Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 5

Chapter 53,517 wordsPublic domain

«Lorsqu’il vit sa réputation répandue, et les clients affluer, il se retira... Les brigandages recommencèrent; les Mèdes s’assemblèrent, tinrent conseil sur leur situation; les amis de Déïokès y parlèrent, je pense, en ces termes:--Puisque la vie (troublée) que nous menons ne nous permet plus d’habiter ce pays, choisissons un roi.... La Médie étant alors gouvernée par de sages lois, nous pourrons cultiver en paix nos campagnes, sans crainte d’être chassés par l’_injustice_ et la violence....--Ce discours persuada les Mèdes de se donner un roi.»

L’on voit que le fond des deux récits est semblable..... Aussi Kê Qobâd est-il peint comme un roi pacifique, livré aux soins administratifs..... Il fit le premier poser sur les chemins les bornes milliaires appelées _farsang_ (de 2,568 toises); il établit une dîme pour payer les troupes réglées; il fit sa résidence dans l’_Irâq Adjàmi_, c’est-à-dire en _Médie_; et comme les Perses n’ont aucune idée d’_Ecbatanes_, ils supposent que ce fut à _Ispahan_: tout cela convient à Déïokès.

Le second roi, _Kai Kaôus_, fut fils de _Qobâd_ selon les uns, mais la chronique _Madjmal-el-Taoûarik_, qui en général est savante, observe que plusieurs le disent fils d’_Aphra_, fils de Qobâd..... _Aphra_ est sûrement _Phraortes_, qui a été supprimé par les Perses, pour les avoir subjugués et soumis aux Mèdes.

_Kai Kaoûs_, dans les premières années de son règne, entreprend, contre un peuple belliqueux, une guerre dont Ferdousi rapporte une circonstance notable. Ce poète dit que,

«Pendant une bataille livrée par _Kê Kaôus_, son armée et lui-même furent frappés d’un _aveuglement subit et magique_, et que cet événement avait été _prédit_ à l’ennemi _par un de ses magiciens_.»

N’est-ce pas là évidemment l’_éclipse_ de Kyaxarès, dans sa bataille contre Alyattes? et cela d’autant mieux que, pour les Orientaux, _magie_, _astronomie_, sont tous synonymes. Cette guerre est placée dans le _Manzanderan_; mais nous avons déja dit qu’il ne faut attendre aucune exactitude géographique des Orientaux. Nous en avons des preuves, même dans les traducteurs syriaques, arabes, arméniens et persans des livres hébreux, qui très-fréquemment ont commis de grossières erreurs. Quant à _Ferdouzi_ et à _Mirkhond_ même, tout fait principal est pour eux un canevas sur lequel ils brodent à discrétion; et comme ces deux écrivains, payés par des princes, avaient en vue de les flatter, ils ont souvent introduit des accessoires, des motifs, des sentences, qui n’existaient pas dans leurs auteurs: sans compter que ces auteurs, eux-mêmes compilateurs et copistes de troisième, quatrième et dixième main, avaient pris les mêmes libertés avec les originaux; en sorte que toutes ces narrations ne ressemblent pas plus à la vérité historique, que les romans de Roland et de ses preux à l’histoire de Charlemagne.... Aussi, après l’_aveuglement magique, Kê Kaôus_ se trouve-t-il prisonnier; mais le paladin _Roustam_ accourt, le délivre, et le pays se soumet. Peu de temps après, _Kê Kaôus_ tourne ses armes contre l’Égypte, la Syrie et le _Roùm_, qui est le nom de l’Asie mineure depuis sa possession par les Romains. Tout lui réussit par la valeur de _Roustam_. Ce héros, que l’on fait vivre _plus de 200 ans_, joue un grand rôle sous _Kai Kaôus_, c’est-à-dire _Kyaxar_. Or, en considérant que d’abord il jouit de la plus grande faveur, qu’ensuite il fut disgracié, et se retira dans un pays éloigné, où il finit par avoir la guerre avec les rois de Perse; que de sa personne il était le _guerrier le plus accompli_, le _cavalier le plus adroit_, le _chasseur le plus habile_, etc.; il nous semble évident que _Roustam_ fut le _Parsondas_ de Ktésias, si célèbre par ses exploits, par sa faveur près d’_Artaïos-Kyaxarès_, par son aventure romanesque à Babylone; finalement, par sa révolte contre le roi mède, et par sa retraite chez les Cadusiens, dont il devint _roi_, et où il soutint une guerre dont il sortit avec tout l’honneur. D’Herbelot, à l’article de _Roustam_, fait observer que, selon quelques auteurs, _Kê Kaôus_ lui envoya son fils pour le convertir au _magisme_, c’est-à-dire à la doctrine de _Zerdust_. Cependant ces auteurs nous assurent ensuite que Zerdust ne parut que quatre générations plus tard.

