Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 21

Chapter 213,514 wordsPublic domain

_Acyisanes_, roi des Éthiopiens, lequel gouverne avec douceur: il abolit la peine de _mort_, et se contente d’envoyer les criminels habiter un lieu désert.

Après _Actisanes_, le peuple égyptien _devenu_ _libre_, élit un roi appelé _Mendès_, qui construisit le _labyrinthe_.

Après _Mendès, anarchie_ ou interrègne.

RÉCIT IIe.

DIODORE | HÉRODOTE

Bocchoris (_selon les_ | Anusis (prononcé _listes_) fut brûlé vif au | Anousis par les Grecs bout de 6 ans de règne | lequel se rapproche (sans doute pour cause | beaucoup d’_Amasis_), de tyrannie), | après un court règne | est détrôné par Par _Sabako_, roi d’_Éthiopie_ | que sa douceur | Sabako, roi d’Éthiopie, et sa piété distinguent | qui régna avec douceur d’ailleurs des rois précédents; | pendant 50 ans; _il_ il abolit la peine | _ne fait mourir personne_; de _mort_, même pour les | mais, selon la qualité criminels, et il la commua | du crime, il condamnait en travaux publics | le coupable à travailler de canaux, de chaussées, | aux canaux et aux chaussées. etc., utiles au pays. | Il se retira sur un | avis qu’il reçut en songe. Il se retira, sur un | (Diodore a copié le avis qu’il reçut en songe. | reste).

Après _Sabako, anarchie_ | Après _Sabako_ revient de 2 ans. Douze | _Anusis_, puis _Séthon_, grands se lignent et se | prêtre de Phtha. font rois: ils construisent | ensemble le _labyrinthe_. | Puis les Égyptiens | _devenus libres_, et ne Puis la guerre éclate | pouvant vivre sans roi, entre eux: Psammitichus | en élisent _douze_, etc. reste seul. |

Il est sensible dans ce tableau, qu’_Actisanes_ et _Sabako_ sont un seul et même personnage, cité par des auteurs divers, sous deux noms différents. Sabako peut être son nom _éthiopien_, et l’autre, un nom égyptien ou composé grec: non-seulement ses actions caractéristiques sont les mêmes, les faits antécédents et les subséquents sont encore identiques. «Il règne avec douceur et justice; il «_abolit_ la peine de mort; il se retire volontairement; les Égyptiens _restent libres_; ils se font un _roi_ ou un _gouvernement spontané_ sous lequel est bâti le labyrinthe, etc.....» Avant l’invasion de l’_Éthiopien_ régnait un tyran. Hérodote ne le dit pas positivement d’_Anusis_, mais il ne dit rien de contraire; et entre ce nom d’_Anousis_, et celui d’_Amosis_ ou _Amasis_, il y a tant d’analogie, que l’on a droit de supposer l’altération d’une lettre par les copistes: il est vrai que Diodore représente _Bocchoris_ comme un sage[279] et un législateur, antérieur de _plusieurs temps_ à Sabako; tandis que les listes font brûler vif _Bocchoris_, sans doute pour cause de tyrannie; mais, outre que ce nom a pu être commun à plusieurs princes, les dissonances des auteurs sur cette circonstance prouvent seulement leur peu de soin et d’instruction. C’est un reproche dont ne peut se laver le compilateur Diodore; il est clair qu’il a composé son récit de morceaux tirés de divers historiens, l’un évidemment Hérodote, et l’autre Manéthon, comme nous allons le voir, et peut-être _Hécatée_, ou quelque Grec du temps des Ptolomées; malheureusement pour lui et pour nous, n’ayant pas pris le temps, ou n’ayant pas eu l’art d’analyser et de comparer, il a commis ici les mêmes fautes que dans sa Chronologie des Mèdes et des Assyriens, en doublant des faits et des personnages qui essentiellement sont les mêmes: il faut donc supprimer de sa liste tout ce qu’il dit des successeurs du fils de _Sésostris_ ou _Sésoosis_, jusqu’à Protée, et alors on voit qu’il reste purement copiste d’Hérodote en cette période.....

