Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 4

Chapter 43,537 wordsPublic domain

Au sein des peuples agricoles, composés de paysans grossiers et de guerriers féroces, s’étaient formées des corporations d’hommes studieux, livrés par état à l’observation des astres et des influences célestes qui régissent les moissons. Bientôt ils avaient pu prédire les _éclipses_, ce phénomène solennel qui en impose si puissamment à la multitude; dès lors, appelés avec raison _prédiseurs_, _prophètes_, _devins_, ces hommes furent considérés comme les confidents des intelligences célestes..... Le hasard d’abord, puis des expériences méditées, leur ayant fait découvrir des opérations singulières, physiques et chimiques, ils en usèrent habilement pour augmenter leur crédit; ils firent entendre des voix là où il n’y avait point de bouche, apercevoir des objets là où la main ne trouvait point de corps; ils allumèrent des feux spontanés, par des pyrophores et des phosphores; en un mot, ils opérèrent des prestiges de fantasmagorie, d’optique, d’acoustique, qui aujourd’hui, quoique divulgués et connus, nous causent encore de la surprise; et ils furent regardés comme des _ministres_ de la _divinité_: et parce que ces secrets, couverts d’un mystère profond, ne furent possédés que par certaines familles, dont ils assuraient l’existence et le pouvoir, ils purent se transmettre, subsister, et périr avec leurs dépositaires, sans que la multitude en ait jamais connu l’artifice. Ainsi, nous dit-on, Zoroastre fit verser sur son corps de l’airain fondu, pour convaincre Kestasp: et de nos jours, nous avons vu un Espagnol se faire arroser d’huile bouillante. La limite de ces prodiges n’est pas si facile à tracer qu’on le croirait d’abord; nous avons déja remarqué que le nom de _Kaldéens_, _Kasd_, signifie proprement _devins_; il paraît que ce fut spécialement contre eux qu’eut à lutter Zoroastre. L’anecdote du brahme _Tchengregatchah_, qui vint de l’Inde pour le réfuter, nous prouve, d’autre part, l’existence déja ancienne du _brahmisme_; par conséquent le dogme trinitaire des Védas précéda le _dualisme_ de Zoroastre: et Cléarque, cité par Diogène Laërce (_in Proœmio_), ne fut pas bien instruit, lorsqu’il dit que les _gymnosophistes dérivaient des mages_; cela est inexact, même à l’égard des _boudhistes_: mais ceux-là eurent raison qui, selon le même Diogène, soutenaient que la philosophie des Juifs venait de celle des mages; car il est bien certain que, depuis la captivité de Babylone, ce fut à cette source que les Juifs puisèrent tout ce que l’on trouve dans leurs livres, sur le _Dieu de lumière_ (Ormusd), sur l’_ennemi Satan_, qui est _Ahrimanes_, sur les anges, _sur la résurrection en corps et en ame_, etc., tous dogmes zoroastriens, dont on ne trouve pas une seule trace dans les livres de Salomon, de David, ni dans les lois de Moïse: la seule analogie qui existe entre la théologie de ce dernier et celle de Zoroastre, est 1° d’avoir proscrit toute image de la divinité, _tout culte d’idoles_, ce qui a préparé la réunion de leurs sectateurs, et marqué leur schisme avec les _Sabiens_, ou _idolâtres_; 2° de la part de Moïse, d’avoir représenté _Dieu_ par le _feu_, tandis que le Mède le représente par la _lumière_; ce qui, dans l’un et l’autre cas, appartient à l’opinion bien plus ancienne, _que l’élément du feu était le principe de tout mouvement, de toute vie, la source incorruptible de toute existence_; aussi le nom de _Iehou_, que donna Moïse à ce principe, signifie-t-il réellement _l’existence_ et _ce qui est_ (Ego _sum_ qui _sum_), et cela dans l’idiome sanscrit comme dans l’hébraïque: le _Iou_ (_piter_), ou _Pater_ des anciens Grecs et Pélasgues, dont nous trouvons le culte dès long-temps avant Abraham, prouve que cette doctrine indienne et égyptienne est de la plus haute antiquité. Sous ce rapport le docte Aristote a eu raison de dire que _Iou_ était _Oromaze_, et que Pluton était _Ahrimane_[46]. Tout cela indique que la plupart des dogmes de Zoroastre existaient déja avant lui, et que, selon l’usage de presque tous les novateurs, il ne fit qu’une nouvelle combinaison (comme a fait Mahomet). Il n’est pas du ressort d’une chronologie d’exposer un système religieux aussi compliqué que celui de Zoroastre; il nous suffira d’observer que Thomas Hyde, plein de partialité pour les _Guèbres_, n’a fait qu’embrouiller ce sujet. Pour le bien traiter, il eût fallu, avec son érudition, y porter l’esprit ferme et libre de Hume ou de Gibbon. La doctrine des modernes Parsis, modifiée à différentes époques depuis Kyrus, n’est pas une image parfaite de l’ancienne; plusieurs traits cités par Plutarque[47] et par d’autres auteurs grecs, ne s’y retrouvent plus; l’on n’aperçoit entre autres dans toute la compilation d’Anquetil, qu’une seule phrase sur le dogme _du temps sans bornes_, et cette phrase en dit moins que celle de Théodore de Mopsueste, toute tronquée qu’elle est par Photius[48].