Selon eux encore, _Kê Kaôus_ porte la guerre en Iémen, épouse la fille du roi, est fait prisonnier par surprise, est délivré, par _Roustam_. Pendant ce temps, les _Turks_, dit Ferdousi (c’est-à-dire les Scythes), conduits par Afrasiab, avaient fait une invasion dans le _Tourân_, qu’ils accablaient de maux. Roustam les combat long-temps, sans pouvoir les chasser. Ceci ressemble à l’invasion des Scythes, sous Kyaxarès.

Quant à la guerre de l’Iémen, elle paraît géographiquement étrange: mais si les anciens Orientaux désignèrent ce pays par le nom et l’épithète de _felix (Arabia)_, et si ce mot est l’exact synonyme du chaldéen _Assur_, l’_Assyrie_, qui signifie également _heureux_ et _riche_, les auteurs n’auraient-ils pas été trompés par équivoque, de manière à transporter dans l’_heureuse_ (Arabie), la guerre que fit _Kyaxarès_ contre l’_heureuse_ contrée de Ninive?

Ici les traductions arabes publiées par M. _Schultens_ nous présentent des faits qui ont quelque analogie.

Selon l’historien Nouèïri, l’un des _Tobbas_, successeur de _Balqis_, appelé _Chamar Iéràche_ (Shamar le _trembleur_), _sortit en Irâq au temps de Gustasp, qui lui rendit obéissance_. Ce _Chamar_, ayant pris la route du _Sinn_ (qu’il voulait conquérir), descendit dans le pays de _Sogd_, dont les habitants se rassemblèrent dans la ville capitale (pour la défendre): _Chamar_ les y assiégea, prit la ville et la ruina, après avoir massacré un monde immense. Le vainqueur continua sa marche vers le _Sinn_; mais il périt dans le désert.

Selon _Hamza_, il est bien vrai que quelques auteurs placent _Chamar_ au temps de _Gust-asp_; mais d’autres assurent qu’il fut plus ancien, et qu’il _fut tué par Roustam_: ce serait lui qui, sous le nom de _Chamar-ben-el-emlouk_, aurait rendu obéissance à _Manutchehr_, qui, selon les Parsis, eut le paladin _Zal_ pour vizir, et son fils, le paladin _Roustam_ pour l’un de ses généraux.