Mais où a-t-il pris _cette immense série de rois_ entre Sésostris et l’_Amosis_ ou _Anousis_ de _Sabako_? Nous trouvons la solution de cette énigme dans la liste qu’Africanus nous présente comme copiée de Manéthon.

En effet, après y avoir supposé que _Sésostris_ fut le 3e prince de la 12e dynastie, cet auteur lui donne pour successeurs, d’abord 50 rois diospolites ou thébains (dynastie 13e), puis un nombre indéfini de rois xoithes (dynastie 14e), plus les 6 rois pasteurs arabes qui envahirent l’Égypte (dynastie 15e), plus les pasteurs grecs au nombre de 32 (dynastie 16e), et encore d’autres rois pasteurs et thébains, au nombre de 43 (dynastie 17e); enfin les 16 rois connus de la dynastie 18e, laquelle précéda le vrai Sésostris, Séthos de Manéthon, etc.

Ainsi voilà bien plus de 157 règnes cités, sans compter les inconnus de la dynastie 14e, et tous ceux qui se placent entre _Sésostris-Séthos_ et Sabako: nous ne pouvons douter que ce ne soit ici la source où a puisé Diodore, et alors il est démontré, 1° qu’il a partagé l’erreur dont nous avons convaincu Africanus par le propre texte de Manéthon en Josèphe, au sujet de l’époque de Sésostris, rejetée par-delà l’an 2600 avant J.-C.; 2° que Manéthon lui-même est atteint et convaincu de cette erreur, puisque Diodore qui a écrit 280 ans avant Africanus, nous retrace le même système que ce prêtre. Nous devons donc regarder Manéthon, non pas comme l’auteur premier, comme l’inventeur prémédité de tout ce système de confusion, mais comme le compilateur malhabile et ignorant qui ayant eu en sa possession des archives de diverses villes, des chroniques de diverses mains, rédigées peut-être en idiomes divers, n’a pas eu le tact d’y reconnaître des faits foncièrement les mêmes, présentés sous des formes un peu différentes. De telles méprises sont grossières, sans doute; mais si l’on considère que les manuscrits anciens furent souvent écrits énigmatiquement, par suite de l’esprit mystérieux et jaloux des prêtres et des gouvernants; que, bornés à très-peu de copies, ils n’étaient soumis à aucun contrôle; que plus tard les copistes les altérèrent habituellement et impunément; que tout travail de collation et de correction devint d’une grande difficulté; qu’à des époques tardives, des compilateurs, tels que Ktésias et Manéthon, se prévalant des notions presque exclusives qu’ils eurent chacun en leur genre, s’en firent un moyen de faveur et de fortune près des princes, on concevra, comment et jusqu’à quel point de tels abus ont été faciles. Maintenant que celui de notre sujet est signalé et reconnu, revenons au point d’où nous sommes partis, au règne de _Sésostris_, considéré comme moyen de calculer et de mettre en ordre les règnes antérieurs mentionnés par Diodore.

