Récit d'une excursion de l'impératrice Marie-Louise aux glaciers de Savoie en juillet 1814

Part 2

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Le besoin de chercher une diversion à de pénibles souvenirs, et l'espérance de puiser dans la contemplation des grandes scènes de la nature le calme si désirable après tant d'orages et une énergie nouvelle, attirait sur le théâtre de ces scènes imposantes une jeune princesse qui, née sous la pourpre impériale, et portée du berceau des Césars sur l'un des plus glorieux trônes du monde, venait d'en descendre, victime d'une terrible catastrophe. Ayant eu l'honneur d'accompagner dans sa modeste visite aux Glaciers de Savoie la souveraine naguère entourée de tant de pompe, j'ai été engagé à retracer quelques circonstances de ce court voyage, moins par l'intérêt qu'il a présenté, que par le souvenir du charme qu'y a répandu la constante bienveillance de cette princesse qui, douée d'un caractère facile et bon, et déposant avec la majesté du rang les préjugés de la naissance, n'a voulu être qu'une femme aimable.

Car l'éclat de son rang est son moindre avantage. Si sur son front empreint, l'auguste sceau des rois Inspire le respect et commande l'hommage, Les dons heureux qu'elle obtint en partage, La font régner par de plus douces lois. On voit s'empresser autour d'elle Des arts le cortège fidèle. Unissant l'élégance et la simplicité, La douceur et la dignité, La bonhomie et la finesse, Et de la vertu sans rudesse, L'indulgence et l'aménité, Elle a pour attributs la grâce et la bonté. Le ciel l'a faite, au printemps de son âge, Fille, épouse et mère de rois, Voulant que par un triple hommage, Le respect et l'amour l'entourent à la fois; Mais il ne l'a que montrée à la France,[4] D'un brillant avenir trop flatteuse espérance!

Associée au sort de l'Empereur, La fille des Césars fut le gage trompeur D'une alliance mensongère; Bientôt une ligue étrangère Réunit contre son époux, Et son père et ces rois de l'Empire jaloux, Courtisans du vainqueur, aux jours de sa puissance, Pendant la paix, infidèles amis, Dans le malheur, perfides ennemis. De ces Amphictyons une indigne sentence Sépare de l'époux son épouse et son fils; L'une malgré l'hymen, condamnée au veuvage, L'autre, que sa naissance a sur un trône assis, Et du berceau tombé dans l'esclavage.

Ah! de tant de grandeur et d'un si haut destin, Le ciel dans ses décrets n'a pu marquer la fin! Du moins n'ont pas péri, dans ce désastre immense, Ces deux biens précieux, l'honneur et l'espérance! Puissent la foi dans l'avenir, Tout ce qui dans l'exil charme le souvenir, De l'amour maternel la douceur infinie, La fidèle amitié, les arts consolateurs, Qui calment les maux de la vie, D'une double infortune apaiser les douleurs.

J'ai laissé la duchesse de Colorno à l'auberge des Secherons, après son retour de Prangins, se disposant à partir pour son voyage au Montanvers. En effet, le lendemain 11 juillet, de très-grand matin, en même temps que le roi Joseph prenait congé de sa belle-soeur, pour retourner chez lui, cette princesse montait en voiture pour se rendre dans la vallée du Prieuré. Elle quittait les Secherons, résolue à faire dans la même journée les dix-huit lieues qui séparent Genève de Chamouni. Sa suite se composait de madame la comtesse Brignole, de mademoiselle Rabusson, lectrice de la princesse, du fiancé de cette dernière (le docteur Hereau), et de moi. Elle voulut bien nous admettre.

Dans un char décent et modeste, À Landau naguère inventé, Et couvert seulement par la voûte céleste, Que loin des murs de l'austère cité, Quatre chevaux, d'un pas agile et leste, Eurent bientôt dans leur course emporté.

Le soleil s'élevait sur l'horizon: les nuages avaient fui devant ses rayons naissants, et le ciel brillait d'un éclat radieux. La chaleur qui commençait à se faire sentir, séchait la rosée dont les perles humides s'effaçaient lentement sur les prairies et sur les buissons. L'air était pur et suave; et les oiseaux en choeur saluaient de leurs ramages l'aurore d'une belle journée.