Nous allons voir, dans la dynastie _Piche-dâd_, que Manutchehr porte les traits de _Déïokès_ et de _Kyaxar_, c’est-à-dire de _Kê Qobâd_ et de _Kê Kaôus_: or l’identité de Roustam et de Parsondas étant admise, il se trouverait que le règne de _Kyaxar_, ou de son père, serait l’époque de cette expédition célèbre des _Tobbas arabes_, dont les traces subsistaient, encore au XIe siècle; car le géographe _Ebn-haukal_ dit avoir vu l’inscription de _Chamar_ sur l’une des portes de _Samarkand_, qui aurait tiré son nom de ce Tobbas (château de Charmar)[55], et cette expédition ne peut guère trouver sa place en un autre temps; parce que, d’une part, remontant d’Alexandre à Kyrus, elle n’a ni trace, ni probabilité, vu la puissance des Perses; et néanmoins les auteurs font _Chamar_ antérieur à Eskander; et parce que, d’autre part, sous l’empire des Assyriens, après les liaisons qui existèrent entre eux et les Arabes, il est invraisemblable que ceux-ci aient traversé hostilement les états des enfans de Ninus, pour aller attaquer les _Sogdiens_ qui furent leurs sujets. Au contraire, lorsque cette famille alliée et amie eut été détrônée par Arbâk, les _Tobbas_ durent considérer les Mèdes comme des rebelles et des ennemis, et ils purent faire contre Deïokès, Phraortes et _Kyaxar_, des expéditions qu’Hérodote n’aura point connues ou mentionnées. Soit le temps de l’anarchie ou les premières années de Deïok encore faible, soit l’invasion des Scythes et leur domination pendant 28 ans, l’une et l’autre époques furent également favorables à l’attaque de _Chamar_; et si l’on considère que, par les calculs de Masoudi et de la fausse prophétie de _Zerdust_, le règne de Gustasp se trouve placé au temps de _Kyaxarès_, l’on trouvera que notre interprétation reçoit des appuis dans tous ses détails.

Quant à ce qu’ajoute Hamza, «que _Manutchehr_ fut contemporain de Moïse; qu’Afridoun le fut d’Abraham; qu’Abd-el-chems, dit Saba, le fut de _Ké Qobâd_, etc....» ce sont des anachronismes produits par les comparaisons vicieuses que les écrivains musulmans ont faites des chronologies arabes et juives prises dans leur état brut, et sans en avoir discuté les parties.... Ce genre d’erreurs leur est habituel; l’on ne peut compter sur l’exactitude de leurs synchronismes, que lorsqu’ils sont fondés en faits positifs, passés entre les personnages qu’ils citent; par exemple, le tribut imposé par _Chamar_ à _Gustasp_, ou payé par lui à _Manutchehr_; ce qui forme une circonstance contradictoire, mais laisse subsister un fait fondamental; savoir, l’_attaque_ et le _tribut_.

Après _Kê Kaôus-Ky-axar_, nous devrions trouver _Astiag_; mais ce roi manque entièrement: son règne paraît avoir été fondu dans celui de _Ké-Kaôus_, dont la durée surpasse les deux règnes réunis. Le mariage avec la fille d’un roi, à l’issue d’une guerre et pendant un armistice, doit être celui d’Astyage après la bataille de l’Eclipse: c’est encore à lui que convient l’histoire très-compliquée et diversement racontée, des suites de ce mariage, dont l’issue unanime est que le successeur du roi régnant ne fut point son fils propre, mais son petit-fils, _Ké Kosrou_, élevé en Perse par Roustam, puis appelé en cour, lorsqu’il est grand, par le roi, qui lui résigne sa couronne, et finit ses jours dans la retraite.

Si Hérodote et Ktésias diffèrent tellement sur ce chapitre, à plus forte raison nos romanciers ont-ils dû avoir des variantes dictées sans doute, dès avant Ardéchir, par la _politique royale des Perses_, pour voiler une période peu honorable à Kyrus et à son aïeul. Mais les traits principaux subsistent, et rendent Kyrus encore reconnaissable sous le nom de _Kosrou_. Ce que Ferdousi rapporte de sa naissance clandestine, de son enfance passée dans l’état de berger, etc., ajoute encore à la ressemblance.

_Kê Kosrou_ eut de grandes guerres avec _Afra-siab_ roi de Turkestan, qui, après bien des combats, fut tué en _Adârbidjân_, c’est-à-dire en _Médie_.... Un roi du _Turkestan_ par-delà l’_Oxus_, qui vient se réfugier en Médie, au cœur des états de son ennemi, est une circonstance bizarre et absurde; mais si le _Touran_ fut le pays montueux d’_Atouria_ et de _Media_, comme nous l’avons dit, le récit devient naturel; _Afrasiab_ est _Astyag_, à qui Kyrus fit en effet la guerre en Médie, et qui, selon Ktésias, fut ensuite tué par un eunuque chargé de l’amener à Kyrus.