Cet auteur nous a dit (ci-devant, pag. 378) que le roi _Moïris_, qui creusa le célèbre lac de son nom, avait vécu 7 générations avant Sésostris; c’est-à-dire, selon sa méthode, qu’il y aurait eu cinq règnes entre ces deux princes: s’il était exact en ce récit, _Moïris_ serait le 12e roi de la dynastie 18e, nommé _Acherrès_; la différence de nom ne serait pas une difficulté, puisqu’il est constant que la plupart des rois eurent plusieurs noms, ou surnoms épithétiques provenants de leurs actions ou de leur caractère; mais parce que Diodore ajoute que 12 générations avant Moïris le roi _Uchoreus_ avait bâti de fond en comble Memphis la neuve, en détournant le Nil, en comblant son lit, etc., nous avons le droit de lui opposer un de ses propres guides, Manéthon, qui, dans le passage très-détaillé que cite Josèphe, et dans toutes les listes de ses copistes, établit toujours la dynastie 18e comme ayant précédé immédiatement le règne de Séthos bien indiqué par Josèphe et par Manéthon, pour être Sésostris, chef de la dynastie 19e..... Or, s’il est prouvé, comme nous le croyons, qu’avant le sixième roi de la dynastie 18e, c’est-à-dire avant _Tethmos_, les rois de Thèbes ne régnèrent point sur l’ancienne Memphis; que cette capitale et toute la Basse-Égypte furent alors sous la domination des pasteurs, et précédemment sous celle des rois indigènes: s’il est prouvé que c’est _Tethmos_, qui, le premier des rois de Thèbes, régna sur l’ancienne Memphis, et cela, douze générations avant Sésostris (en style de Diodore); il s’ensuit que _Memphis-la-Neuve_ n’a pu être bâtie que par l’un des successeurs de Tethmos; que par conséquent _Uchoreus_ et _Moïris_ doivent se trouver dans les dix princes qui séparent Tethmos de Sésostris, et que les dix-sept générations entre ce dernier et _Uchoreus_, rentrent dans la classe de celles dont nous avons vu Diodore être si prodigue dans tout son récit. Nous répéterons donc ce que nous avons dit plus haut, «que _Uchoreus_ a dû être _Achoris_, 10e roi de la dynastie 18e, et que _Moïris_ doit avoir été _Acherrès_, et peut-être encore mieux _Ramessès_, aïeul de Sésostris[280], lequel, par la longueur de son règne, offre le temps nécessaire à de grands ouvrages, tandis que par son rapprochement de Sésostris, il remplit l’indication d’Hérodote sur la contiguïté de ce dernier prince et de Moïris.»

Maintenant si nous partons de cette hypothèse, et que nous disions avec Diodore, que «huit générations avant _Uchoreus-Achoris_, avait régné à Thèbes un prince nommé par les Thébains _Osymandua_,» ce roi se trouvera être ou _Chebron_ ou _Amenoph I_ (2e ou 3e rois de la dynastie 18e), lesquels régnèrent à Thèbes, tandis que les pasteurs régnaient dans l’ancienne Memphis.

Cet Osymandua dut être un prince riche, puissant et ami des arts, puisqu’il fit construire à Thèbes un zodiaque de 360 coudées de circonférence sur une coudée de largeur ou hauteur, tout en or massif, et qu’il eut une bibliothèque nombreuse, à laquelle il fit mettre pour inscription: _Médecine_ ou _Pharmacie_ de l’_âme_. Il fit aussi bâtir un palais dont les ruines viennent d’être splendidement ressuscitées par les savants français de l’expédition d’Égypte. Sur les murs de ce palais «les prêtres thébains, au temps de Ptolomée Lagus[281]; montraient aux voyageurs grecs des sculptures d’un travail exquis, qui, entre autres scènes, représentaient une guerre mémorable que fit (ou soutint) Osymandua contre des étrangers révoltés. Sur un premier mur on voyait ce roi attaquant une muraille baignée par un fleuve, et combattant à la tête de ses troupes, escorté d’un lion terrible qui le défend: les uns disent que ce fut réellement un lion privé que posséda le prince; d’autres soutiennent que ce n’est qu’un emblème par lequel _Osymandua_, qui fut aussi _vaniteux_ que brave, a voulu figurer son propre caractère. Sur un second mur, on lui présente des prisonniers qui n’ont ni _mains_ ni _parties génitales_, pour signifier, dit-on, que dans le danger, ces hommes n’ont eu que des _cœurs de femmes_ et des mains faibles et incapables.--Les prêtres disaient encore que l’armée d’Osymandua, dans cette expédition, avait été composée de 400,000 piétons et de 20,000 cavaliers; qu’il l’avait divisée en _quatre_ corps, commandés par ses fils; enfin ils ajoutaient que ces _étrangers révoltés_ furent les _Bactriens_.»

Si ce dernier mot ne résout pas l’énigme, il va la compliquer beaucoup... En effet, d’après l’autorité d’Hérodote et des prêtres de son temps, il était de foi historique en Égypte, qu’_aucun roi du pays ne s’était illustré par des guerres étrangères avant Sésostris_, et cependant ici Diodore nous présente un roi qui, dans son système généalogique, aurait précédé Sésostris de 27 générations, et ce roi aurait fait contre un pays aussi lointain que la Bactriane, _deux expéditions, deux guerres!_ Car dès-lors que les _Bactriens_ sont des _révoltés_, il faut admettre qu’antécédemment il a fallu les _attaquer_, les _soumettre_: comment un fait si marquant eût-il été totalement oublié? et à quelle époque, en quel temps avant Sésostris a-t-il pu arriver? Aurait-il précédé l’invasion des pasteurs? cela choque toute vraisemblance. Aurait-il été subséquent? il tombe dans une période connue qui ne saurait l’admettre. D’après ces préliminaires, méditant notre texte, voici ce qui nous a paru être, sinon la vérité, du moins la vraisemblance.