«Théodore explique dans son premier livre sur la _magie perse_, le dogme infame de Zarasdes touchant _Zarouan_, _principe_ de toutes choses, appelé _fortune_ (ou _hasard_). Théodore rapporte comment _Zarouan_, en faisant une libation (priapique), engendra _Ormisda_ et _Satan_ (Ahriman): il parle aussi du mélange de leur sang, et réfute tout ce dogme très-obscène.»

Ceci a un rapport évident avec les _idées anciennes_ sur la _fécondation_, ou création annuelle, figurée par le _Phallus_, dans le tableau du sacrifice de Mithra;[49] en même temps que, sous un autre aspect, c’est aussi le mystère de la création première, ou _extraction_ du chaos, par le grand agent des _anciens_, le _fatum_, la _fatalité_, le _hasard_, qui est aussi l’_éternel_, l’_ancien des jours_. Le mot persan _hazarouan_ a lui-même ce sens, puisqu’il désigne des _millions d’années_. C’est de ce dogme que les Valentiniens tirèrent leurs _aïons_, ou _toujours vivants_; et ce mot grec _aïôn_ est l’_Aïum_, l’_Aeuum_ des anciens Latins, qui l’ont tiré du sanscrit AUM. Ici nous avons, pour la première fois, la valeur véritable de ce mot indou si mystérieux, dont la méditation doit absorber toutes les facultés de l’ame; et en effet, quel sujet plus absorbant que l’éternité! Ce n’est pas le seul point de contact que le système de Zoroastre ait eu avec le brahmisme. Ses deux principes ne sont au fond qu’une simplification de la trinité indienne; et il a eu un avantage véritable à soutenir que tout _pouvoir_, toute _action_ consistait à produire et à détruire; que par conséquent l’intermédiaire introduit par les brahmes, comme _conservateur_, sous le nom de _Vishnou_, était imaginaire, puisqu’il n’y a point de véritable stase entre _croître_ et _décroître_, _augmenter_ et _diminuer_.

Ce furent toutes les analogies de ce genre avec les idées déja existantes, qui préparèrent les esprits à l’admission de la nouvelle religion. Peut-être le roi des Bactriens y trouva-t-il encore l’avantage politique, en se donnant un système particulier, de se soustraire à quelque influence, à quelque suprématie exercée sur les prêtres de son pays, par ceux de Ninus. Quant à l’identité d’_Ardjasp_ et de _Ninus_, d’Hystasp et de l’_Oxuartes_ de Ktésias, elle résulte de la ressemblance de leurs actions:

«Ninus attaque une première fois _Oxuartes_, c’est-à-dire _le roi de l’Oxus, résidant à Bactre_; il est repoussé par une armée de guerriers vaillants[50].»

«Arjasp, roi d’un pays à l’ouest de la Caspienne, attaque Gustasp résidant à Balk; il est battu et forcé de se retirer.»

«Ninus, après quelques années de repos, pendant lesquelles il fonde Ninive, révient contre Bactre. Cette ville est prise, son roi tué, et l’on n’entend plus parler de la Bactriane que comme d’une _satrapie_ sous Asar-adan-pal.»

«Ardjasp, après quelques années, revient surprendre Balk, et le roi Lohrasp est tué.»