Genève sommeillait encore, quand nous traversâmes ses rues solitaires pour gagner la route qui conduit à Bonneville. Cette ancienne capitale du Faucigny est comme la première porte des Alpes, dont les piliers sont deux grands pics, le _Molé_ et le _Brezon_, aux pieds desquels la ville est bâtie. Il était dix heures quand nous arrivâmes à Bonneville, brûlés par un soleil ardent, qui ne nous avait pas ôté l'appétit. Nous descendîmes à l'auberge de la Couronne, où nous attendait un déjeuner préparé par un cuisinier envoyé à l'avance. Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes place à une table fort proprement servie, que garnissait une chair abondante et délicate. Quelle que fut notre impatience de continuer notre voyage, nous dûmes laisser reposer nos chevaux, pendant deux heures, que les lamentables litanies d'un aveugle et les sauts grotesques d'une crétine ne nous firent pas trouver courtes.

Le trajet de Bonneville à Cluse se fait à travers une vallée fertile, couverte d'arbres fruitiers, et flanquée de montagnes boisées jusqu'à leur sommet. On arrive à Cluse par un chemin étroit taillé dans le roc, sans soupçonner l'existence de cette petite ville dont la vue est masquée par des masses de rochers. Elle est assez pauvre et habitée en grande partie par des forgerons et par des fabricants de ressorts d'horlogerie.

À voir ces maisons enfumées, D'une enceinte de rocs de toutes parts fermées, Je me crus transporté soudain Dans l'un des ténébreux asiles, Où Vulcain entouré des cyclopes dociles, Bat le fer qui frémit sous sa robuste main[5].

La rivière de l'Arve traverse cette petite cité, dont les laborieux habitants semblent cacher là leur active industrie. Elle coule emprisonnée sous un pont d'une seule arche. Cluse justifie son nom. On y est enfermé dans une enceinte de rochers. À l'extérieur, on ne l'aperçoit point: quand on y est entré, on ne sait pas comment on en sortira. L'issue, comme l'entrée, est une espèce de faux-fuyant. À la sortie de Cluse, on suit le cours de l'Arve, en longeant des côtes abruptes qui s'avancent tellement sur la route, qu'elles paraissent en quelques endroits l'intercepter. Puis la vallée commence à s'élargir. Elle présente bientôt une vaste arène, autour de laquelle sont groupées les montagnes. Nous aperçûmes à deux cents toises au-dessus de nos têtes, à gauche de la route, les bouches béantes des grottes de Balme. Elles semblaient nous inviter à en tenter l'escalade; mais nous passâmes sans nous y arrêter. Nous avions hâte d'arriver aux Bosquets de Maglans. Les séduisantes descriptions qu'on nous en avait faites absorbaient toute notre curiosité.

Nous les cherchions des yeux, quand un forgeron sortant d'une chaumière dont une vigne luxuriante dissimulait le délabrement, s'avança à notre rencontre. Ce brave homme cumulait avec son métier de forgeron, l'office de _cicérone_. Il s'était hâté, dès qu'il nous avait aperçus, de déposer son tablier de cuir, et de venir à nous, tête nue, ayant les manches de sa chemise roulées au-dessus du coude. Son nez légèrement aviné ressortait sur les lignes noires de sa figure. Ses yeux ternes, et sa démarche pesante annonçaient la bonhomie, et l'indifférence pour les beautés de la nature dont il se faisait l'interprète. Il nous invita à le suivre dans un clos dont une petite barrière fermait l'entrée. Ce lieu n'était rien moins que pittoresque. Un chemin sablé par une poussière noire, bordé par de petits tas de scories et de limaille de fer, résidus du fourneau de la forge, un aspect inculte et sordide annonçaient plutôt l'approche des ateliers de Vulcain, que l'entrée du riant Élysée qu'on nous avait promis. Notre guide fut presqu'aussitôt rejoint par un grand dadais, au ton familier et goguenard, qu'il nous présenta comme son fils. Nous cheminâmes péniblement à leur suite, dans un labyrinthe de passages tortueux et inégaux, tracés au hasard entre des fragments de roches et d'épaisses touffes de bruyères. Quelques arbres noueux et tortus, couverts de lichens et de plantes parasites, étalaient leur mesquine vieillesse sur un terrain marécageux, semé de cailloux inaperçus que cachait une mousse trompeuse, mais dont nos pieds sentaient vivement la présence. Nous trébuchions sur ce sol rocailleux, prenant nos tribulations en patience, soutenus par l'espoir que ces sentiers âpres et durs, comme on nous représente le chemin de la vertu, nous conduisaient dans un nouvel Éden. Nous demandâmes enfin à nos guides qui paraissaient s'oublier dans ce lieu de plaisance, de nous introduire dans les bienheureux bosquets de Maglans. Que devînmes-nous, en entendant leur réponse!

