Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 2

Chapter 23,556 wordsPublic domain

Ainsi, jusqu’au temps d’Agathias, les savants perses ne disaient point que l’_Hyst-asp_ de Zoroastre fut notre Darius, fils d’_Hystasp_, ni l’_Hystasp_, père de Darius: c’était une chose _obscure_ pour eux, comme pour les savants grecs de Constantinople. Or, si Agathias, né Asiatique, vivant jurisconsulte à Smyrne, homme dont l’ouvrage annonce un esprit méthodique et cultivé; si Agathias, habitué, en sa qualité de jurisconsulte, aux recherches et aux discussions de _titres_ et d’_origines_, a regardé l’identité de ces deux _Hystasp_ comme une chose très-_douteuse_; cette identité n’avait donc pas la certitude qu’ont prétendu lui trouver les écrivains postérieurs; et si d’autres avant lui l’avaient déja admise, leur opinion, que sans doute il avait pesée, ne lui présentait donc pas des preuves déterminantes. Ainsi il n’admettait pas l’opinion d’_Ammien Marcellin_, autre historien du Bas-Empire, qui avait tranché la question dans le passage suivant de son histoire.

«En des temps reculés, dit cet historien[14], l’art de la magie prit de grands accroissements par les connaissances que puisa chez les Chaldéens le Bactrien Zoroastre, et après lui (par le soin et le zèle) du très-savant roi _Hystaspes_, père de Darius.»

Sans doute Ammien Marcellin, par la franchise et par l’amour de la vérité que respire son ouvrage, est un historien digne d’estime; mais ayant vécu dans les camps, et s’étant bien plus occupé de l’histoire des Germains et des Goths que de celle des Perses, il n’a point discuté le fait qu’il avance, et il l’a adopté de confiance de quelque écrivain antérieur. Or, quel est-il cet écrivain antérieur? et quelle est son autorité, quand nous verrons à l’instant que Pline, l’an 70 de notre ère, professait le même doute, et un doute plus étendu qu’Agathias? Suivons néanmoins le passage d’Ammien Marcellin, qui d’ailleurs sera utile à notre but.

«Ce roi (Hystasp) ayant pénétré avec confiance dans certains lieux retirés de l’Inde supérieure, arriva à des bocages solitaires, dont le silence favorise les hautes pensées des brahmanes. Là, il apprit d’eux, autant qu’il lui fut possible, les rites purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l’univers, dont ensuite il _communiqua une partie_ aux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire l’avenir; et c’est depuis lui[15] (Hystaspes), que par une longue suite de siècles jusqu’à ce jour, cette foule de mages, composant une seule et même (caste), a été consacrée au service des temples et au culte des dieux.»

Ce fait nous sera utile; mais nous demandons à Ammien, de quelle source, de quel auteur a-t-il tiré l’opinion que ce _très-savant roi Hystasp_, contemporain de Zoroastre, fût l’Hystasp père de Darius? Est-ce des livres parsis? nous les avons, et l’on n’y trouve rien de tel. Est-ce d’Hérodote? nous le possédons, et nous y allons voir la démonstration du contraire. Quelle analogie y a-t-il entre les actions et même les personnes des deux rois? Kestasp est roi, et Hystasp, père de Darius, ne le fut point. L’on ne saurait dire que Darius fût _Esfendiar_; et si l’on veut qu’il fût lui-même Kestasp, _Esfendiar_, fils de celui-ci, n’a pas la moindre analogie avec Xercès, fils de Darius. Nous pouvons le dire hardiment: tout est contradictoire, tout est absurde dans cette opinion; et quels que soient ses inventeurs, il est évident qu’ils ont été induits en erreur par deux circonstances:

1° Par la ressemblance d’un nom qui paraît avoir été commun chez les Mèdes et chez les Perses;

2° Par la ressemblance du goût que _Darius_ eut pour les sciences des mages, selon les témoignages d’Hérodote, de Cicéron et de Porphyre, qui nous apprennent l’inscription de son tombeau, gravée par son ordre: _Darius_, _roi_, etc., _docteur en magisme_.

Voilà la double équivoque qui, pour les anciens comme pour les modernes, a été la cause première d’une erreur à laquelle se sont refusés tous ceux qui ont porté plus d’attention et de réflexion.

