Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 16

Chapter 163,730 wordsPublic domain

D’accord avec Hérodote et avec Manéthon (en Josèphe) sur le danger que Sésostris encourut de la part de son frère, qu’il avait laissé vice-roi, Diodore remarque «que le conquérant, de retour, fit l’entrée la plus pompeuse, suivi d’une foule innombrable de captifs et d’une immensité de butin et de riches dépouilles; il en orna tous les temples de l’Égypte; il rapporta aussi plusieurs inventions utiles.--Ayant renoncé à la guerre, il licencia ses troupes, récompensa ses soldats, et leur partagea des terres qu’ils eurent en propriété; mais sa passion pour la renommée ne lui permettant pas le repos, il entreprit une foule d’ouvrages magnifiques, faits pour immortaliser son nom, en même temps qu’ils durent contribuer à la sûreté et à la commodité de l’Égypte. D’abord il fit bâtir en chaque ville un temple en l’honneur du dieu patron: en plusieurs endroits il fit élever des chaussées et des tertres pour servir de refuge pendant l’inondation; en d’autres, il fit creuser des canaux, des fossés...; il en fit creuser un, entre autres, pour communiquer de Memphis à la mer Rouge.»

(Au sujet de celui-ci, nous observons que Strabon[240] nie positivement son exécution entière; d’accord avec Aristote (et Pline), sur ce qu’il en eut la première idée et qu’il en fit la première tentative, il assure qu’il s’en désista, parce qu’il reconnut que le niveau de la mer Rouge _était plus élevé_ que celui de la Méditerranée, (_et cela est vrai_.).

Diodore poursuit et dit «que pour arrêter les courses dévastatrices des Arabes, Sésostris fit élever une muraille de 1,500 stades de longueur, laquelle ferma l’isthme depuis Peluse jusqu’à Héliopolis.--Ayant fait construire un vaisseau en bois de cèdre, long de 280 coudées, plaqué d’argent en dedans et d’or en dehors, il en fit l’offrande au dieu qu’on adore à Thèbes. Il éleva[241] deux obélisques d’une pierre très-dure (granit), de 120 coudées de hauteur, sur lesquels il fit graver l’état numératif de ses troupes, de ses revenus, des nations qu’il avait vaincues, des tributs qu’il en percevait. A Memphis il plaça dans le temple de Vulcain sa statue et celle de sa femme, l’une et l’autre de 30 coudées de hauteur, d’un seul morceau: Les plus pénibles ouvrages furent exécutés par les prisonniers qu’il avait amenés, et il eut soin d’y attacher des inscriptions portant qu’_aucun Égyptien n’y avait mis; la main_[242].»

«Un des traits les plus remarqués parmi les actions de Sésostris, est sa conduite envers les rois qu’il avait vaincus. Ce conquérant leur avait laissé leurs titres et la gestion de leurs états; mais chaque année, à un temps prescrit, ils étaient obligés de lui apporter les _présents_, c’est-à-dire les _tributs_ qu’il leur avait imposés dans la proportion des moyens de leurs peuples: il accueillait ces rois avec de grands honneurs; mais lorsqu’il allait au temple, il faisait dételer les 4 chevaux de front de son char, et les rois, prenant leur place, traînaient l’orgueilleux vainqueur qui voulait faire sentir que sa valeur l’avait mis hors de comparaison avec les autres hommes. (De là le titre fastueux que portaient les inscriptions de ses monuments: _Sésostris, roi des rois, seigneur des seigneurs_)».

Ces curieux détails seraient la matière d’un riche commentaire sur l’état politique et moral où se trouvait l’Égypte à l’avènement de ce _roi-fléau_; sur les éléments qui avaient préparé cet état, dont il fut comme la conséquence; enfin sur les changements dont il devint la cause à son tour. Les récits des voyageurs grecs, romains, arabes, dans les temps postérieurs, sur la perfection des sculptures, des peintures et des constructions de Sésostris, qu’ils virent en masses ou en débris, indiquent un degré de perfection étonnant dans les branches de ces arts... L’article qui nous intéresse le plus, est le système militaire qui, par sa force et sa supériorité relatives, nous indique des guerres antérieures, dont la longue continuité amena ce perfectionnement que la pratique amène dans tout art. Or, comme Hérodote nous assure que jusqu’à Sésostris aucun roi d’Égypte n’avait fait de guerre _hors du pays_, il s’ensuit que ces guerres furent _intérieures_, soit de faction à faction, ou de secte à secte, en supposant un seul et même gouvernement; soit d’état à état, en supposant plusieurs royaumes parallèles, selon une hypothèse émise avant ce jour, que nous examinerons en son temps. Reprenons maintenant notre sujet et poursuivons la narration d’Hérodote.

