Recit D Une Excursion De L Imperatrice Marie Louise Aux Glacier
Chapter 3
Pour surcroît de malheurs et pour mettre le comble à nos anxiétés, le ciel embrasé jeta inopinément un si vif éclat de lumière, que nous fûmes éblouis. Au même instant, une explosion formidable, prolongée et multipliée par les échos, agita l'air avec violence. Une traînée de feu s'abattit sur une roche voisine qu'elle sillonna jusqu'à sa base; puis elle disparut à nos yeux stupéfaits. La foudre venait de tomber à quelques pas de nous. La proximité du danger nous avait rendus insensibles à la majesté du spectacle, et nous restâmes consternés, les pieds attachés à la place où nous nous étions arrêtés, il nous restait encore deux lieues à faire. Le désordre se mit dans notre petite troupe. Je me trouvai seul avec la duchesse et ses guides. L'abondance de la pluie, le fracas des torrents, les éclats du tonnerre répétés par les rochers, nous causaient une terreur muette:
Quand un éclair échappé de la nue, Des cieux au loin sillonnant l'étendue, Répandait une pâle et livide clarté, Autour de nous la nature éperdue Se peignait plus affreuse à notre oeil attristé.
Un sentiment confus de confiance et d'inquiétude m'attachait aux pas de mon auguste compagne de voyage. Si la crainte vague d'un danger venait me troubler quelquefois, son courage me rassurait. Deux guides dirigeaient sa marche au milieu des ténèbres. Nous parvînmes dans cet état sur les bords du torrent de la Griaz, dont les mugissements entendus de loin, augmentaient notre anxiété. Nous hésitions, incertains si nous n'allions pas nous précipiter dans quelqu'abîme, lorsque la lueur d'un éclair nous découvrit moins un torrent qu'un fleuve, bondissant sur de gros quartiers de rochers qu'il ébranlait par la rapidité de son cours.
Mais de ces eaux la Nayade orageuse, À l'aspect de la jeune et noble déité, Suspend soudain sa course impétueuse, Et sur l'abîme redouté Étendant sa main généreuse, Enchaîne le flot irrité. Ainsi quand d'Israël les tribus fugitives, Se dérobant aux fers d'un tyran inhumain, Du Nil abandonnaient les rives, De Moïse autrefois la secourable main Dans l'abîme des mers leur ouvrit un chemin; Tandis que Pharaon et sa horde cruelle Trouvèrent sous les eaux une nuit éternelle.
Pour éviter le destin de Pharaon, je m'empressai de profiter de la protection d'une nymphe aussi généreuse, et j'eus le bonheur de franchir l'abîme sans accident.
Les torrents de Nayin et de la Griaz, s'ils pouvaient parler, auraient à raconter plus d'un naufrage.
Nous gagnâmes le long village des Ouches. L'orage continuait avec violence, et la pluie redoublait. Nous nous arrêtâmes sous l'auvent d'une maison qui nous offrît un refuge momentané, pendant le temps qu'un des guides allait frapper à toutes les portes, pour implorer le secours d'une lumière; mais partout on répondit par un silence obstiné. Nous étions trop préoccupés de nos misères, pour réfléchir à notre bizarre position. En effet quel épisode tragi-comique d'une merveilleuse histoire! Une grande princesse, accoutumée avoir tous ses désirs prévenus, dont les pas étaient naguère suivis par les populations accourant en foule sur son passage, avides de la voir et de la saluer de leurs acclamations, aujourd'hui délaissée, errait dans le désordre d'une fugitive, mais sans les honneurs de la proscription, poursuivie par la tempête, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, et n'ayant pour cortège que deux humbles guides, auxquels elle s'était confiée. Elle ne pouvait se faire ouvrir, dans sa détresse, la porte d'une chaumière. Un asile lui était refusé dans une des plus pauvres contrées du grand Empire, sur lequel elle régnait trois mois auparavant!
