Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 8

Chapter 83,128 wordsPublic domain

Maintenant nous disons que ces _rois puissants de Jérusalem qui ont dominé jusqu’à l’Euphrate_ ne peuvent s’entendre que de David et de Salomon, qui effectivement y dominèrent et y levèrent des tributs pendant 50 ou 60 ans. Après Salomon, le royaume s’étant divisé en deux petits états, les roitelets de Samarie et de Jérusalem, non-seulement ne perçurent plus le tribut, mais souvent y furent assujettis. Or, du temps de David et de Salomon, c’est-à-dire depuis l’an 1040 jusque vers l’an 980 avant notre ère, les Perses et les Mèdes assujettis aux Assyriens de Ninive, gouvernés par les satrapes du _grand roi_, et séparés de l’Euphrate par toute la Babylonie et la Mésopotamie, n’avaient ni moyens de communication, ni intérêt de savoir ce qui se passait en Syrie: ils ne devaient pas même avoir la faculté de tenir des registres, des _archives royales_, tels qu’on nous les désigne: les livres cités par Smerdis ne sont donc ni mèdes, ni perses; ils ne sauraient même être babyloniens, puisqu’ils précèdent l’époque de Nabonasar, qui les brûla tous: par conséquent ils ne peuvent être qu’_assyriens-ninivites_. Objectera-t-on que _Sardanapale, ayant brûlé son palais_, les archives royales ont dû y périr? Cette conséquence n’est pas de rigueur, surtout si l’on se rappelle que le _séraï_ des rois de Ninive _fut une maison mystérieuse de plaisir dont furent écartées les affaires_; par conséquent la chancellerie, qui exige l’accès de beaucoup de monde, dut naturellement être placée ailleurs: dans tous les cas, nous avons ici la preuve positive qu’au temps de Smerdis il existait en Perse des _livres officiels_ où se trouvaient consignés des événements antérieurs de plus de 500 ans, c’est-à-dire d’une époque où il n’existait ni royauté, ni chancellerie royale chez les Mèdes et chez les Perses; d’où il suit que ces livres furent _assyriens-ninivites_, soit en original, soit en extrait (comme nos chroniques juives), soit encore en traduction mède, que les rois de ce peuple, qui se dirent les héritiers _des Assyriens_, auraient fait faire pour leur instruction. Une telle traduction dans l’idiome _zend_, qui diffère de l’assyrien, expliquerait comment il a pu s’y introduire diverses altérations; d’ailleurs, il est remarquable qu’au chapitre VI du même Esdras, livre I, à l’occasion d’une pétition des Juifs, le roi Darius ayant fait chercher, l’édit de Kyrus dans les archives, il est dit: «Sur l’ordre de Darius, l’on chercha dans la _maison des livres_ (la bibliothèque) qui est jointe au garde-meuble et au trésor à Babylone, et l’on trouva dans le château (ou palais), au pays des Mèdes (à Ekbatane), un rouleau écrit ainsi: _L’an du règne de Kyrus, etc., etc._»

Ainsi _l’on chercha à Babylone dans les archives, et l’on n’y trouva rien_; mais l’on trouva à _Ekbatane_: n’est-il pas probable que ce fut là aussi que l’on trouva le livre cité par Smerdis; et alors, n’avons-nous pas une sorte de preuve que les monuments assyriens avaient été recueillis par Déïokés ou par ses successeurs qui résidèrent à Ekbatane?

En raisonnant sur ces faits, nous pensons y découvrir l’existence de deux systèmes chronologiques en opposition, dès avant Kyrus, au sujet de Babylone. L’un, _le système assyrien_ qui nous est transmis par Ktésias, et qui paraît avoir dominé jusqu’à la chute de l’empire perse; l’autre, _le système chaldéen_, concentré d’abord en Babylonie, mais qui, par suite de la conquête d’Alexandre et du séjour des rois macédoniens en Chaldée, obtint une préférence qu’il dut en partie aux talents et aux ouvrages de Bérose dans l’idiome des Grecs, et en partie à la difficulté extrême de la langue _zend_, et à la destruction de ses livres, occasionée par les guerres des Macédoniens et des Perses.

CHAPITRE V.

Récit d’Hérodote.

Actuellement consultons Hérodote, et voyons quels éclaircissements il nous donnera dans ce débat.

Cet écrivain, vers la fin de son premier livre, arrivant à la guerre de Kyrus contre Babylone, nous donne, selon sa coutume, d’assez grands détails sur le climat, les productions et les mœurs du pays. Quant aux faits historiques il est plus concis qu’à son ordinaire, et ce laconisme nous devient un motif de peser ses paroles avec plus de soin.

