Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 15

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Relativement au roi de Babylone, l’historien Mégasthènes[226] rapporte, d’après les Chaldéens, que Nabukodonosor eut une maladie qui semblerait avoir été ou la _manie_, ou l’_épilepsie_, l’une et l’autre regardées comme un _mal divin_, et que, dans un accès de ce mal, il émit une prophétie sur la prise de Babylone par Kyrus. Ce trait prouve que les prophéties étaient la mode de ce temps-là et le goût général des peuples. Lorsqu’une grande catastrophe arrivait, on la trouvait toujours prédite dans quelque livre ancien, avec d’autant plus de facilité qu’il n’en coûtait que l’insertion d’un feuillet de papyrus, ou de palmier, ou même d’un seul verset, dans les manuscrits reliés à l’indienne: le vainqueur en était flatté, apaisé, et le vaincu se consolait par la persuasion que l’événement était dû aux immuables décrets de la fatalité.

CHAPITRE XIX.

Résumé.

Maintenant, si nous résumons ce long article des Babyloniens, nous trouverons pour principaux résultats:

1° Que Babylone n’eut de rois héréditaires et indépendants connus, que pendant environ 80 ans, ou 1 siècle au plus, c’est-à-dire depuis Nabopol-asar inclusivement, jusqu’à la conquête des Perses, sous Kyrus;

2° Qu’avant Nabopol-asar, remontant jusqu’à Bélésys-Mérodak, ses rois purent jouir, pendant un temps, de l’indépendance accordée à tous les sujets de Ninive renversée; mais qu’ensuite ils reconnurent la suzeraineté des Mèdes jusqu’au règne de Nabopol-asar;

3° Qu’avant Bélésys ses _rois_ ne furent réellement que des pachas ou satrapes du _grand roi_, ou _sultan_ de Ninive, maître de toute la Haute-Asie depuis Ninus et Sémiramis;

4° Que Sémiramis fut véritablement la fondatrice de la _grande_ Babylone, par la création qu’elle fit des ouvrages de fortification et d’assainissement auxquels cette cité dut sa splendeur;

5° Qu’avant Sémiramis il existait en ce même lieu un _temple de Bel_ ayant la forme d’une pyramide, que les traditions chaldéo-juives désignent sous le nom de _tour de Babylon_ ou _Babel_, et les historiens grecs sous les noms divers de _palais_, de _tombeau_, de _citadelle_, de _tour de Bel_;

6° Que cette tour ou pyramide fut essentiellement un _observatoire d’astronomie_, le foyer antique et mystérieux des sciences de ces prêtres _chaldéens_ dont les Grecs font remonter l’origine à des temps inconnus; ce qui s’accorde très-bien avec la date de 3195 ans avant J.-C., que les calculs phéniciens et juifs assignent à la fondation de cette _tour_;

7° Qu’un établissement de ce genre prouve l’existence d’un peuple civilisé tel que l’indique Ktésias à l’époque où Ninus subjugua la Babylonie;

8° Que ce peuple fut d’origine et de sang _arabe_, spécialement de la branche éthiopienne ou _Kushite_, ce qui lui donne des affinités particulières avec les nations _phéniciennes_;

9° Que ces affinités sont confirmées par le _langage_ et par le _système_ alphabétique appelés _chaldaïques_, dont on trouve l’usage chez les Chaldéens jusqu’à une époque très-reculée;

10° Que si maintenant les briques des murs de Babylone nous offrent une écriture d’un système différent, c’est parce que Sémiramis, qui bâtit ces murs, dut employer l’écriture du peuple vainqueur qu’elle commandait, c’est-à-dire les _caractères assyriens_ que Darius fit graver sur le monument de sa guerre contre les Scythes; et si Darius employa ces _caractères assyriens_, c’est parce que ceux des Perses ses sujets étaient du même système, et que sans doute ils en avaient été empruntés pendant les 500 ans que les _Perses_ furent gouvernés par les Assyriens de Sémiramis. Nous pourrions pousser plus loin nos inductions sur ces antiquités; mais nous aurons l’occasion de les reprendre dans l’article des Égyptiens, dont il nous reste à traiter.

CHRONOLOGIE

DES

ÉGYPTIENS.