Les simples habitants de ces après contrées, Des révolutions et du monde ignorées, Oubliant dans les bras d'un tranquille sommeil, Qu'arrachée à César, la victoire éperdue, Jette à des fronts sans gloire une palme vendue, N'auront pu croire à leur réveil, Qu'errant sans suite et sans escorte, Celle qui fut leur reine, arrêtée à leur porte, Avait imploré vainement, Sous leurs modestes toits un abri d'un moment!
Qu'était devenu ce temps, encore si près de nous, où le grand Empereur, suivi d'un cortège imposant, parcourait les provinces de son vaste empire, quand les soins de la guerre lui en laissaient le loisir, guerre implacable, proclamée _viagère_ en plein parlement, par Pitt, âme de la coalition? Soit que Napoléon allât s'enquérir des besoins, écouter les plaintes, rendre une justice égale à tous, voyant tout par ses yeux, semant sur son passage les bienfaits et des éléments de prospérité; soit qu'il traversât la France, pour aller rejoindre ses aigles si longtemps victorieuses, et ajouter un nouveau fleuron à la couronne de la _grande Nation_, les bénédictions et les voeux du peuple l'accompagnaient. Une foule empressée faisait retentir l'air du cri national: _Vive l'Empereur!_ Son auguste compagne assise à ses côtés, couverte par sa puissante égide, et reflétant son auréole de gloire, partageait avec lui les hommages des peuples reconnaissants. Les témoignages d'affection et de fidélité qui leur étaient prodigués étaient sincères. Les revers n'ont pu altérer ces sentiments; et d'amers regrets, dont l'expression est aujourd'hui comprimée, dorment au fond des coeurs. L'armée pénétrée d'un sentiment profond de nationalité, identifiée avec le souverain populaire qui partageait ses dangers et ses privations, volait de victoires en victoires. Les mauvais jours sont venus! Une poignée de braves, combattant avec leur chef bien-aimé, pour l'affranchissement du sol sacré, a défendu pied à pied le territoire. Nul soldat n'a failli à cette noble cause. Pourquoi faut-il que des défections venues de plus haut, sujet éternel de douleur pour la France, et de remords pour leurs auteurs, aient enchaîné les bras fidèles, et paralysé les ressources qui restaient encore! Si elles ont hâté notre ruine, elles n'ont pu ternir l'éclat de notre gloire.
Ces fâcheux souvenirs ont souvent attristé notre voyage. Le moindre incident les réveillait en nous. Ils défrayaient nos entretiens habituels avec notre princesse qui avait toujours quelque trait à y ajouter. Elle se plaisait à honorer d'éloges mérités la conduite loyale de quelques fonctionnaires, naguères attachés à sa maison, et flétrissait d'un blâme sévère la désertion de tant d'autres qui s'étaient hâtés d'outrager l'idole qu'ils venaient d'encenser. Je tomberais dans de continuelles redites, si je rapportais toutes les réflexions que ces souvenirs faisaient naître.
Je reviens à mon récit, dont cette digression m'a écarté. Nous n'avions pas un lieu de refuge. La duchesse de Colorno n'avait pour se garantir de l'orage, que la voûte mobile d'un parapluie, frêle abri, que les rafales menaçaient à chaque instant de renverser. D'épaisses ténèbres nous environnaient. Notre situation devenait intolérable. Nous maudissions le sommeil léthargique de ces montagnards, aussi engourdis que leurs marmottes. Dans l'excès de notre ressentiment, nous cherchions des yeux quelqu'instrument de dommage, pour battre en brèche leurs maisons inhospitalières, quand nous aperçûmes un point brillant qui scintillait dans l'extrême lointain, comme une étoile imperceptible perdue dans l'Empirée. Était-ce un secours que le ciel nous envoyait? Ou étions-nous le jouet d'un de ces esprits follets qui font briller des feux perfides aux yeux du voyageur égaré,
Pour l'attirer dans quelque fondrière, Et d'un rire moqueur insulter sa misère?
