Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 12

Chapter 123,797 wordsPublic domain

Par ces exemples pris dans un sujet important et célèbre, l’on peut juger du caractère des anciens écrivains dits ecclésiastiques, qui tous offrent plus ou moins de semblables anachronismes.

La liste authentique des rois chaldéens de Babylone étant ainsi éclaircie et fixée, l’on demande quel a été son auteur? Il fut antérieur à Ptolomée, puisque le Syncelle remarque, page 206, «que les astronomes chaldéens et les mathématiciens grecs s’en servaient le plus habituellement pour tirer leurs horoscopes, ainsi que _l’atteste_ le très-savant Ptolomée.»

Donc ce _Kanon_ ou _règle_ du temps était bien antérieur à cet astronome et même à Hipparque, de qui Ptolomée a tout emprunté. Aussi voyons-nous Hipparque désigner quelques éclipses par les noms de certains princes que le Kanon nous offre. Dodwell, qui a médité ce sujet, a pensé que la rédaction première de _ce régulateur du temps_ devait appartenir à Bérose, ce prêtre chaldéen dont nous avons souvent parlé.

En faveur de cette opinion, nous voyons plus de motifs encore que n’en a exposé Dodwell.

1° L’analogie et presque l’identité du fragment de Bérose cité par Fl. Josèphe[167], où les rois de Babylone, depuis Nabopolasar, sont nommés et classés comme dans la liste. Et si l’on objecte que, dans le livre contre Appion, Nabopolasar a 29 ans au lieu de 21, nous répondons qu’Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, liv. IX, chap. 40, et le Syncelle[168], dans sa Chronographie, p. 220, en citant le même texte de Bérose d’après Josèphe, donnent 21 ans à Nabopolasar; en sorte que Dodwell a eu raison d’attribuer l’erreur du livre contre Appion, au copiste, qui, au lieu d’écrire les mots grecs _eikosi en’, vingt-un_, a écrit _eikosi ennea, vingt-neuf_. Il y a cent exemples pareils.

2° La double qualité d’historien et d’astronome réunie dans la personne de Bérose, qui, pour établir les calculs et les prédictions astrologiques dont l’exactitude le rendit si célèbre en Grèce, eut besoin d’une mesure de temps très-précise, et eut, à titre d’historien, les moyens de la choisir dans les annales les mieux constatées.

3° Le passage de Pline, qui dit que Bérose donnait aux observations babyloniennes _une durée de_ 480 _ans_.

Donc Bérose avait dressé ce calcul sommaire de 480 ans.

4° L’époque même à laquelle se termina d’abord le _Kanon astronomique_, laquelle fut la mort d’Alexandre: n’était-il pas naturel que Bérose terminât sa Chronologie à cette époque célèbre, qui était aussi celle de sa propre naissance[169]?

5° Enfin le titre de _chaldéens_ donné à ces _rois_ est encore une induction favorable, en ce que, si l’auteur eût été grec, il les eût appelés _assyriens_, selon l’usage d’Hérodote et de presque tous les auteurs grecs: il n’appartenait qu’à un indigène, à un prêtre babylonien tel que Bérose, de faire cette distinction savante dont nous trouvons l’exemple parallèle chez les écrivains juifs, avec cette particularité que l’orthographe de Bérose se rapproche de la leur autant que le permet la langue grecque.

Le lecteur a pu remarquer que dans le Kanon astronomique se trouvent supprimés les noms de plusieurs princes mentionnés par les historiens; par exemple, on n’y voit point la reine _Nitocris_ d’Hérodote, et ce silence achève de prouver ce que nous avons dit, c’est-à-dire qu’elle ne fut que _régente_ sous le règne de son époux _Nabokolasar_, qui est Nabukodonosor.... On ne voit pas non plus, après Cambyse, le mage _Smerdis_, quoique mentionné par Ktésias et par Hérodote, ni Laborosoachod, quoique cité dans le fragment de Bérose lui-même (en Josèphe). Ces omissions néanmoins ne sont pas des oublis, ni des lacunes; elles sont le résultat d’un système réfléchi qui n’a pas voulu embarrasser et troubler le calcul, en y introduisant des fractions d’années; en effet, Smerdis ne régna que 7 mois; mais parce que Cambyse régna 7 ans et 5 mois, la liste, en lui comptant 8 ans entiers, compense le temps de Smerdis. La même chose a lieu pour Laborosoachod, pour Arsès, etc., dont les mois sont reversés sur leurs prédécesseurs[170]. Quant à la liaison de cette chronologie babylonienne à notre ère chrétienne, elle s’est opérée avec aisance, facilité et certitude, par les dates des règnes d’Alexandre, de Darius-Hystaspe, de son fils Xercès, etc., dates sur lesquelles la série des jeux olympiques ne laisse aucun doute. Ainsi nous avons jusqu’à l’an 747 avant J.-C. une échelle continue qui nous fournit un terme de comparaison exact pour juger du degré d’instruction des auteurs qui, comme Hérodote, ont parlé de quelque événement, de quelque roi babylonien, dans le cours de cette période jusqu’à Kyrus, qui la termine. Ce sujet va nous occuper dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XII.