CHAPITRE PREMIER.

La chronologie de l’ancienne Égypte se trouve juste au même degré d’obscurité où la prit et la laissa John Marsham en 1672[227], avec cette différence, qu’à cette époque les passages des anciens auteurs, relatifs à ce sujet, étaient disséminés dans une foule de livres et de manuscrits, et que Marsham, en ayant rassemblé le plus grand nombre, en a rendu la discussion plus aisée. Si les sociétés savantes qui proposent des prix annuels eussent systématisé cette méthode et ordonné d’abord le tableau de tous les fragments relatifs au sujet proposé, elles eussent beaucoup hâté les progrès de la science. On aurait cru que la magnifique _Collection des monuments égyptiens_ récemment publiée par la commission des savants français eût dû nous donner des renseignements nouveaux; mais cette Collection ne semble avoir ajouté que de nouveaux problèmes. Nous sommes réduits presque aux mêmes moyens d’instruction que nos prédécesseurs; et cependant nous en avons déduit des résultats absolument différents. Pourquoi cela? parce que nous avons opéré par une méthode impartiale absolument différente, ainsi que le lecteur va le voir dans les chapitres suivants.

Les documents que nous ont transmis les anciens auteurs se réduisent à des extraits de livres originaux, maintenant perdus, à des fragments altérés dans leur passage d’une main à l’autre; en un mot, à des idées vagues et même quelquefois contradictoires: il ne faut donc pas s’étonner si des interprètes partiaux, chacun en son sens, n’ont pu s’accorder sur des hypothèses privées de base; et il ne faudrait pas s’étonner encore si nous-mêmes aujourd’hui, quoique appuyés sur tout ce qui subsiste d’autorités textuelles, nous n’arrivions pas à un degré d’évidence et de certitude dont les moyens nous sont refusés... En de telles matières on ne peut prétendre qu’aux probabilités les plus raisonnables. Commençons par établir nos moyens d’instruction: ils consistent, 1° en un tableau sommaire inséré par Hérodote en son second livre, et qu’il nous donne comme étant le résumé de tout ce que les prêtres de Thèbes, de Memphis et d’Héliopolis répondirent à ses questions, comme étant la substance de leur doctrine historique à l’époque où vivait l’auteur. Pour bien apprécier le mérite de cette pièce, il est nécessaire d’observer qu’Hérodote visita l’Égypte 65 ans seulement (vers l’an 460 avant notre ère) après que les Perses eurent soumis ce pays à leur domination. L’invasion et le mélange de ces étrangers commencèrent d’introduire bien des altérations dans les lois, dans les mœurs et les doctrines nationales; mais parce qu’après la courte tyrannie de Kambyse, le régime tolérant de Darius Hystaspe et de ses successeurs permit au peuple égyptien de revenir à son caractère, l’on peut croire que le système indigène ne fut encore ni oublié ni changé: il dut au contraire se retremper, lorsque, 77 ans après le séjour d’Hérodote (l’an 413 avant J.-C.), le peuple égyptien, las des vexations des Perses, secoua le joug du _grand roi_ (Darius Nothus), et se reconstitua peuple indépendant sous le gouvernement d’Amyrtée[228]. Les Égyptiens se trouvèrent alors dans une situation politique et morale semblable à celle du peuple juif au moment où, conduit par les Machabeés, il brisa le joug des Grecs et reprit son caractère national avec un enthousiasme mesuré sur sa haine des étrangers.

En Égypte comme en Judée, le peuple insurgé eut à lutter, sous tous les rapports, contre les prétentions du peuple dominateur, et il dut exister une guerre diplomatique et littéraire à laquelle on n’a point fait assez d’attention. Nous verrons bientôt l’importance de cette remarque.

Après 63 ans d’indépendance, les Égyptiens retombèrent sous le joug des Perses, qui prirent à tâche d’effacer tout ce qui fut contraire à leur pouvoir et même à leurs opinions..... Les Grecs d’Alexandre, successeurs des Perses, altérèrent encore plus le caractère égyptien, en ce que, par la douceur de leur régime, ils vainquirent l’antipathie nationale, et finirent par amener le peuple à l’adoption de leurs mœurs et même de leur langue.

