Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II
Part 18
«Nous eûmes jadis un roi nommé _Timaos_, au temps duquel Dieu étant irrité contre nous, je ne sais par quelle cause, il vint du côté d’orient une race d’hommes de condition ignoble, mais remplie d’audace, laquelle fit une irruption soudaine en ce pays (d’Égypte), qu’elle soumit sans combat et avec la plus grande facilité. D’abord, ayant saisi les chefs ou princes, ces étrangers traitèrent de la manière la plus cruelle les villes et les habitants, et ils renversèrent les temples des dieux. Leur conduite envers les Égyptiens fut la plus barbare, tuant les uns, et réduisant à une dure servitude les enfants et les femmes des autres. Ils se donnèrent ensuite un roi nommé _Salatis_, qui résida dans Memphis, et qui, plaçant des garnisons dans les lieux les plus convenables, soumit au tribut la _province supérieure_ et la _province inférieure_; il fortifia surtout la frontière orientale, se défiant de quelque invasion de la part des Assyriens, alors tout-puissants; et parce qu’il remarqua dans le nome de Saïs, à l’orient de la _branche_ (du Nil nommée) Bubastite, une ville avantageusement située, qui, dans notre ancienne théologie, s’appelle _Avar_, il l’entoura de fortes murailles, et il y plaça une garnison de 240,000 hommes armés: chaque été il y venait (de Memphis) tant pour faire les moissons et payer les soldes et salaires, que pour exercer cette multitude et inspirer l’effroi aux étrangers. Après 19 ans de règne, il mourut; son successeur, nommé Bêon, régna 44 ans; puis _Apachnas_ 36 ans et 7 mois; puis, _Apophis_ 61 ans; puis _Yanias_ 50 ans, puis _Assis_ 48 ans et 2 mois.
«Ces six premiers rois firent constamment aux Égyptiens une guerre d’extermination. Toute cette race portait le nom de _Yksos_, c’est-à-dire _rois pasteurs_; car, dans la langue sacrée, _yk_ signifie _roi_, et, dans le dialecte commun, _sos_ signifie _pasteur_.
«Selon quelques auteurs, ce peuple était _arabe_, cependant Manéthon dit en un autre ouvrage que, selon certains livres qu’il avait consultés, le mot _hyksos_ signifiait _pasteur captif_; _hyk_, en langue égyptienne, et _hak_ avec une aspiration, signifiant _captif_: et cela, dit-il, me paraît plus vraisemblable et plus conforme à l’ancienne histoire.» (Josèphe continue).
Manéthon dit encore que ces _pasteurs rois_ et que _leurs successeurs_ possédèrent l’Égypte environ 511 ans; mais les rois de la Thébaïde et ceux _du reste de l’Égypte_ ayant entrepris contre eux une guerre longue et violente, ils la continuèrent jusqu’à ce que sous l’un de ces rois nommé _Alisphragmutos_ (lisez _Misphragmutos_), les pasteurs, vaincus et repoussés du pays, se renfermèrent en un local nommé _Avar_, dont le circuit était de 10,000 arpents; Manéthon dit que les pasteurs entourèrent ce local d’une forte et immense muraille, pour la défense et la conservation de leurs personnes et de leur butin. Après _Alisphragmutos_, son fils, nommé Thummosis, vint avec 480,000 hommes assiéger cette place; mais n’ayant pu réussir à la prendre de force, il fit avec les _pasteurs_ un traite dont la condition fut qu’ils pourraient quitter l’Égypte sains et saufs: à ce moyen ils emmenèrent leurs familles et tout leur butin, etc., etc., et sortirent au nombre de 240 _mille_ par le désert qui mène en Syrie; mais parce qu’ils craignirent les _Assyriens_, qui alors dominaient en Asie, ils s’arrêtèrent dans la contrée qu’on appelle _Judée_, et ils y bâtirent une ville nommée _Jérusalem_, capable du contenir toute leur multitude.
Ici Josèphe veut se prévaloir du sens _de pasteur captif donné par quelques livres_ au mot _yksos_, pour en inférer qu’il s’agit du peuple hébreu emmène par Moïse. Laissons cette fausse hypothèse où s’égare l’écrivain juif, pour ne nous occuper que du récit du prêtre égyptien.