De ces retraites merveilleuses, Que notre esprit trop enivré Nous peignait si délicieuses, Nos pieds foulaient le sol tant désiré!

Comment exprimer notre désappointement? Nous rebroussâmes chemin au plus vite, oubliant de remercier nos guides du pompeux présent qu'ils nous avaient fait d'une petite plante, produit de cette terre désolée, dont ils vantaient les merveilleux effets contre la fièvre et les douleurs de l'enfantement. Nous trouvâmes que les admirateurs de ces prétendus lieux de délices, tant célébrés par leur plume sentimentale, et comparés, par l'un d'eux aux jardins enchantés d'Armide, avaient usé un peu trop largement du privilège des voyageurs. Mais ces lieux devaient être pour nous ce que fut la _terre promise_ pour le législateur des hébreux. Et s'il était permis de poursuivre la comparaison, nous n'eûmes pas, comme Moïse, des conducteurs célestes qui nous en donnèrent au moins la perspective. Nous n'avions en effet visité que le vestibule des bosquets de Maglans. Plus patients ou conduits par de meilleurs guides, nous serions arrivés, en faisant quelques pas de plus, comme nous l'apprîmes trop tard, dans un joli vallon, tapissé d'une pelouse émaillée de fleurs, entrecoupé de clairs ruisseaux, orné de bouquets d'arbres et de bosquets fleuris, et animé par le ramage de nombreux oiseaux, enfin dans une autre vallée de Tempé.

À deux pas de là se présente, adossé à la montagne, le village de Maglans. Les blocs épars dans la prairie qui étale ses riches tapis au pied de ce village, attestent que ses habitants ont cherché sous les rochers suspendus sur leurs toits, une protection quelquefois infidèle. Mais quoique menacés par la chute de ces énormes masses, leur sécurité n'en est pas troublée.

De ce danger la menace incessante, Loin de troubler leur vie insouciante, Peut-être les attache encor plus au clocher. Nos pères, disent-ils, sont nés sous ce rocher Qui de nos fils a protégé l'enfance; Leurs enfants y naîtront. Dieu qui dans sa clémence Préserva leurs parents, saura veiller sur eux. Là se bornent leur prévoyance, Leur avenir, leurs soucis et leurs voeux.

Nous arrivâmes bientôt en vue du Nant-d'Arpenaz, cascade tombant du haut d'une montagne qui est à gauche de la route. Des grands aspects que nous venions admirer, c'était le premier que rencontrait notre vue. Nous espérions jouir d'un magnifique spectacle: notre curiosité fut médiocrement satisfaite. Pour voir cette cataracte avec tous ses avantages, il eût fallu, nous dit-on, venir au moment de la fonte des neiges. Notre imagination dut donc faire seule les frais des magnificences absentes qu'elle emprunte à la crue des eaux. Le Nant-d'Arpenaz, glissant modestement le long des parois de la montagne, était alors terne et décoloré. Ses eaux rencontraient en tombant quelques saillies de rochers qu'elles couvraient d'une rare écume: puis se divisant en filets limpides, elles coulaient sans obstacle au bas de la montagne.