«L’Assyrie, dit-il, a plusieurs grandes villes; mais la plus célèbre et la plus forte est Babylone, qui, après la subversion de Ninive, devint la capitale des Assyriens.»

Ici Hérodote décrit l’enceinte carrée de Babylone, les dimensions de ses murs, la direction des rues, le palais du roi et le temple de _Ioupiter-Bélus gui_, dit-il, _subsiste encore_. «_Les Chaldéens, qui sont les prêtres de ce dieu, assurent qu’il vient en personne dans la chapelle à un certain jour de l’année, et qu’il repose sur le lit qui lui est préparé, où l’on a placé une femme du pays... Il y avait autrefois dans le sanctuaire une statue d’or massif haute de 12 coudées; mais je ne l’ai point vue: le roi Xercès l’avait enlevée après avoir fait tuer le prêtre qui s’y opposait._»

Ces mots _je ne l’ai point vue_, montrent clairement qu’Hérodote parle ici en témoin _oculaire_; qu’il a _conversé avec les prêtres chaldéens_; qu’il a puisé tous ses renseignements sur les lieux: par conséquent nous avons lieu de penser qu’il a suivi le _système chaldéen_ comme Bérose, et non pas le _système assyrien_ comme Ktésias. Nous verrons l’importance de cette distinction pour apprécier ses récits. Il continue, § 184: «Babylone a eu beaucoup d’autres rois dont je parlerai dans mon histoire d’Assyrie; ce sont eux qui ont plus amplement orné ses murs et ses temples: parmi ces princes on compte deux reines: la première s’appelait Sémiramis. Elle fit faire ces digues remarquables qui retiennent l’Euphrate dans son lit et qui préservent la plaine de la stagnation malfaisante des eaux après les débordements.»

§ 185. «La seconde reine, nommée Nitokris, fut une femme plus prudente que la première; elle fit faire divers ouvrages, etc. (nous en parlerons bientôt). Ce fut contre le fils de cette reine que Kyrus conduisit ses troupes: il était roi d’Assyrie et s’appelait _Labynet_, comme son père.»

Ici nous avons une date connue d’où nous pouvons partir pour dresser nos calculs; nous savons par Bérose et par la _liste officielle_ dite _Kanon_ astronomique de Ptolomée, que le roi de Babylone détrôné par Kyrus le fut en l’an 539; qu’il avait régné 17 ans; par conséquent il avait monté sur le trône l’an 555. Selon Bérose et Mégasthènes, il n’était pas le fils des trois princes qui l’avaient précédé; il ne put donc être fils que de _Nabukodnasar_, mort en l’an 565. Bérose le nomme _Nabonid_, qui ne diffère de _Labunet_ que par la permutation naturelle de l’_N_ en _L_ et du _d_ en _t_. Ce Nabonid semblerait même être une forme grecque employée par _Bérose_ pour signifier _fils de Nabu_ ou de _Naboun_. Alors Nitokris, mère de _Labynet-Nabonide_, se trouve être l’épouse de Nabu-kodn-osor qui, selon l’usage du pays, dut avoir plusieurs femmes. Et nous avons une date du règne ou plutôt de la régence de cette princesse dans cette autre phrase d’Hérodote.

§ 185. «Nitokris ayant remarqué que les Mèdes, déjà puissants, ne cessaient de s’agrandir, et que, entre autres villes, ils avaient pris Ninive, elle se fortifia, etc.» Nous sommes certains, 1° que les Mèdes prirent Ninive sous Kyaxar en l’an 597; 2° que Nabukodonosor régnait déjà à Babylone depuis l’an 604, c’est-à-dire depuis 8 ans, et qu’il y régna 43 ans jusqu’à l’an 565. Nitokris n’a donc pu être une reine en titre, une reine _indépendante_; et il est démontré qu’Hérodote appelle improprement _règne_ ce qui n’a été qu’une _régence_ confiée par Nabukodonosor, seul roi que Bérose et le Kanon officiel admettent dans la liste. Cette régence trouve des motifs probables dans les longues absences que fit Nabukodonosor pour subjuguer Tyr et Jérusalem: les sièges de ces deux villes coïncident très-bien à la date que donne Hérodote (596), puisqu’ils occupèrent le roi de Babylone pendant 13 ans, depuis 598 jusqu’en 586.

