Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 9

Chapter 93,669 wordsPublic domain

Sur ce texte nous raisonnons et nous disons: «Si _ce peuple avait des villes_, c’est qu’il avait des arts, des sciences, des richesses; s’il _était inexpérimenté à l’art de la guerre_, c’est qu’il était pacifique et civilisé, et il était pacifique parce qu’il était agricole; c’était encore la cause de sa population et de sa richesse. Puisqu’il avait un roi, l’état était monarchique; par conséquent il y avait une cour, une capitale et toute l’organisation analogue. Dans cette organisation il ne pouvait manquer d’exister, comme chez tous les anciens peuples asiatiques, une caste sacerdotale; et puisque les historiens postérieurs nous représentent le peuple babylonien comme très-anciennement divisé en 4 castes, à la manière des Égyptiens et des Indiens, nous pouvons être sûrs que dès lors existait la caste de ces prêtres chaldéens si renommés pour leurs sciences et pour leur antique origine. Si cette caste existait, elle devait dès lors avoir aussi son collège, son observatoire astronomique, instruments nécessaires de son instruction et de ses sciences. Dans un pays plat comme la Chaldée, cet observatoire devait être élevé, comme la pyramide ou tour de Bélus, identique à celle de _Babel_. Le royaume conquis par Ninus devait même déja porter le nom de _Babylonie_, d’abord parce qu’il était le pays de _Bélus_; 2° parce que ce nom se montre dès le temps de Sésostris; 3° parce que les limites de la _Babylonie_, telles que les tracent les plus anciens géographes, n’ont pu être assignées par Sémiramis ou par Ninus; en effet, la ligne frontière de la Babylonie au nord, selon Strabon[93], d’accord avec Ktésias, passait entre le territoire d’Arbèles et le pays de Ninive, appelé proprement _Atourie_ ou _Assourie_; c’est-à-dire que la juridiction de Babylone s’étendait jusqu’à 84 lieues de cette ville, et s’approchait de Ninive presqu’à la distance de 16 de nos lieues communes de France, ce qui est confirmé par le récit que fait Ktésias des combats qui eurent lieu entre les troupes de Sardanapale et celles d’_Arbakes_ et de Bélésys[95]. Or, l’on ne saurait concevoir que Ninus ou Sémiramis eussent tellement rapproché de leur capitale le territoire d’un peuple vaincu; et il faut admettre que cette limite de la _Babylonie_ était déjà ancienne; que le royaume des Chaldéens fut établi avant celui des Assyriens, lesquels avant Ninus ne possédaient probablement que le pays montueux situé entre l’Arménie et la Médie, pays qui compose aujourd’hui le Kurdistan proprement dit; tandis que les Babyloniens possédaient tout le plat pays situé entre la mer[2], le désert et les montagnes, ce qui présente un débornement géographique si naturel, que l’histoire nous le montre presque sans variation depuis ces anciens temps jusqu’à nos jours. On peut dire que cette grande île de l’Euphrate et du Tigre, jadis appelée _Babylonie_, et maintenant _Irâq-Arabi_, a été le domaine constant de la race arabe. Divers passages de Strabon offrent à cet égard des faits positifs et des idées lumineuses. «Les Arméniens,» dit ce savant géographe, liv. I, pag. 41, «les Arabes et les Syriens ont entre eux des rapports marqués pour la forme du corps, pour le genre de vie et pour le _langage_..... et les Assyriens ressemblent entièrement aux Arabes et aux Syriens (p. 42): or le nom des _Syriens_ (liv. XVII, p. 737) paraît s’étendre depuis la _Babylonie_ jusqu’au golfe d’Issus, et même autrefois jusqu’à l’Euxin; car les Cappadociens, tant ceux du Pont que ceux du Taurus, portent encore le nom de _Syriens blancs_, sans doute parce qu’il y a des _Syriens noirs_. Ceux-ci (les noirs) habitent extérieurement au mont Taurus, dont le nom s’étend jusqu’à l’_Amanus_ (près le golfe d’Issus). Quand les historiens qui ont traité de l’empire des _Syriens_ nous disent que les Perses renversèrent les Mèdes, et que les Mèdes avaient renversé les Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui eurent pour capitales les cités de Babylone et de Ninive, bâties l’une par Ninus dans la plaine d’Atourie, l’autre par Sémiramis, épouse et successeur de Ninus.... Ces Syriens-là régnèrent sur l’Asie..... Ninus et Sémiramis sont appelés Syriens[97] (dans l’histoire).....et Ninive porte le titre de capitale de la _Syrie_. C’est la même langue qui est parlée au dehors et _en dedans_ de l’Euphrate.» Voilà ce que dit Strabon.