La vue du triste lieu qu'on nous avait donné pour les bosquets de Maglans, avait trompé notre attente. Nous ne fûmes pas dédommagés par l'aspect du Nant-d'Arpenaz. Ce début n'était pas encourageant; il ne répondait pas à l'idée que nous nous étions faite des phénomènes qui nous attiraient dans des lieux si féconds en incidents pittoresques. Il n'était pas de nature à éveiller notre enthousiasme, qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Mais nous avions la foi qui transporte les montagnes. Nous pensions que, comme dans un drame bien ordonné, l'intérêt devait aller en croissant.

Nous arrivâmes à trois heures et demie à Saint-Martin, petit village où il faut se munir de mulets et de chars-à-banc, le chemin cessant d'être praticable pour les voitures. Saint-Martin se trouve sur la route directe de Genève à Chamouni. Nous dûmes renoncer à visiter les beaux sites des environs de Salenches et les bains de Saint-Gervais. Nous voulions profiter du reste du jour pour arriver à Chamouni. Nous ne nous arrêtâmes donc qu'un instant à l'auberge du Mont-Blanc, tenu par Chenet. Ce ne fut pas sans de vives démonstrations de regret que le bonhomme Chenet nous vit décidés à continuer notre route. Il fit tous ses efforts pour nous retenir. Il prédit que la nuit et même un orage nous surprendraient dans la montagne. Notre mauvais génie nous rendit sourds à ses sages avis, et sa voix se perdit dans le désert. Nous lui fîmes l'injure de croire qu'il était de l'espèce de ces hôteliers rapaces, ingénieux à retenir les passants dans leur repaire, pour les rançonner à leur aise. Résigné, il amena la mule qui devait porter l'auguste voyageuse. Elle se nommait _Marquise_. Ce beau nom sans doute

À cet insigne honneur lui valut d'être admise. Pour une souveraine il faut une marquise. Celle-ci fière d'un tel choix, À peine regardant ses ignobles pareilles, Dresse, belle d'orgueil, ses superbes oreilles. Il lui tarde d'aller sous un si noble poids, Et de prêter sa croupe à la fille des rois[6].

Après s'être pourvue de guides pour nous conduire à Chamouni, notre caravane quitta Saint-Martin au petit pas, partie montée sur des mulets, partie hissée sur un char-à-banc. Nous eûmes au fond du couloir d'une vallée, la perspective du _Bonhomme_, l'un des satellites du Mont-Blanc. Nous laissâmes sur notre droite Salenches, puis Saint-Gervais dont le clocher s'élève sur les bords de l'Arve. La route passe au pied du coteau de Passy, où Rome a laissé des traces de son antique grandeur; mais quel est le lieu de la terre que la cité reine n'ait pas marqué de sa superbe empreinte?

Après une demi-heure de marche commence la montagne. Là, nous laissâmes nos mulets et notre char-à-banc pour monter à la cascade de Chede, en gravissant pendant l'espace de quelques minutes un sentier étroit et escarpé, qui dominait un ravin profond. Ce sentier nous amena devant une vaste nappe d'eau tombant d'une hauteur de deux cents pieds au travers de rochers ombragés par des arbres plusieurs fois centenaires: c'était la cascade de Chede.

Du pied de noirs sapins dans les airs élancés, L'impétueux torrent descend à flots pressés, Roulant en vagues blanchissantes, De roc en roc à grand bruit jaillissantes. Au loin les airs en sont troublés; Et sous sa masse foudroyante, De la montagne gémissante, Les vastes flancs sont ébranlés. C'est en vain qu'au sein de la plage, Le torrent furieux veut s'ouvrir un passage; Le sol résiste à ses coups redoublés. Enfin, las d'exercer une impuissante rage, Sur les débris dans sa chute entraînés, Il s'enfuit en grondant; puis ses flots déchaînés, Dans un cours plus tranquille oubliant leur furie, Se répandent dans la prairie, Divisés en mille ruisseaux, Qui vont du lac de Chede alimenter les eaux.