D’abord nous remarquons ces mots: _un roi que les habitants de Thèbes nomment Osymandua_. Les Thébains ou _Hauts-Égyptiens_, en beaucoup de choses, et notamment en dialecte, différèrent des Memphites ou _Bas-Égyptiens_[282]. Ils auront pu donner un nom différent à un roi qui leur aurait été commun, et qui serait foncièrement le même. Voyons si les circonstances citées ne nous le feraient pas reconnaître.

«_Osymandua_ fait la guerre aux Bactriens.»

Sésostris la fit aux Mèdes et aux Perses, qui furent leurs voisins.

«L’armée d’_Osymandua_ est de 400,000 piétons et de 20,000 cavaliers.»

L’armée de Sésostris fut de 600,000.

«Les prisonniers sont présentés à _Osymandua_, privés de leurs mains et de l’organe viril, pour désigner leur faiblesse, leur incapacité.»

Sur les monuments de Sésostris on voyait l’image sculptée de l’organe viril, pour désigner les peuples qui s’étaient bravement défendus, et celui du sexe féminin, pour désigner ceux qui s’étaient d’abord soumis.

«L’un des traits caractéristiques d’_Osymandua_ fut l’_orgueil_, la _vanité_.»

Pline a dit de Sésostris, _tanta superbia elatus_, roi bouffi de tant d’orgueil.

«Osymandua avait fait faire sa statue dans l’attitude d’un homme assis, et cela d’une seule pierre si _grande_, que le pied avait _sept_ coudées de longueur. C’était la plus grande de toutes celles d’Égypte..... Les statues de sa mère et de sa fille, aussi d’un seul morceau, mais moins grandes, étaient appuyées contre ses genoux, l’une à droite, l’autre à gauche.»

Sésostris fit placer à Memphis, dans le temple de Phtha, sa statue et celle de sa femme, l’une et l’autre de 30 coudées de hauteur, et d’un seul bloc de pierre; il y joignit celles de ses fils, hautes de 20 coudées.

Sur la statue d’Osymandua était cette inscription:

«Je suis Osymandua, _roi des rois_: si quelqu’un veut connaître ma puissance et où je repose, qu’il démolisse quelqu’un de mes ouvrages!»

Sur les monuments militaires de Sésostris on lisait:

«Sésostris, _roi des rois_, seigneur des seigneurs, a subjugué ce pays par la force de ses armes.»

Pourquoi tant d’analogie d’actions et de caractère? N’indiquent-elles pas un seul et même personnage? La différence de nom n’y fait rien: nous avons vu nombre de ces rois anciens en avoir plusieurs: nous savons que Sésostris lui-même en porte cinq, et entre autres celui de _Ramessés_ ou _Ramsis_, qui diffère de celui-là autant qu’_Osymandua_? Ce nom de _Ramessés_, nous devient même la preuve positive que _Sésostris_ régna dans Thèbes, y habita temporairement, et y fit construire de ces grands ouvrages destinés à immortaliser son nom. Écoutons Tacite[283] lorsque, parlant du voyage que _Germanicus_ fit dans la Haute-Égypte, il décrit l’étonnement de ce prince à la vue «des prodigieux monuments de Thèbes, et entre autres, des immenses obélisques, chargés d’inscriptions qui exprimaient son ancienne puissance. Le plus ancien des prêtres, interrogé par Germanicus sur le sens littéral des mots égyptiens, interpréta que, jadis le pays eut 700,000 hommes portant les armes; qu’avec cette armée _Rhamsés_ subjugua la Libye, l’Éthiopie, les Mèdes, les Perses, les _Bactriens_ et les Scythes; qu’il conquit également la Syrie, l’Arménie, la Cappàdoce, la Bithynie et la Lycie jusqu’à la mer[284]. Le prêtre lut ensuite quels tributs (annuels) avaient été imposés aux peuples vaincus, tant en or qu’en argent; le nombre des armes, des chevaux et des offrandes faites aux dieux, en ivoire et en aromates; enfin les quantités de blé et de denrées fournies, qui égalaient tout ce que lèvent les Romains et les Parthes au faîte de leur puissance.»