«Le successeur de Sésostris, me dirent encore les prêtres, fut son fils appelé Pheron.»

(Diodore l’appelle Sésoosis II, et Pline, Nunclérus ou Nunchoreus.)

«Pheron eut pour successeur un _homme de_ Memphis appelé _Protée_, au temps duquel Ménélas aborda en Égypte.» Sésostris serait antérieur de deux règnes à la guerre de Troie.

§ CXXI. «A Protée succéda Rhampsinit...; aucun roi d’Égypte ne posséda une aussi grande quantité d’or et d’argent que ce prince.»

§ CXXIV. «Jusqu’à lui, l’abondance et la justice fleurirent dans ce pays; mais il n’y eut pas de méchanceté où ne se portât son successeur _Cheops_... Ce fut lui qui bâtit la grande pyramide, dont la construction dura 20 ans, sans compter la taille des pierres dans les montagnes, et leur transport sur la place, qui, pendant 20 autres années, employèrent 100,000 hommes.»

§ CXXVII. «_Cheops_ régna 50 ans. Son frère _Chephren_ lui succéda; se conduisit en tyran comme lui; bâtit aussi une grande pyramide: (§ CXXVIII) il régna 56 ans. Ainsi les Égyptiens furent accablés de toutes sortes de maux pendant 106 ans. Aussi ont-ils gardé tant de haine pour ces deux rois, qu’ils ne les nomment point.»

§ CXXIX. «A Chephren succéda _Mykerinus_, fils de _Cheops_; ce prince prit à tâche de consoler et soulager le peuple des cruautés de ses deux prédécesseurs; aussi est-il cité avant tout autre pour son zèle à rendre la justice: un oracle le condamna à mourir, parce que le destin ayant condamné l’Égypte à être tourmentée pendant 150 ans, il n’avait pas rempli le temps.»

§ CXXXVI. «Après Mykerinus régna _Asychis_.»

§ CXXXVII. «Après _Asychis_ régna un aveugle de la ville d’_Anysis_ et qui fut appelé de ce nom. Sous son règne, _Sabako_, roi d’Éthiopie, fondit sur l’Égypte avec une nombreuse armée; Anysis se cacha dans des marais. _Sabako_ régna 50 ans avec douceur et justice; il prépara et perfectionna les digues et chaussées qu’avait élevées Sésostris; puis il se retira en Éthiopie; Anysis reparut et régna encore. Après _Anysis_, un prêtre du dieu _Phtha_ monta sur le trône, _à ce qu’on me dit_: ce prêtre, nommé _Séthon_, fut attaqué par _Sennachérib_, roi des _Arabes_ et des Assyriens. Séthon l’attendit à _Peluse_, qui est le boulevard et la clef de l’Égypte; et dans une seule nuit, une immense quantité de rats ayant infesté le camp ennemi, et rongé les carquois, les cordes d’arc, et les courroies de bouclier, les Arabes prirent la fuite et périrent pour la plupart. Séthon mourut ensuite.»

§ CXLII. «Jusqu’à cet endroit de mon histoire, les Égyptiens et les prêtres me firent voir que, depuis le 1er roi (Menès) jusqu’à Séthon, il y avait eu 341 générations de rois et autant de prêtres.»

§ CXLVII. «Maintenant je vais raconter ce qui s’est passé en Égypte, de l’_aveu unanime_ des Égyptiens et des autres peuples; et j’y joindrai les choses dont j’ai été témoin oculaire.»