Dans ce récit plusieurs fautes se révèlent à un examen attentif.
1° Si, comme il est vrai, le nom du père de _Thummos_ se lit constamment _Misphragmutos_ dans Africanus et dans les deux listes d’Eusèbe, il est évident que l’_Alisphragmutos_ de Josèphe est une erreur de copiste, venue de ce que l’M grec mal conformé a pris l’apparence d’ΑΛ dont la réunion a quelque ressemblance: les manuscrits de Josèphe sont pleins de ces fautes. La correction de celle-ci met en évidence la liaison intime de la dynastie 18e avec celle des pasteurs, tant par l’identité des noms et qualités des 2 rois cotés 5 et 6 dans les listes, que par leur titre de _rois thébains. Amenoph_, le dernier, est cité dans un récit subséquent.
2° Il résulte de ce premier point que l’expulsion des pasteurs eut lieu dans le cours de cette dynastie 18e, un peu plus de 100 ans après son ouverture, et dès lors Africanus est atteint et convaincu d’erreur; car, puisque l’expulseur fut _Thummos_, il est clair que les premières années de sa dynastie jusqu’à lui ont été parallèles aux dernières années des pasteurs: or de là il résulte un double emploi de _cent années_, pour le moins, qu’il faut retirer sur l’une des 2 dynasties; il est clair en outre qu’Eusèbe a eu raison de joindre immédiatement la dynastie expulsée à la dynastie expulsante, tandis que leur séparation dans Africanus forme un hiatus inconcevable et réellement absurde, que bientôt nous verrons condamné par Manéthon même..... Il est encore à remarquer qu’Eusèbe, dans son _Chronicon_, ne donne aux _pasteurs_ que 103 ans de durée, ce qui est la somme exacte de leur dynastie dans l’_ancienne Chronique_, où ils sont appelés rois memphites, à raison de leur chef-lieu. Il semblerait ici que cette ancienne Chronique a évité le double emploi dont nous venons de parler; car, si aux 103 ans qu’elle compte nous ajoutons les 100 quelques années écoulées depuis _Amos-is_ jusqu’à Thummos, nous avons un total de 200 quelques années qui se rapproche de celui donné par Josèphe. D’autre part, Eusèbe, en plaçant l’ouverture de cette dynastie 18e à l’an 1740, imite encore sensiblement l’_ancienne Chronique_, qui l’assigne à l’an 1748; et cette imitation, qui le disculpe de l’accusation de faux, donnerait à penser qu’il s’est aperçu des incohérences choquantes d’Africanus, et qu’il a eu le bon sens de lui préférer l’_ancienne Chronique_, dont l’autorité nous paraît s’accroître à chaque pas.
Mais comment expliquer les 511 ans que Josèphe dit s’être écoulés depuis l’entrée des _pasteurs_ jusqu’à l’expulsion _de leurs successeurs_? qui sont-ils, ces successeurs? Nous voyons dans Africanus une dynastie de _pasteurs grecs_, au nombre de 32 rois, succéder aux _rois pasteurs_ pendant 518 ans: voilà presque les 511 de Josèphe, et même voilà juste les 518 ans qu’il reproduit dans sa controverse contre Manéthon; mais le prêtre égyptien semble avoir compris dans les 511 toute la durée des 6 _rois pasteurs_, qu’Africanus place en dehors. Ce dernier aurait donc encore fait ici un double emploi ou bien serait-ce le texte de Manéthon qui, par une équivoque, aurait causé méprise et confusion? Cet embarras est sensible dans le paragraphe de Josèphe que nous discutons et qui commence par ces mots: «Manéthon dit encore que les _pasteurs rois_» Ici Josèphe cesse de copier son original; il parle de son chef, et résumant un article du texte qui nous manque, il en déduit les sommes totale de 511, sans nous faire connaître les sommes partielles qui la composent. Pour nous figurer ce qu’a pu contenir ce texte, il faut se rappeler que dans l’article antérieur, Manéthon a dit que les _pasteurs rois_ étaient nommés _Yksos_, que ce nom était composé de deux mots égyptiens, _yk_ signifiant _roi_, et _sos pasteur_, mais que dans d’autres livres il avait trouvé le mot _hyk_ et _hak_ avec aspiration signifiant _captif_ en ce dernier cas, il paraît que Manéthon aurait eu en vue les Hébreux, qui de leur aveu furent à la fois _captifs_ ou _prisonniers_ des Égyptiens, et _pasteurs_ d’origine chaldéene, c’est-à-dire _Arabes_; comme les pasteurs rois. Cette dernière circonstance a pu contribuer à quelque confusion; et parce qu’ensuite Manéthon, lorsqu’il explique l’origine des Hébreux et leur sortie d’Égypte sous Moïse, qu’il nomme _Osarsiph_[249], prétend qu’ils furent une _tourbe populaire_ composée de lépreux et de gens impurs de toute espèce au nombre de 80,000, chassés par le roi _Amenoph_ père de _Sethos_, sur l’ordre d’un oracle, le juif Josèphe, indigné de la comparaison, quitte son texte pour argumenter contre lui et prouver que ses ancêtres furent les _pasteurs rois_: cette prétention est inadmissible; mais il est probable que Manéthon, après avoir parlé des _pasteurs captifs_, avait résumé en masse tout le temps écoulé depuis leur expulsion par _Aménoph_ jusqu’à l’entrée des _pasteurs rois_ sous _Timaos_, et qu’il avait évalué ce temps à la somme de 511 ans. Voilà sans doute ce qu’a voulu dire Josèphe; et en effet, si l’on part de l’an 1400, où régnait le roi _Aménoph_, selon les listes, ces 511 ans remontent à l’an 1911, comme date originelle de l’invasion des pasteurs; mais parce qu’il y a eu double emploi des cent premières années de la dynastie de _Tethmosis_, il ne faut compter que 1811, et l’Eusèbe du Syncelle donne 1830 pour date de l’entrée des pasteurs rois. L’Eusèbe du _Chronicon_ donne 1807, ce qui se rapproche suffisamment. D’ailleurs plus nous scruterons Manéthon, plus nous verrons qu’il n’a point eu d’idées nettes sur son sujet en général, ni en particulier sur celui que nous traitons. Les erreurs, les contradictions, les discordances de ses copistes en font foi, et Diodore complétera la preuve.
L’historien Josèphe, dans son argumentation contre ce prêtre, nous fournit d’autres preuves d’erreur pour leur compte commun. Mais on a peine à concevoir l’excès de sa distraction dans la liste des rois qu’il dit avoir succédé à Tethmos, expulseur des _rois pasteurs_. «Après cette expulsion[250], dit-il, Tethmos régna 25 ans, puis après lui régna son fils _Chebron_, etc.» Suivez la liste, qu’il dit copiée de Manéthon:
LISTE DE JOSÈPHE (DYNASTIE 18e).
_Après avoir chassé les pasteurs rois_,
Tethmos-is règne 25 ans 4 mois. Son fils Chebron 13 Aménoph (I) 20 7 Sa sœur Amess-is. 21 9 Mephris 12 9 Mephramutos 25 10 Tmos-is 9 8 ------------------ Aménoph (II) 30 5 Total partiel, 128ª. 11m.
Orus 36 5 Sa fille Acencher-es 12 1 Son frère Rhatot-is 9 Acencheres 12 5 Acencheres 20 3 Armaïs 4 1 Ramessès 1 4 Amessès Miâmi 46 2 Aménoph(III) 19 6 ----------------- Total général 320 7 Total partiel, 191ª. 8m. Sethos-is, appelé aussi _Ramesès_ (Sésostris).....
«Or, dit-il en se résumant, comment Manéthon peut-il placer sous _Aménoph_ la sortie des _pasteurs_ vers Hiérusalem, quand il a placé cette sortie 518 ans plus haut sous Tethmos?»
Nous trouvons ici deux fautes: 1° Josèphe nous a dit 511 ans, et maintenant il nous dit 518; mais ce qui est bien plus grave, il a dit, ou fait dire à son auteur «que les _pasteurs_ et leurs _successeurs possédèrent_ l’Égypte pendant 511 ans:» lesquels par conséquent doivent se compter depuis leur entrée (en possession), et maintenant il veut les compter depuis leur sortie ou expulsion. Ce n’est pas tout: il accuse Manéthon d’introduire un faux _Aménoph_ sans date connue; et cependant Manéthon exprime qu’Aménoph fut père de Séthos (Sésostris) _qui à l’époque de l’expulsion était âgé de 5 ans_, ce qui le classe suffisamment.