Ce beau spectacle attira pendant quelque temps notre attention. Avant de continuer notre route, nos guides nous conduisirent au lac pour boire de son eau, selon l'usage. Nous admirâmes le brillant cristal de cette eau, qui est en effet si limpide, qu'elle invite à la goûter. Ce lac est, dit-on, peuplé de couleuvres qui ont détruit la race innocente des poissons, et règnent insolemment à leur place.

Ainsi sur tout ce qui respire, Tel est l'injuste arrêt du sort, La violence exerce son empire; Et le méchant est le plus fort.

C'est à notre station du lac de Chede que nous eûmes la première révélation de l'immensité du Mont-Blanc. Là, on commence à le voir distinctement. En promenant les yeux sur cette masse colossale, et en les élevant jusqu'au sommet, on ne peut se lasser d'admirer ce géant de la terre, contre lequel l'action du temps et la main de l'homme sont impuissantes. Au lieu de subir la loi commune des choses d'ici-bas, le Mont-Blanc, semblable au soleil, paraît rajeunir et se renouveler sans cesse. Assis sur sa base immuable, il voit passer à ses pieds comme une ombre, l'homme, ce roi de la création, qui est, par rapport à lui, ce qu'est pour nous l'insecte _éphémère_[7], qui naît, vieillit et meurt entre deux couchers du soleil.

La partie du chemin que nous traversâmes, en quittant le lac de Chede, conservait encore les traces de la désolation qu'y avait apportée, soixante ans auparavant, l'éboulement de la montagne de _Fis_. Le Nant-Noir, dont le passage est dangereux, quand il est enflé par la fonte des neiges, n'était alors qu'un faible ruisseau qui coulait humblement à travers ces débris.

Il était six heures, quand nous atteignîmes le village de Servoz. Le ciel dont l'azur transparent nous avait charmés à notre départ de Genève, commençait à se charger de blanches vapeurs flottantes, qui voilaient de temps en temps le soleil. Servoz est situé à l'extrémité d'une petite plaine qu'enferme une enceinte de montagnes, tapissées par la sombre verdure des sapins. Le Mont-Anterne élève au milieu d'elles sa tête couverte de neiges. Nous nous reposâmes là pendant un quart d'heure.

À peu de distance de Servoz, sont des bâtiments servant à l'exploitation de mines de cuivre et de plomb, récemment découvertes. Un petit monument s'élève sur le bord de la Diouza, consacré à la mémoire d'un jeune Danois dont nous avions entendu déplorer la perte. M. Eschen donnait de grandes espérances. Une belle traduction des odes d'Horace lui avait déjà acquis de la célébrité en littérature. Parti de Servoz avec un compagnon de voyage, ils gravirent le Mont-Buet. L'ardeur de M. Eschen qui l'entraînait toujours en avant, l'avait séparé de son guide d'une centaine de pas, lorsqu'il disparut tout-à-coup dans une crevasse du glacier. On ne put le tirer qu'à la nuit de cet abîme. On le trouva debout, les bras élevés au-dessus de la tête, et déjà dans un état de congélation.

On nous montra au haut d'une colline les ruines du château de Saint-Michel, ancien fort destiné à défendre l'entrée de la vallée de Chamouni.

Jadis dans ce château, si j'en crois la chronique, D'esprits malins un essaim fantastique Apparaissait vers le déclin du jour. Tantôt d'un cri faible et mélancolique Ils attristaient les échos d'alentour. Tantôt les longs éclats de leur gaité bruyante Semaient au loin le trouble et l'épouvante. Quand du jour qui s'enfuit les douteuses clartés Prêtent à chaque objet une forme incertaine, Le passant attardé dans ces lieux redoutés, Qu'il croit du diable à jamais le domaine, S'éloigne à pas pressés de l'infernal taudis, Recommandant son âme aux saints du paradis.