_Kê Kosrou_ laissa un grand nom et passe pour un prophète. Parmi les variantes de son règne, il en est une qui lui donne une durée de 30 ans. Tout cela convient à Kyrus. Il est très probable que c’est à ce prince même qu’il faut attribuer les variantes sur le règne de son aïeul, et la _suppression des faits véritables_ qui eussent été peu avantageux à son orgueil, et d’un exemple dangereux pour ses successeurs.

Maintenant nous devrions trouver l’histoire de Cambyses et du mage Smerdis, tué par les conjurés, dont l’un (Darius, fils d’Hystasp) devint roi; mais la _politique royale_ des Perses a encore supprimé le premier, à titre de fou furieux, et la _politique sacerdotale_ des mages a supprimé le second, comme souvenir fâcheux du massacre de leur caste, arrivé alors. Pour remplir le vide, on a introduit, après _Kosrou_, mort sans enfants, le roi _Lohr-asp_, descendant supposé de _Qobâd_.

Mirkond le peint cruel et fier, par opposition aux autres auteurs, qui le peignent bon et juste:

«Devenu roi par élection, il eut des opposants qu’il réduisit bientôt au silence; il institua un tribunal de justice particulière pour l’armée; il établit une solde réglée, au lieu des pillages qu’exerçaient les soldats; il rendit la justice sur _une estrade dorée_, avec un _rideau_ tendu devant sa personne, _qui devint invisible_, etc.»

Tous ces traits conviennent à Déïokès. Écoutons Hérodote:

«_Déïokès_ ayant bâti son palais en la ville d’Ekbatanes, fut le premier qui établit pour règle que personne n’entrerait chez le roi; que toutes les affaires seraient traitées par l’entremise de certains officiers, qui lui en feraient leur rapport (c’est-à-dire, par des secrétaires d’état, des _vizirs_); que personne ne _regarderait le roi_; que l’on ne rirait ni ne cracherait en sa présence. Il institua ce cérémonial imposant, afin que ceux qui avaient été ses égaux ne lui portassent pas envie, et ne conspirassent pas contre sa personne.... Il pensa qu’en se rendant _invisible_, il passerait pour un être d’une espèce différente. Ces règlements établis, il rendit _sévèrement_ la justice. Les procès lui étaient envoyés _par écrit_; il les jugeait et les renvoyait avec sa décision.... Quant à la police, il eut dans tous ses états des émissaires qui épièrent les discours et les actions de chacun (c’est-à-dire qu’il institua l’espionnage); et si quelqu’un faisait une injure, il le mandait et le punissait.» Hérodote, lib. I, §§ XCIX et C.

N’est-ce pas là le portrait de Lohrasp? On ajoute que ce prince fit de grandes conquêtes, d’abord au _levant_, puis au couchant (en Asie mineure). Ce fut lui qui envoya en Palestine un de ses lieutenants, _Raham_, surnommé _Bakhtnasar_ ou _Naboukodon-asar_; _Raham_ détrôna _le fils de David_, qui y régnait alors, et il _enleva du pays un butin immense_[56].

Ici Lohrasp devient ce _Kyaxar-Astibaras_ qui s’entendit avec Nabukodonosor (selon Eupolème), pour envoyer une armée contre Jérusalem; et en effet cette ville fut prise et rançonnée sous le roi Ioaqim.