Remarquons ces mots d’Hérodote: «_Maintenant_ je vais raconter ce qui s’est passé de l’_aveu unanime_,» c’est-à-dire que ses narrateurs n’étaient pas d’accord sur plusieurs des faits qu’il a récités, et dont quelques-uns sont en effet ridicules; lui-même nous avertit de son opinion, lorsqu’il dit, § CXXII: «Si ces propos des Égyptiens paraissent croyables à quelqu’un, il peut y ajouter foi; pour moi, je n’ai d’autre but, dans tout mon récit, que de transmettre ce que j’ai entendu de chacun...» Par suite de cette candeur, il nous prévient maintenant que ce ne sont plus des _ouï-dire_, ou des traditions qu’il va raconter, mais des faits vraiment historiques, reconnus pour tels par les Égyptiens et les Grecs: et en effet, à partir du règne de _Psammitik_, son récit prend, pour les détails d’actions et pour les dates, une précision qu’il n’a point eue dans ce qui précède.

§ CXLVII. «Après la mort de Séthon, les Égyptiens, ne pouvant vivre un seul moment sans rois, en élurent 12, entre lesquels fut partagé le pays; ce fut par ces princes que le labyrinthe fut bâti... L’un d’eux, nommé _Psammitik_, d’abord exilé, finit par chasser les autres et par régner seul... Il se fit une armée de soldats grecs, et il ouvrit l’Égypte à tous les marchands de cette nation; il étendit son pouvoir dans la Palestine, il y arrêta les Scythes après la bataille de l’Éclipse, entre Alyattes et Kyaxarès. Il régna 54 ans (y compris le temps qu’il partagea le pouvoir avec ses 11 collègues.)»

§ CLVIII. «Son fils Nékos lui succéda: (étant allé en Palestine), il livra bataille aux Syriens (_les Juifs_), il les vainquit et s’empara de (leur capitale) _Kadutis_, ville considérable. Il régna 16 ans en tout.»

§ CLXI. «Son fils Psammis, qui lui succéda, ne régna que 6 ans. Apriès, fils de Psammis, régna après son père, pendant 25 ans; mais ayant abusé de la fortune, il fut abandonné par ses soldats et détrôné par _Amasis_, l’un d’eux (lib. III, § X), lequel régna 44 ans. Son fils _Psamménit_ lui succéda; mais ayant été attaqué par Kambyses, fils de Kyrus, roi des Perses, il fut vaincu et mis à mort, n’ayant régné que 6 mois. De ce moment, l’Égypte subjuguée n’a plus été qu’une province de l’empire perse.»

Arrêtons-nous ici; nous y avons une date connue: il est certain que Kambyses subjugua l’Égypte l’an 525 avant notre ère: en partant de ce point, nous remontons avec précision jusqu’à la 1re année de Psammitik, qui fut l’an 671 avant J.-C.[243]. Dans cette période, les dates d’Hérodote se trouvent toujours d’accord avec celles des livres juifs, chaldéens, etc. Les autres listes égyptiennes n’ont pas ce mérite, qui tend à prouver l’exactitude de notre historien en ce qui a dépendu de lui. Cela ne nous empêchera point de relever dans son récit plusieurs discordances qui sans doute viennent de ses auteurs.

1° En remontant de Psammitik à Séthon, nous trouvons une lacune sensible: Psammitik commença de régner l’an 671..... L’attaque de Sennachérib, roi d’Assyrie, contre l’Égypte, et sa fuite subite, datent de l’an 722. Voilà 51 ans d’intervalle: on ne saurait admettre que Séthon les ait remplis, surtout lorsque les autres listes nous prouvent le contraire... Ces listes s’accordent avec les livres juifs à placer au temps de Sennachérib un roi _éthiopien_ nommé _Tarakah_ dont l’immense armée fut le vrai fléau du roi _assyrien_: ce Tarakah est le 3e roi de la 25e dynastie, avec un règne de 20 ans. Ce fait est masqué dans Hérodote. Ces 20 ans ne nous amènent qu’à l’an 702; il nous reste 31 à 32 ans de lacune jusqu’à Psammitik: or l’Éthiopien Sabako n’existait plus dès avant Séthon. Comment a-t-on pu dire à Hérodote, § CLII, «que Psammitik, jeune encore, «effrayé du meurtre de son père Nékos, qu’avait fait tuer Sabako, s’était sauvé en Syrie, d’où il ne revint que pour être l’un des 12 rois?»

Psammitik, qui régna 54 ans, ne peut guère avoir eu plus de 30 ans quand il fut élu; par conséquent il ne dut naître que vers les années 702 ou 704 avant J.-C. Les auteurs d’Hérodote ont fait ici quelque confusion. Ils auront pris le dernier Éthiopien pour le premier; et la fuite de Psammitik n’a pu avoir lieu qu’autant qu’il aura été un enfant sauvé par des amis: alors ce prince aurait vécu 85 à 86 ans; cela est possible.