Cette époque nous fournit le second de nos documents historiques provenant du livre que le prêtre égyptien Manéthon composa vers l’an 270 avant J.-C., près de deux siècles depuis Hérodote. A cette époque, Ptolomée-Philadelphe provoquait la traduction des livres juif, des livres chaldéens et de tous les livres orientaux; Manéthon, encouragé par ce prince, constitué par lui chef de toutes les archives sacerdotales, publia en langue grecque une compilation de trois volumes qu’il dit être la substance des chroniques anciennes: malheureusement cette compilation s’est perdue, et il ne nous reste qu’un squelette de listes qui, altérées par le prêtre _Jules-Africanus_, par l’évêque Eusèbe Pamphile, et par le moine Georges le Syncelle, retracent bien mal l’original. Néanmoins elles suffisent à rendre sensible la différence notable qui existe entre Hérodote et Manéthon sur plusieurs chefs, notamment sur l’époque de Sésostris Manéthon, se prévalant de sa qualité d’indigène, a prétendu que l’auteur grec avait erré ou menti en beaucoup de cas. Mais puisque Hérodote proteste qu’il n’a été que l’écho fidèle des prêtres, dont les récits choquent quelquefois son bon sens, nous n’avons pas le droit de l’inculper: il y a plutôt lieu de croire que c’est ici une contestation nationale, élevée de _collège_ à _collège_ de prêtres qui, dans un intervalle de 100 ou de 150 ans, et dans le contact avec les étrangers, auront trouvé ou cru trouver des motifs de penser autrement que leurs ancêtres. Il y a ici cette circonstance remarquable, que, dans la chronologie égyptienne comme dans l’assyrienne, l’opinion de date nouvelle, présentée par Ktésias et Manéthon, soutient le système en _plus_, tandis que l’opinion ancienne présentée par Hérodote soutient le système en _moins_, et que la première veut que Sésostris soit, comme Ninus, reculé de six siècles, tandis que la seconde les rapproche dans une proportion égale. L’époque de ce roi est le vrai nœud de la difficulté, comme nous le verrons ci-après.

Un troisième document nous est fourni par le Syncelle, qui, argumentant contre Manéthon, lui oppose une _ancienne chronique_, dont il cite le résumé à partir de la XVIe dynastie. On a demandé d’où venait cette _ancienne chronique_, et quelle était son autorité, etc., etc. Quelques-uns ont voulu, parce qu’elle arrive jusqu’au dernier roi national, 18 ans avant Alexandre, qu’elle ne pût avoir été rédigée avant cette époque; mais, si l’on considère qu’en un tel cas elle n’eût point mérité le nom d’_ancienne_ que Manéthon paraît lui avoir donné, et qu’à titre de _nouvelle_ il eût dû la déprécier, d’autant plus qu’elle diffère de son système; on pensera, avec nous, qu’elle a dû être primitivement rédigée sous les règnes de Darius et Artaxercès, dont la tolérance permit aux savants d’Égypte de recueillir les débris de leurs monuments saccagés et dispersés par le tyran Kambyse (et remarquez que ce désir de recueillir et de rassembler est le premier sentiment après toute convulsion, tout naufrage). Ce premier cadre une fois établi, il lui est arrivé, comme à la plupart des autres chroniques (par exemple à celle dite _Kanon de Ptolomée_), de recevoir des additions successives de la main de chaque savant qui en a possédé un manuscrit; et parce que l’original put avoir déjà 200 ans au temps de Manéthon, cet auteur a pu le classer parmi les documents anciens. Nous en examinerons le mérite à son rang.

Tres-peu de temps après Manéthon, le savant Ératosthènes, bibliothécaire d’Alexandrie, découvrit et publia une liste de rois thébains, que n’avait point connus ou mentionnés le prêtre égyptien, dont le travail s’est borné à la Basse-Égypte. Cette liste, citée par le Syncelle, forme notre cinquième document, qui est très-peu de chose, puis-qu’il se réduit à une nomenclature stérile de princes inconnus, et qu’au lieu de 89 mentionnés par Apollodore, copiste d’Ératosthènes, le Syncelle n’en a conservé que 30; néanmoins ce monument vient à l’appui d’Hérodote et de Diodore de Sicile.