De ce nombre est Pline le naturaliste, l’un des hommes les plus distingués de toute l’antiquité, par son esprit et par l’immensité de ses lectures. Après des réflexions pleines de sens sur la _magie_, et sur la folle passion des Romains de son temps pour cet art d’imposture et de fourberie, Pline nous fournit, au début de son livre XXXe, un passage important qui mérite d’être transcrit:

«C’est dans l’Orient (dit-il), c’est dans la Perse, que la magie fut, de l’aveu des historiens, inventée par Zoroastre; mais n’y a-t-il eu qu’un seul Zoroastre, ou bien en a-t-il existé un second? _Cela n’est pas clair_. Eudoxe, qui veut nous faire regarder la magie comme l’une des sectes philosophiques les plus utiles et les plus brillantes, prétend que Zoroastre vivait 6000 ans avant la mort de Platon (mort l’an 348 avant J.-C.), ce qu’on lit aussi dans Aristote... Hermippe, qui a écrit un savant Traité sur cet art, et qui a traduit _deux millions_ de vers composés par Zoroastre, en indiquant les titres de chaque volume (d’où il les a tirés), rapporte qu’il eut pour maître _Azonak_, ou _Agonak_, et qu’il vécut 5000 ans avant la guerre de Troie. Mais il est étonnant que le souvenir (de l’inventeur) et que l’art aient été conservés si long-temps, sans moyens intermédiaires, et sans succession claire et continue (d’enseignement); car à peine se trouve-t-il quelqu’un qui ait ouï parler d’un _Apuscorus_ et d’un _Zaratus_, Mèdes; de _Marmar_ et d’_Arabantiphok_, Babyloniens; de _Tarmoenda_, Assyrien, dont aucun monument n’existe.»

(Après avoir remarqué que dans l’Odyssée d’Homère, la magie est habituellement mise en action, Pline continue):

«Je trouve que le premier qui a écrit sur cet art est le Perse _Ostanès_, contemporain de Xercès, qui en répandit dans la Grèce, non pas le goût, mais la _rage_. Ceux qui ont fait des recherches plus profondes placent un peu avant lui un autre _Zoroastre_ de Proconnèse... Il est encore une secte de magiciens, qui a pour chef _Mosès_ et les Juifs _Iamné_ et _Iotapé_, mais (seulement) plusieurs _milliers d’années_ après Zoroastre (en suivant le calcul des 6000 ans d’Eudoxe)...»

Pesons certaines expressions de ce passage important:

«C’est dans la Perse que la _magie_ fut inventée par _Zoroastre_, de l’aveu des historiens.»

Selon Platon, Apulée, Porphyre, Hesychius, Suidas, etc., et selon tous les pythagoriciens, qui sans doute tinrent cette tradition de leur maître, le mot asiatique _magos_, ou plutôt _mag_, signifiait proprement _homme consacré_, _dévoué au culte de Dieu_, précisément comme le mot hébreu _nazaréen_; par conséquent le mot _magie_ fut d’abord la science ou la pratique de ce culte. C’est dans ce sens que Platon dit[16] «que les enfants des rois de Perse, parvenus à l’âge de 14 ans, recevaient quatre instituteurs, dont le premier leur enseignait la _magie_, qui est, dit-il, _le culte des dieux_ (_la religion_). Ce même instituteur leur enseignait aussi _la politique royale_.» Dans ce sens aussi Zoroastre a inventé _la théologie des mages_, et institué leur caste, qui devint la caste _nazaréenne_ et lévitique du pays. Mais, parce que la _science_ des _mages_ se composait d’astronomie et d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire des prédictions, divinations et prophéties attachées à cet art; qu’elle se composait encore de certaines connaissances physiques et chimiques, au moyen desquelles on opérait des phénomènes _prodigieux_ et _miraculeux_ pour la masse du peuple; cette _science_ devint peu à peu un art d’imposture et de charlatanisme, qui reçut en un _mauvais sens_ le nom de _magie_ que nous lui donnons... Sous ce rapport, c’est-à-dire, comme art d’_évocations_, d’_enchantements_, de _métamorphoses_ opérées par certaines pratiques, elle est bien plus ancienne que Zoroastre, ainsi que le disent, avec raison, les Perses, puisqu’elle était la base du pouvoir et de l’influence des prêtres _égyptiens_, _chaldéens_, _brahmes_, _druides_, en un mot de tous les prêtres de l’antiquité. Le nom de _Chaldéens_, cité dès le temps d’_Abram_, comme désignant une nation déja ancienne, signifie _devin_, et fournit une preuve de l’art et de sa pratique chez un peuple qui, comme le dit Ammien Marcellin, ne fut d’abord qu’une secte, et devint ensuite, par accroissement, une nation nombreuse et puissante. Or, si, comme il est vrai, ce genre de _magie_ et de _magiciens_ remonte à des milliers d’années, ce ne peut être qu’en le confondant avec le _zoroastérisme_, qu’Eudoxe et Hermippe en ont rejeté le fondateur à 5 ou 6,000 ans avant Platon et la guerre de Troie. Diogène Laërce nous fournit une troisième variante:

«Selon _Hermodore_ le platonicien (dit-il _in proœmio_), depuis les mages, _dont on dit que Zoroastre fut le premier chef_ (princeps), jusqu’à la guerre de Troie, il s’écoula 5,000 ans.»

Voilà mille ans de différence avec Eudoxe: remarquez qu’Hermodore ne dit pas depuis Zoroastre, mais depuis les _mages_; en sorte qu’il faut que quelque équivoque soit la cause de cette méprise, car il est bien certain que ces 5 ou 6,000 ans sont hors des limites de toute biographie connue, et que Zoroastre, comme nous l’allons voir, n’a pas vécu plus de huit siècles avant Platon. Suidas paraît avoir changé ces 5,000 en 500: mais le témoignage de ce moine du IXe siècle est de peu de poids; il a voulu sauver l’époque juive de la création.

Actuellement, puisque le fondateur des mages est Zoroastre, auteur du système des _deux principes_ ou des deux génies du bien et du mal (_Oromaze_ et _Ahriman_), si célèbres en Asie, il s’ensuit, 1° que celui-là seul est l’homme dont nous cherchons l’époque; 2° que partout où nous trouverons le nom de ses mages, ou quelqu’un de ses dogmes, cet homme aura déja existé. Or, si au siècle de Pline l’époque de Zoroastre était déja _si peu claire_ ou si obscure, que l’on ne savait plus où le placer, cela seul prouve que le législateur des Perses, des Mèdes et des Bactriens ne vécut point au temps de Darius; qu’il ne fut point ce magicien de Proconnèse, qui vécut un peu avant Ostanès, et qui prit ou porta le nom de _Zerdoust_, comme l’ont porté depuis et le portent encore beaucoup de _mobeds_ ou prêtres parsis, comme des Juifs célèbres ont porté celui de Mosès[17]. Les faits contemporains de Darius et de Xercès furent trop bien connus des Grecs pour qu’il pût s’opérer dans l’Asie un schisme religieux, aussi éclatant que celui de Zoroastre, sans qu’ils en eussent ouï parler, et sans qu’Hérodote, qui y voyageait à cette époque, nous en eût dit un seul mot.

Néanmoins, puisqu’au temps de Pline il existait une incertitude, une équivoque sur un second _Zoroastre, lequel, selon ceux qui avaient fait des recherches plus profondes; aurait vécu un peu avant Ostanès_ (et cela peut s’étendre jusqu’à 60 et 80 ans), il faut qu’un fait quelconque ait donné lieu à cette équivoque, et que réellement quelque mage et magicien, du nom de _Zardast_ ou _Zoroastre_, ait été mêlé à quelque anecdote venue à la connaissance des Grecs. Et en effet Apulée, ce grand panégyriste de la magie, dans son absurde roman de l’_Ane d’or_, écrit en latin, 80 ans après Pline, nous fournit le passage suivant, tout-à-fait conforme à notre aperçu:

«_On dit_ que Pythagore ayant été amené (à Babylone) parmi les prisonniers égyptiens de Cambyse, eut pour instituteurs les mages des Perses, et surtout _Zoroastre_, premier ou principal dépositaire de toutes sciences secrètes et divines[18].»