2° Le _Sabako_ d’Hérodote semble indiqué par les livres juifs à l’époque de 731: ils disent que _Hoshée_, roi de Samarie, implora le secours d’un roi d’Égypte nommé _Soua_ ou _Seva_; si vous ajoutez _kush_, signifiant _éthiopien_, vous aurez _Sevakus_ ou _Sevakos_, tel que le présente la liste de Manéthon. Toujours est-il vrai que la date de 731 convient à _Sabako_, prédécesseur de Séthos, qui régnait en 722. Dans cette hypothèse, les 50 ans de Sabako auraient commencé vers l’an 780; mais cela est aussi peu admissible que le retour d’_Anysis_ après ces 50 ans: nous admettons plutôt l’avis de Desvignoles, qui pense que ces 50 ans sont la totalité des 3 rois éthiopiens (dynastie 25e). Les listes n’en diffèrent que de 6 ans. Alors nous croirons qu’il y eut anarchie de l’an 671 à l’an 701 ou 702, et que Sabako, 1er des 3 rois _éthiopiens_, entra en Égypte vers 751 ou 750; il s’y trouvera naturellement au temps de _Hoshée_.

3° Au-dessus de cette date 750, nous n’avons plus de série exacte jusqu’à Mœris, dont la mort est placée par Hérodote vers 1350 ou 1355. Supposons qu’_Anysis_ ait été le tyran qui, selon les listes, fut vaincu et brûlé vif par Sabako sous le nom du _Bocchoris_ des listes, et qu’il ait régné les 6 ans de celui-ci; son prédécesseur _Asychis_ aurait fini en 757; donnons-lui 20 à 30 ans de règne, il aurait commencé entre 780 et 788. Alors vient le règne de Mykerinus, que l’_oracle_ indique n’avoir pas été très-long. Admettons-le depuis l’an 800: maintenant les 106 ans des deux tyrans, ses oncle et père, ne nous mènent qu’à l’an 906: nous n’avons plus que les 3 règnes de Rhampsinit, Protée et Pheron, pour arriver à Sésostris, par-delà l’an 1300; il est vrai que nous pouvons corriger la date de _Cheops_, par le moyen de Diodore, qui nous apprend que les[244] prêtres de son temps comptaient _mille_ ans depuis l’érection de la pyramide, ce qui la place vers l’an 1056 avant notre ère; mais il n’en reste pas moins impossible que 3 règnes comblent le vide de 1056 à 1350: il y a lacune évidente en toute cette période; de Sésostris à Sabako, il y a désordre de faits; car, après les 50 ans de _Cheops_, faire régner son frère 56 ans, puis encore Mykerinus, _fils de Cheops_, cela est incroyable en généalogie. Il est clair qu’Hérodote n’a reçu ici que des idées générales et vagues; le seul article appuyé d’une date positive est celui du roi Mœris, attesté _mort un peu moins de_ 900 ans avant les conférences d’Hérodote en 460..., par conséquent vers 1350 à 55. Mais ici naît une difficulté: Sésostris fut-il le successeur de Mœris? Hérodote ne le dit point, il semble même indiquer la négative, lorsque, parlant des rois en général, il dit que _Sésostris vint après eux_: à l’appui de cette _négative_, nous avons Diodore, qui compte sept générations (ou plutôt 5 _intermédiaires_) de Sésostris à Mœris; à la vérité, le témoignage de Diodore est, comme nous le verrons, assez léger en cette partie; d’un autre côté, Hérodote semble se redresser ou s’éclaircir, lorsque, parlant du prêtre Séthon, il compte de Menès à lui 341 _rois_. Si de Menès à Mœris il y en eut 330, y compris ce dernier, il n’en restera que 11 de lui à Séthon; et nous les trouvons précisément dans l’énumération d’Hérodote; cet auteur a donc entendu que Mœris fut le père, ou tout au plus l’aïeul de Sésostris, lequel ne pourrait être placé plus haut que 1355... Ce roi ayant régné 33 ans, selon Diodore, 48 ou 51 ans, selon Manéthon, il aurait vu réellement se renouveler la fameuse période sothiaque en l’an 1322, comme le disait la flatterie aux temps de Tacite; mais Tacite lui-même[245] nous avertit de l’incertitude de cette opinion; et les époques qu’il allègue en prouvent l’erreur. Et comment en effet un incident si remarquable dans les superstitions égyptiennes eût-il été oublié ou omis par les prétrès et par les historiens? Diodore prétend que le fils de Sésostris, ou Sésoosis, prit le nom de son père, et s’appela Sésostris II. Cet incident sauverait la citation de Tacite; mais il restera à expliquer pourquoi les listes copiées de Manéthon s’accordent, comme nous le verrons, à placer _Sésostris_ plusieurs années plus haut, savoir: celle d’Eusèbe en Syncelle, à l’an 1376; celle d’Africanus, 1394, et la (vieille) Chronique d’Alexandrie, à l’an 1400 avant notre ère. Nous avouons que rien ne nous paraît démontré ni décisif sur la date précise de ce conquérant, si ce n’est qu’il n’a pu commencer avant 1394 ou 1400; ni plus tard que 1371 à 72, s’il a régné 48 ans. Cela nous donne un peu plus de 100 ans de date avant _Ninus_, ce qui remplit suffisamment les assertions d’Agathias, de Justin, et autres auteurs qui s’accordent à faire ce roi assyrien postérieur à l’Égyptien: nous reprendrons cette question dans le récit de Manéthon.