Rois de Babylone jusqu’à Nabukodonosor.

En ayant le mérite exclusif de nous donner la liste des rois babyloniens depuis Nabonasar, le Kanon astronomique n’y a pas joint celui de nous donner des détails instructifs sur leurs règnes, et l’on n’y supplée que très-imparfaitement par d’autres auteurs. Sans un passage du Syncelle, nous ignorerions pourquoi les rois antérieurs n’ont laissé aucune trace: il paraît que Nabonasar, en brûlant leurs actes, ne fit qu’imiter l’exemple de Ninus, qui, selon l’historien syrien Mar-ibas[171], brûla aussi les histoires des rois qui l’avaient précédé. Le règne de Nabonasar, qui forme une ère, s’ouvrit le 26 février de l’an 747 avant J.-C. à midi. A cette époque dut régner à Ninive _Teglat-Phalasar_, qui l’an 742 s’empara de Damas et enleva quelques tribus juives. Il faut croire que Nabonasar lui parut trop puissant pour l’attaquer, et qu’il se contenta d’une apparence de tribut et de vassalité, comme il arrive quelquefois à la Porte ottomane, en des cas semblables. La dernière année de Nabonasar, en 734, paraît coïncider avec le temps où Salmanasar, autre roi de Ninive, était occupé d’une guerre opiniâtre contre les villes phéniciennes; ce prince prit Samarie et déporta les tribus juives en 730. Nabius, successeur de Nabonasar, n’avait régné que 2 ans: Xinzirus et Porus, qui régnèrent 5 ans, avaient succédé à Nabius et virent Salmanasar enlever une colonie de Babyloniens qui furent déportés à Samarie. Nous avons dit que cet acte indique un retour de puissance de la part des Ninivites sur les Babyloniens.

En 726 régna Ilulaïus, à l’époque où Sennachérib dut succéder à Salmanasar. En 721, à _Ilulaïus_ succéda Mardok-empad, le Mérodak-Baladan des Hébreux, et le Bélésys de Ktésias... Cette année fut la première de Sardanapale, _Asar-adonphal_, fils de Sennachérib, et il semble que Mérodak lui dut sa nomination ou sa confirmation.

Depuis Mérodak jusqu’à _Saos-Duchœus_, en 667, 7 règnes et 2 interrègnes remplissent la courte durée de 54 ans; ce qui indique un état de troubles civils, et de partis contraires qui se disputent le pouvoir.

Parallèlement chez les Mèdes régnait Deïokès, qui, assez occupé de son intérieur, ne dut point inquiéter les Babyloniens. Saos-Duchæus, par son règne de 20 ans, indique un état de choses plus affermi, à raison de l’ascendant d’un des partis. Ce dut être lui dont les généraux emmenèrent captif à Babylone Manassé, roi de Juda, mort en 652. Le livre des Rois, plus authentique que les Paralipomènes, ne dit rien de ce fait, d’ailleurs peu important. En 645 régna _Kinil-Adan_, qui serait le Nabukodonosor de Judith, si saint Jérôme ne nous avertissait formellement que dès son temps les Juifs, malgré leur zèle dévot, reconnaissaient ce livre pour être apocryphe, ainsi que le livre encore plus romanesque intitulé _Tobie_. Si le lecteur veut jeter l’œil sur la note ci-jointe, il y verra les preuves de cette apocryphité admise par tous les bons critiques.[172]

Le livre intitulé _Chronologie d’Hérodote_[173] prouve, page 150, que Kynil-Adan est le Nanibrus de Ktésias dans l’anecdote de Parsodas, laquelle se place entre les années 633 et 627.... Il semblerait que Nanibrus aurait succédé à Saos-Duchæus, comme à son père, sous le bon plaisir des rois mèdes.

