Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II
Part 11
J’AI SU TROUVER ASSEZ DE TEMPS POUR MOI
ET POUR MES AMIS.
Dans ce tableau si simple et si grand, la dignité de l’expression et la convenance des faits semblent elles-mêmes garantir la vérité du monument. Nous ne saurions donc admettre l’opinion de quelques écrivains qui veulent regarder Sémiramis comme un personnage mythologique de l’Inde ou de la Syrie[142]. Il est possible que le mot _semirami_ reçoive une étymologie _zende_ ou _sanscrite_; mais outre le cas fortuit des analogies de ce genre, ce mot, qui nous est transmis par les Perses, peut avoir été substitué par eux au nom syrien de l’épouse de Ninus, comme le nom de _Zohâk_ fut substitué au nom de _Haret_, comme celui d’_Esther_ le fut au mot _hadossa_, signifiant myrte en hébreu. L’article suivant va confirmer cet aperçu par des rapprochements singuliers auxquels donne lieu un récit que nous a conservé Photius dans sa Bibliothèque grecque[143].
CHAPITRE IX.
Récit de Conon, et roman d’Esther.
«J’ai lu, dit Photius (page 427 de sa Bibliothèque), j’ai lu le petit ouvrage de Conon, dédié à Archelaüs Philopator, contenant 50 anecdotes tirées de divers auteurs anciens. La 9e traite de Sémiramis. Conon la présente comme fille, et non comme femme de Ninus. Pour m’expliquer sommairement, il attribue à Sémiramis tout ce que les autres écrivains racontent de l’Assyrienne _Attossa_ (Atossa). Aurait-elle porté deux noms? ou a-t-il été le plus savant? Voilà ce que je ne sais pas. Il raconte que Sémiramis eut d’abord un commerce clandestin avec son propre fils, sans le connaître; qu’ensuite, la chose étant découverte, elle l’épousa publiquement; d’où il est arrivé chez les _Mèdes_ et chez les _Perses_ que _le mariage des enfants avec leurs mères_, qui d’abord était une chose exécrable, devint un acte _légal et permis_.»
Il s’agit de savoir si ce récit est purement paradoxal, ou s’il contient quelques lumières dans notre question.
1° Nous observons que Conon fut un auteur assez tardif, puisque son patron, Archelaüs, fut un des Hérodes emmené par Jules-César à Rome, où il passa de longues années.
2° Les 50 anecdotes dont Photius donne l’extrait sont pour la plupart tirées de la haute antiquité, en des temps dits héroïques et fabuleux, avec une affectation de singularité qui décèle l’intention formelle d’amuser un prince ennuyé; mais on n’y découvre point un caractère d’absolue fausseté, ni d’invention apocryphe qui en fasse un pur roman. Dans l’anecdote de Sémiramis, Photius observe que les faits attribués par Conon à cette princesse, le sont par d’autres auteurs à l’_Assyrienne Atossa_. Il n’y aurait donc que transposition et confusion de noms. Quelle fut cette _Atossa_, ou _Attossa_? Les Perses nous en citent une née fille de Kyrus, devenue épouse de Cambyse (son propre frère), puis de Smerdis; ce ne doit point être celle-là.
L’historien Hellanicus, contemporain d’Hérodote, en citait une autre qui, dans un temps ancien, avait inventé l’art d’écrire ou d’envoyer des lettres missives[144]: ce pourrait être celle-là; mais il l’appelle _reine des Perses_, et l’on n’en connaît aucune autre action.
Enfin Eusèbe, dans sa Chronique[145], nous fournit un trait plus précis. «_Atosse_, qui est _Sémiramis_[146] (ou qui est appelée _Sémiramis_), fut fille de Bélochus (18e roi d’_Assyrie_), et elle régna 12 ans avec son père.»