A l’égard des temps qui précédèrent Sésostris, le récit d’Hérodote et de ses prêtres n’est qu’un sommaire peu instructif, puisqu’il présente en masse 336 rois _obscurs_ et fainéants; néanmoins ce récit donne lieu à plusieurs objections assez graves.

1° Prétendre que Menès ait été le 1er roi du pays, et lui attribuer l’ouvrage gigantesque d’avoir déplacé le fleuve du Nil pour bâtir Memphis dans l’ancien lit mis à sec et comblé, etc., c’est choquer grossièrement toutes les vraisemblances: de tels travaux supposent une nation déjà nombreuse, un gouvernement puissant, des arts avancés, etc. Il a fallu des siècles pour amener un tel état de choses. Imaginer qu’un pays de 200 lieues de long et de 3,500 lieues de surface carrée ait, dès le premier jour, été habité par une seule et même société, gouverné par un seul et même pouvoir, c’est n’avoir aucune idée du monde physique et politique: il a fallu à l’espèce le temps de se multiplier; à l’état social le temps de se former; puis aux gouvernements de chaque société, de chaque canton, peuplade, arrondissement, le temps de se quereller et de se subjuguer l’un l’autre. Dans l’Égypte, comme partout ailleurs, la population a commencé par être vagabonde et sauvage; puis, rendue sédentaire par la culture du sol, elle a formé des peuplades divisées d’intérêts, de passions, limitées naturellement par des bras de rivières, par des marais, des lagunes, etc. Ces petits états, souvent en guerre, se sont successivement dévorés. Les roitelets vaincus sont devenus les vassaux, les lieutenants des rois vainqueurs, qui, à leur tour subjugués par le plus méchant et le plus fort, ont fait place à un roi unique, à un despote, roi des rois: celui-là a eu le moyen de faire de grands ouvrages. Voilà l’histoire. universelle. Ainsi, avant qu’il existât en Égypte un royaume identique, il y eut une succession d’états partiels, qui devinrent progressivement moins nombreux et plus grands; et cet ordre de choses-là, comme partout ailleurs, a laissé sa trace dans les divisions politiques du pays; motivées par les obstacles physiques de leurs frontières. Ainsi l’on peut assurer qu’il y eut d’abord autant de peuplades que de bourgades; puis autant de peuples et d’états que l’on voit de préfectures; enfin, qu’il se forma trois grands royaumes représentés par la Thébaïde ou Égypte supérieure, le Delta ou Égypte inférieure, et l’Heptanome ou pays du milieu, dont les distinctions physiques et même politiques subsistent encore aujourd’hui... Le roi donc qui bâtit Memphis, et ses palais, et ses temples, et ses digues, ne put être qu’un monarque tardif dans l’ordre des temps; et les prêtres qui en font le chef, se décèlent pour être les échos d’un système tardif et partiel, qui n’a connu ou voulu connaître d’histoire que celle de la monarchie de Memphis, la plus puissante, mais la dernière formée de toutes. Ce que le raisonnement nous dicte à cet égard, nous verrons les autorités de Diodore l’attester par des témoignages positifs; mais, de plus, nous trouvons dans le récit même des auteurs d’Hérodote le démenti positif de leur opinion. Écoutons leurs propres paroles au § IV, titre 2.