Les Orientaux continuent la vie de Gustasp, et le font régner à _Estakar_, dans la Perse propre; mais les anciens Grecs nous assurent que _Estakar_, qui est Persépolis, doit, comme Pasargade, sa fondation à Kyrus[51]; et les Parsis alors ont confondu Kestasp avec _Darius Hystasp_, qui réellement embellit _Estakar_, comme il est prouvé par les inscriptions de cette ville. Sans doute Zoroastre se déroba au vainqueur, puisque ensuite on le voit reparaître à la cour de Sémiramis; et la persécution qu’il avait essuyée de la part de Ninus, put lui devenir un titre de faveur près de cette femme, _assassin_ de son mari. L’histoire ne nous apprend pas ce que devint Zoroastre sous le règne de Ninyas dont il fut le complice; et nous n’avons point de conjectures à avancer sans soutien. Il nous suffit d’observer que l’origine de sa religion, à cette époque, résout toutes les difficultés chronologiques, qui jusqu’à ce jour l’ont embarrassée. L’on ne saurait, dans le système d’Hérodote, y opposer la mention que fait la Genèse de l’_arbre de la science du bien et du mal_, et du serpent d’Eve, qui, par une allusion manifeste au nom d’_Ahrim-an_ (appelé dans les livres parsis la _grande couleuvre_, et _le menteur_), est appelé _Aroum_ (_rusé_) par le livre hébreu; car nous avons prouvé, dans l’article des Hébreux, que la Genèse, _telle que nous la possédons_, ne saurait être l’ouvrage de Moïse; et que, par inverse, ce passage, joint à plusieurs autres, devient l’un des arguments de la posthumité de ce livre, rédigé au temps du roi Josias, par le grand-prêtre Helqiah, ou plutôt par _Jérémie_, lorsque le système de Zoroastre régnait, depuis plus de cinq siècles, dans toute l’Asie occidentale.

Il nous reste à expliquer sur quelles bases, dans notre tableau, sont combinés les rapports chronologiques de Ninus, de Sémiramis et de Zoroastre.

L’âge de Sémiramis, à l’époque où Ninus l’épousa, exige deux conditions: l’une, qu’elle fût encore assez belle pour le séduire; l’autre, qu’elle fût déja assez mûre pour posséder les talents et les connaissances qu’elle développa. Le terme moyen convenable nous semble être 30 à 32 ans; elle dut enfanter Ninyas vers l’âge de 32 à 34. Lorsque nous la voyons périr, elle est encore dans la force des passions, et son fils est déja assez grand pour devenir l’un des objets de ses désirs. Il doit avoir eu entre 20 et 24 ans, puisque, devenu roi, il adopte immédiatement un système d’administration calculé avec astuce et profondeur. A pareil âge, dans des circonstances semblables, le fils également adultérin du conquérant David, _Salomon_, nous montre le même esprit, la même conduite; en reprenant ce sujet, dans l’article des Babyloniens, nous verrons que Sémiramis a dû périr vers l’âge de 62 ans, comme le dit Ktésias.

Ninus, en commençant son règne, dut, avec le génie d’Alexandre et de Kyrus, avoir à peu près leur âge: supposons 24 ou 25 ans: il régna en 1237: il dut naître vers 1260 ou 62: s’il établit son fils _Agron_ roi des Lydiens en 1230, ce ne put être que sous la direction d’un vizir; ce cas a des exemples: Ninus employa 17 _ans_ à subjuguer l’Asie (le pays de _Bactre_ excepté): il serait donc revenu vers l’an 1220 fonder et bâtir Ninive, qui, selon les historiens, fut plus grande que Babylone.... Supposons pour cette entreprise, et pour une période de paix et de soin d’administration, 10 à 12 ans: il aurait repris la guerre de Bactriane vers l’an 1208, assiégé Bactre et épousé Sémiramis vers l’an 1207 ou 1206. Ninyas serait né vers 1205. Par la suite Sémiramis tend à son mari une embûche, où il périt dupe de sa trop grande confiance: il fallait que ses forces morales eussent décliné: l’âge de 65 à 66 ans serait convenable; il aurait péri vers l’an 1196 ou 95, et aurait régné 42 ans. Ktésias lui en donne _dix_ de plus; mais Ktésias est convaincu d’avoir falsifié tous les règnes de sa liste: Sémiramis, devenue épouse de Ninus vers 1206 ou 1207, aurait pu naître vers 1239 ou 40. Selon Ktésias, elle aurait vécu 62 ans: cela nous conduirait vers 1180 ou 1179; son régne se trouverait de 15 à 16 ans, plus 10 ans avec Ninus: ce serait en tout 25 à 26 ans, au lieu des 42 de l’auteur grec: les 15 à 16 ans suffisent à ses travaux et à ses conquêtes, puisque la fondation de Babylone ne dura qu’un an, et que les deux millions d’ouvriers employés à cet ouvrage rendent le fait croyable. La guerre des Indes daterait de l’an 5 de son règne; celle d’Arménie, de l’an 7 ou 8; et la mort de cette femme étonnante serait arrivée 6 ans après, vers l’an 1180. Nous ne parlons point de ses prétendues conquêtes d’Afrique, frauduleusement imaginées par les Perses.