Par ces mots, _en dedans de l’Euphrate_, il désigne évidemment le pays entre ce fleuve et le Tigre, et même tout ce qui est à l’est jusqu’aux montagnes des Mèdes et des Perses; ce qui s’accorde très-bien avec les monuments arabes de _Maséoudi_, lesquels, comme nous l’avons remarqué ci-devant[98], attestent que le midi de la Perse et le pays de Haouaz, à l’est du Tigre, furent habités par l’une des 4 plus anciennes tribus arabes (celle des Tasm) à une époque très-reculée.

Un dernier trait à l’appui de cette antiquité mérite encore d’être cité.

Étienne de Bysance, au mot _Babylon_[99], après avoir dit que _Babylon ne fut point fondée par Sémiramis, comme le prétend Hérodote_ (vide supra), ajoute «que cette ville fut fondée par le très-sage et très-savant Babylon[100], 2000 ans avant Sémiramis, comme le dit Herennius-Severus.»

Cet Herennius-Severus, selon la remarque de Saumaise[101], est le Phénicien _Philon_, cité par Josèphe comme ayant traduit en grec plusieurs livres historiques de sa nation; par conséquent Philon put et dut lire des livres arabes et chaldéèns d’une date très-ancienne. Les 2000 ans que nous cite ce savant, sont donc un résultat de ses calculs, dressé d’après les données des monuments authentiques. Nos chronologistes modernes ont négligé ou méprisé ce calcul, parce qu’il ne cadre pas avec les leurs; mais, dans le système que nous exposons, il a une analogie frappante avec deux périodes dont on avoue l’authenticité.... Selon nous, Sémiramis régna 1195 ans avant J.-C.: ajoutez 2000 ans, vous avez 3195 ans pour date de la fondation du _temple de Bélus_; et rappelez-vous que selon Mégasthènes et Bérose, ce fut après un _déluge_ ou inondation de la terre que Bélus bâtit sa ville, puis disparut. Maintenant confrontez à ce calcul celui des livres juifs; vous avez depuis l’ère chrétienne jusqu’à la fondation du temple de Solomon[102]............. 1012 ans.

De la fondation du temple de Salomon jusqu’à la sortie d’Égypte[103]..... 480

De l’autre part 1492 ans.

Depuis la sortie d’Égypte jusqu’à la naissance d’Abraham[104] 500

Et depuis la naissance d’Abraham jusqu’au déluge[105] 1194 ------ Total 3186 ans.

Nous n’avons donc que 9 ans de différence; encore faut-il remarquer que _dans la période des rois juifs_, il y a entre les chronologistes des variantes de 6, 8 et 10 ans qui remplissent ce déficit et rendent complet le synchronisme[106]. Notre calcul particulier, toutes corrections faites, porte l’intervalle depuis la fondation du temple de Salomon jusqu’à notre ère, à la somme de 1015, ce qui donne 3189 ans, 5 ans seulement de différence. Une si parfaite analogie n’est pas due au hasard.

D’autre part, l’analyse de l’astronomie indienne, faite par Bailly, par le Gentil, et par les savants de Calcutta, nous apprend que la période du _Kali yog_ remonte à l’an 3102 avant notre ère, c’est-à-dire qu’à cette date commença l’_âge actuel_, à la suite d’_un déluge_ qui avait _inondé la terre et détruit la race humaine, à l’exception de Satavriata_ et de sa famille, que le dieu _Vishnou_, métamorphosé en poisson, prévint et sauva du danger. Il est vrai qu’ici nous avons une différence de 90 ans; mais comme tous ces déluges si célèbres dans l’histoire (quoique arrivés, dit-on, avant qu’il existât des écrivains), ne sont autre chose que des faits astronomiques voilés par l’allégorie, les calculs des astronomes ont eu des variantes selon le point (ou degré) _du signe céleste_ (argo ou verseau) d’où ils sont partis, et il a suffi d’un degré de signe pour introduire une différence de 71 ans, à raison du phénomène appelé _la précession des équinoxes_.