Nous suivions avec anxiété les progrès de cette lumière. Peu à peu elle se dessina plus nettement, et nous arriva enfin. Ce n'était qu'une lanterne; mais elle eut pour nous l'éclat du soleil. À cette vue, toute idée hostile s'évanouit. Nos inquiétudes furent oubliées. Quoique l'horizon éclairé par notre modeste fanal fut borné à la pointe de nos pieds, cependant la lueur qui s'échappait de sa corne à demi-transparente, suffit pour nous rendre la confiance. Nous nous lançâmes intrépidement sur les pas de nos guides, dans la direction qu'ils nous indiquèrent. Après une demi-heure de marche, nous fumes rencontrés par de nouveaux guides, qu'un heureux pressentiment amenait au-devant de nous. Tout-à-fait rassurés, nous posâmes un pied hardi sur les roches glissantes autour desquelles tourbillonnaient les flots tumultueux de Taconnaz et des Bossons. À peu de distance du hameau des Bossons, nous passâmes l'Arve, ce fidèle compagnon de notre route, sur le pont de _Pierre-Haute_; et quand nous croyions être encore loin du but de notre voyage, nous touchâmes le seuil d'un humble édifice qui nous apparut comme un port ouvert à notre détresse, par la grâce de la divine protectrice des naufragés. Dans le premier élan de notre reconnaissance, nous pensâmes à suspendre à sa voûte, comme _ex voto_, nos vêtements dégouttants de pluie. Mais cette pieuse intention ne put être remplie: nous étions dans la pauvre auberge de la ville de Londres, au village de Chamouni. Nous fîmes allumer un grand feu pour nous sécher, car nous étions mouillés jusqu'à la peau. La duchesse était sans mouchoir. Elle avait perdu le sien dans le désordre de la route. Elle fut réduite, pour sa toilette, à de rudes serviettes que _la Frise n'avait pas tissues_, et aux soins d'une bonne grosse servante dont le zèle empressé et la maladresse ingénue excitaient son hilarité, malgré ses désappointements.
Plusieurs heures se passèrent, avant que quelqu'un de sa suite put la rejoindre. Elle soupa à peine. La fatigue lui avait ôté l'appétit. Enfin, à une heure du matin, elle alla se coucher, et j'en fis autant, espérant que la journée du lendemain nous dédommagerait des mésaventures de la veille. Une de nos compagnes de voyage n'avait pu se résoudre à quitter la retraite qu'elle avait trouvée dans une humble cabane. La pauvre comtesse Brignole y passa la nuit sur un banc qui lui servit de lit, peu édifiée de notre agreste promenade. Elle ne nous revint que le lendemain, n'ayant pris aucune nourriture depuis vingt-quatre heures, et demi morte de fatigue.
Ah! quelles voix assez fidèles, De la plus aventureuse des nuits Rediront tous les longs ennuis, Les fâcheux accidents, les alarmes mortelles!
La duchesse de Colorno était infatigable et hardie jusqu'à la témérité. On eut dit qu'elle cherchait à s'étourdir. Elle montrait une égalité d'humeur et une constance qui étonnaient ses guides. La comtesse Brignole lui ressemblait peu. Habituée aux délicatesses de sa molle Italie, et aux douces promenades des belles campagnes de Gênes, que baignent les tièdes vapeurs d'une atmosphère embaumée, l'escalade des rochers et la traversée des torrents, lui souriaient peu. Mais elle cachait sous une gracieuse nonchalance une âme forte et un caractère énergique.
Nous espérions une meilleure journée pour le lendemain: notre attente fut trompée. Notre chagrin fut extrême en voyant au lever du jour, des nuages épais descendant des hautes montagnes qui nous entouraient, et s'étendant comme un voile sur l'étroite vallée du Prieuré. Ces sombres nuées y répandaient une demi obscurité qui revêtait de ses teintes grisâtres tous les objets environnants. Le glacier des Bois, avec sa bruyante et monotone cascade, et le glacier des Bossons formaient tout notre horizon. Le mont Blanc, enveloppé d'un manteau de brouillard, y cachait sa tête et ses vastes contours. La matinée se passa à observer le ciel, et à acquérir la triste certitude que la pluie durerait pendant toute la journée. Le mauvais temps continua en effet sans interruption. Notre impatience nous ramenait sans cesse aux étroites fenêtres de nos cellules; et nous nous en éloignions chaque fois plus découragés. Nous restâmes ainsi dans un désoeuvrement plein d'ennui, jusqu'à deux heures de l'après-midi, épiant toujours une éclaircie,
Lorsque, glissant à travers un nuage, Vint enfin du soleil luire un pâle rayon. La duchesse se fie à ce trompeur présage; Et sans consulter l'horizon, Se hâte de sortir de sa triste prison. Elle porte ses pas vers un bazar rustique, Où gisaient étalés dans une humble boutique, Des minéraux qu'annonçaient des dessins, Sur l'enseigne tracés par d'inhabiles mains. Des cristaux transparents, produit des rocs humides, Dressaient sur des rayons leurs blanches pyramides. D'autres s'y remarquaient, en bijoux façonnés, Mais qu'un goût élégant n'avait pas dessinés.
