui se trouva être le lit desséché d'un torrent. Les cailloux mouvants dont il était semé rendaient notre marche insupportable. Nous fûmes obligés de faire une mortelle lieue dans ce sentier rocailleux, jusqu'au village du _Fond-des-Râpes_, d'où part le chemin qui monte au Saint-Bernard. Là, nous fûmes reçus à notre grande satisfaction dans un char-à-banc; mais cette satisfaction fut de courte durée. La bonne mine extérieure de cette voiture servait à déguiser un cabas propre à disloquer les os. Après avoir passé la rivière de la Drance et traversé le bourg de Martigny, nous arrivâmes à cinq heures du soir dans la ville de ce nom, éloignée du bourg d'un quart de lieue. Nous étions plus fatigués des cahots de notre malencontreuse patache, que des dix lieues que nous venions de faire.

Nous passâmes la nuit dans une auberge dont le nom m'échappe, nous proposant de partir le lendemain de bonne heure pour Bex, afin de profiter de la journée pour visiter la saline de Bévieux. Notre intérêt était vivement excité par cette ardeur de notre princesse exercée sur les plus nobles objets, qui triomphait des délicatesses de son sexe, et des habitudes de mollesse qu'on devait s'attendre à trouver dans le haut rang où elle est née. Quand je la voyais chevaucher allègrement, je lui parlais de ses promenades ultra-matinales de Saint-Cloud. Dans les belles journées d'été, éveillée au point du jour par l'Empereur, elle partait à cheval avec lui, pour faire des courses dans les bois environnants. Quand elle revenait à Saint-Cloud, le Palais à peine réveillé, la voyait rentrer avec surprise, ignorant qu'elle fut sortie et la croyant encore endormie sous les courtines impériales. Ce souvenir lui rappelait celui des leçons d'équitation que lui avait données l'Empereur, après le déjeuner, dans l'allée de la terrasse, faisant suite au salon de famille. Là, prenant le rôle d'écuyer, sans quitter ses bas de soie blancs ni ses souliers à boucles d'or ovales, Napoléon montait à cheval, et se plaçait à côté de l'Impératrice. En voulant régler l'allure de cette princesse sur la sienne, il excitait son cheval, et accueillait par de bruyants éclats de rire les frayeurs sans danger qu'il provoquait. Ces souvenirs se retraçaient à l'esprit de Marie-Louise dans toute leur fraîcheur. Il lui échappait de dire en soupirant: c'était le bon temps!

Le 15, à sept heures du matin, reposée par une bonne nuit des fatigues de la veille, elle partit de Martigny dans une calèche du pays, décorée du nom élégant de _corbeille_. Elle arriva à huit heures et demie au _Pissevache_. Je ne sais quelle grossière tradition a imposé à cette belle cascade cette dénomination ignoble.

Cette comparaison cynique Eut révolté la Grèce antique. Dans ce pays de nobles fictions Et d'aimables illusions, La Nayade, au nom poétique, Le front couronné de roseaux, Prodiguant les trésors de son urne classique, En souveraine eût régné sur ces eaux.