Ce dernier auteur nous fournit un sixième document dont le mérite est surtout de servir à classer les matériaux fournis par les autres. On sait que Diodore, postérieur d’un siècle et demi à Manéthon, eut l’ambition de rassembler en un corps d’histoire tout ce qui était épars en divers auteurs; et il a dû trouver dans Alexandrie et dans l’Égypte, qu’il visita, des moyens qui manquèrent à ses prédécesseurs.

A ces 6 pièces principales ajoutez quelques passages tirés des auteurs anciens, tels que Strabon, Pline, Tacite, Josèphe, les livres juifs, etc., et un fragment anecdotique produit par Eusèbe, comme venant d’un historien persan: voilà tous les matériaux faibles et mutilés mis à notre disposition pour reconstruire l’édifice vaste et compliqué de la chronologie égyptienne. Nous ne parlons point des monuments dont nous enrichit en ce moment l’expédition française d’Égypte, parce que cette magnifique collection, dont il ne faut pas séparer le précieux travail de Denon, en nous offrant les ruines gigantesques des palais et des temples de la Haute-Égypte, nous donne plutôt des problèmes à résoudre que des instructions.

CHAPITRE II.

Exposé d’Hérodote.

Hérodote nous apprend qu’étant venu en Égypte recueillir des matériaux pour son histoire, il trouva, dans les villes d’Héliopolis, de Memphis et de Thèbes, des colléges de prêtres avec qui il eut les conférences scientifiques dont son second livre contient le résultat. Comment se tinrent ces conférences? fut-ce en langue persane? nous ne voyons pas qu’Hérodote l’ait sue, encore moins la langue égyptienne; il est plus probable que l’Égypte, ouverte aux Grecs depuis Psammitik, fut remplie de marchands de cette nation; qui auront su la langue du pays; quelqu’un de ces hommes officieux aura servi d’interprète à l’auteur, qui fut son hôte. Cette communication par interprète est moins exacte que directement. Quant à l’exposition, la méthode suivie par l’auteur est excellente: il traite d’abord du sol, du climat et de tout l’état physique de l’Égypte; et le tableau qu’il en fait est tel, que nos plus savants voyageurs ont trouvé aussi peu à y ajouter qu’à y reprendre: il passe ensuite aux coutumes, aux lois, aux rites religieux; enfin il arrive à la partie historique et chronologique: citons ses propres paroles.

§ XCIX. «Jusqu’ici j’ai dit ce que j’ai vu et connu par moi-même, ou ce que j’ai appris par mes recherches; maintenant je vais parler de ce pays selon ce que m’en ont dit les Égyptiens eux-mêmes; j’ajouterai à mon récit quelque chose de ce que j’ai vu par moi.»

Il est clair qu’Hérodote n’ayant rien pu voir de ce qui est historique ancien, tout ce qu’il va en dire est le récit des prêtres mêmes.

«Selon ces prêtres, le premier roi d’Égypte fut _Menés_; il fit construire les digues de Memphis. Jusqu’alors le Nil avait coulé entièrement le long du Mont libyque: Menès ayant comblé le coude que le fleuve formait au sud, et construit une digue d’environ 100 _stades_ au-dessus de Memphis, il mit à sec l’ancien lit, fit couler le Nil par le nouveau, et fit bâtir la ville actuelle de Memphis sur le sol même d’où il avait détourné le fleuve, et qu’il avait converti en terre ferme. Il fit encore creuser un grand lac au nord et à l’ouest de la ville (pour la défendre), et il éleva un grand et magnifique temple au dieu _Phtha_ (principal dieu des Égyptiens).»

§ C. «Les prêtres me lurent dans leurs annales les noms de 330 autres rois qui régnèrent après _Menès_: dans une si longue suite de générations il se trouve 18 Éthiopiens et une femme égyptienne: tous les autres furent _Égyptiens, hommes et non dieux_.»

§ CI. «Les prêtres me dirent encore que, de tous ces rois, aucun ne s’était rendu célèbre par quelque grand ouvrage ou par quelque action éclatante, excepté Moïris, le dernier de ceux-là (des 330).--Or (dit Hérodote au § XIII) au temps où les prêtres me parlaient ainsi, il n’y avait pas encore 900 ans que _Moiris_ était mort.»