Après Kynil-Adan, en 625, règne Nabopolasar qui est le premier _Labynet_ d’Hérodote. C’est de lui que parle cet historien, lorsqu’après la bataille entre les Lydiens et les Mèdes, interrompue le 3 février au matin, par la célèbre éclipse de Thales, il dit: «Syennèsis, roi de Cilicie, et Labynet, roi de Babylone, furent les médiateurs de la paix; ils hâtèrent le traité, et ils l’assurèrent par un mariage.»

Ici le texte et le bon sens s’accordent à vouloir que si Syennèsis et Labynet furent présents, ils furent auxiliaires et sans doute vassaux, l’un du Lydien, l’autre du Mède; ceci cadre bien avec le récit de Ktésias: mais, dira-t-on, si la bataille eut lieu le 3 février au matin, et si le règne de Nabopolasar ne date que du 26 de ce mois (l’an 625), comment Hérodote l’appelle-t-il déjà roi? Cette difficulté se résout très-bien, en disant que Nabopolasar dut être le fils de Nanibrus-Kynil-Adan; qu’en sa qualité d’héritier, il put conduire le subside, même depuis 4 ans que durait cette guerre, et que son père étant mort l’année 624, cette année ne compte pas pour Nabopolasar, quoique déjà roi, attendu que dans cette liste les années appartiennent toujours aux princes qui les commencent. D’ailleurs Hérodote a pu lui anticiper le nom de roi.

Quant à la date de l’éclipse de Thalès au 3 février de l’an 625 avant J.-C., telle que nous l’admettons, elle résulte si positivement du texte d’Hérodote, que nous la croyons immuable (_voyez_ la Chronologie d’Hérodote, page 7 et suivantes). Si donc aujourd’hui les calculs de nos astronomes représentent cette éclipse comme arrivée trop matin pour avoir été visible dans l’Asie mineure, il faut ou que les théories n’aient pas encore atteint une entière perfection, ou que le fait ait subi quelque altération de la part des narrateurs. Le savant auteur d’un ouvrage récent n’hésite pas à préférer cette seconde opinion lorsqu’il regarde cette éclipse comme _une fiction d’Hérodote ou de ses auteurs_[174], mais en mettant à part l’infaillibilité de nos astronomes, il est ici des considérations morales que l’on ne peut écarter légèrement.

D’abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et lydiens, intéressés au fait, ont pu s’entendre pour imaginer une _fiction_ sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger, impartial, et d’un caractère éminemment sincère, a pu consulter les livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver et sans noter quelque doute, s’il y en eut, sur un fait si remarquable, lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»

Ensuite l’on doit remarquer qu’ici l’éclipse n’est pas l’accessoire, la broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle et déterminante d’un traité qui changea l’état politique de l’Asie, et cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu’une grande guerre fut terminée brusquement par l’un de ces prodiges célestes qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut encore une suite de l’éclipse, que le siège de Ninive par Kyaxarès, et son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu’à Ascalon, où les _arrêta Psammetik, roi d’Égypte_. Cette dernière anecdote, Hérodote la tient des prêtres, égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de Labynet. Conçoit-on qu’il ait lié tous ces traits en un même récit, sans avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?