A la date de 1180, Zoroastre dut être avancé en âge; supposons 70 ans: il serait né en 1250: si, comme le disent les livres parsis, il était déja à Balk lors de la première attaque de Ninus, il n’aurait eu que 32 ans à cette époque; mais l’on ne saurait compter sur leurs récits chronologiques. A la seconde expédition, il avait 50 ans, et cela s’accorde bien mieux avec les 20 ans de retraite, et les 30 ans d’âge que lui donnent Pline et les Parsis, lorsqu’il commença sa mission. Il serait devenu _vizir_ de Sémiramis vers l’âge de 65 ans, et l’on voit que toutes les vraisemblances sont observées.

Un incident de la vie de Sémiramis nous indique l’espèce des années usitées chez les Assyriens. Après avoir raconté, selon Ktésias, l’origine fabuleuse de cette femme, Diodore ajoute:

«Athénée[52] et d’autres écrivains assurent (au contraire) que Sémiramis fut une courtisane qui, par ses graces et sa beauté, se fit aimer de Ninus; elle jouit d’abord d’une faveur médiocre, mais ensuite elle éleva son crédit au point d’obtenir le nom d’épouse, et d’engager le roi à lui faire cadeau de _cinq jours_ de royauté. Le premier jour, vêtue du manteau royal, le sceptre à la main, elle fit les honneurs d’une grande fête et d’un festin magnifique, dont elle employa la durée à séduire les généraux, et à leur faire promettre d’obéir à tous ses ordres. Le second jour, voyant tout le monde disposé convenablement à ses intentions, elle fit disparaître Ninus.»

Pourquoi Sémiramis demande-t-elle 5 _jours_, plutôt que tout autre nombre? La raison nous en paraît saillante. Depuis des siècles, les Égyptiens usaient de l’année de 360 jours, auxquels on ajoutait les 5 épagomènes, comme une appendice disparate, qui gâtait la symétrie du nombre principal. Sémiramis, profitant de cette idée, a pu dire beaucoup de choses ingénieuses à ce sujet, pour faire croire qu’elle ne demandait qu’un temps insignifiant et hors de compte. Notre opinion est d’autant plus fondée, que cette même espèce d’année se trouve au temps de Nabonasar, dans la vigueur de l’empire assyrien, et dans une de ses satrapies, chez les Kaldéens, caste sacerdotale de toute la nation. En admettant le récit d’Athénée, qui en effet est le plus probable, rien ne change dans nos calculs, excepté l’époque du mariage de Sémiramis, qui alors ne dépend plus de la guerre de Bactriane, et peut remonter quelques années plus haut.

§ IV.

Des anciens rois de Perse, selon les Orientaux modernes.

Il nous reste à jeter un coup d’œil sur la liste des anciens rois de Perse, que les Orientaux modernes nous présentent en concurrence et en contradiction des listes grecques. Selon les Orientaux, deux dynasties seulement ont rempli l’espace de temps qui s’est écoulé depuis la création (juive) du monde, jusqu’à la conquête d’Alexandre. La première dynastie est celle des _Piche-dâd_, ou _donneurs de_ (lois) _justes_; et la seconde, celle des Kêans ou _Kaians_, c’est-à-dire les _rois géants_, ou _grands_. En voici les noms et les règnes:

régnèrent, selon les uns.