«Or, ajoute-t-il, depuis Tethmos jusqu’à _Séthos_, les années intermédiaires sont au nombre de 393.»
Ce n’est donc plus 511 ni 518, ce n’est pas même le nombre donné par la liste, lequel est 320, portant un déficit de 73 ans; mais ce qui est pis, c’est que cette liste, comparée à ses analogues dans Africanus et Eusèbe, accuse et convainc Josèphe d’une méprise inconcevable, en ce qu’il place à la tête de la dynastie le roi expulseur qui n’en fut que le 7e; qu’il le confond sous le nom de _Tethmosis_, avec _Amosis_, vrai roi 1er régnant 25 ans; et qu’il ne le reconnaît point dans _Tmosis_, fils de _Misphragmutos_, écrit par lui plus haut, _Alisphragmutos_. Attribuera-t-on de telles erreurs à des copistes? quel fonds faire sur les manuscrits ou sur l’auteur? combien le juif Josèphe, avec quelque esprit de critique, nous eût-il évité d’embarras! Il nous y laisse entièrement pour les dates d’entrée et de sortie des pasteurs. Voyons si dans le texte qu’il a cité de Manéthon quelques circonstances peuvent nous diriger à cet égard.
§ II.
Analyse du texte cité par Josèphe.
«Jadis nous eûmes un roi nommé _Timaos_.»
Pourquoi ce nom ne paraît-il sur aucune liste? ne serait-ce pas que les pasteurs ayant tout saccagé, les archives de Memphis auraient été détruites? cela trouverait sa preuve dans le désordre et la nullité des listes antérieures, comme nous le verrons.
«Et du temps de Timaos il vint du côté d’orient (par l’isthme de Suez) une race d’hommes de condition ignoble (des pâtres très-méprisés par les laboureurs d’Égypte), et ces hommes remplis d’audace soumirent le pays sans _combat_ et avec la plus grande facilité.»
(Donc les Égyptiens, isolés du monde et entièrement livrés à l’agriculture, avaient jusque-là vécu dans une paix profonde. Donc ils étaient encore en ces siècles d’obscurité dont parle Hérodote, avant qu’_aucun roi se fût rendu célèbre_ par de grands ouvrages ou par des guerres au dedans ou au dehors.)
«Et ce peuple étranger, que quelques auteurs disent _Arabe_, traita les Égyptiens avec la plus grande cruauté, tuant les chefs, détruisant les villes, renversant les temples, réduisant le _peuple en servitude_.»
Nous demandons ce que devinrent les monuments historiques pendant deux siècles que dura cette tyrannie.
«Après les premiers désordres, les _pasteurs_ se nommèrent un roi.»
[Ils n’en avaient donc pas auparavant; ils vivaient donc par tribus indépendantes (quoique associées), à la manière des Arabes.]
«Et ce roi, nommé Salatis, résida dans Memphis.»
Dans laquelle? car il y eut deux Memphis: l’une ancienne et première, située à l’orient du Nil, et du côté d’Arabie, selon l’aveu d’Hérodote et de Diodore; l’autre, de fondation postérieure et de plein jet, par un monarque puissant que Diodore nomme _Uchoreus_, qui fit le grand travail qu’Hérodote attribue mal à propos à _Menés_. Salatis dut résider dans l’ancienne et première _Mèmphis_, qui, par sa position, fut plus exposée aux pasteurs. La seconde Memphis eût été plus résistante à cause de ses _fossés_ et de ses _remparts_; sans compter que ces _fossés_ et ces _remparts_ ne durent pas encore exister à cette époque d’état pacifique, négligent, anti-militaire. Leur idée ne fut probablement suggérée que par ce malheur et par ses suites.