Ici l’analogie ou plutôt l’identité des trois époques prouve que le récit vient d’une source commune, qui doit être placée chez les Chaldéens, parce que les Juifs ne sont que leur écho, ainsi que nous l’avons démontré dans la première partie de ces Recherches (chap. XI et suivants), et parce que les Indiens paraissent avoir emprunté leur astronomie de l’école chaldéenne, ainsi que l’indiquent sensiblement le Gentil dans son Mémoire sur la ressemblance de l’astronomie indienne avec celle des Chaldéens[107], et Bailly lui-même en divers passages de ses Recherches sur l’astronomie ancienne (p. 182) et indienne (p. 277, et Disc. prél., p. lxxij). Nous verrons bientôt divers faits tendants à prouver que cette école chaldéenne fut antérieure à Sémiramis et à Ninus.

CHAPITRE VII.

Dimensions des principaux ouvrages de Babylone.

Ce sujet est un problème que l’on n’a pas encore résolu d’une manière satisfaisante: deux difficultés le compliquent; l’une, la discordance des auteurs sur les dimensions de ces ouvrages; l’autre, la valeur des anciennes mesures citées par eux et comparées à nos mesures modernes.

Nous avons vu que selon Ktésias le grand mur d’enceinte formait un _carré_ parfait, dont chaque côté avait 90 stades de longueur; total, 360: selon Klitarque, ce devait être 365, _par allusion aux jours de l’année_. Selon Hérodote, ce carré _réellement équilatéral_, avait 480 stades de pourtour. Strabon et Quinte-Curce ont encore des variantes; l’un dit 385, l’autre 368: quant à la hauteur du mur, Ktésias lui donne 50 _orgyes_ sur une largeur de six _chars_ serrés, tandis que Klitarque la réduit à 50 coudées sur une largeur de 2 chars de front. Hérodote, au contraire, porte la hauteur à 200 _coudées royales_ de Babylone.

Pourquoi ces discordances sur des faits matériels et palpables, et que faut-il entendre par ces _stades_, ces _coudées_, ces _orgyes_? Supposer, avec quelques commentateurs, que Ktésias ou Hérodote se sont trompés, que l’un ou l’autre est en erreur, n’est pas une solution admissible, parce que tous deux ont été sur les lieux, ont vu, ont consulté les savants, et qu’une erreur juste _d’un quart_ est impossible. On ne saurait dire non plus que les manuscrits soient altérés en ce point: leur différence a été notée depuis très-long-temps. Ne serait-ce pas plutôt que les _stades_ employés par eux ont une valeur diverse, comme il arrive parmi nous à nos _lieues_, qui, selon les provinces et les pays d’Europe, valent tantôt 2000 toises, tantôt 2500, tantôt 2800, même 3000 et quelquefois plus? Le savant et judicieux Fréret paraît avoir le premier saisi cette idée simple et lumineuse. Dans un mémoire[108] projeté dès 1723, il tenta de prouver que la discordance de Ktésias et d’Hérodote n’était qu’apparente, et qu’elle provenait de ce qu’Hérodote avait employé _le petit stade mentionné_ par Aristote[109] comme ayant servi aux mathématiciens à mesurer la circonférence de la terre, qu’ils avaient déterminée à 400,000 parties ou stades, dont il fallait 1111 toises ½ au degré; tandis que Ktésias avait employé le stade dont Archimède[110] se servit pour mesurer la même circonférence, et qui, donnant 833 ⅓ stades au degré, ne porte le cercle qu’à 300,000 stades. Ce rapport de 300 à 400, le même que celui de 360 à 480, est frappant; mais les preuves n’étaient pas assez détaillées, ni les esprits assez mûrs; Fréret ne persuada point. Danville, contre sa coutume, fut moins habile lorsqu’il voulut[111] déduire le stade d’Hérodote d’une mesure vague du monticule de _Babel_, prise par le voyageur _Pietro della Valle_.... Le major Rennel, qui récuse avec raison un prétendu stade de 41 toises imaginé par Danville, n’a cependant pas été plus heureux, et quoiqu’il ait consacré une section[112] entière à la ville de Babylone, on sent après l’avoir lue qu’il a plutôt fait des calculs de probabilités qu’une analyse méthodique des deux difficultés dont nous traitons. Pour les résoudre ces difficultés, il fallait surtout approfondir la question des _mesures anciennes_; déterminer si les _stades_ des divers auteurs ont les mêmes valeurs; quelles sont ces valeurs dans nos mesures modernes: un tel travail exigeait un système entier de recherches, de comparaisons, de combinaisons assez compliquées. Paucton, compatriote du major Rennel[113], en avait fait une première tentative. Mais, ainsi qu’il arrive dans toutes les recherches scientifiques, plusieurs inexactitudes se mêlèrent à d’heureuses découvertes. Romé de Lisle[114] profita des unes et des autres pour obtenir des résultats plus étendus, plus exacts. Enfin M. Gosselin, par des combinaisons ingénieuses et nouvelles, a porté à un plus haut degré de précision tout ce qui concerne les mesures géographiques des anciens. Aujourd’hui que, grâces à ces savants, la question des mesures anciennes est plus claire, il nous devient plus facile de résoudre notre problème.