(Nous savons qu’Hérodote visita l’Égypte l’an 460 avant J.-C.; par conséquent les prêtres plaçaient la mort de Moïris vers les années 1350 à 1355).

«Je passerai sous silence ces princes obscurs, poursuit notre auteur, et je me contenterai de parler de _Sésostris_, qui vint après _eux_.»

(Ce dernier mot semblerait dire que Sésostris ne fut pas le successeur immédiat de Moïris; et en effet nous verrons d’autres auteurs placer plusieurs règnes entre ces deux princes).

§ CII. «Selon les prêtres, Sésostris fut le premier qui, partant du golfe Arabique (la mer Rouge) sur des vaisseaux _longs_[229], subjugua les riverains de la mer Erythrée. Il s’avança, jusqu’à une mer remplie de bas-fonds, qui le repoussèrent.--De retour en Égypte, il leva une armée immense, et marchant par le continent (l’isthme de Suez), il subjugua tous les peuples sur sa route, et passa même d’Asie en Europe, où il attaqua et vainquit les Skytes et les Thraces; je crois qu’il n’alla pas plus avant. Revenant sur ses pas, il s’arrêta aux bords du Phase; mais je ne vois pas clairement si ce fut Sésostris qui de son gré y laissa une partie de son armée pour coloniser, ou si ce furent les soldats qui, las et ennuyés de ses courses, s’y arrêtèrent (malgré lui). Quoi qu’il en soit, les habitants du Phase (les Colches) sont des Égyptiens, car ils ont la peau noire, les cheveux crépus; ils pratiquent la circoncision et ils parlent la même langue, etc. A son retour en Égypte, Sésostris, disent les prêtres, faillit de périr à Daphnês (Taphnahs), par les embûches de son frère qui incendia la tente où il dormait (à la suite d’un grand repas). Échappé à ce danger, il employa les nombreux prisonniers qu’il avait amenés, à exécuter divers grands ouvrages, et entre autres, à élever les chaussées et à creuser les canaux dont le pays est aujourd’hui entrecoupé. Avant ce prince, l’Égypte était commode pour les chars et la cavalerie; mais après lui, leur usage est devenu impraticable: il est le seul roi égyptien qui ait régné sur l’Éthiopie (Abissinie moderne).» Tel est en substance le récit des prêtres auteurs d’Hérodote. Mais parce que de plus grands détails sur _Sésostris_ seront; utiles à notre sujet, nous allons en joindre d’autrès tirés de divers auteurs.

Selon Pline[230], la borne de l’expédition de Sésostris en Afrique fut le port _Mossylicus, d’où vient la cannelle_. (Ce lieu situé à l’ouest du cap _Guardafui_, est distant d’environ 550 lieues de Memphis.)

Strabon[231] ajoute que, long-temps après, la route de ce prince était encore marquée par des colonnes inscrites, et par des temples et autres monuments. Il observe que les anciens rois d’Égypte avaient été peu curieux de recherches géographiques avant _Sésostris_; et cela ferait croire qu’en cette occasion Sésostris eut les mêmes idées de curiosité que nous avons trouvées, à pareille époque, chez les rois homérites de l’Iémen[232].