Cet _on dit_ annonce une tradition populaire qui peut remonter assez haut, comme tout ce qui concerne Pythagore. _Prisonnier de Cambyse_ est un anachronisme grossier, puisque Pythagore, né en 608, avait 84 ans[19] lorsque Cambyse conquit l’Égypte en 525; mais la fausseté de l’accessoire ne détruit pas le fait principal.

Ce fait, c’est-à-dire le voyage de Pythagore en Égypte, et de là à Babylone, se retrouve dans Diogène de Laërte, qui, 20 ans après Apulée, compilant aussi la vie de ce philosophe, nous dit que,

«Dès sa jeunesse, passionné du désir d’apprendre, Pythagore quitta sa patrie, et voyagea en divers pays, où il se fit initier à tous les mystères des Grecs et des _Barbares_ (des étrangers); qu’entre autres il alla en Égypte, au temps du roi Amasis, à qui Polycrates de Samos le recommanda par une lettre, comme le rapporte _Antiphon_; qu’ensuite il visita les _Chaldéens_ et les _Mages_, avec qui il eut des entretiens; et qu’enfin il passa en Crète, à Samos et en Italie, où il s’établit et fonda son école, comme le racontent Hermippe dans l’histoire de sa vie, et _Alexandre_ (Polyhistor) dans son livre de la Succession des philosophes.»

Ici le règne d’Amasis peut convenir, parce que ce prince régna dès l’an 570, lorsque Pythagore avait environ 38 ans; mais Polycrates et sa lettre sont inadmissibles, parce que ce tyran de Samos ne commença de régner que vers 532, lorsque Pythagore avait environ 76 ans. Antiphon, en ajoutant que Pythagore, chagrin de voir Polycrates tyran, quitta Samos à 40 ans, pour s’établir en Italie, a sûrement confondu le départ pour l’Égypte, lorsque Pythagore, après avoir déja visité la Grèce, la Thessalie et la Thrace, commença ses voyages pour l’Égypte et l’Orient: la lettre de Polycrates (placée entre les années 532 et 523), apocryphe comme celles de Pisistrate et de Solon, en tombant dans le règne de Cambyse, décèle la même source que le _on dit_ d’Apulée: la seule chose que l’on puisse induire de cette tradition, est que Pythagore, ayant réellement passé d’Égypte en Chaldée, put y converser avec quelque _docteur mage_ du nom de Zerdast (_Zoroastre_ en grec), dont il aura cité le nom à ses disciples, qui, en le conservant, l’ont confondu, ou ont donné lieu de le confondre avec le _législateur_. Clément d’Alexandrie nous offre un passage à l’appui de cet aperçu:

«Pythagore, dit-il[20], alla à Babylone, où il se fit disciple des mages: or Pythagore (nous) y montre _Zoroastre, mage persan_...... dont les hérétiques prodiciens prétendent posséder les livres.... Alexandre Polyhistor, dans son livre des _Symboles pythagoriciens_, dit que Pythagore fut disciple de l’Assyrien _Nazaret_, que quelques-uns prennent pour Ezékiel; mais cela n’est pas exact.»

Moins de 60 ans après Clément, Porphyre puisait aux mêmes sources, lorsqu’il écrivait:

«Que Pythagore fut purifié par _Zabratas_ ou _Zaratas_ des souillures de sa vie précédente, et qu’il apprit de lui ce qui concerne la nature et les principes de l’univers.»

_Zaratas_ est évidemment le nom parsi de _Zerdast_; mais, 1° en admettant que le maître de Pythagore ait été _perse_, comme le dit Clément, il n’est plus le législateur, car nous verrons les meilleurs auteurs attester unanimement que celui-ci fut _mède_. Clément lui-même le dit, lorsque, citant les philosophes qui se sont livrés à la divination, il nomme _Zoroastre le Mède_ avec Abarès, Aristœas, Pythagore, Empédocles, etc.