Et d’abord quant à la discordance des auteurs, si nous parvenons à concilier Hérodote et Ktésias, les autres seront peu embarrassants, parce qu’ils ne sont tous que des copistes, tandis que les deux premiers sont des témoins oculaires, des autorités du premier degré. Mais de qui ont-ils tiré leurs informations? Nous avons vu, au sujet de Sémiramis, que leurs sources sont différentes; qu’Hérodote a suivi les opinions des prêtres babyloniens, tandis que Ktésias a été dirigé par les savants perses et les mages mèdes, interprètes des Assyriens: or il est notoire que pour le système civil et religieux, comme pour le langage, les prêtres babyloniens différaient totalement des Perses et des Mèdes; et parce que l’astronomie, chez tous les anciens, tenait étroitement à la religion, l’on a droit de supposer que cette science et ses éléments différèrent aussi également; que par conséquent les mesures géométriques, qui en font partie, ne furent pas précisément les mêmes. D’après ces données, admettons que les stades employés par Hérodote et Ktésias eurent des valeurs différentes, et voyons, dans les tables dressées par M. Gosselin, si deux stades ne se trouveraient pas dans le rapport exact de 3 à 4, comme 360 est à 480. Deux se présentent, l’un ayant la valeur de 51 _toises_ 1 pied 10 _pouces_ 1 _ligne_ 421°; l’autre la valeur de 68 _toises_ 2 _pieds_ 5 _pouces_ 5 _lignes_ 894°; ce qui est juste la proportion demandée. Si nous élevons ce dernier au multiple de Ktésias 360, nous avons 24,627 toises 2 pieds 8 pouces 9 lignes 984°, et si nous élevons le premier au multiple d’Hérodote 480, nous obtenons rigoureusement la même somme dans tous ses détails; une identité si parfaite ne saurait être l’effet du hasard: elle nous donne la solution incontestable du problème, et nous avons le droit d’en tirer plusieurs conséquences. Nous pouvons dire, 1° que cette différente valeur des stades employés par Hérodote et Ktésias confirme la justesse de notre aperçu, savoir, que ces deux auteurs ont suivi deux systèmes scientifiques d’origine différente; 2° que dans cette occasion et dans tout ce qui concerne Babylone, Hérodote a employé le petit stade, dit d’_Aristote_, de 1111 1/9 au degré, tandis que Ktésias a employé le stade dit d’_Archimède_, de 833 ⅓ au degré, comme l’avait deviné le judicieux Fréret; 3° que le petit stade, dit d’_Aristote_, est véritablement le stade chaldéen; que les mathématiciens indiqués par ce philosophe ne sont autres que les Babyloniens, dont Kallisthènes lui envoya les observations, selon ce que dit Simplicius dont le récit trouve ici une preuve nouvelle; tandis que d’autre part le stade dit d’_Archimède_ paraît avoir été le stade assyrien, transmis et sans doute adopté par les Mèdes et par les Perses, leurs successeurs. Nous reviendrons à ces deux aperçus qui sont importants.