CHAPITRE VI.

Résultat.

Hérodote attribue cinq grands ouvrages à Nitokris.

«1° Elle fit creuser au-dessus de Babylone, à l’Euphrate, un nouveau lit qui rendit son cours si tortueux, que les navigateurs passaient trois fois de suite en trois jours près du bourg d’Arderica. Ce travail eut pour objet spécial d’arrêter les Mèdes.

«2° Elle fit construire dans la ville, et des deux côtés de la rivière, un quai en briques.

«3° Elle établit dans le lit du fleuve mis à sec, des piles de pont sur lesquelles on plaçait pendant le jour des madriers que l’on retirait le soir, pour empêcher les habitants d’une rive d’aller voler ceux de l’autre.

«4° Elle fit creuser un vaste lac de 420 stades de circuit, pour y dériver les eaux du fleuve dans les débordements. (Cela dut lui servir pour fonder le pont.)

«5° Avec les terres tirées de ce lac, elle éleva une digue prodigieuse pour contenir l’Euphrate.»

Aucun de ces travaux n’est attribué par Bérose à Nabukodonosor; mais plusieurs semblent se confondre avec ceux de Sémiramis.

En se rappelant que Nabukodonosor épousa, du vivant de son père, une fille du roi mède Kyaxar (vers l’an 606), on peut se demander si cette princesse, nommée _Aroïté_, fut la même que Nitokris; cela ne serait pas impossible, quoique peu probable au premier aspect. Kyaxar, comme tous les rois d’alors, avait plusieurs femmes. Aroïté a pu naître d’une autre mère que de celle d’Astyag, héritier de Kyaxar; et selon les mœurs des _harem_, ces mères rivales les auront élevés dans une mutuelle antipathie. Aroïté, devenue épouse de Nabukodonosor, aura pu redouter, haïr Astyag avec d’autant plus de force, qu’elle aura mieux connu son ambition et ses perfidies. Ce serait pour elle qu’aurait été construit le _jardin suspendu_.

Mais alors pourquoi son fils Labynet ne fut-il pas héritier de Nabukodonosor au lieu d’Evil-Mérodak, qui ne nous est point représenté comme un fils aîné, ni comme un homme âgé? Ces incidents domestiques ne sont point expliqués par les auteurs, et l’on n’a pas le droit d’y suppléer. Bérose même ajoute à l’embarras, quand il dit que les conjurés qui tuèrent _Labo_-[87]-_roso-achod_, élurent à sa place un _certain Babylonien_ appelé _Nabonides_; comment omet-il de dire qu’il fut fils du grand Nabukodonosor?

Quoi qu’il en soit des circonstances, il suffit à la chronologie que l’époque de Nitokris soit connue et déterminée. Supposons que la régence date de l’an 595, premier d’Astyag, et partons de là pour calculer l’époque de Sémiramis. Hérodote dit qu’elle précéda Nitokris de _cinq générations_: ce vague de mots _cinq générations_, est remarquable; il faut qu’Hérodote ait ici manqué de date fixe, de nombre précis. Si nous évaluons les générations selon son système, c’est-à-dire à 3 pour 100 ans, les _cinq_ générations nous donnent 166 ans, qui, ajoutés à 595, placent Sémiramis vers l’an 761, 14 ans avant _Naboun-asar_, et quarante-cinq ans avant la ruine de Ninive, par _Bélésys_ et _Arbâk_. Cette date, dont aucun autre écrivain n’a fait mention pour Sémiramis, a beaucoup embarrassé les chronologistes; les uns ont supposé qu’il y avait erreur de copiste dans le nombre _cinq_, et qu’il fallait lire _quinze_. Les quinze générations vaudraient alors dans le système grec 500 ans, et Sémiramis, dans nos calculs, serait placée vers l’an 1100 ou 1095; ce qui produit cent ans de différence avec la date que nous avons trouvée par un autre calcul d’Hérodote être l’an 1195[88]. D’autres critiques ont pensé que c’était une Sémiramis IIe du nom, et quelques-uns en ont même fait l’épouse de Nabounasar; mais l’on voit que l’avènement de ce prince, en 747, est postérieur de 14 ou 15 ans à la date donnée par Hérodote (761), et, de plus, la supposition est sans autorité.