Nous traversâmes l'Arve sur le pont Pelissier. Il était huit heures quand nous atteignîmes _les Montées_, chemin rapide taillé dans le roc, à gauche duquel la rivière roule ses eaux tumultueuses au fond d'un précipice. Cette traversée présentait l'aspect le plus sauvage. Tantôt c'était une espèce de cirque dont l'enceinte, formée par de hautes montagnes, ne laissait voir que le ciel. Tantôt c'était un défilé serpentant entre de grands rochers, ombragés par de vieux sapins qui couronnaient leur sommet, ou qui sortaient de leurs crevasses. Tantôt c'était un sentier tracé sur l'arête d'un rocher, dont aucune végétation ne déguisait l'âpre nudité; c'était souvent l'image du chaos.

Nous hâtions le pas, espérant arriver à temps à Chamouni; mais les légères vapeurs dont l'aspect nous avait inquiétés à Servoz, s'étaient condensées. Elles formaient des nuées menaçantes qui venaient s'amonceler sur les cimes, comme à un sinistre rendez-vous. La faible lueur du crépuscule laissait entrevoir sur le bord de la route des croix plantées en mémoire de tragiques accidents. Ces avertissements donnés par la mort nous paraissaient de funeste présage. Nous passions silencieusement auprès de ces muets témoins, en leur jetant un coup-d'oeil furtif.

Un autre genre d'inquiétude avait gagné notre princesse, et nous-mêmes par contre-coup.

En traversant un carrefour, Dans notre pénible odyssée, Nous avions rencontré vers le déclin du jour, Par de vagues terreurs ayant l'âme oppressée, Des gens dont les grossiers et sales vêtements Les faisaient ressembler à de vrais garnements, Et qui signalaient leur passage, Par des coups de sifflets à l'envi répétés. Sans doute un innocent écho du voisinage Nous renvoyait ces sons bien à tort suspectés; Mais la peur suggérait à notre âme inquiète, Que l'écho n'était pas leur passif interprète, Et qu'en ces lieux infréquentés, Ces sifflets s'adressaient à de vivants complices, Et d'un complot sinistre étaient de sûrs indices.

Quoique les individus qui nous semblaient si suspects, fussent des ouvriers du pays, comme l'assuraient nos guides, leur rencontre dans ces lieux solitaires, avec accompagnement de sifflets, n'arrivait pas précisément à propos pour nous rassurer. Cependant nous faisions la meilleure contenance; mais nous éprouvions ce trouble instinctif que cause l'approche de l'orage au voyageur attardé.

Un malin esprit errait sans doute en ce moment autour des ruines de Saint-Michel.

Ainsi que le lion en quête d'une proie[8], Notre aspect le remplit d'une infernale joie. D'un vol rapide il s'élance, et soudain Les nuages pressés renferment dans leur sein La foudre et les éclairs, les vents et les tempêtes; Et sa puissante main les suspend sur nos têtes.

Le signal de l'orage fut donné par un coup de tonnerre qui retentit dans le lointain, et parcourut, en grondant, les échos des montagnes. Les nuages s'épaississaient; le vent commençait à s'engouffrer, en sifflant, dans les sapins qu'il faisait ployer sous son effort. Quelques éclairs sillonnaient l'horizon. Bientôt les mouvements encore sourds du tonnerre se firent entendre avec plus de force, et éclatèrent en détonations répétées. La pluie tomba par torrents. Le Naut-de-Nayin était déjà enflé par l'affluence des eaux, quand nous le traversâmes. À neuf heures nous entrions dans la vallée du Prieuré, poursuivis par l'orage, dont la voix menaçante se rapprochait de nous, et hurlait, comme si un coeur de démons s'y fût mêlé. Le désir de lui échapper nous aurait donné des ailes; mais l'obscurité nous forçait à marcher avec précaution. Nous n'apercevions ni le ciel ni la terre. La nuit nous avait surpris dans les pas les plus dangereux, où nous aurions eu besoin de toute la clarté du jour. À nos sujets d'inquiétude réels ou imaginaires se joignait l'alarme que nous causait chaque passage des torrents que la pluie grossissait de moments en moments, quand subitement illuminés par les éclairs, ils nous montraient des abîmes effrayants, dans lesquels la moindre hésitation de nos mulets aurait pu nous précipiter nous et nos montures.