§ IV. «Au temps de Menès, premier homme qui ait régné en Égypte, toute l’Égypte, à l’exception du nome thébaïque, n’était qu’un marais: il ne paraissait rien de toutes les terres que l’on voit aujourd’hui au nord du lac Mœris, quoiqu’il y ait 7 jours de navigation depuis ce lac jusqu’à la mer.»

§ V. «Tout homme judicieux», ajoute Hérodote, en examinant le terrain, même au-dessus du lac de Mœris (_qui est le Faïoum_), pensera qu’il est un don du fleuve, une terre apportée et déposée par lui.»

Alors il est évident que _Memphis_ fut une ville moderne en comparaison de Thèbes; que ses rois ne furent ni les premiers ni les plus anciens de l’Égypte, et qu’en reportant tout à Menès, les auteurs d’Hérodote décèlent, comme nous l’avons dit, un _système local_ et tardif qui n’a point connu ou voulu connaître ce qui lui fut antérieur.

§ VI. _Système des générations_. Ce caractère systématique et paradoxal se montre avec encore plus d’évidence dans leur manière d’évaluer _en gros_ le temps écoulé depuis Menès, et la durée des 341 règnes comptés ou supposés depuis ce prince jusqu’à _Séthon_, contemporain de Sennachérib. «Ils prétendent», dit notre historien, § CXLII, «que dans une si longue suite de générations il y eut autant de grands-prêtres que de rois: or 300 générations font 10,000 ans; car 3 générations valent 100 ans; et les 41 qui excèdent les 300 font 1,340 ans (total, 11,340 ans).»

D’abord il y a erreur en cette addition; elle devrait être de 1366 ⅔. La dernière génération est tronquée de 26 ans... Le prince qui l’a remplie n’aurait régné que 7 ans: cela conviendrait à Séthon.

Mais nous voyons bien d’autres objections à faire. 1° Le mot _génération_ est impropre ici; son vrai sens est la _succession du père au fils_. Or il n’y a point eu de telle _succession_, de l’aveu des prêtres; car Hérodote nomme plusieurs rois, tels que Séthon, Sabako, Anysis, Asychis, Chephren, Protée, etc., qui ne furent point fils de leurs prédécesseurs, sans compter les 17 Éthiopiens, qui furent des étrangers, intrus par violence: en outre, la liste de Manéthon fait foi qu’il y eut, jusqu’à Séthon, 23 ou 24 ruptures d’ordre généalogique, par le passage de dynastie à dynastie, c’est-à-dire de famille à famille. Il y a donc grave erreur à prétendre évaluer le temps par génération, quand il n’y a eu que succession de règnes, ce qui est très-différent: les 1,340 ans allégués par Hérodote n’ont donc aucune autorité raisonnable, et sont une pure hypothèse imaginée, peut-être, pour mesurer un espace de temps dont le point de départ aurait été quelque observation astronomique marquante!

Ici la candeur et le bon sens d’Hérodote se trouvent en faute. «M’étant rendu à Thèbes», dit-il, «(pour vérifier ces récits), les prêtres de Jupiter me conduisirent dans l’intérieur d’un grand édifice, où ils me montrèrent autant de colosses de bois qu’il y avait eu de _grands-prêtres_, et les comptant devant moi (au nombre de 345), ils me _prouvèrent_ que chacun était fils de son prédécesseur.»

C’est une preuve par trop bizarre d’un fait étrange en lui-même, que des mannequins de bois, fabriqués probablement depuis Kambyses, puisque ce tyran se plut à brûler et faire brûler tout ce qu’il put de monuments! Qui croira d’ailleurs que dans un pays qui fut, autant et plus que tout autre, agité de guerres civiles, politiques et religieuses, qui croira que 345 grands-prêtres se soient succédés régulièrement de père en fils? Ce sont-là des contes sacerdotaux inventés après coup pour soutenir un système.