D’après tous ces récits, nos romanciers persans sont convaincus, comme Ktésias, de confusion d’époque, et de redoublement de personnes. Le fils de _Lohrasp_, appelé _Kestasp_, prince inquiet, ambitieux, se retire chez _Afrasiab_, roi de _Touran_, Mirkond dit chez _Kaisar_, roi de _Roum_ (Cæsar, roi des Romains), dont il épouse la fille, par une suite d’aventures romanesques: il fait déclarer la guerre à son père, et conduit l’armée contre lui. Lohrasp, pour épargner le sang, lui résigne la tiare, se retire dans un couvent et périt, comme nous l’avons vu dans l’article de Zoroastre.

Ceci est un mélange de l’histoire d’Astyag, marié en Lydie, et de celle de Kyrus détrônant Astyag, le tout arrangé selon la convenance d’Ardéchir et de ses mages, ou de quelque roi parthe avant lui; la suite ne vaut pas la peine d’être examinée: mais jetons un coup d’œil sur la dynastie _Piche-dâd_.

§ VI.

Dynastie Piche-Dâd.

Si les Kêaniens ont été les Mèdes, leurs prédécesseurs devraient être les Assyriens de Ninive. Nos romanciers ne citent et ne connaissent pas un seul de ces noms, et cependant ils disent que leurs monuments sont anciens. _Kéomors_ fut, selon eux, le premier _homme_ ou _roi_. Nous saurons bientôt qu’en penser.

Le cinquième des _Piche-dâd_ fixe d’abord notre attention; nous croyons le reconnaître dans tous ses traits et même dans son nom. Écoutons les chroniques:

«_Djem-Chid_ régnait depuis 5 ou 600 ans sur la Perse (les années ne coûtent rien): il résidait à _Estakar_, qu’il avait embellie; il y avait «fait une entrée triomphale à l’équinoxe du printemps, le jour où le soleil entrait au bélier; et de là vint le _Naurouz_ des Perses.... Il avait divisé la nation en _trois_ classes, les _guerriers_, les _laboureurs_, les _artisans_; il avait composé ou soumis _sept_ provinces. Son règne était glorieux, lorsque Dieu, pour le punir d’avoir voulu se faire adorer, suscita contre lui un ennemi puissant, qui le renversa.

«Cet ennemi fut Zohâk, qui, selon quelques auteurs, fut son parent; mais qui, de l’avis de tous, fut un prince _Tâzi_, c’est-à-dire _arabe_. Les uns le disent fils immédiat de _Cheddâd_, fils d’_Aâd_, ancien roi d’Iémen: d’autres disent seulement qu’il en descendait par _Olouân_ ou _Olouïan_. Zohâk, à la tête d’une puissante armée, chassa Djemchid, qui disparut, et voyagea incognito pendant 100 ans sur toute la terre.... Devenu roi, _Zohâk_ fut un tyran très-cruel; ce fut lui qui inventa divers supplices, entre autres celui de _mettre en croix_ et d’écorcher vif: on lui donna divers surnoms, tels que _Piour-asp_, c’est-à-dire, en pehlevi, l’homme _aux dix mille chevaux_, parce qu’il marchait toujours escorté de _dix mille chevaux arabes_ brillants d’or et d’argent (il est évident que ce fut un corps de cavalerie d’élite). On le nomma aussi tantôt _Homairi_, c’est-à-dire Homérite; tantôt _Qaislohoub_, c’est-à-dire le _Qaisi aux armes étincelantes_[57]; tantôt ajdehâc et _mâr_, c’est-à-dire _serpent_, par la raison qu’il avait sur les épaules deux serpens attachés à deux ulcères que le diable y avait imprimés par deux baisers. Pour remède, il avait conseillé à _Zohâk_ d’y appliquer des cervelles d’hommes et d’enfants: on remplissait les prisons de victimes destinées à cette œuvre exécrable. Les geôliers, touchés de pitié, en laissèrent échapper quelques-uns, qui se réfugièrent dans les montagnes, et devinrent la souche des _Kurdes_. Deux enfants d’un forgeron de la capitale du Pars (la Perse) ayant été saisis, leur père, appelé _Gao_ ou _Kao_, ameuta le peuple par ses cris, et devint chef d’abord d’une sédition, puis d’une armée régulière, dont l’étendard principal fut _le tablier de cuir_ que _Gao_ avait élevé au bout d’une perche. Ce tablier, qui ne cessa depuis d’être l’étendard royal, fut successivement enrichi de tant de pierreries, que lorsque les Arabes s’en emparèrent à la bataille de _Qadesia_ (l’an 652 de notre ère), il fit la fortune du corps arabe qui le prit.