D’autre part, l’astronome, qui inculpe si facilement l’histoire de _fiction_, peut-il bien nous garantir la certitude mathématique des méthodes adoptées? Sans doute les Tables de la lune dressées par M. Burgh sont plus parfaites que celles de Mayer et de Mason; mais ne reste-il rien à y ajouter? par quels moyens sont-elles établies? N’est-ce pas en prenant pour jalons certaines éclipses de Ptolomée? Or que penser de l’exactitude de cet astronome, si quelques-unes de ses éclipses ne cadrent point avec les autres? Pour obtempérer à ces éclipses, l’on a supposé au mouvement de la lune une accélération progressive, représentée dans le calcul par une _équation_ séculaire qui, pour l’an 625 avant J.-C., s’élève à environ _un degré et demi_: mais ne serait-ce pas ici la _fiction_; car si à la longitude donnée par les tables pour cette année-là, on ajoute l’équation 1°½, l’accélération se trouve beaucoup plus grande en ces temps anciens que dans les temps modernes, et cela est l’inverse du système régnant qui admet l’accélération croissante à mesure qu’elle s’approche de ces derniers. Ce système se trouve donc ici en contradiction avec lui-même, et sans doute c’est pour avoir senti cette contradiction, qu’un illustre astronome allemand, M. le baron de Zach, a proposé dans ses tables de la lune, page 3, _de ne considérer les équations séculaires en longitude et en anomalie moyenne comme positives, c’est-à-dire croissantes, qu’après l’an_ 1700 (de notre ère), _et comme négatives ou décroissantes, avant_ 1700. Alors le lieu moyen de la lune, au moment de l’éclipse du 3 février 625, moins avancé de 3 degrés qu’on ne le suppose, exigera que l’on augmente sa longitude (pour joindre le soleil) d’un espace qui, calculé en temps, peut retarder l’éclipse de près de 6 heures et la représenter comme arrivée entre 8 heures du matin et midi. L’on s’est donc trop pressé d’inculper l’exactitude d’Hérodote, et cette diversité d’opinion entre de savants astronomes, prouve que la science n’en est pas encore au point de prononcer d’emblée sur les historiens. De plus, il est dans les éclipses des incidents singuliers qui peuvent accroître leurs effets ténébreux d’une manière incompréhensible même pour les astronomes. Mæstlin, de qui fut élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l’éclipse de soleil observée à Tubingen le 12 octobre 1605. _Commencement_ à 1h 40´ après midi. _Fin_ à 3h 6´ temps vrai. _Grandeur_, 10 doigts ⅓ ou ⅖. «Vers le milieu de cette éclipse, dit Mæstlin, le ciel étant parfaitement pur, survint tout à coup une obscurité semblable au crépuscule du soir, à tel point que l’on put voir _Vénus_, quoique rapprochée du soleil à 21 degrés, que les vignerons occupés à vendanger eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent dans l’ombre.»

Voilà l’effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s’en fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué: concluons que le récit d’Hérodote mérite une attention particulière et qu’il peut devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à notre sujet.

L’invasion des Scythes étant survenue, Kyaxarès fut réduit pendant 18 ans à être leur tributaire ou leur ennemi impuissant; pendant cet intervalle, le roi de Babylone protégé par ses fleuves, par ses canaux, par les inexpugnables remparts de sa ville, put braver la cavalerie scythe, ou la paralyser, comme Psammitik, par des présents annuels; et profitant de la faiblesse de Kyaxarès, il put cesser d’être son vassal, et devenir seulement son allié. C’est ce qui se déduit d’un passage d’Alexandre Polyhistor cité par le Syncelle, page 220, lequel nous apprend[175] «qu’Astibaras (Kyaxarès) accorda sa fille Aroité à la demande que lui en fit Nabopolasar pour son fils Nabukodonosor.» Cet événement correspond aux années 607 ou 606. Il en résulte que Nabopolasar dut être le premier roi babylonien à la fois héréditaire et indépendant: en sorte que Babylone, vassale depuis sa fondation, en 1193, ne paraît avoir été capitale souveraine et indépendante, que vers les années postérieures à 625, quoique Hérodote lui attribue cet état sitôt après la subversion de Ninive en 717.

CHAPITRE XIII.

Règne de Nabopolasar, dit Nabukodonosor.

Il n’existe pas de doute sur l’identité du Nabokolasar de la liste babylonienne, avec le Nabukodonosor des Hébreux[176]. Le règne brillant de ce prince semble avoir été le résultat naturel des trois précédents, qui pendant 60 ans de paix affermirent l’autorité, et accumulèrent les moyens de puissance qu’offrait un pays extrêmement fertile. D’autre part, l’emploi que Nabukodonosor fit de ces moyens, fut aussi le résultat de sa situation politique vis-à-vis de ses voisins. A l’est et au nord, l’empire mède lui opposait une barrière menaçante; à l’ouest, les petits états syriens, phéniciens et juifs, divisés et affaiblis, offraient une proie plus facile à son ambition: elle y prit son cours; mais parce que la résistance prolongée des villes de Tyr et de Jérusalem nécessita de sa part diverses expéditions répétées dont on a confondu quelques dates, il est nécessaire d’établir un ordre clair dans cette partie.

