Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 19

Chapter 193,707 wordsPublic domain

Nous avons considéré que lorsque les Égyptiens, en l’an 413 avant J.-C., secouèrent le joug des Perses, il ne put manquer d’y avoir récrimination de la part du grand roi et de ses diplomates qui, selon l’usage de tous les temps et de tous les puissants, ne manquèrent pas de crier à la _rébellion_ contre l’_autorité légitime_. Les Égyptiens durent opposer à cette inculpation deux réponses solides: 1° leur état d’indépendance naturelle avant que Kambyses les eût injustement subjugués; 2° leur état même de suprématie avant l’existence de l’empire perse, puisqu’il était prouvé par leurs annales, que le conquérant Sésostris avait soumis au tribut tous les peuples de cette partie de l’Asie avant l’existence de l’empire assyrien même.--Cet ordre de faits était vrai dans le sens où l’a présenté Hérodote qui, comme nous l’avons vu, a placé Sésostris au-delà de l’an 1300, et Ninus vers l’an 1230 ou 36 seulement: en faveur de cette opinion était le silence même des monuments et des traditions qui jamais n’avaient dit ou insinué que Sésostris eût pris les imprenables cités de Ninive et de Babylone, ou qu’elles eussent résisté à cet invincible guerrier, alternative, également remarquable, dont le souvenir eût été conservé: ils durent même ajouter ce que nous lisons en _Cedrenus_,[254] savoir, que Sésostris laissa une colonie de 15,000 Scythes dans le pays des Perses qui s’y mêlèrent. L’orgueil de la cour du grand roi dut être infiniment choqué de ces allégations; mais comme de tout temps la diplomatie eut des ressources, principalement dans les gouvernements despotiques, quelque courtisan délié imagina un moyen efficace de démentir ou d’éluder ces faits, en élevant le règne de Ninus au-delà du temps de Sésostris, à une époque obscure et inattaquable. Cela se pouvait d’autant plus aisément, que la chancellerie perse, que nous avons vue en activité sous Kyrus, sous Kambyses et sous Darius[255], possédait seule les archives des Mèdes et des Assyriens. Elle put donc fabriquer des listes de rois et des durées de règnes, selon son besoin et son gré. C’est cette fraude que nous avons indiquée en notre 1er volume (pag 484), quand nous avons démontré le doublement des rois mèdes par Ktésias, et que nous avons fortement inculpé cet auteur, d’une opération semblable sur la liste des rois d’Assyrie; nous eûmes dès-lors le soupçon que nous renouvelons ici; mais en réfléchissant sur ces expressions de Diodore, «_que Ktésias_, particulièrement favorisé des bonnes grâces d’Artaxercès, eut en main les archives royales, et après avoir recherché avec soin tous les faits, _les mit en ordre_, etc.;» nous sommes maintenant porté à croire que ce Grec, adroit et souple mercenaire, a lui-même été le conseiller et l’auteur de la fraude: quoi qu’il en soit, elle nous paraît positive; son époque a dû être entre les années 380 et 390, où Ktésias fut en faveur, par conséquent une vingtaine d’années après l’insurrection des Égyptiens. Ceux-ci ayant connu cet argument inopiné, durent éprouver de l’embarras; mais parce que l’esprit des anciens cabinets se ressemblait (ainsi que celui des temples), les diplomates du Pharaon régnant (probablement Nectanebus Ier.) s’avisèrent du même expédient, et ils combinèrent à leur tour cet échafaudage de listes qui rejette Sésostris plusieurs siècles avant Ninus: de là ces deux systèmes de chronologie qui ont divisé les auteurs anciens et déconcerté les modernes: l’un, que nous appelons l’_ancien_, que nous trouvons dans Hérodote, et même dans l’ancienne Chronique; l’autre, le système _nouveau_, qui nous est présenté par Diodore et par Africanus, copistes de Manéthon. Nous ne saurions regarder le prêtre égyptien comme son inventeur; mais il nous semble que, doué de peu de critique, il l’a compilé sans le comprendre, et que c’est de lui que Diodore l’a emprunté.