La concordance d’Hérodote et de Ktésias ainsi établie, toutes les variantes des autres auteurs se trouvent jugées. Si Strabon donne aux murs de Babylone le nombre disparate de 385 stades, c’est que Strabon qui _cite très-souvent les historiens d’Alexandre_, emprunte d’eux le nombre 365, qui, comme l’a dit Diodore, est celui de _Klitarque et des auteurs contemporains d’Alexandre_, fondés sur ce motif, _que Sémiramis voulut imiter les jours de l’année_. Ce motif astrologique, vraiment caractéristique des anciens, nous paraît authentique[115] et concluant; mais par cela même, il tourne contre Klitarque, 1° en ce que le nombre 365 ne peut se diviser en quatre parties égales, ni former un _carré parfait_; il y aurait eu un reste ou fraction, qui pour les _géomètres astrologues_, eût été du plus fâcheux présage; 2° parce qu’entre ces 365 stades et les 480 d’Hérodote, il n’existerait plus d’harmonie; 3° parce que les 360 stades de Ktésias, en réunissant _les vertus du cercle_ au mérite du _carré équilatéral_, s’accordent singulièrement bien avec l’année de 360 jours que nous savons avoir été jadis en usage chez les Égyptiens, et qui, à cette époque, nous est indiquée chez les Assyriens par la circonstance _que Sémiramis demanda à son époux les cinq jours excédant l’année, pour être reine_. Nous savons aussi que cet usage ne fut point celui des Perses ni des Mages qui préférèrent l’année de 365 jours. Lorsque Darius marcha contre Alexandre, nous dit Quinte-Curce (liv. III, chap. III), «les mages firent une procession dans laquelle ils furent suivis de 365 jeunes gens, image des jours de l’année, et ces jeunes gens furent vêtus de manteaux de pourpre.»

Les historiens contemporains d’Alexandre qui ont eu cet usage sous les yeux, et qui ont ouï dire dans Babylone, que le nombre _des stades du rempart égalait celui des jours de l’année_, ont confondu l’année moderne avec l’année ancienne. Strabon a donc tiré d’eux le nombre 365. Mais quelque ancien copiste de ses manuscrits a altéré le second chiffre, et a écrit _octa_ pour _exa_. Quinte-Curce ou ses copistes ont encore altéré cette erreur, et en retournant le chiffre, ils ont écrit au lieu de 386, 368: de la part du tardif Quinte-Curce, cette méprise est sans conséquence. Nous ne parlons point de Pline qui confond habituellement tous les stades en les prenant sans distinction pour la 8e partie d’un mille romain. On doit regretter les nombres et les calculs de Bérose.