Après avoir réfléchi sur certaines circonstances du récit d’Hérodote, nous avons cru découvrir à cette difficulté une solution plus simple et plus vraie. Le lecteur n’a pas oublié que cet _historien voyageur_ consulta les prêtres de Babylone, les _chaldéens_ desservant le temple de Bélus; par conséquent les notions qu’il en reçut furent conformes au _système chaldéen_, tel que Bérose nous l’expose. Or, dans ce système, le roi chaldéen Nabounasar était le premier roi de Babylone; aucun autre n’était connu ou censé avoir existé avant lui. Néanmoins, comme le règne de Sémiramis était trop notoire dans Babylone, où ses ouvrages étaient des témoins vivants[89], le nom de cette reine ne put être entièrement supprimé; seulement il se trouva précéder immédiatement _Nabounasar_, sans supposer de lacune, précisément comme il est arrivé chez les Perses par la suppression qu’_Ardeschir_ fit d’un grand nombre de règnes entre celui d’Alexandre et le sien. Hérodote a donc été nécessairement induit en erreur par les _Chaldéens_; et comment l’eût-il évitée, lorsque Bérose lui-même l’a commise, soit de bonne foi, soit de dessein prémédité, par un effet de cet esprit _brahminique_, c’est-à-dire _mystérieux_ et _dissimulé_, qui caractérise les prêtres anciens. Par la suite, Hérodote, confrontant cette donnée aux calculs qu’il avait reçus à Memphis et à _Ekbatanes, des savants perses et égyptiens_[90], dut éprouver beaucoup d’embarras; mais subjugué par l’autorité, il écrivit d’abord, selon son usage, sans se faire garant, et il nous en avertit par ces mots: _Voilà ce que les Chaldéens racontent du dieu Bel; cela ne me paraît pas croyable, mais ils l’assurent_.

Si notre explication est juste, la Sémiramis d’Hérodote n’est pas autre que celle de Ktésias, la fondatrice de Babylone, et nous trouvons plusieurs appuis à cette assertion:

1° Le silence absolu de tous les anciens sur une Sémiramis II, placée à la date que donne Hérodote;

2° Un passage d’Étienne de Bysance, qui dit: «Babylone n’a pas été bâtie par Sémiramis, comme le dit Hérodote.»

Hérodote ne parle qu’une seule fois de Sémiramis, _qui éleva les digues remarquables auxquelles Babylone dut l’assainissement de son terrain_. Étienne de Bysance a donc considéré cette Sémiramis comme la _fondatrice_ dont parle Ktésias.

3° En parlant de Babylone, Hérodote dit ailleurs: «Après la subversion de Ninive (en 717 sous Sardanapale) Babylone devint la capitale des «rois assyriens.» Ne semble-t-il pas croire que Babylone n’eut de rois que depuis cette époque très-voisine de Nabounasar, mort en 733?

4° Ensuite, après avoir parlé de ce que firent à Babylone les rois Darius et Xercès, il ajoute:

«Cette ville a eu _plusieurs_ autres rois: ce sont eux qui ont _plus amplement orné ses murs et ses temples_.» Ces derniers mots font allusion aux portes d’airain posées par Nabukodonosor, et à ses _dépouilles opimes_ mentionnées par Bérose; mais en même temps elles impliquent _la construction des murs comme antérieure et déjà faite_[91]. Hérodote poursuit:

«Parmi ces rois l’on compte deux femmes: la première, nommée _Sémiramis_, vécut _cinq générations_ avant la seconde.»

Remarquez qu’Hérodote n’a pas dit _cinq_ règnes: il y eût en contradiction avec l’autre phrase, _Babylone a eu plusieurs autres rois_. Le mot _plusieurs_ cadre bien avec le nombre du _kanon de Ptolomée_, qui compte 21 règnes depuis Nabounasar jusqu’à Kyrus; mais si Hérodote eût connu ceux qui s’écoulèrent entre Sémiramis et Nabounasar, dans un espace de plus de 440 ans, se fût-il contenté du mot _plusieurs_? Il a donc ignoré ceux-là.

5° Enfin, si notre explication est fausse, n’est-il pas bien singulier de voir le calcul chaldéen d’Hérodote donner 14 ans de règne à Sémiramis (de 761 à 747), précisément comme nous l’avons trouvé ci-dessus par le calcul des Assyriens?

Il est probable que lorsque cet historien voulut rédiger son histoire d’Assyrie, il s’aperçut de la lacune du système chaldéen, de sa discordance avec le système ninivite; que cette difficulté devint pour lui un motif de dégoût, un obstacle radical à la publication de son livre; en même temps que cette erreur, glissée dans l’ouvrage qui nous reste, a dû être l’un des arguments efficaces dont se servit Ktésias pour l’attaquer et le discréditer. Il nous reste deux mots à dire sur les ouvrages de Nitokris. (Voyez pag. 142 ci-dessus.)