Il nous semble encore que Manéthon lui-même appuie notre conjecture sur sa _nouveauté_, en donnant l’épithète d’_ancienne_ à la Chronique anonyme jointe par lui à son livre d’où le Syncelle l’a tirée par l’entremise d’Africanus[256]. Quelques érudits ont voulu qu’elle fût de composition tardive et postérieure à Nectanebus II, c’est-à-dire à l’an 350, où se terminait aussi l’ouvrage de Manéthon; mais il est prouvé par nombre d’exemples, que les manuscrits anciens de chroniques pareilles ont reçu des additions et des continuations posthumes à leur premier auteur, et cela de la main des savants qui les possédèrent ou qui en donnèrent des copies... Ainsi la mention de Nectanebus II ne prouve rien; et si l’on considère, d’une part, que Manéthon dut avoir ses raisons d’appeler _ancienne_ la chronique dont nous parlons, et d’autre part, qu’elle diffère essentiellement du plan de cet écrivain, en ce qu’au-dessus de la seizième dynastie, c’est-à-dire, un peu au-dessus des pasteurs, elle n’admet ou ne connaît aucun fait historique (comme pour indiquer que la persécution de ces tyrans en aurait effacé la trace); que, de plus, dans les dynasties inférieures, elle se rapproche du plan d’Hérodote; l’on sera porté à croire qu’elle a été rédigée un peu après Kambyses, lorsque le règne tolérant de Darius Hystasp permit aux savants Égyptiens de recueillir les débris de leurs monuments, brûlés ou dispersés par le féroce fils de Kyrus. De telles idées viennent en de telles circonstances: alors elle a précédé Manéthon de près de 240 ans, et par-là elle a mérité, relativement à lui, le titre d’_ancienne_, surtout s’il a eu, comme nous le croyons, quelque indice que le système signalé par nous n’existait pas auparavant; Quoi qu’il en soit de nos conjectures, en revenant au point primitif de notre discussion, il reste prouvé par les témoignages combinés de tous les anciens, que le règne de Sésostris, antérieur à celui de Ninus, n’a pu être que postérieur à l’invasion des pasteurs.--Ce second chef se démontre par le raisonnement. En effet, d’après le tableau du règne de ce conquérant, il est impossible, comme nous l’avons déjà dit, de concevoir comment l’Égypte serait retombée dans l’état de faiblesse, d’avilissement où la trouvèrent les pasteurs..... Tout, dans cette hypothèse, marche en sens inverse du cours naturel des choses politiques; tout suit, au contraire, un cours naturel, en admettant que l’époque d’ignorance et d’esclavage précéda et même prépara l’époque de l’affranchissement et de l’énergie militaire qui, depuis, alla croissant et se développant.

Au moment où arrivent les pasteurs, nous voyons l’Égypte, par suite de son état primitif de morcellement en peuplades sauvages, divisée encore en plusieurs états, et certainement en deux royaumes principaux ayant pour capitales _Thèbes_ et _Memphis l’ancienne_. La population, toute agricole, est, comme celle de la Chaldée au temps de Ninus, inexpérimentée à l’art de la guerre: l’étranger aguerri soumet sans peine celle du Delta et l’accable de cruautés. Il est probable que cette persécution fut une époque d’émigration à laquelle se rapporteraient certaines colonies égyptiennes en Grèce, en Italie, en Babylonie, mentionnées par les monuments et par les historiens.--Thèbes résista par sa position topographique, et par la puissance de ses rois, qui déjà paraissent avoir élevé les masses gigantesques de ses temples et de ses palais: c’est l’indication de Diodore. La Basse-Égypte saccagée, asservie, privée de tous ses chefs, dut tourner ses regards vers les rois Thébains qui étaient de sa langue et même de son sang. Ils devinrent ses protecteurs naturels, ses rois nationaux.--Leur pays fut le lieu de refuge; leur puissance fut le moyen libérateur qu’on invoqua.--Il dut exister une guerre sourde et constante.--Les bras s’aguerrirent, les courages se formèrent; de premiers succès élevèrent l’espérance; une guerre ouverte éclata: sa _longueur_, son _opiniâtreté_ donnèrent aux Memphites les habitudes militaires qui leur manquaient; toute l’Égypte devint guerrière. De son côté, la race _hardie_ des pasteurs dut défendre sa proie pied à pied. Un premier effort l’ayant chassée de Memphis, ils purent se défendre dans Héliopolis, puis dans Peluse où ils résistèrent à d’immenses efforts. Pendant ce temps les rois de Thèbes prenaient possession, d’abord de l’Heptanomis, puis du Delta, par droit de conquête et par assentiment national. Lorsqu’enfin ils eurent totalement chassé l’étranger, ils furent, de droit et de fait, considérés comme les maîtres légitimes de tout le pays, comme les successeurs naturels des anciens rois dont la race était extirpée: c’est donc à cette époque, c’est-à-dire, à dater du régne de _Tethmos_, que l’Égypte a commencé de former un seul et même empire, dont l’unité n’a plus été rompue que temporairement.--Alors ces monarques, investis d’une masse triple et quadruple de puissance, par la réunion de 7 à 8,000,000 de bras sous un même sceptre,[257] et de tous les tributs du sol le plus fécond sur une étendue de 3,500 lieues carrées; ces monarques eurent les moyens et bientôt conçurent les idées de ces ouvrages, d’abord utiles et grands, puis gigantesques et extravagants, dont Hérodote trace l’ordre successif, et dont l’exécution n’eût pas été possible auparavant.