La duchesse de Colorno, après avoir fait chez le Buffon en boutique quelques emplettes de minéraux et de bijoux, fit avancer ses mulets, et se rendit entre deux ondées, au glacier des Bossons, devant lequel nous passâmes une heure, autant pour tuer le temps que pour considérer, à travers le prisme un peu terne du brouillard, les formidables escarpements de cette montagne de glace. Le glacier peut être traversé dans sa largeur par un beau temps; mais sa surface était tellement couverte d'eau et de sable délayé, qu'elle était impraticable. Nous continuâmes d'approcher le plus près qu'il nous fut possible des glaces supérieures. La duchesse gravissait hardiment la côte, au milieu des éclats dispersés des rochers et des arbres brisés, malgré les remontrances de ses guides, redoutant la chute inopinée de quelque bloc qui aurait pu se détacher des bords du glacier. Ce scrupule leur était inspiré, moins par l'imminence d'un danger réel, que par une sollicitude louable mais exagérée, et par le désir naturel de mettre leur responsabilité à couvert. Une explication est cependant ici nécessaire. La fonte des neiges entraîne dans les crevasses des glaciers des débris de rochers, qu'on devrait croire ensevelis pour toujours dans ces abîmes. Mais, quoique paraissant immobiles, les glaciers subissant un mouvement intérieur qui ne s'arrête jamais. Les crevasses, en se rapprochant, pressent ces blocs qui remontent lentement à la surface, et sont poussés insensiblement sur les bords. Les savants attribuent ce phénomène à l'abaissement du niveau des glaciers, produit par la retraite des eaux qui s'écoulent de leur fond. Nos guides, qui n'étaient pas obligés d'être savants, raisonnaient comme ceux qui expliquaient autrefois l'ascension de l'eau dans les pompes, en disant que la nature a _horreur du vide_. Ils prétendaient que le glacier ne souffre point de corps étrangers dans son sein. Quoiqu'il en soit, l'avant-veille, un bloc d'environ douze pieds cubes était tombé du glacier de Bossons, et avait roulé dans la vallée, renversant les pins et les mélèzes, dont les branches et les troncs épars attestaient la destruction semée sur son passage. Les débris des blocs tombés à différents intervalles, couvraient le terrain sur une étendue de plus d'un quart de lieue. Nous étions rassurés contre ce danger. La chute d'un nouveau fragment de roc, aussi rapprochée de la dernière _éruption_, n'était pas alors sérieusement à craindre, et aucun indice ne la faisait présager.