La 1re année du règne de Nabukodonosor est fixée par le kanon astronomique, à l’an 604 avant J.-C.; cette date devient un point de départ précis pour tous les faits relatifs soit antérieurs, soit postérieurs.

Jérémie dont l’autorité, comme écrivain contemporain, est prépondérante ici pendant une période de plus de 40 ans; Jérémie remarque[177] en 3 chapitres différents, que l’an 1 de Nabukodonosor fut l’an 4 de Ihouaqim, fils de Josias. Par conséquent le règne de Ihouaqim date de l’an 607, et la mort de Josias, son père, se place à l’an 608. Ce prince avait régné 31 ans; par conséquent il avait commencé l’an 638. Jérémie ajoute, chapitre 25, que cette 4e année de Ihouaqim fut la 23e depuis l’an 13 de Josias, où Jérémie avait commencé sa mission prophétique. Ces 23 ans avant et compris l’an 604, remontent à l’an 626 inclus. Si l’on ajoutait 13 années pleines, on aurait 639; mais la 13e année de Josias doit se fondre dans la 1re des 23, et n’être que l’an 626, afin que la 1re de Josias reste l’an 638, comme l’exige le calcul premier de Jérémie.

Josias périt dans une bataille qu’il livra à Nékos, roi d’Égypte. Ce fils de Psammitik avait commencé de régner l’an 617; par conséquent l’an 608 fut la 10e année de son règne[178]. «Il avait entrepris, nous dit Hérodote, de creuser le canal qui conduit à la mer Rouge: 120,000 ouvriers périrent dans ce travail. Ce prince l’interrompit sur la réponse d’un oracle qui déclara qu’il travaillait pour le _barbare_: les Égyptiens appellent _barbares_ tous ceux qui ne parlent pas leur langue.»

Ce barbare est clairement le Babylonien Nabopolasar, dont la puissance commença, vers l’année 610 ou 611, d’alarmer Nékos. La réponse de l’oracle suppose une question provocative: on devine aisément que ce fut Nékos qui dicta l’oracle, afin d’avoir un motif plausible de renoncer au canal, et de venir conquérir la Syrie. Hérodote a clairement désigné la défaite de Josias, lorsqu’il ajoute «que Nékos livra sur terre une bataille aux Syriens, près de Magdol[179], et qu’après avoir remporté la victoire, il prit Kadyt-is, ville considérable de la Syrie.»

Cette ville de Kadyt-is n’est autre chose que Jérusalem (la sainte _Salem_), comme l’a très-bien vu Danville. Les Arabes ont conservé l’usage de l’appeler la _Sainte_ par excellence, _el Qods_. Sans doute les Chaldéens et les Syriens lui donnèrent le même nom, qui dans leur dialecte est _Qadouta_, dont Hérodote rend bien l’orthographe quand il écrit Kadyt-is, puisque dans l’ancien grec, l’_γ_ remplace sans cesse l’_ou_ oriental, ainsi _Bêrytos_ est _Bérout_; _Ankyra_ est _Angouriê_ comme _Sylla_ est en latin _Sulla_, etc.

Nékos vainqueur déposa Ihouakas que les Juifs avaient élu après la mort de Josias; lui ayant substitué Ihouaqim son frère, il s’occupa de conquérir la Syrie de proche en proche jusqu’à l’Euphrate. Voilà cette prétendue _rébellion du satrape_ d’Égypte dont parle Bérose en Josèphe (contr. App., lib. I, § XIX), laquelle détermina Nabopolasar à envoyer contre lui Nabukodonosor, son fils, à la tête d’une puissante armée. Josias avait péri en 608; Iouakas n’avait régné que 3 mois; Ihouaqim avait été installé en 607; les conquêtes de Nékos se firent en cette même année et pendant 606 et 605..... Il avait à subjuguer plusieurs petits états assez reluctants, tels que les Philistins, les Phéniciens, les rois de Damas, de Hama, de Hems, etc. En 605, il passe l’Euphrate et entre en Mésopotamie. Nabopolasar alarmé envoie contre lui Nabukodonosor, probablement en automne. Les armées se rencontrent, la bataille de Karchemis se livre en 604[180]. Nékos, complètement défait, se sauve en Égypte, _d’où il ne sortit plus_, dit le livre des rois. Nabukodonosor le poursuit rapidement jusqu’à la frontière d’Égypte. Il apprend la mort de son père: il avait à se venger du roi de Judée, Ihouaqim, créature de Nékos; mais il était encore plus pressé d’aller prendre possession d’un trône récemment élevé. «Dans ces circonstances, dit Bérose, il mit ordre aux affaires d’Égypte, de Cœlésyrie et des pays adjacents; et confiant à des chefs dévoués la conduite des nombreux prisonniers syriens, juifs, phéniciens, égyptiens qu’il emmenait, il partit avec peu de troupes, traversa le désert à grandes journées, et arriva à Babylone où les _Chaldéens_ lui remirent le gouvernement, et il succéda à tous les états de son père[181]».