_Dynastie Ire, dite Piche-dâd_. Kêiomors on Kêomaras 560 ans. Siamek règne peu; Kêiomors règne encore 30 Interrègne 200 Houchenk 50 Tehmourâs 700 Djemchid 30 Zohâk ou Dohâk 1,000 Feridoun, ou Fredôun 120 Menutchehr,|Dès son temps, | dit Firouz.|vivait _Roustam_.| 500 Nodar, ou Nuzer 7 Afrasiâb 12 Zâb 30 Kershasp 30 ----- 3,269 ans.

_Dynastie IIme, dite Kéane, ou Kaian_.

Kê Qobâd 120, ou 100 |De son temps, | Kê Kaous |_Roustam_| 150 |vivait encore.| Kê Kosrou 60 Kê Lohr-asp 120

Kê Gustasp 120

Son petit-fils Ardéchir-Bahman 112

Sa fille Homaï 32

Darab Ier 4, ou 14 Darab IIme (_nié par plusieurs_). 14 --------- 732 ans. D’autres comptent 938 Eskander, ou Alexandre.

Selon les Grecs. ans. mois. Kyrus 30 Cambyses 7 5 Smerdis » 7 Darius, fils d’Hystasp 37 Xercès Ier 21 Artaxercès Longuemain 41 Xercès II » 2 Sogdien » 7 Ochus ou Darius bâtard 19 Artaxercès Mnemo 46 Artaxercès Ochus 21 Arsès 6 Darius Codoman 6 ---------- 230 9 Alexandre.

Il n’est pas nécessaire de discuter l’extravagante chronologie de ces règnes; nous remarquerons seulement que les auteurs arabes et persans ont une foule de variantes sur la durée des règnes, parce qu’il n’y a point d’autorités réelles. Si, selon notre espoir, nous parvenons à reconnaître la personne de ces rois, malgré leur déguisement, les temps se classeront d’eux-mêmes.... Raisonnons sur les faits, et d’abord rappelons-nous la suppression ordonnée par _Ardéchir_. Il est évident qu’elle a nécessité la perquisition, la saisie de tous les manuscrits existants dans la Perse: l’autorité royale s’étant coalisée avec l’influence ecclésiastique, il y a eu inquisition civile et religieuse sur tous les livres; et il a dû en échapper d’autant moins, qu’étant tous manuscrits, ils ont toujours été rares en Asie, et que, de plus, on y sait en quelles mains ils existent. A cette époque (en 226), ils devaient être d’autant plus rares, que des guerres non interrompues depuis Alexandre, tantôt extérieures, tantôt civiles, avaient produit sur les esprits cet abattement et ce dégoût de tout travail, qui en sont l’effet constant. Les censeurs préposés par _Ardéchir_ ont donc détruit les anciens livres, et ils en ont refait de nouveaux, tels qu’il leur a plu. Qu’on juge des altérations introduites alors! et cependant ce ne sont pas là les livres que nous possédons; ceux-là ont encore été détruits par les musulmans, 400 ans après, ensuite de leur invasion en 1651. Ce n’est que plus de trois siècles après (vers l’an 1000), qu’un conquérant étranger, plus généreux, ordonna, pour son instruction, que l’on recueillît de toute part avec soin ce qui restait de traditions populaires consignées dans les romances, uniques monuments.... Et c’est de cette source que nous tenons des _histoires_ composées en vers et en prose _par des musulmans!_ Telle est la profonde ignorance des Persans modernes sur l’histoire ancienne de leur pays, que non-seulement ils n’ont pas la plus légère idée de Kyrus, de Xercès et de leurs actions, mais qu’encore on ne trouve chez eux aucune trace d’une ère conservée à la Chine par une colonie de Persans _pyrolâtres_, qui s’y réfugièrent l’an 519 de notre ère. Ce fait curieux mérite d’être plus connu; nous le devons au savant Fréret, qui l’a consigné dans les Mémoires de l’Académie[53]. Anquetil y a joint des explications dans le tome XXXVII, pag. 732.