Ici nous avons une _Atosse assyrienne_, comme celle de Conon, et deux noms pour une même personne, comme l’a soupçonné Photius. De ces divers exemples nous pouvons conclure,
1° Que le nom d’_Atosse_ fut commun à plusieurs femmes chez les Perses et les Assyriens;
2° Que, par un autre cas possible, ces femmes ont pu vouloir s’appeler du nom illustre de _Sémiramis_, ou que Sémiramis a pu d’abord porter le nom d’_Atosse_ quand elle était simple particulière. De ce double cas ont pu venir des méprises, des confusions; et en parcourant l’histoire des Mèdes et des Perses, nous trouvons un trait qui réunit d’une manière remarquable plusieurs circonstances du récit de Conon.
Selon Ktésias, la fille du roi mède _Astyag_, nommée _Amytis_, devint l’épouse de Kyrus: selon Hérodote, la fille de ce même Astyag était mère du même Kyrus: Ktésias, qui contredit Hérodote, n’ose avouer ce fait, mais il l’insinue lorsqu’il dit: «Kyrus ne connaissait pas d’abord _Astyag pour son parent_ (ou aïeul); lorsqu’il l’eut en son pouvoir, il le relâcha, et il honora Amytis comme sa _propre mère_; ensuite il l’épousa.» Maintenant observons qu’aucun auteur ne parle de l’inceste comme légal chez les Assyriens et les Babyloniens, tandis que tous attestent cet usage _chez les Perses et chez les Mèdes_..... _Le mariage des frères avec les sœurs, des mères avec leurs fils, était un usage antique et légal de la caste des mages_, a dit _Xantus de Lydie_[147], dès avant le temps d’Hérodote. De là ce vers de Catulle:
_Nam magus ex matre et gnato nascatur oportet_.
Pour être mage, il faut naître d’une mère mariée avec son fils.
D’autre part, nous savons que la religion et les rites des mages, essentiellement mèdes et zoroastriens, furent adoptés par Kyrus. Son fils Cambyse épousa sa propre sœur _Atossa_: n’est-il pas naturel d’en tirer la conséquence que ce fut _Kyrus_ qui introduisit l’inceste chez les Perses, comme le dit Conon, et qu’il représente ici _Ninyas_, comme Astyag représente Ninus? Mais d’où vient cette méprise? sans doute le voici. Ninus, chez les Mèdes, était un _zohâq_, comme _Astyag_ l’était chez les Persans. Or comme il y avait quelque analogie entre l’aventure de Sémiramis qui s’éprit de son fils et voulut en jouir, et l’aventure d’Amytis qui vécut clandestinement avec son fils, et qui l’épousa, ces divers personnages auront été confondus par quelque historien romancier, comme le sont encore les historiens persans[148].
Quant à la _Sémiramis_ dite Atossa, _fille de Bélochus_ selon Eusèbe, ses 12 ans de règne approchent beaucoup des 14 ou 15 ans que nous avons trouvés à l’épouse de Ninus[149], et Ninus pourrait être ce _Bel-ochus_, qui signifie _frère de Bel_: car, placé vers la moitié des 1,200 ans de Ktésias, il se trouve à la tête de la liste redoublée dont la chronologie d’Hérodote démontre l’erreur (t. 4, pag. 468).
Mais ce nom d’_Atossa_ ou _Attossa_ donné à Sémiramis, d’où vient-il? En lisant l’anecdote juive d’Esther, nous remarquons que son nom syrien ou hébreu fut _Hadossa_, signifiant _myrte_; qu’elle vint de Syrie comme Sémiramis; qu’elle fut odalisque à la cour du grand roi Assuérus: or Assuérus est le nom que le texte grec donne à l’_Assur_ ou l’_Assyrien_ de la Genèse _qui bâtit Ninive_: cet Assuérus épousa la Juive _Hadossa_, comme Ninus épousa l’Ascalonite _Atossa_; l’une et l’autre de _servantes devinrent reines_, comme le représentait le tableau du peintre Échion, dès avant Alexandre. Jamais les commentateurs n’ont pu prouver en quel temps vécut cet Assuérus, ni où il fut roi, ni qui fut cette Esther, dont les critiques placent l’histoire au rang des livres apocryphes. Il nous semble assez évident que le nom prononcé _Atosa_ par les Grecs, est identique à l’_Hadossa_ des Syriens; qu’Esther n’est pas autre que Sémiramis, dont un auteur juif a modifié l’histoire tirée du même livre que le tableau d’Échion, pour en faire honneur à sa nation; en sorte que nous avons ici deux écrivains juifs qui ont défiguré la vérité pour amuser leurs lecteurs: nous en verrons bientôt d’autres dans le même cas, mais beaucoup moins amusants.