Il fallut se contenter de cette excursion insignifiante, et revenir, accompagnés par une nouvelle dose de pluie, à notre gîte, où nous étions de retour à cinq heures. La soirée se passa à déplorer l'inconstance du temps et à faire des projets pour le lendemain. Mais ces petites contrariétés qui affectent si éminemment le touriste, étaient dominées par une pensée plus grave, qui était l'objet de nos fréquentes préoccupations. C'était le souvenir de l'Empereur, dont l'Impératrice devait trouver des nouvelles à son arrivée à Aix. Que faisait-il dans ce moment? Retiré dans une île qui n'était pour lui qu'une prison, sa pensée se reportait sans doute vers sa femme et son fils, dont une politique sans générosité l'avait séparé. À l'étroit dans ses modestes états, où son génie ne pouvait déployer ses ailes, pouvait-il trouver dans l'humilité et dans le cercle resserré de ses occupations présentes l'aliment dont sa prodigieuse activité avait besoin? Privé des premières consolations de la vie, isolé des siens dans ces circonstances douloureuses, où l'âme la plus fortement trempée a besoin de l'ineffable douceur des affections de famille, quel soulagement pouvait être apporté aux peines cruelles dont ce noble coeur était affligé? Puis faisant un retour sur elle-même, la duchesse de Colorno trouvait que, jusqu'à présent, maîtresse en apparence de ses actions, il lui était au moins permis de chercher dans la liberté d'un voyage une distraction à ses chagrins. Mainte fois un doute venait traverser son esprit. Lui serait-il accordé de se réunir à l'Empereur, et de remettre son fils dans ses bras? Pourrait-elle se partager entre ses États de Parme et l'île d'Elbe? Que l'avenir se déroulait obscur devant elle! Quelle impatience elle avait de voir son sort enfin fixé! Ces mélancoliques pensées occupaient son esprit, et décelaient une peine intérieure qui se trahissait souvent par des larmes. Il s'y mêlait d'amères réflexions sur la condition des princesses, qui ne sont comptées dans les calculs des cabinets, que comme des instruments de l'ambition de leurs maisons.
Une journée aussi médiocrement remplie ne laissait que des regrets. Le baromètre avait été souvent consulté, et l'expérience des gens du pays mise plus d'une fois à l'épreuve. Leurs observations contradictoires entretenaient notre anxiété; mais l'espérance nous soutint. J'avais le pressentiment qu'un bon vent du Nord viendrait chasser les nuages qui obscurcissaient notre horizon, et ne nous laissaient voir que le pied des montagnes qui enfermaient notre petite vallée. Je fus bercé dans mon sommeil par un rêve agréable qui se réalisa le lendemain.
Avant que de Phébus la pâle messagère Eut dissipé les ombres de la nuit, Des songes la troupe légère Par la porte d'ivoire entra dans mon réduit. Il me sembla qu'un jour pur et limpide Se levait sur le flanc de ces monts sourcilleux; Et que leur haute pyramide Se couronnait de mille feux. Je vis notre reine entourée, Comme autrefois Diane ou Cythérée, D'un cortège nombreux de nymphes, de Sylvains, Accourant à l'envi du fond des Apennins. Des monts les cimes abaissées S'aplanissaient devant ses pas; Et des lacs azurés les surfaces glacées Sous des fleurs cachaient leurs frimats. Le superbe Mont-Blanc lui-même, De tous ces monts monarque redouté, Déposant de son front la sombre majesté, De pourpre et d'or parait son diadème.
Dès l'aube du jour, le ciel avait de nombreux observateurs. À six heures, le soleil fit un effort pour se dégager des nuages qui le couvraient. Nous suivions des yeux les progrès de ses rayons qui, perçant les brouillards de leurs traits de feu, inondèrent bientôt tout l'espace d'une lumière éclatante. Il annonçait la plus belle journée; il tint parole. À son aspect, tout fut prêt en un instant. La duchesse de Colorno descendit de son appartement, radieuse comme l'astre qui s'élevait sur l'horizon. Montée sur sa fidèle Marquise, elle se dirigea sur le Montanvers, accompagnée des personnes de sa suite, précédée et suivie par Jacques Crotet, chef de ses guides et par dix-huit autres guides, portant presque tous des noms fameux, tels que les frères Terraz, Cachat dit le Géant, Jacques des Dames, Coutet, Balmat, Paccard, qui avaient fait plusieurs fois le voyage du mont Blanc, du Montanvers et des principaux glaciers avec de Saussure, Duluc, Bourrit et autres savants et curieux. Nous n'avions pas oublié de nous munir de la fidèle compagne du voyageur dans les montagnes, la longue canne ferrée, surmontée d'une corne de chamois.--Chamouni est ordinairement dans cette saison un rendez-vous pour les touristes. Nous nous y trouvâmes cependant seuls, de sorte que la duchesse eut l'avantage de n'être pas troublée par des importuns, et d'avoir une entière liberté dans ses promenades.