2° Si le mage _Zaratas_ a été perse, il a dû être postérieur à Kyrus et à la conquête de Babylone par ce prince, en 538..... Or, à cette époque, Pythagore avait déja près de 72 _ans_, ce qui rend son voyage improbable à cette date tardive, et toujours nous ramène à la tradition fabuleuse du romancier Apulée.... Un soupçon se présente: en considérant que des noms juifs se trouvent mêlés ici; que le mage _Zaratas_ est cru _Ezékiel_ par les uns, _Daniel_ par les autres; que le mot hébreu _nazaret_ est une traduction littérale du mot _mag_, qui décèle une main juive; et qu’Alexandre Polyhistor, qui cite ce mot, a en général copié Eupolème, qui lui-même a copié les Juifs, qu’il fréquenta beaucoup: ne devons-nous pas croire que ce sont des contes fabriqués à Alexandrie, dans l’intention, de la part des Juifs, de prouver que tout venait de leur source; et de la part des pythagoriciens, que leur maître avait tout connu?

D’autre part, la circonstance des livres _montrés_ par les _prodiciens_ ne prouve pas l’identité du _mage_ avec le _législateur_; car, outre que les savants Porphyre et Chrysostôme _les_ traitent d’_apocryphes_, il est encore possible qu’un mage, entrant en fonctions à cette époque, en ait composé qui seraient devenus le rituel dominant; et, ici, nous touchons à un point historique qui est peut-être le nœud de toute cette question......

Après Cambyse, fils de Kyrus, le mage Smerdis, comme l’on sait, usurpa le trône par une supposition de personne et de nom. Darius avec les autres conjurés l’ayant tué, il s’ensuivit une proscription générale des _mages_, qui furent massacrés dans tout l’empire, et le souvenir de ce massacre resta dans une fête anniversaire appelée _Magophonie_: il est évident qu’après ce massacre, la caste des mages atterrée, fut à la discrétion de Darius, fils d’Hystasp. Si ensuite ce roi se fit honneur d’être appelé _docteur mage_, il trouva donc politique de la relever; mais en la relevant, il aura été le maître des personnes et des choses; il aura nommé les fonctionnaires, le grand-prêtre, les mobeds, etc.; il aura même introduit les changements qu’il aura voulu dans les rites; et si c’est lui qui, en s’emparant d’une partie du Haut-_Indus_, comme le dit Hérodote, _eut des entretiens avec les brahmes_, comme le dit Ammien Marcellin, il a pu être l’auteur d’une modification qui aura fait époque dans le système zoroastrien: par un procédé semblable à celui d’_Ardéchir_, il aura changé, subrogé, substitué à son gré; alors si, par un cas très-plausible, le grand-prêtre constitué par lui, a porté ou a pris le nom révéré de _Zoroastre_, nous aurons à la fois le _Zaratus_ de Pline, le _Zabratas_ de Porphyre, et le _Zerdoust_, auquel appartiendrait l’oracle cité au temps d’_Ardéchir_: toujours est-il certain que cet oracle est _apocryphe_[21], plein de contradictions, et qu’il ne peut convenir au législateur, comme nous l’allons voir. Or, puisqu’il est certain que les musulmans, nés seulement après l’an 622 de notre ère, n’ont pu recevoir que des rabbins juifs toutes leurs fables sur la prétendue éducation de Zoroastre par Élie, par Esdras, par _Jérémie_, par _Ézékiel_, il devient infiniment probable, comme nous l’avons déja dit, que ces amalgames des noms de Pythagore, de Zaratas-Zoroastre et de _Nazaret_, cru Ézékiel, ont été faits à Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, lorsque les pythagoriciens et les Juifs confrontèrent et mêlèrent leurs traditions, leurs raisonnements et leurs explications sans beaucoup de critique, surtout en chronologie. De tout ceci il restera seulement pour faits historiques:

1° Que Pythagore vint et résida à Babylone entre les années 569 et 550, et qu’il put y converser avec des mages et des Juifs, comme avec des prêtres chaldéens;

2° Que le nom de _Zoroastre_ ou de _Zardast_, commun chez les Perses[22], comme celui de _Mohammad_ chez les Arabes, et celui de Mosès chez les Juifs, a occasioné une confusion de personnes, de temps et d’actions, qui a égaré la foule des écrivains.

Après le débat de toutes ces erreurs, il faut, pour arriver à connaître l’époque réelle de _Zoroastre_, fils de _Pourouchasp_, nous adresser aux plus anciens historiens, et à ce titre nous devons d’abord interroger Hérodote.