Les _trois grands détours de l’Euphrate_ paraissent lui appartenir sans opposition, mais son pont ressemble beaucoup à celui de Sémiramis. Ne peut-on pas croire que Nitokris l’aura trouvé très-dégradé et qu’elle l’aura réparé et orné?

La dérivation du fleuve et le creusement du grand réservoir ou lac sont des annexes du pont, que Sémiramis dispute également. Ce ne fut probablement qu’imitation et répétition de la part de Nitokris.

De toutes ces discussions il résulte assez clairement, d’une part, que les ouvrages fondamentaux de Babylone appartiennent réellement à Sémiramis, et que les livres assyriens à cet égard ont été mieux instruits et plus fidèles que ceux des Chaldéens; mais, d’autre part, il semble également vrai de dire que long-temps avant cette reine il existait au même local un temple très-célèbre du dieu Bel; et parce que les anciens temples en général étaient fortifiés pour la sûreté des prêtres, et qu’à raison des pèlerinages dont ils étaient le but, leur voisinage était très-habité, il y a tout lieu de croire qu’il exista une ville de _Babel_ ou Babylon, antérieure à celle de Sémiramis; et à cet égard l’assertion de Bérose et de Mégasthènes est confirmée par d’autres témoignages positifs et par divers raisonnements d’induction.

Diodore de Sicile[92], en parlant des grands et nombreux ouvrages que Sésostris, au retour de ses conquêtes, fit exécuter par les captifs des peuples qu’il avait vaincus, s’autorise des livres et des monuments égyptiens, pour nous apprendre «qu’un certain nombre de prisonniers amenés de la Babylonie, ne purent supporter patiemment la dureté des travaux, et qu’étant parvenus à s’échapper ils s’emparèrent d’un lieu très-fort situé au bord du Nil; que de cet asile ils firent dans le voisinage des excursions et des pillages pour subsister, jusqu’à ce qu’une amnistie leur ayant été offerte ou accordée, ils donnèrent le nom de _Babylon_ au local choisi par eux pour y habiter.»

Or si, comme les chronologistes en sont d’accord, sur la foi d’Hérodote, le roi égyptien Sésostris revint de ses conquêtes vers l’an 1348 avant J.-C., il s’ensuit qu’il existait des _Babyloniens_, et par conséquent une _Babel_ dès cette époque, plus de 150 ans avant Sémiramis. Diodore ajoute immédiatement cette observation remarquable:

«Je n’ignore pas que Ktésias de Knide donne une autre origine à plusieurs des villes d’Égypte qui ont des noms étrangers, lorsqu’il dit qu’un certain nombre de gens de guerre, venus en Égypte à la suite de Sémiramis, y bâtirent des villes qu’ils appelèrent du nom de leur patrie.»

Dans cette opinion de Ktésias nous trouvons deux invraisemblances choquantes. 1° Comment Babylone, à peine bâtie par Sémiramis, à peine ayant un premier noyau d’habitants en sa vaste enceinte, eût-elle pu fournir une colonie? et comment ces colons, tous nés hors de Babylone, auraient-ils appelé _patrie_ un lieu auquel ils étaient étrangers?

2° Comment les Égyptiens, après le passage supposé de Sémiramis, qui dut être de courte durée, auraient-ils laissé parmi eux des étrangers faibles, sans appui, et qui leur étaient odieux par principe de religion et de politique? L’origine de ces villes étrangères, attribuée aux captifs de Sésostris, est donc bien plus naturelle, et Ktésias, qui se contredit ici, paraît suivre cette opinion systématique des Perses (dont nous avons parlé), lesquels, à l’occasion de la révolte d’Égypte contre le grand roi, cherchèrent dans l’antiquité un droit ou un prétexte de possession légitime, fondé sur une prétendue conquête antérieure à Sésostris, conquête au moyen de laquelle les Égyptiens n’auraient dû être considérés que comme d’anciens sujets échappés au joug et dans un état constant de rébellion.

Ici la contradiction de Ktésias se démontre par les circonstances dont il accompagne la conquête que Ninus fit de la _Babylonie_. «Ce pays, dit-il, avait beaucoup de villes bien peuplées; les naturels, inexpérimentés à l’art de la guerre, furent facilement vaincus et soumis au tribut; Ninus emmena le roi captif, etc.»