«_Gao_, devenu général, ne voulut point accepter la royauté; il la déféra à un descendant des anciens rois d’_Aderbidjân_ (la Médie), qui menait une vie retirée dans ce pays-là. Ce nouveau roi, appelé _Fridon_ ou Feridon, secondé de _Gao_, battit Zohâk, parvint à le saisir, le tua, selon les uns, ou, selon d’autres, l’enferma dans les cavernes du mont _Demaouend_ (en _Hyrcanie_). Or Zohâk avait régné dix générations ou dix siècles (car l’on n’est pas bien d’accord sur ce point).»

Voilà les contes populaires que débitent sérieusement, et que croient dévotement la plupart des historiens musulmans et parsis: certainement nous avons ici bien des fables; mais, sous leur broderie, nous avons aussi un fond de vérités historiques. Essayons de les démêler.

La Perse proprement dite (ayant pour capitale Estakar), envahie et subjuguée par un roi étranger, reporte nos idées vers l’Assyrien Ninus et le Mède Phraortes, seuls conquérans que lui connaisse l’histoire. Mais cet étranger, nous dit-on, fut un arabe, un _Homairi_, c’est-à-dire un roi sabéen. Nous en connaissons plusieurs; recherchons celui-ci: _son père, ou l’un de ses pères, était le célèbre Cheddâd_, fils d’_Aâd_, l’un et l’autre anciens rois d’Iémen; nous avons vu ces noms dans les traditions arabes de Schultens. Aboulfeda, parlant de _Haret Arraies_, nous a dit qu’il était _fils de Cheddâd_, fils d’_Aâd_[58], anciens rois d’Iémen; Haret serait donc le _Zohâk_ des Perses, comme il est, dans Ktésias, l’_Arraïos_ allié de Ninus et coopérateur de ses conquêtes: or la Perse fut précisément l’une de ces conquêtes. D’autres circonstances viennent appuyer ces analogies: par exemple, le corps de _dix mille chevaux arabes brillants d’or et d’argent_, d’où, vient l’épithète de _qaislohoub_. En effet, plusieurs auteurs font Haret, _fils_ ou partisan de _Qais_, nom qui, chez les Arabes, fut de toute antiquité celui d’un parti distingué par le _drapeau rouge_, en opposition au _Iamani_ distingué par son _drapeau blanc_: enfin, l’invention du _supplice en croix_ rappelle la cruauté de Ninus envers Pharnus, roi de Médie, et lie ensemble les récits de Ktésias, de Mirkond et d’Aboulfeda. Mais, selon Ktésias, la Perse, fut assujettie à l’empire assyrien, et non aux rois _Tobbas_, _arabes_; il faut donc supposer que _Haret_, en ayant fait la conquête comme lieutenant et allié de Ninus, l’ayant peut-être gouvernée quelque temps, a porté tout l’odieux de l’invasion, et qu’ensuite l’ayant remise aux Assyriens, le nom de _Zohâk_, que nous allons voir désigner _tout être puissant malfaisant_, a passé collectivement, selon le style oriental, à la dynastie _entière_ de _Ninus_: de là ce règne de 1,000 _ans_, attribué à _Zohâk_, durée qui a quelque analogie avec les 1,070 que Velleïus attribue aux rois d’Assyrie[59].