Diodore de Sicile[233], qui cite l’opinion des prêtres de son temps, et celle de divers auteurs anciens, ne donne point à ce prince le nom de Sésostris, mais celui de Sésoosis, analogue au Séthosis et au _Séthos_ de Manéthon et des listes[234]. Ce narrateur dit que les inclinations de Sésostris furent, des le berceau, moulées et dirigées par le roi son père (_Amenoph_), qui lui donna une éducation entièrement militaire, avec la circonstance singulière d’avoir fait élever avec lui tous les enfants mâles nés le même jour, lesquels devinrent ses camarades pour la vie.... Sésostris et sa petite troupe, au nombre de 1,700, furent élevés dans les exercices les plus pénibles de la guerre; leurs premières expéditions furent en Arabie et en Libye contre les lions et les Arabes. Le jeune prince n’était qu’à la fleur de l’âge.... Diodore joint immédiatement la mort d’_Amenoph_ à l’avènement de Sésostris, et la résolution de celui-ci de conquérir la terre entière; mais il pèche contre les vraisemblances, quand il ajoute que, selon quelques auteurs, sa fille, nommée _Athirté_, l’excita à cette entreprise, et lui en fournit les moyens: ce conte doit être posthume comme celui du songe d’Amenoph, dans lequel le dieu _Phtha_ lui avait promis l’empire du monde pour son fils.... Sésostris, à la fleur de l’âge, ne dut pas avoir plus de 22 à 24 ans quand il régna. Ses conquêtes durèrent 9 ans[235]; il s’y prépara pendant 1 ou 2 ans: supposons-lui 35 à 36 ans à son retour en Égypte; ses enfants, à cette époque, sont représentés encore jeunes. Son règne fut en tout de 33 ans; il aurait donc vécu environ 60, ou tout au plus 64 à 65 ans. Devenu aveugle, la vie lui devint odieuse, et par suite de son orgueil, il ne put la supporter et il se tua. Cette circonstance suppose encore la force de l’âge et cadre bien avec notre hypothèse.

Selon Diodore, «l’armée de Sésostris fut de 600,000 hommes de pied, 24,000 chevaux, 27,600 chariots de guerre: sa flotte, composée de 400 voiles, soumit les îles et les côtes de la mer Érythrée jusqu’à l’Inde; tandis que ce roi, conduisant l’armée de terre, subjugua toute l’Asie. Il poussa ses conquêtes plus loin qu’Alexandre même, car ayant passé le Gange et pénétré jusqu’à l’Océan oriental, il revint par le nord subjuguer les Scythes jusqu’au Tanaïs (le _Don_).» Contre ceci nous observons que le docte et judicieux Strabon[236] nie, d’après _Mégasthènes_, ambassadeur grec dans l’Inde, que ni _Sésostris_, ni _Sémiramis_, ni _Kyrus_, aient jamais pénétré dans cette contrée (jusqu’au Gange). Il paraît qu’ici les prêtres égyptiens cités par Diodore, ont, par émulation nationale, voulu que leur héros eût plus fait que celui des Grecs (Alexandre), et qu’ils ont emprunté de ceux-ci l’idée d’un circuit géographique impossible par lui-même, et inconnu à leurs prédécesseurs: nous pensons donc avec ces derniers et avec Hérodote, leur interprète, que Sésostris sortit par l’isthme de Suez; et Strabon ne dit rien de contraire, lorsqu’il rapporte «que ce prince _passa du pays des Troglodytes dans l’Arabie_, puis de _l’Arabie dans l’Asie_,» vu que le pays des Troglodytes s’étend le long de la mer Rouge jusqu’en face de Memphis, et que l’Arabie commence à l’isthme immédiatement où finit l’Égypte.

Aucune mention ne nous est faite des Juifs, ni des Phéniciens, qui purent être laissés sur la gauche, ni des villes de Babylone et de Ninive, qui, dans le système chronologique de Ktésias, auraient dû exister et provoquer l’orgueil du conquérant[237], qui nous est attesté avoir soumis le pays, et laissé en Perse une colonie de 15,000 Scythes. Ces villes, dans notre système, n’existèrent que plus de 150 ans après Sésostris. Ce conquérant entra-t-il en Scythie par le Caucase ou par le Bosphore de Thrace? Cela n’est pas clair. Son retour par la Colchide n’est pas douteux; mais il nous paraît, contre l’opinion des prêtres, que _Sésostris_ revint battu: car Pline[238] a lu dans des auteurs anciens, qu’il fut vaincu par _Æsubopus_, roi de Colchide, célèbre par l’immense quantité d’or et d’argent qu’il posséda; et Valerius Flaccus a eu les mêmes documents lorsqu’il a dit[239]:

«Que Sésostris fut le premier qui fit la guerre aux Gètes, et qu’effrayé de la défaite de son armée, il en ramena une partie à Thèbes et sur les rives du fleuve natal, tandis qu’il fixa l’autre sur les bords du Phase en leur imposant le nom de Colches.»