Voilà donc en l’an 604, 4e année de Ihouaqim, Nabukodonosor qui devient roi, évacue la Syrie, et se rend à Babylone. N’est-ce pas à cette époque qu’il faut placer le tribut dont parle le livre des Rois[182], lorsqu’il dit: «_Ihouaqim était âgé de 25 ans quand il régna, et il régna 11 ans_? En son règne vint Nabukodonosor, roi de Babylone, qui lui imposa un tribut.... Ihouaqim le paya pendant 3 ans (604, 603, 602), puis il se révolta; alors Nabukodonosor envoya contre le pays de Juda des partis (_latrones_) de Chaldéens, de Syriens, de Moabites, d’Ammonites, etc., qui le désolèrent[183], et le reste des actions de _Ihouaqim_ est écrit dans les archives des rois. Ce prince s’endormit avec ses pères..... Son fils _Ihouakin_, âgé de 18 ans, régna à sa place pendant 3 mois.... et les généraux de Nabukodonosor vinrent l’assiéger; puis ce roi accourut lui-même, et Ihouakin étant sorti au-devant de lui, se rendit à discrétion, et fut emmené à Babylone, l’an 8 du règne de Nabukodonosor (597).»

Maintenant ajoutons à ces faits la circonstance du mariage de Nabukodonosor avec la fille de Kyaxar, _du vivant de Nabopolasar_, c’est-à-dire en l’an 606 ou 605, lorsque les succès alarmants de Nékos étaient la cause probable de cette alliance, et nous verrons un accord d’événements et de dates qui donne à ce tableau toute la vraisemblance historique. Pourquoi donc Alexandre Polyhistor nous dit-il[184] «que sous le règne de _Ioachim_, roi de Jérusalem, le prophète Jérémie ayant surpris les Juifs qui sacrifiaient à une idole d’or appelée _Baal_, et leur ayant prédit des calamités prêtes à fondre, Ioachim ordonna _de saisir le prophète pour le brûler_. Mais Jérémie insista et assura que le feu ne serait employé qu’à cuire les aliments des Babyloniens, par la main des Juifs transférés captifs à Babylone. Nabukodonosor, informé de cette prophétie, pria Astibar, roi des Mèdes, de s’associer à lui pour marcher contre Jérusalem, et ayant formé une armée immense de Chaldéens et de Mèdes, il vint en effet assiéger cette ville, saisit vif le roi Ioachim et enleva tout ce qu’il y avait d’or, d’argent et d’airain dans le temple, laissant seulement l’arche et les tables de la loi à la garde de Jérémie.»

Il y a certainement erreur de dates et confusion de faits dans ce fragment; la prophétie indiquée par Polyhistor doit être celle du ch. 36 de Jérémie, où il est dit que «l’an 4e de Ihouaqim (604), Jérémie chargea Baruch d’écrire sous sa dictée tout ce qu’il avait prophétisé depuis l’an 13 de Josias; Baruch ayant terminé son travail l’an 5 de Ihouaqim (603) au 9e mois, alla faire de ce livre une lecture publique dans le temple: par suite de la rumeur que causa cette lecture; le livre fut porté au roi qui était dans son appartement d’hiver, près d’un brasier; ce prince en lut 3 ou 4 pages, les déchira, puis brûla tout le livre page à page, et donna ordre que l’on saisît Baruch et Jérémie pour les punir, mais on les cacha.»