Si notre manière de voir est juste, _Féridoun_, vainqueur de _Zohâk_ et libérateur de l’_Irân_, doit être _Arbâk_, vainqueur de Sardanapale et libérateur des Perses amenés par _Gaô_ au secours des Mèdes; et réellement, ainsi qu’_Arbâk_, _Féridoun_ est _Mède_ de naissance; il vit en _Aderbidjân_ ou Médie; il est de race royale, mais il vit en simple particulier. Il devient roi par élection, promu par _Gaô_, comme Arbâk l’est par Bélésys; il règne à _Ourmi_, ancienne capitale de la Médie propre; enfin _il abdique_, et tout indique qu’_Arbâk dut abdiquer_.

Ferdousi ajoute que la ville où _Zohâk_ fut attaqué par Féridoun, s’appelait la Forte _Nevehet_, ou _Nuhet_; et c’est le nom oriental de _Nin-nuh_ ou _Nin-Nevet_ (_séjour de Ninus_), où Sardanapale fut attaqué par Arbâk. Quant à ce que le poète ajoute de son chef, que _Nevehet_ est _Aïlia_, c’est-à-dire Jérusalem, on voit là l’ignorance historique et géographique du musulman, puisque le nom d’_Aïlia_ ne fut introduit qu’au temps d’Adrien. C’est par suite de cette fausse interprétation que, décrivant la marche de Féridoun, Ferdousi lui fait traverser le Tigre, au bord duquel l’action se passa.

Un écrivain antérieur à ceux que nous copions, l’arménien _Moïse de Chorène_, a connu au 5e siècle (vers 450) toutes ces traditions perso-mèdes, et en nous présentant les noms de _Zohâk_ et de _Fridoun_, sous une forme plus ancienne, il nous fournit d’utiles renseignements.

«Comment vous amusez-vous (dit-il à son ami Isaac Bagratou), comment vous amusez-vous des plates fables populaires sur _Biour-asp-Azdahâk_? Et comment m’imposez-vous la tâche de vous répéter les contes absurdes sur son _bienfait-méfait_, sur les démons qui le servent? de vous raconter comment _Hrodan_ (ou _Vrodan_) le lia avec des chaînes d’airain, et l’emmena au mont Dembaouend? Comment _Hrodan_ s’étant endormi en route, _Biourasp_ l’entraînait vers une colline, lorsque Hrodan réveillé le conduisit à la caverne, où il l’enferma?... etc.» (p. 77).

Ici notre épithète connue de _Piourasp_, jointe à _Azdehâk_, nous prouve que ce dernier nom est la véritable forme ancienne de celui de _Zohâk_, et que les Persans modernes lui ont fait une mauvaise étymologie, en l’expliquant _deh-âq_, ou dix _hontes_. Moïse de Chorène est plus autorisé et mieux instruit qu’eux, lorsqu’il nous dit que, dans la langue arménienne [analogue en plusieurs points à l’ancien mède][60], le mot _Azdehâk_ signifie _draco_, _grand serpent_; ce qui est le sens même du mot persan _mâr_, que nous avons vu être une épithète de _Zohâk_, ayant pour type fondamental le _Draco borealis_, _génie de l’hiver et de tous ses maux_, dont Zoroastre fit sa _grande couleuvre, Ahrimân_.

D’autre part, l’arménien Mosès nous dit, pag. 38, que le nom arménien et mède d’_Astyag_, fils de Kyaxar, était _Azdehâk_, qui n’en diffère que par l’échange des consonnes fortes avec les consonnes faibles (aSTuaG aZDehâK); d’où il résulte qu’Astyag, roi méchant et fourbe, fut aussi un _Zohâk_[61]; et ce nom dut être appliqué par les Arméniens et les Perses à toute la dynastie mède; car, d’une part, Mosès ajoute que dans les vieilles chansons des paysans de son temps, la race d’_Astyag_ était appelée _race_ des _Dragons_: et d’autre part, si nous analysons le nom de _Dêïôk_ dans sa prononciation grecque, nous y trouvons nettement _Dohâk_, synonyme incontestable de _Zohâk_.