Le premier de ces travaux relativement aux Égyptiens de _Memphis_, fut la fondation de leur ville, qui dut avoir deux versions à raison de l’équivoque de l’_ancienne_ et de la _nouvelle_ ville: l’_ancienne_ dut naturellement être attribuée au rois _Menès_, plutôt _dieu_ qu’_homme_, que nous verrons aussi premier roi à Thèbes, et qui paraît n’avoir été qu’un synonyme d’Osiris. La seconde, qui fut la _nouvelle_ Memphis, nous est déclarée par Diodore avoir été l’ouvrage d’un roi puissant nommé _Uchoreus_, dont les listes nous présentent un synonyme dans le roi _Achoris_,[258] successeur de _Tethmos_. Il appartint à un tel prince de déplacer un fleuve, tel que le Nil, pour élever une ville entière sur son lit comblé. L’expérience, qui avait fait connaître la faiblesse de l’_ancienne_ Memphis, suggéra l’idée de cette _nouvelle_ création, où de puissants moyens défensifs furent réunis à la commodité. Diodore nous apprend que bientôt le «_séjour de Memphis la neuve parut si délicieux aux rois_, qu’ils abannèrent celui de Thèbes, dont la splendeur ne fit plus que décliner.» Voilà donc Thèbes devenue vassale sans secousse, sans révolution, et le silence de l’histoire est expliqué sur la confusion souvent faite des rois des deux métropoles.

Après la création de Memphis par Uchoreus, le premier ouvrage, grand et digne d’admiration, fut, selon Hérodote, le lac de _Mœris_, ce roi dont le règne précéda de peu celui de Sésostris. Si ce dernier se place vers les années 1360 à 1365, comme nous l’avons dit, Mœris ne doit pas être éloigné; et si nous n’apercevons pas son nom entre _Uchoreus_ et _Sésostris_, c’est par la raison que beaucoup de ces princes ont eu divers noms. Nous en connaissons au moins 4 à Sésostris. Dans ce nouvel ouvrage nous voyons une marche croissante de la puissance: les conquêtes de _Sésostris_ ne sont qu’un autre genre du développement, une autre conséquence de l’accumulation progressive des moyens depuis le règne de _Tethmos_. La guerre contre les pasteurs avait forcé ce prince de lever un grand état militaire; il put le réduire, mais non l’annuler. Ses successeurs, selon le penchant de tous ceux qui gouvernent, durent trouver commode et utile d’entretenir cette forte armée, tant pour résister au dehors que pour maintenir l’obéissance au dedans; les habitudes guerrières étaient contractées, on les conserva. La tactique fût cultivée, et ce fut de cette source que Sésostris tira les instruments de conquête que son génie mit en action. Ainsi c’est du règne des pasteurs que nous voyons dériver, comme conséquences naturelles, tous les événements postérieurs.

Si après Sésostris, son troisième successeur, _Rhampsinit_, nous montre la _plus grande masse d’or et d’argent que l’on_ eût _encore vue_, c’est qu’elle provint des conquêtes de Sésostris et des tributs de toute l’Asie[259]; si après Rhampsinit, les tyrans _Cheops_ et _Chephren_ bâtissent leurs extravagantes pyramides, c’est parce que le despotisme ignorant ne sait comment employer ses trésors accumulés, etc., etc.

Mais c’en est assez sur ce sujet: nous avons à répondre à deux questions que déjà se sera faites le lecteur.