«On lit dans les annales chinoises, que dans une année correspondante à l’an 599 de J.-C. (commencée le 25 décembre 598), il arriva à la Chine une colonie d’hommes occidentaux qui s’établirent (à tel endroit) et qui conservèrent, avec leurs lois une forme d’année et une ère particulière à eux. Or, un auteur chinois remarque que l’année correspondante à 1384 de J.-C. (commencée au solstice d’hiver 1383) était 586e depuis l’arrivée de cette colonie à la Chine, et la 1942e de leur ère, formée d’_années de_ 365 _jours_.»

Si de l’an 1384 nous remontons au delà de notre ère pour compléter une somme de 1,942, nous aurons 558 pour première année de l’ère de ces Occidentaux. _Fréret_ veut trouver 560, et il voit ici l’époque de Kyrus, qui en effet parvint à l’empire cette année là; mais puisque l’an 558 est le résultat naturel, n’est-ce pas plutôt l’époque de cette _conversion_ des Perses à la religion de Zoroastre, dont nous avons parlé page 250, et qui réellement tombe à la jonction des années 557 et 558[54]? Toujours est-il certain que ces _Occidentaux_ furent des _Perses zoroastriens_, comme le démontre _Anquetil_, par les noms de leurs mois, et que cette époque est entièrement oubliée en Perse. Maintenant que nous avons le secret de l’ignorance et de l’audace des compilateurs de ce pays, procédons à l’analyse de leurs listes, et voyons de quels rois factices ils ont composé leurs premières dynasties.

D’abord, partant d’un point connu, c’est-à-dire de _Kestasp_, pris pour _Darius_ Hystasp, remontons, et voyons si les rois mentionnés par Mirkhond et par Ferdousi, ne répondent pas à quelques rois cités par Hérodote et par les autres Grecs.

§ V.

Dynastie Kêan ou Kaian.

Le mot _kê_ ou _kai_ signifie _géant_ et _grand_ en pehlevi, nous disent les auteurs; et nous ajoutons qu’en arménien _skai_ signifie la même chose.

Selon Mirkhond,

«L’art de _tirer l’arc_ fut porté à sa perfection sous ces princes; et de là s’est établi le proverbe persan, un _arc kêanien_, pour dire un arc très-fort, dont peu de gens sont capables de tirer.»

Ce fait remarquable nous rappelle l’anecdote de _Kyaxar_, qui ayant donné l’hospitalité aux _Scythes chasseurs_, leur confia des jeunes gens de sa cour, pour être instruits à tirer l’_arc_ à la manière scythe. De cette école a dû venir la supériorité des _Parthes_, qui furent un peuple mêlé de _Kurdes_ et de _Mèdes_. Ces rois kêaniens doivent donc être les Mèdes d’Hérodote: nous trouvons le _kê_ persan dans _kyaxar_, qui s’explique très-bien: _le grand vainqueur_.

Selon Ferdousi et selon Mirkhond, _Kê Qobâd_ ne fut point fils de roi; il vivait simple particulier retiré. L’Iran était dévasté par des étrangers. Zâl, gouverneur de Zablestan, et père du célèbre Roustam, ayant rassemblé une armée pour les repousser et rétablir l’ordre, forma un grand conseil de guerre, et tint ce discours aux chefs:-

«Guerriers magnanimes, instruits par l’expérience et les dangers, j’ai assemblé cette armée et tâché de la rendre formidable; mais tous les cœurs sont découragés faute d’un roi qui unisse leurs bras: les affaires roulent sans guide; l’armée agit et marche sans chef; lorsque _Zou_ occupait le trône, notre situation avait un meilleur aspect. Choisissons un homme de race royale; donnons-lui les marques distinctives (de la royauté). Un roi établira l’ordre dans le monde. Un _corps_ de nation ne peut exister sans _chef_. Les prêtres nous indiquent pour cette dignité un descendant de Feridon, un homme éminent par sa grandeur d’ame et par sa _justice_.»

Maintenant comparons ce qu’Hérodote nous dit de l’élection de Déïokès, liv. Ier, § XCVI et suivants.

Après que les Mèdes eurent détruit l’empire assyrien, devenus indépendants, ils furent bientôt tourmentés de tous _les désordres de l’anarchie_:

«Or il y avait chez eux un sage appelé _Déïokès_, qui, s’étant fait remarquer par ses bonnes mœurs et par sa justice, fut établi juge de sa bourgade, par le suffrage de ses concitoyens....