Voilà trait pour trait le conquérant Sésostris, tel que nous le peignent tous les historiens: ainsi nous avons la certitude que, dans la répartition de ses monuments, il n’oublia pas Thèbes, qui, à raison de son antique suprématie et de la beauté des carrières voisines, dut avoir un attrait particulier pour lui. Dans cette inscription nous avons une mention spéciale des _Bactriens_ cités dans l’histoire d’Osymandua: l’armée de celui-ci n’est que de 400,000 hommes; mais il peut avoir existé ce cas où les _Bactriens_ s’étant révoltés, Sésostris, irrité, aura porté sur eux 400,000 hommes, avec une rapidité qui n’aura exigé que quelques mois de campagne. D’ailleurs, comment imaginer qu’un homme du caractère de Sésostris eût souffert sous ses yeux une statue, _la plus finie, la plus grande_ de toutes celles de l’Égypte, si elle n’eût été la sienne? Nous sommes donc portés à penser que tout ce palais, vu par les voyageurs grecs du temps de Ptolémée Lagus, et restauré en ce moment sous nos yeux par les savants voyageurs français, a été un ouvrage spécial de Sésostris, qui lui a donné cette forme singulière dont ils font la remarque, et que l’on ne trouve dans aucune autre construction. Ce prince régnant à la fois sur Memphis et Thèbes, aura partagé ses faveurs entre ces deux métropoles, et nous avons tout droit d’attribuer à sa magnificence les 100 écuries royales distribuées par relais égaux entre ces deux cités, et fournies chacune de 200 chevaux toujours prêts à partir, et formant ensemble le nombre des 20,000 chevaux de l’expédition d’_Osymandua_: notez que Memphis n’étant pas encore bâtie, selon Diodore, au temps de ce dernier, il n’a pu établir ces relais, qui eussent été sans objet. Concluons qu’Osymandua n’a dû être qu’un nom épithétique donné à _Sésostris_ par les Thébains, à raison de quelque _qualité_ ou _action_ de ce prince, qui les aura plus frappés. En pareil cas les Arabes l’eussent appelé le _père du cercle d’or_; et puisque le mot _mand_, _mund_ et _mandala_ a signifié dans beaucoup de langues anciennes le _cercle céleste_ et _zodiacal_, peut-être en langage thébain _Osymandua_ a-t-il signifié quelque chose de semblable à _roi du monde_.