CHAPITRE X.
Babylone depuis Sémiramis.
Après _que Ninus eut conquis_ la Babylonie, et détruit la racé des rois indigènes[150], ce prince, nous dit Ktésias, _soumit le pays a un tribut annuel_, c’est-à-dire qu’il en fit une province de son empire, régie comme les autres par un _vice-roi_ ou _satrape_. Sémiramis ayant ensuite fondé l’immense forteresse de Babylone, cette cité devint la résidence naturelle et nécessaire du vice-roi; ce vice-roi, par la nature de sa place, dut être amovible au gré du souverain, comme le furent les satrapes de l’empire perse (dont le régime fut calqué sur celui de Ninive), comme le sont de nos jours encore les pachas de l’empire ottoman. Toutes ces organisations asiatiques se ressemblent. Cet état de choses subsista pendant toute la durée de l’empire assyrien. Nous en avons la preuve,
1° Dans l’envoi que Teutamus fit d’un corps de Babyloniens au secours de Troie[151];
2° Dans l’échange que Salmanasar fit d’une colonie de Babyloniens contre une colonie d’Hébreux de Samarie;
3° Dans tous les détails de la révolte de Bélésys-Mérodak contre Sardanapale;
4° Dans la vassalité non contestée de ce même Bélésys vis-à-vis d’_Arbâk_, qui, à titre de vainqueur de Sardanapale et de successeur du _grand roi_, conféra au Babylonien la satrapie de sa province _exempte de tribut_, et qui lui accorda le pardon d’un vol public contre l’avis de ses pairs assemblés;
5° Enfin dans ces expressions d’Hérodote[152]: «_que la ville de Babylone, après la chute de Ninive, devint la résidence des rois d’Assyrie_.»
Elle n’était donc auparavant qu’une ville dépendante, une ville de province. Nos deux auteurs, d’accord sur cette période, semblent différer sur celle du régime mède; car le texte d’Hérodote implique une souveraineté indépendante depuis Bélésys, tandis que, selon Ktésias, Babylone continua d’être vassale d’Ecbatane, au même titre qu’elle l’avait été de Ninive; et il en cite un trait remarquable dans l’anecdote de Parsodas et de _Nanibrus, gouverneur_ de Babylone, qui _se reconnaît_ justiciable de (_Kyaxarès_)-_Artaïos_. D’où il résulterait que les rois de Babylone n’auraient effectivement été indépendants et héréditaires que depuis Nabopolasar, père de Nabukodonosor; et la liste officielle, dite _Kanon_[153] _astronomique_ de Ptolomée, appuie cette induction, en ce que depuis Nabopolasar, remontant jusqu’à Bélésys (Mardokempad), elle compte 11 règnes ou mutations dans le court espace de 96 ans, ce qui ne donne pas 9 ans complets pour chaque règne, et ce qui par conséquent exclut l’idée de succession héréditaire.