Nous traversâmes la plaine de Chamouni. À mesure que nous approchions des montagnes, des champs cultivés faisaient place aux prairies. La vallée se rétrécissait. Arrivés au pied du mont de Charmoz, qui conduit au plateau du Montanvers, le terrain détenait plus inégal, et se couvrait de sapins et de bouleaux. Nous arrivâmes, en gravissant une pente assez douce, jusqu'à un sentier raide et glissant, appelé le chemin des Chasseurs de Cristal. Là, nous quittâmes nos mulets, et nous fîmes à pied le reste de la route, parce que la montagne est presqu'à pic et inaccessible même aux mulets. On s'arrêta à la fontaine de _Caillet_[9]:
Qui de Claudine à la mémoire Rappelle le malheur et la touchante histoire. Là, de jeunes enfants un essaim curieux, Dont la candeur est peinte en la mine ingénue, La joie et l'espoir dans les yeux, De notre reine attendaient la venue. Tous sur ses pas se pressent à la fois. Ils n'ont point de repos que ne soient accueillies Les simples fleurs que, pour elle, en ces bois, Leur diligente main, dès l'aurore, a cueillies. Autour de ce groupe enfantin, Errait mainte jeune innocente, Dont la rougeur, l'air timide, incertain, Les yeux furtifs et la démarche lente Décelaient le désir qui tourmentait son sein. Ces mots semblaient sortir de sa bouche ébahie: «Recommencer Claudine est toute mon envie!»
Après nous être reposés un moment auprès de cette fontaine, halte à mi-chemin du Montanvers, nous entrâmes dans un bois touffu, en gravissant des sentiers abruptes, qui serpentaient sur les flancs de la montagne, souvent sillonnés par des couloirs d'avalanches, tandis que des torrents invisibles grondaient à nos côtés au fond des abîmes. Des pointes de pyramides de glace perçaient à travers les sapins. Nous profitions de tous les éclaircis pour arrêter nos regards sur la vallée qui nous était opposée, et pour jouir de l'aspect imposant du mont _Brevent_ et de la chaîne des _Aiguilles-Rouges_ qui y dominaient.
Nous marchions depuis quatre heures, lorsque la vue de la cabane du Berger, espèce de hutte bâtie en pierres sèches et couverte d'épais morceaux d'ardoises, nous annonça le terme de notre voyage. Nous atteignîmes enfin le plateau du Montanvers, et nous eûmes la première vue de la _mer de glace_. Nous fûmes éblouis par le spectacle qui s'offrit à nos yeux. Nous avions sous les pieds une longue vallée blanche, le lit d'un fleuve immense arrêté dans son cours, ou plutôt une mer immobile, tourmentée par des vagues furieuses qu'une congélation subite aurait surprises. Des groupes de montagnes pyramidales, du haut desquelles descendaient des nappes énormes de glace, enfermaient cette froide vallée où la nature semblait ensevelie sous un vaste linceul. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle s'égarait dans un désert sans limites, hérissé de cônes monstrueux et déchiré par de profondes crevasses. Nous contemplions dans une admiration muette les chaînes de ces glaciers qui se liaient les uns aux autres, et cet amas prodigieux d'aiguilles, les unes cachant leur tête dans les nues, les moindres s'élevant à des hauteurs démesurées, en affectant des formes à la fois bizarres et magnifiques. C'était une scène de désordre et de confusion, de bouleversement et de ruine, une image du chaos, dont la plume et le pinceau sont impuissants à reproduire la sauvage mais sublime grandeur.
Par un contraste étrange ces rocs de glace, ces champs de neige servaient de cadre à une verte prairie bordée de buissons fleuris de rhododendrons, comme une émeraude entourée de rubis et d'opales. Les feuilles toujours vertes et les fleurs épanouies de ce beau laurier-rose des Alpes resplendissaient au milieu des glaces, restées insensibles aux ardeurs d'un soleil qui faisait éclore des fleurs du coloris le plus vermeil et des fruits parfumés[10].