En quel temps précis arriva l’invasion des pasteurs, et quelle fut cette race d’étrangers?

Ici le défaut de documents positifs nous réduit à des calculs de probabilités que nous tâcherons de rendre raisonnables.

Aucune des listes ne s’accorde sur la date de l’invasion des _pasteurs_: l’ancienne Chronique donne l’an 1851; l’Eusèbe du Syncelle, 1830; l’Eusèbe du Chronicon, 1807; Josèphe, dégagé de ses erreurs, se rapproche infiniment de ce dernier; car, en plaçant le règne de _Sethos-is_, qui est _Sésostris_, vers 1360 ou 1365, nous trouvons dans les rois qui remontent jusqu’à _Tmos-is_, fils de _Mefragmutos_, c’est-à-dire jusqu’au véritable expulseur, une somme de 191 années, qui nous porte à l’an 1556. De là, jusqu’à l’entrée des pasteurs sous _Salatis_, Josèphe compte 239, ce qui la place en 1795, différence, 12 ans de 1807, et il nous appartient 4 ou 5 années sur le règne de _Tmos_. D’autre part, si nous prenons les 128 ans que nous donne sa liste depuis Tmosis jusqu’au chef de la dynastie (Amosis, qu’il nomme _Tethmosis_), et que nous y joignions les 103 ans qu’Eusèbe et l’ancienne Chronique donnent aux pasteurs, nous avons 331 ans; plus, 4 ou 3 ans du règne de _Tmosis_. Nous sommes bien voisins des 239 de Josèphe. L’analogie de ces deux produits, et leur ressemblance avec les 1807 d’Eusèbe, nous font donc regarder comme la plus probable des dates, celle de 1800 à 1810 pour l’arrivée des pasteurs.--Maintenant quelle race d’hommes furent-ils? Voici nos conjectures.

Manéthon nous a dit que, selon quelques auteurs, ils furent des Arabes; son copiste Africanus les appelle _Phéniciens_, et cela présente peu de différence, parce que les _Phéniciens_ sont reconnus pour être d’origine arabe. Maintenant pesons toutes les circonstances de Manéthon. Il nous dit que cette horde, en quittant l’Égypte, comptait 240,000 hommes armés: on doit croire que pendant une résidence de deux siècles, cette population, nourrie dans l’abondance, s’était beaucoup multipliée, et qu’en arrivant elle peut n’avoir pas eu plus de 100,000 combattants; c’était assez pour vaincre. Cela suppose 400,000 têtes au moins: c’est beaucoup de monde pour les Arabes. Cette multitude _entre par l’isthme de Suez_: des Arabes seulement peuvent entrer par-là. _Elle n’a point de roi suprême_: elle est donc divisée en tribus _comme les Arabes_, ayant chacune son chef ou ses chefs, égaux entre eux, sauf la prépondérance du plus fort. Cette multitude ne marche pas droit sur Memphis; Africanus indique qu’elle s’arrête dans la Basse-Égypte (pays de pâturages pour ses troupeaux), et qu’elle _y bâtit une ville_, c’est-à-dire un camp retranché: ces hommes-là veulent mettre en sûreté leurs familles et leurs biens.[260] Ce n’est qu’ensuite qu’ils attaquent les Égyptiens _doux, timides_, et qu’ils s’emparent de Memphis: toutes ces circonstances n’annoncent pas une invasion préméditée, ni un peuple armé pour conquérir; elles indiquent, au contraire, _un peuple chassé_ de son pays, cherchant _refuge ailleurs_: qui fut ce peuple à cette époque? En méditant cette question, nous nous sommes rappelé que dans les _monuments arabes_ de l’ancien Iémen il est fait mention d’une grande révolution arrivée dans toute la presqu’île à une époque très-reculée. Nous avons vu (tome 1er des _Recherches nouvelles_, pages 278 et 498) que _Masèoudi_, _Hamza_, _Aboulfeda_ et _Noueïri_ nous ont dit «que les plus anciens peuples de l’Arabie furent quatre tribus appelées _Aâd_, _Tarnoud_, _Tasm_ et _Djodaï_; qu’ _Aâd_ habita le _Hadramaut_; Tamoud, le Hedjâz et le rivage oriental de la mer Rouge (le Tehama) etc.; que ces Arabes furent attaqués par une autre confédération d’origine différente, composée de 10 tribus; qu’il y eut entre elles des guerres violentes qui se terminèrent par la défaite et l’expulsion des quatre tribus, etc.»