Mais pourquoi ne nous dit-on pas un mot d’_Héliopolis_, ville non moins importante, et qui étant sur la route de Memphis, eût dû être attaquée et prise avant celle-ci? Ne doit-on pas conclure qu’elle n’existait pas encore? alors ne seraient-ce pas ces pasteurs qui, fortifiant la _frontière orientale_, auraient bâti cette ville dédiée à leur _dieu Soleil?_ Cette hypothèse cadrerait avec un passage de Pline[251], qui dit qu’Héliopolis fut fondée par les _Arabes_, tels qu’ont dit ceux-ci: alors encore, si les Juifs placent à _Héliopolis_ (qu’ils nomment _On_) le roi égyptien lors de leur entrée en Égypte, cette entrée est donc postérieure aux pasteurs; et si le conquérant Sésostris, lorsqu’il éleva une muraille sur cette frontière, prit pour point d’appui Péluse d’un côté, et _Héliopolis_ de l’autre, il trouva donc cette dernière ville existante; son règne fut donc postérieur à la fondation d’Héliopolis et au règne des _pasteurs_ comme à leur expulsion..... Notons ce fait.
«Or Salatis placé à Memphis, soumit au tribut la province _supérieure_ et la province _inférieurs_.»
Si Salatis, après avoir pris Memphis, y fit sa résidence, il y a apparence que cette ville était déjà la capitale du pays... Alors on entend sans peine que la province _inférieure_ fut la _Basse_-Égypte, le _Delta_. Mais que signifie la _province supérieure_? entendrons-nous toute la _Haute-Égypte_ et le royaume de Thèbes? cela ne se doit pas; car si une ville de l’importance et de la célébrité de Thèbes eût été prise, Manéthon n’eût pas manqué d’en faire mention; et de plus on ne verrait pas dans son récit subséquent, les rois de Thèbes figurer comme chefs de la ligue qui se forma contre les pasteurs, et de la guerre opiniâtre qui les expulsa. La _province supérieure_ fut donc seulement l’_Heptanomis_, cette portion de l’Égypte qui de tout temps a formé l’une de ces 3 grandes divisions, et nous avons droit de penser que les pasteurs furent arrêtés vers _Osiout_ par l’opposition des rois de Thèbes et par les obstacles naturels du sol, qui de tout temps ont formé une ligne de séparation entre la Haute et la Basse-Égypte, et défendu la frontière du _Saïd_ contre les attaques venues d’en bas.
«Et les rois de la Tbébaïde s’étant ligués avec _ceux du reste_ de l’Égypte, ils entreprirent une guerre longue et violente.»
Voici bien clairement exprimés d’_autres rois d’Égypte_ que ceux de Memphis et de Thèbes; il y avait donc au temps des pasteurs, plusieurs royaumes grands ou petits en Égypte. Nos érudits veulent nier le fait; mais leurs arguments démentis par le raisonnement, par la nature des choses et par des témoignages positifs, ne méritent point que l’on s’y arrête. Il suffit d’observer que dans un temps postérieur le petit pays de Kanaan comptait 30 à 32 rois ou roitelets, qui furent soumis par Josué, pour concevoir qu’un pays tel que le Delta, plus étendu que la Palestine, et morcelé par des bras de fleuve, par des marais et par des déserts, a dû avoir et conserver long-temps des chefs ou rois qui; soit indépendants, soit vassaux du roi de _Memphis_, auront échappé ou résisté aux pasteurs, auront invoqué le secours des rois de Thèbes, demeurés puissants, et les auront secondés contre l’ennemi commun de la nation.
L’on voit que dans cette anecdote des _rois pasteurs_, l’Égypte nous est représentée dans l’état de faiblesse et d’inexpérience dont Hérodote parle, comme ayant précédé les temps où des rois égyptiens se rendirent célèbres par de grands ouvrages et par des guerres étrangères.--Par conséquent _Mœris_ n’avait point encore creusé son immense lac; Sésostris n’avait point fait ses immenses conquêtes, et c’est l’indication positive de Manéthon, en Josèphe, lorsque celui-ci, copiant sa liste des successeurs de Tethmos, nomme _Ramessés_ dit _Miami_, puis son fils _Amenoph_, puis ses enfants Armaïs et _Sethos-is_, dit aussi _Ramessés_ (comme son aïeul), _lequel eut de puissantes et nombreuses armées de terre et de mer_. Tout ce que Josèphe dit de ce _Sethos-is_ démontre qu’il fut _Sésostris_ lui-même, comme nous l’avons déjà dit.