Après Bélésys, pendant le règne circonspect de Deïokès, _qui ne commanda qu’aux Mèdes, alors que chaque peuple vécut libre et sous ses propres lois_, il y a lieu de penser qu’il exista à Babylone des agitations oligarchiques, pendant lesquelles des chefs militaires ou sacerdotaux, se supplantèrent rapidement dans la gestion du pouvoir. Cela serait naturel, et il le serait encore que Phraortes, devenu puissant par la conquête de la Perse, eût ressaisi la suzeraineté de Babylone par le moyen de l’un des partis contendants. Ce prince ayant péri dans son expédition contre _Ninive_, son fils Kyaxarès (Artaïos) hérita de ses droits; mais l’invasion des Scythes, en 625, l’ayant confiné dans ses places fortes et dans ses montagnes, Nabopolasar et Nabukodonosor, à couvert dans leur _île_, protégés contre la cavalerie scythe par leurs fleuves et leurs canaux, mirent à profit la faiblesse du Mède, et rendirent leur royauté indépendante et héréditaire dans leur famille.
Contre cet état de choses conforme au raisonnement et aux autorités, on peut demander comment s’expliqueront, et le titre de _roi_ donné par la liste officielle aux princes babyloniens depuis Nabonasar, et l’acte arbitraire de ce prince qui supprima les noms de tous ses prédécesseurs, acte et titre qui semblent impliquer l’indépendance absolue.
Nous répondrons que cette objection, plausible dans les mœurs et les usages d’Europe, n’est point une difficulté réelle dans les usages d’Asie. Le mot arabe et chaldéen _malek_, traduit _roi_, n’a pas strictement le sens que nous lui donnons: il suffit d’avoir lu l’histoire de l’Orient ancien, pour savoir que ce titre n’équivaut souvent qu’à celui de _commandant_ de province et même de ville. Quand les Hébreux entrent en Palestine, il n’est pas de ville ou de gros bourg qui ne présente un _malek_, ou _roi_, et certainement ces roitelets n’étaient pas des rois indépendants, absolus. Cet emploi indistinct du nom de _roi_ trouve son origine et ses motifs dans l’état politique de ces contrées. Primitivement, avant que les états se fussent engloutis les uns les autres, chaque peuple, régi par ses propres lois, avait son _malek_, son roi particulier. De grands conquérants, tels que Sésostris et Ninus, s’étant élevés, leur politique trouva convenable de conserver aux petits rois qui se soumirent volontairement les états qu’ils possédaient, et se contenta de percevoir le tribut, c’est-à-dire qu’en laissant le _titre_, qui n’était rien, les conquérants prirent les _richesses_, qui étaient tout; et de là cette dénomination de _rois des rois_, dont nous trouvons le premier exemple dans Sésostris, mais dont probablement l’usage est bien antérieur. Réduits à l’obéissance et à la vassalité, _ces rois_ inférieurs ne furent réellement que des gouverneurs de province, que des _satrapes_, selon l’expression de l’idiome persan; et nous trouvons la preuve inverse de cette synonymie dans un passage de Bérose, qui, né sujet des Perses, a écrit selon leur génie; il dit:
«Nabopolasar ayant appris la défection du _satrape qui était préposé sur l’Égypte, la Cœlé-syrie_ et _la Phénicie_, et ne se trouvant plus capable de soutenir les fatigues de la guerre, il chargea son fils Nabukodonosor de cette expédition, et mourut peu de temps après[154]».
La date de cette expédition et de la mort de Nabopolasar nous est parfaitement connue pour être de l’an 605 à 604. Or nous savons avec la même certitude historique, qu’à cette époque il n’y avait en Égypte d’autre _satrape_ que _le roi Nékos_, qui régna depuis 617 jusqu’en 602; et nous savons encore par Hérodote et par les livres hébreux que Nékos n’était point le préposé des rois de Babylone, mais bien l’ennemi puissant, le rival indépendant qui leur disputa la Judée et la Syrie jusqu’à l’Euphrate[155]. La bataille de Karkemis ou Kirkesium, en 604, jugea la question contre lui. _Il se retira dans son royaume, et il ne reparut plus dans la terre_ (ou pays) _de Judée_.