Dès long-temps l’on a remarqué que son livre n’offrait nulle part le nom de Zoroastre; et ce silence a toujours été une objection très-pénible pour ceux qui ont voulu que ce prophète, plus célèbre en Asie que l’hébreu Moïse, eût été contemporain de Darius, fils d’Hystaspes. En effet, comment concevoir que Zoroastre eût opéré, dans le vaste empire de ce prince, un schisme aussi éclatant que celui de Luther en Europe, sans qu’Hérodote, qui visita l’Asie presque dans le même temps, et qui a décrit la vie de Darius dans le plus grand détail, eût fait la moindre mention d’un homme et d’un événement aussi marquants? Ce premier argument négatif, déja si puissant, est d’ailleurs appuyé d’un second, positif et concluant.... Tous les anciens s’accordent à dire que Zoroastre fut l’auteur et le fondateur du magisme et de la magie, c’est-à-dire de la secte philosophique des _mages_. Or le nom des mages est cité plusieurs fois par Hérodote, et cela avec des circonstances riches en inductions.

«Les mages (dit cet historien) diffèrent beaucoup des autres hommes, et particulièrement des _prêtres d’Égypte_: ceux-ci ne souillent point leurs mains du sang des animaux, et ne font périr que ceux qu’ils immolent; les mages, au contraire, égorgent de leurs propres mains tout animal, excepté l’homme et le chien; ils se font même gloire de tuer les fourmis, les serpents et tous les reptiles et volatiles[23].»

Voilà bien certainement les mages zoroastriens, définis par leurs rites, et même par leur comparaison, comme _ordre sacerdotal_, aux prêtres égyptiens... Et déja ils sont _très-anciens, ces mages_, puisque Hérodote ajoute: «Mais laissons ces usages tels qu’ils ont été _originairement_ établis.» Le mot _originairement_ nous recule lui seul à des siècles: ce n’est pas tout; le roi mède Astyag, ayant eu un premier songe, consulte[24] _ceux d’entre les mages qui faisaient profession de les expliquer_: les mages étaient les _devins_, les _prophètes_, par conséquent les prêtres des Mèdes, dès avant Kyrus.

Un second songe épouvante Astyag: il mande les _mêmes mages_, et leur réponse est encore plus instructive dans notre question[25].

«Seigneur (disent-ils _au roi mède_), la stabilité et la prospérité de votre règne nous importent beaucoup;..... car enfin si la puissance souveraine venait à tomber dans les mains de Kyrus, qui est _Perse_, elle passerait à une autre _nation; et les Perses, qui nous regardent comme des étrangers_, n’auraient pour nous, qui sommes _Mèdes_, aucune considération; ils nous _traiteraient en esclaves_; au lieu que vous, seigneur, qui êtes notre _compatriote_, tant que vous occuperez le trône, vous nous comblerez de graces, etc.[26]»

Donc les mages étaient _Mèdes_ de nation, et non pas _Perses_. Donc Zoroastre n’était pas né _Persan_, comme on le croit vulgairement, mais _Mède_, ainsi que le disent les Parsis.

Cette concordance entre eux et notre auteur, en prouvant la justesse de ses informations, met le fait hors de doute. Ces mots: «Les Perses nous traiteraient comme des étrangers» (et chez les anciens, l’étranger, _hostis_, était l’ennemi); «s’ils étaient les maîtres, _ils nous traiteraient en esclaves_;» ces mots indiquent que les Perses avaient une autre religion que celle des Mèdes. En effet, la description très-détaillée qu’en donne Hérodote[27], ne convient point au _zoroastérisme_; le traitement que Kyrus veut faire subir à Krésus, serait le sacrilége le plus impie dans ce culte, qui défend, par-dessus toute chose, de _souiller_ le feu, en y jetant les corps soit morts, soit vivants. Ainsi, de la part d’Hérodote, tout indique, tout prouve que Zoroastre ne fut point Perse; qu’il ne vécut point au temps de _Darius_, et que sa religion, d’_origine mède_, ne fut introduite chez les Perses que lorsque, par des vues politiques, Kyrus introduisit chez ses sauvages compatriotes tout le système des usages, des mœurs, des lois et du gouvernement des Mèdes amollis et civilisés.