Dans notre opinion ce seraient les débris de ces quatre tribus qui se seraient écoulés vers l’Égypte, et nous en trouverions les restes dans les _Thamudeni_ et dans les _Madianites_ et les _Amalekites_ leurs parents: quant à la date de cet événement, ce que les auteurs musulmans nous indiquent ne laisse pas que de se rapprocher. «Le prince qui vainquit ces Arabes, ajoutent-ils, s’appelait _Abdel-Chems_; il prit le surnom de _Saba_ (le _victorieux_); son fils (ou descendant) _Homeir_, fut l’auteur du nom de _Hemiarites_ ou Homérites, donné aux tribus victorieuses. Celui-ci chassa les Arabes _Tamoud_ de l’Iémen dans le Hedjâz. Son 15e dèscendant fut _Haret-el-Raïes_» (que nous avons prouvé être contemporain de Ninus et associé à ses conquêtes).

Or Ninus ayant régné en 1230, les 15 générations, si on les évaluait à la manière égyptienne, nous porteraient au-delà de 1700 ans avant J.-C. Mais de plus, il est constant que dans cette antiquité, et même assez généralement dans des temps moins reculés, les Arabes omettent ou suppriment des degrés de filiation; que par le nom de _fils_ ils entendent très-souvent un simple descendant, en sorte qu’il n’est pas du tout prouvé que Homeir ait été le fils immédiat de Saba: d’autre part, l’historien Nouéïri ajoute que Homeir fut contemporain d’Ismael, fils d’Abraham: ce qui veut dire que Nouéïri comparant les calculs arabes aux calculs juifs, a trouvé l’analogie citée. Or dans les calculs des Juifs, Abraham se place entre 1900 et 2000, et cela cadre singulièrement avec nos données. Ce n’est donc pas sans quelque vraisemblance que nous regardons les _pasteurs_ de Manéthon comme étant les anciens Arabes chassés par _Saba_ et _Homeir_, et que nous plaçons l’époque de cet événement vers les années 1800 à 1810.

Nous trouvons d’autres probabilités dans le _caractère hardi_ et féroce de ces expulsés, aigris par leurs malheurs, dans les idées militaires qu’ils montrent et que leur avaient enseignées des guerres longues et sanglantes; enfin même dans la persécution religieuse qu’ils exercent, attendu qu’étant élevés dans le culte simple du _soleil_ et des astres, ils durent prendre en haine les idoles bizarres des Égyptiens dont ils ne conçurent point le sens allégorique. Ces pasteurs étant de la branche des _Arabes noirs_, ils furent, en style oriental, des enfants de _Kush_, en style grec, des Éthiopiens; à ce titre ils étaient parents des _Phéniciens_, dont Africanus leur applique le nom. Ce nom de _Kush_ serait-il la base de celui d’_Y-ks-os_ que leur donnèrent les Égyptiens? Cela n’est pas impossible; mais ce qui est presque certain, c’est que sous le nom d’Éthiopiens, leurs rois sont du nombre des 18 de ce sang, qu’Hérodote dit avoir régné en Égypte. Il serait étonnant que les prêtres eussent omis cette dynastie qui posséda la Basse-Égypte pendant plus de 200 ans; elle dut même y laisser quelques traces de son langage: malheureusement nous n’avons presque rien de l’ancien égyptien[261]. Peut-être la pratique de l’Arabe en cette contrée fut-elle un des moyens qui en ouvrit aux Phéniciens le commerce, et leur procura la connaissance des idées théologiques et scientifiques de l’Égypte, qu’ils répandirent dans la Grèce plus de 1600 ans avant notre ère; enfin les pasteurs chassés se perdirent dans le désert sans laisser de trace sensible, et il semble qu’il n’y a que des Arabes qui puissent paraître, vivre, et disparaître ainsi.