Mais quel fut précisément le siècle des pasteurs? un mot de Manéthon nous donne à cet égard plutôt une lueur qu’une lumière: «Salatis, dit-il, _fortifia surtout la frontière d’Orient_, dans la crainte des _Assyriens_ alors tout-puissants en Asie...» D’où Manéthon a-t-il tiré ce motif? il n’a pas eu en main les archives de Salatis; les Égyptiens n’auront pas écrit de mémoires à cette époque de persécution... C’est donc une idée de Manéthon lui-même, qui, disciple des Grecs, voulant leur plaire et ayant en main l’histoire des Assyriens, par Ktésias, a cru faire ici acte d’érudition et de discernement, en comparant les temps obscurs de son pays à une époque étrangère plus connue... Cela ne nous donne pas de date précise, mais nous y trouvons une limite au-dessus de laquelle l’invasion des pasteurs ne peut plus se placer...; cette limite est la fondation de l’empire assyrien par Ninus: selon Ktésias, ce prince aurait régné vers les années 2000 à 2100 avant J.-C.[252] L’invasion des pasteurs, selon Manéthon, est donc postérieure à cette date, et elle peut l’être de beaucoup d’années; mais qui de Josèphe, ou de l’ancienne chronique, ou des listes d’Eusèbe et d’Africanus, est l’interprète de Manéthon? toutes leurs données diffèrent entre elles: selon la chronique, ce fut l’an 1851; selon Eusèbe en son Chronicon, ce fut l’an 1807, et 1830 en sa liste du Syncelle; selon Africanus, ce serait en 2612. (_Voyez_ la liste.)
Ici ce copiste est encore une fois atteint et convaincu d’erreur et d’infidélité, _si Manéthon lui-même ne l’est de contradiction_: car cette date de 2612 excède de plus de cinq siècles le règne de Ninus; par conséquent elle anticipe de toute cette somme sur l’extrême limite donnée par le prêtre égyptien; et de près de 800 ans sur les dates d’Eusèbe et de l’ancienne chronique. Il en résulte incontestablement que les dynasties 16e et 17e de prétendus _pasteurs grecs_ et _anonymes_, sont démontrées fausses par témoignage positif, comme nous les avions démontrées absurdes par simple raisonnement: ainsi les 153 ans de la 17e dynastie et les 518 de la 16e, ne sont que du remplissage dont Africanus pourrait avoir pris l’idée en Josèphe, à l’article que nous avons censuré, s’il ne l’a prise dans Manéthon même. Quelle confiance pouvons-nous désormais avoir en ce copiste? et cependant nous ne sommes pas à la dernière erreur ou contradiction démontrable.
En remontant dans sa liste à la dynastie 12e, nous sommes choqué d’y trouver le célèbre _conquérant Sésostris_ cité comme 3e _prince_, avec des circonstances qui viennent plutôt d’Hérodote que de Manéthon. Nous avons vu ce dernier auteur le placer sous le nom de _Sethos_ au même rang, et par conséquent à la même époque que les listes d’Eusèbe et d’Africanus, en tête de la dynastie 19e: nous avons vu Hérodote s’accorder avec ces témoignages en le plaçant dans le même siècle. Nous remarquons qu’il y aurait une contradiction, un chaos inexplicable à supposer que l’Égypte, élevée au plus haut degré de puissance politique et d’art militaire sous Sésostris, fût retombée au degré de faiblesse et d’ignorance où la trouvèrent les pasteurs. Comment un tel anachronisme peut-il donc se présenter dans la liste d’Africanus[253], copiste de Manéthon, et, ce qui est plus étrange, dans celle de Diodore son successeur, ainsi que nous le verrons? ceci est un vrai problème littéraire qui nous a long-temps embarrassé: quelle qu’ait pu être sa cause originelle, il en eut une, et il est intéressant de la trouver; après bien des indications, principalement sur la moralité et les moyens d’instruction de nos auteurs, il nous a semblé découvrir le mot de l’énigme dans la confiance accordée par Manéthon à Ktésias, et dans les circonstances politiques et littéraires où les Égyptiens et les Perses se sont respectivement trouvés au temps de cet auteur.