Maintenant, si Diodore a commis, à l’égard de ce prince, une de ces confusions dont il nous a fourni plusieurs exemples, quelle confiance lui accorderons-nous pour les temps qu’il dit avoir précédé, surtout lorsqu’il ne nous dit rien de précis sur le nombre et la durée des règnes remontant d’Osymandua à Busiris II? Tout ce que nous pouvons inférer de son récit, c’est que réellement ce dernier prince ajouta des embellissements considérables à la ville de Thèbes, et cela à une époque reculée, que les anciens n’ont pu fixer. Aujourd’hui que les savants français, dans leur description pittoresque de cette cité, nous fournissent de nouveaux moyens de raisonnement, nous remarquerons, dans la totalité des monuments, une circonstance qui donne quelque lumière..... Cette circonstance est que l’image du _taureau_ ou _bœuf Apis_ ne se montre presque nulle part, tandis que partout on trouve prodiguée celle du _belier_, emblème du soleil, parcourant le signe de ce nom, sous le nom et la forme de _Jupiter Ammon_: c’est évidemment en l’honneur de cette constellation qu’a été dressée la ligne étonnante des beliers colossaux de Karnak, laquelle se prolonge sur deux rangs, pendant une demi-lieue. Or, puisque le soleil ne commença de quitter le signe du taureau que dans le 26e siècle avant notre ère, pour entrer en celui du _belier_; et puisque sa présence en ce dernier signe ne devint bien sensible que vers l’an 2450, ou 2400, n’est-il pas naturel d’en inférer que ce fut seulement à cette époque et après cette date, que fut bâtie cette portion de Thèbes qui porte le nom de _Karnak_, et qui, par les soins de Busiris et de ses successeurs, atteignit ce degré de magnificence dont la renommée remplit l’ancien monde, et dont les ruines restaurées étonnent notre imagination?... Dans cette hypothèse nous dirons que Thèbes, dès-lors ancienne, dès-lors puissante, prit un nouveau degré d’activité par suite, soit d’accroissement de territoire, soit d’exploitation d’une nouvelle branche de commerce qui aurait procuré plus de richesses et plus de bras. Six siècles se seraient écoulés dans une paix industrieuse, jusqu’à ce que les pasteurs arabes eussent envahi la Basse-Égypte (vers l’an 1800). Le voisinage de ces étrangers aurait occasioné d’abord un régime défensif, puis un système d’agression et d’habitudes militaires, qui, en délivrant l’Égypte de ses oppresseurs, y opéra le double changement très-important de réunir toutes ses parties en une monarchie unique, et de constituer cette monarchie sous des auspices militaires... Les rois de Thèbes, devenus libérateurs et possesseurs de Memphis, dans le 16e siècle, furent obligés de se rapprocher souvent du Delta, où se trouvait la plus grande masse de population et le plus pressant besoin d’administration, à raison des mouvements du fleuve. L’un d’eux bâtit une ville neuve qui devint rivale de l’antique métropole; mais cette dernière, toujours riche de son territoire, de son commerce, de ses carrières, de ses monuments, et de la présence des anciennes familles opulentes, perdit peu de son activité et rien de sa magnificence. Sésostris trouva Thèbes en cette situation à l’époque de 1370 à 1360. Loin d’y rien soustraire, il y ajouta: aussi voyons-nous que cinq siècles après lui, l’Asie occidentale et la Grèce parlaient de Thèbes avec cette admiration dont Homère nous a transmis le témoignage, et avec cette circonstance remarquable, que de ses 100 portes il fait sortir précisément le même nombre de 20,000[285] cavaliers mentionnés dans l’armée d’Osymandua, et dans les 100 écuries royales de Memphis à Thèbes. Après cette époque, il paraît qu’un premier et grave revers fut essuyé par cette métropole, selon le témoignage d’Ammien Marcellin, lorsqu’il nous dit[286]: «que vers le temps où les Carthaginois commencèrent d’étendre au loin leur puissance, une armée conduite par leurs généraux fondit à l’improviste sur Thèbes et la saccagea.»

Selon Josèphe, Carthage fut fondée par Didon, l’an 889 av. J.-C., selon _Solin_ (chap. 30), ce fut l’an 894; mais la plupart des historiens assurent que Didon n’y conduisit qu’un nouveau supplément de colons. Quoi qu’il en soit, nous avons un moyen de préciser le temps indiqué par Ammien Marcellin, et ce moyen nous est fourni par des écrivains juifs, contemporains de l’événement.

Le docte Bochard a démontré que dans les livres juifs le nom de _No-amon_ est celui de la ville appelée _Thèbes_ par les Grecs: or, vers la fin du règne de Jéroboam II sur les dix tribus, c’est-à-dire un peu avant l’an 780, nous trouvons un prophète qui, menaçant Ninive d’une grande catastrophe, lui cite l’exemple récent d’une cité qui l’aurait égalée en splendeur et en puissance.

(Ville superbe) dit Nahum,[287] «es-tu meilleure que _No-ammon_, assise entre les fleuves (ou canaux), entourée d’eau de tous côtés, qui pour rempart a les _eaux des eaux_, qui pour ses défenseurs a l’Éthiopien (_Kush_), et les Égyptiens, et le _sans-bornes_[288] _Phut_, et les Lybiens;... et cependant elle a été déportée et emmenée captive.... Ses enfants ont été brisés dans ses places publiques, et ses riches ont été tirés au sort (par le vainqueur), et liés de chaînes de fer.»