Un dernier moyen de nous éclairer pourra se trouver dans les monuments pittoresques apportés d’Égypte par les savants français: nous y voyons des scènes de combats qui représentent, d’une part, des Égyptiens reconnaissables à leur physionomie et à leurs costumes; d’autre part, des étrangers dont la tête est ornée de _couronnes_ de plumes en forme de diadèmes. Il s’agit de savoir si ces physionomies, très-bien exprimées, trouvent leur ressemblance sur quelques médailles ou autres monuments phéniciens ou arabes. Le vainqueur ayant été roi de Thèbes, il serait naturel que le tableau de son triomphe eût été gravé sur les murs de son palais en cette ville. Les savants descripteurs de ces tableaux ont voulu y voir des Indiens; cela ne réfuterait pas notre conjecture, puisque les habitants de l’Arabie, et surtout de l’Iémen, ont été, comme ceux de l’Éthiopie, désignés en plusieurs occasions par les Grecs et par les Latins, sous le nom d’_Indi_; voilà tout ce que nous pouvons dire sur ce sujet. Il nous reste un mot à joindre sur les Juifs, d’après les idées de Manéthon et de quelques autres anciens historiens.

§ III.

Époque de l’entrée et de la sortie des Juifs, selon Manéthon.

Nous avons prouvé dans le tome Ier de cet ouvrage, ch. 2, 3 et 4, que les livres juifs ne nous donnent aucune idée claire et précise du temps où se fit la sortie d’Égypte, et cela parce que la période anarchique des Juges présente un vide absolu d’archives et d’annales régulières. Il semble que l’historien Josèphe, muni de celles des Phéniciens et des Égyptiens, publiées par Ménandre l’Éphésien, par Manéthon, Lysimaque, Cheremon et d’autres auteurs, eût pu éclaircir cette difficulté; mais ce prêtre juif, fortement imbu de ses préjugés religieux, s’est plutôt occupé de disputer que d’instruire, et ce sont moins des résultats qu’on obtient de lui, que des matériaux. Voyons quel parti l’on peut tirer de ce qu’il nous dit être l’opinion de Manéthon dans la question dont il s’agit. [262] Selon Manéthon, «les ancêtres du peuple juif furent un mélange d’hommes de diverses castes, même de celles des prêtres égyptiens qui, pour cause d’_impuretés_, de souillures canoniques, et spécialement pour la lèpre, furent, sur l’ordre d’un oracle, expulsés d’Égypte par un roi nommé _Aménoph_.....» Les livres juifs ne s’éloignent pas de ce récit, lorsqu’ils disent (dans l’Exode) que beaucoup de menu peuple et d’étrangers suivirent la _maison d’Israël_[263]; les ordonnances répétées du Lévitique contre la lèpre prouvent que toutes ces maladies furent dominantes. Un autre reproche d’impureté de la part d’un Égyptien, est la vie _pastorale_; et les juifs conviennent qu’ils furent _pasteurs_. Manéthon évalue leur nombre à 80,000, lesquels des environs de Peluse se rendirent en Judée à _Hiérusalem_. Nous avons démontré[264] l’impossibilité physique des 600,000 hommes armés de l’_Exode_, lesquels supposeraient une masse totale de 2,400,000 âmes; et nous avons tiré des livres juifs eux-mêmes des indices qui se rapprochent beaucoup de Manéthon: il n’a point été aussi ignorant en tout ceci que veut le dire Josèphe..... Celui-ci lui reproche d’introduire un faux _Aménoph_ sans date connue; mais puisque cet Aménoph est dit _père de Séthos_, qui (lors de la guerre de 13 ans occasionée par les lépreux) était âgé de 5 ans, Manéthon a suffisamment désigné l’homme et le temps: il y ajoute un nouvel indice, lorsqu’il nomme en sa liste un roi Ramessés, père d’Aménoph; car ce _Ramessés_ qui effectivement précède Aménoph dans la 18e dynastie, correspond très-bien à celui par l’ordre duquel les Juifs bâtirent la ville de Ramessés. En tout ceci Josèphe est le plus répréhensible de ne nous avoir pas donné la date du règne de _Séthos-Sésostris_, prise sur l’échelle chronologique des Juifs..... Ce règne est, comme nous l’avons dit plus haut, le point de départ d’où tout dépend: selon l’ancienne chronique il aurait commencé en l’an 1400 avec la dynastie 19e, dont Séthos fait l’ouverture: selon Africanus c’eût été en 1394: ces deux dates se ressemblent, et elles justifieraient nos calculs dans l’article des Juifs[265], lorsque nous y avons dit que la sortie d’Égypte sous Moïse dut arriver avant l’an 1420: cela cadre singulièrement avec le récit de Manéthon, qui nous représente Séthos âgé de 13 ans à l’époque de la guerre pour l’expulsion des lépreux.