L’enceinte de Babylone nous étant connue de 24,627 toises ou 48,000 mètres, chaque côté du carré a eu environ 6,156 toises ou 12,000 mètres[116], c’est-à-dire un peu plus de 3 de nos lieues de poste. Par conséquent la surface plate de cette capitale occupa plus de 9 de nos lieues de poste carrées; cette surface est sans doute prodigieuse, mais non pas incroyable. On se tromperait gravement si l’on comparait une ville asiatique, et surtout une ville arabe, à nos villes d’Europe, où les maisons bâties en pierres sont serrées l’une contre l’autre, et s’élèvent de plusieurs, étages: en Asie, en général, des jardins, des cours, des champs labourables sont compris dans l’enceinte des villes. A surface égale, elles ne contiennent pas la moitié, ni même le tiers d’habitants que contiennent les nôtres. En un pays tel que l’_Iraq_, où il n’y a de bois de charpente, que des palmiers et des bois blancs[117], les maisons du peuple ne sont et n’ont jamais été que des huttes. Ainsi l’on ne doit considérer Babylone que comme un vaste camp retranché, dont quelques quartiers voisins du fleuve et du château des rois ont été plus peuplés, plus ornés, tandis que la majeure partie du terrain n’a eu d’autre objet que de mettre à couvert de grandes quantités d’hommes et de troupeaux dans des temps de guerres et d’invasions alors fréquentes et subites[118]: on a droit de supposer que ce fut là l’intention raisonnable des fondateurs de Ninive et de Babylone, dont les grandes vues politiques sont attestées par leurs autres actions. Dans ces vastes cités, plusieurs parties marécageuses ou voisines de marais étaient trop insalubres pour être habitées; mais on les cultivait, et leur fécondité devenait utile au noyau de la ville. Ainsi, toute compensation faite, et par comparaison à Nankin, à Pékin, à Dehli, à Moscou, l’on peut croire que Babylone dans sa splendeur n’a pas eu plus de 6 à 700,000 habitants[119]. En eût-elle eu un million, la subsistance de cette multitude ne serait pas un problème embarrassant, comme l’a voulu penser le major Rennel, sur des bases vagues et incorrectes[120]. Entre une ville comme Londres et une ville asiatique quelconque, aucune comparaison n’est admissible. S’il faut un espace de 6,600 milles carrés pour faire vivre 700,000 Anglais, il n’en faut pas le quart pour alimenter un million d’Arabes; et si l’on remarque, d’après Hérodote, que la Babylonie était si fertile en riz, en grains, en légumes, qu’elle seule fournissait le tiers des contributions de l’empire perse, sous Darius et Xercès, on ne verra aucune difficulté à peupler la capitale de plus d’un million d’habitants.

La hauteur du grand mur est moins facile à déterminer que son étendue; Ktésias la porte à 50 orgyes, qui valent 265 pieds 7 pouces[121]: Hérodote au contraire lui donne 200 _coudées royales de Babylone_[122], qui valent 288 pieds 10 pouces: une telle hauteur surpasse toute croyance, et, de plus, les deux historiens sont en discord de 32 pieds 3 pouces. D’ailleurs il n’ont pu voir les murs dans leur entier, puisque, selon Hérodote, le roi _Darius les avait démolis par leur faîte_[123]. Strabon, qui copie les historiens d’Alexandre, réduit cette hauteur à 30 coudées, c’est-à-dire à 86 pieds 4 pouces 8 lignes, ce qui est considérable, mais du moins admissible. Il ne donne aussi à leur largeur que le passage de deux chars, égal à 32 _pieds anciens_[124], ce qui est beaucoup plus raisonnable que les six chars de Ktésias. Ces murs ayant été construits avec les terres excavées à leur pied, et cuites sur place, il en résulta nécessairement un fossé très-profond, et il est probable qu’Hérodote et Ktésias ont entendu la _hauteur_ prise depuis le fond du fossé jusqu’au faîte du rempart, tandis que les historiens d’Alexandre l’ont comptée à partir du _plain-pied_ de la place; et parce que le fossé fut rempli d’eau, et que les murs, comme nous l’avons dit, étaient démolis par leur faîte, aucun de ces auteurs n’a pu les mesurer, et n’en parlant que sur ouï-dire, l’on a pu leur en imposer.

Il est plus facile d’apprécier les mesures des deux châteaux construits par Sémiramis aux deux issues du pont qu’elle jeta sur l’Euphrate. «Le château du couchant», dit Ktésias (voyez ci-devant, p. 116), «fut ceint d’une triple muraille dont la première en dehors eut 60 stades de pourtour.» Ces 60 stades de Ktésias nous sont connus égaux à 4104 toises 3 pieds 5 pouces 5 lignes, ou 8000 mètres. Il en résulte pour chaque côté 2546 mètres, 170, c’est-à-dire une surface de plus d’une demi-lieue en tous sens. Cet espace semble mériter à cette citadelle le nom de _ville à triple enceinte_, dont nous avons vu Bérose faire mention dans un passage obscur que nous croyons avoir expliqué: les autres détails de ces châteaux n’offrent pas de difficulté grave; car il est évident que Ktésias ou Diodore, en disant que _la troisième enceinte intérieure_ (par conséquent la plus petite) _surpassa la seconde en largeur et en longueur_, ont voulu dire en _largeur_ et en _hauteur_; autrement ce serait une absurdité.