Bérose, historien célèbre par son savoir, n’a pu ignorer ces faits. Lorsqu’en cette occasion il emploie le mot _satrape_, c’est évidemment parce que, dans les idées asiatiques, il le juge synonyme du mot roi[156]. Le Syncelle nous offre un autre exemple du même emploi de ce mot par Alexandre Polyhistor, lorsqu’il dit, page 209: «Alexandre Polyhistor rapporte que Nabopolasar envoya vers Astyag, _satrape_ de Médie, etc.» Or il est constant qu’Astyag était _roi_ indépendant..., et le Syncelle, page 14, nous avertit que Polyhistor copiait Bérose.
Quant à la suppression que _Nabon-asar_ fit des actes et des noms de ses prédécesseurs, elle n’est pas en lui une preuve du pouvoir _royal_, plus qu’elle ne le serait dans les pachas du Kaire, de Damas et de Bagdad; de tels procédés leur seraient possibles, sans avoir d’autre conséquence que de payer quelque amende. Seulement ici c’est un indice de félonie et de rébellion que semblent confirmer plusieurs circonstances.
En effet, après la mort de Nabonasar, l’an 733 (14 ans après la suppression des actes, en 747), on voit le roi de Ninive, _Salman-asar_, lever une colonie dans Babylone même et la déporter au pays de Samarie, à la place des Juifs qu’il venait de subjuguer et de déporter en Mésopotamie. Cet acte de souveraineté et de sévérité ne semble-t-il pas venir à la suite d’une rébellion qui aurait existé, sans pouvoir être punie du vivant de son auteur Nabonasar; mais, à sa mort, le prince suzerain, profitant de quelques troubles, aurait recouvré ses droits; il aurait écarté des coupables trop nombreux pour être détruits sans danger et sans perte; et même en capitulant avec le parti influent, il eût continué de prendre les vice-rois dans la caste, avec la précaution de les changer souvent, comme on le voit dans Nabius, Chinzirus, Porus et Ilulaïus, qui n’occupent que 12 ans.
D’autre part, la liste officielle appelée _Kanon astronomique_ de Ptolomée, affecte de donner aux princes de Babylone, depuis Nabonasar, le nom de _rois chaldéens_, et non pas de _rois assyriens_. Or il est remarquable que les écrivains juifs authentiques, tels qu’_Isaïe_, _Jérémie_ et l’auteur _des Rois_, appliquent exclusivement le nom de _Chaldéens_ aux Babyloniens, et celui d’_Assyriens_ aux rois de Ninive[157]; que ces Chaldéens étaient la caste _bràhminique_ et noble des Babyloniens, celle en qui résidait le sacerdoce et primitivement le pouvoir; que, par suite de la conquête des Assyriens, ces Brahmes vaincus avaient dû être privés de l’autorité civile; que la garnison de Babylone avait dû être composée d’étrangers, et que même la colonie première introduite par Sémiramis en était formée en grande partie; mais par le laps de temps, dans un espace de 480 ans, l’esprit indigène et le sang arabe durent aussi reprendre l’ascendant que leur donnaient et la masse de population, et les habitudes de climat. Alors il est naturel de penser que la caste chaldéenne épiant l’occasion de ressaisir l’autorité, l’un de ses membres, _Nabon-asar_, profita de l’indolence ou de l’embarras des sultans de Ninive, pour affecter l’indépendance et convertir _en autorité royale_ celle dont il put être revêtu, à titre de vice-roi, ou de pontife[158]. Dans un tel cas, on conçoit très-bien que cet _indigène_, considérant comme intrus les vice-rois qui l’auraient précédé et qui durent être des Ninivites, put vouloir supprimer leurs noms et leurs actes comme un monument de servitude; l’établissement de cette nouvelle puissance indigène et chaldéenne donnerait une explication très-naturelle d’un passage d’Isaïe, qui autrement demeure obscur.
Au chapitre 23 de cet écrivain, versets 13 et 14, on lit:
«Voici la terre des Chaldéens; ce peuple n’était pas (auparavant). L’Assyrien la fonda (Babylone) pour les habitants du désert; il éleva ses remparts, il bâtit ses palais, il l’établit pour la ruine des nations.»
Ce chapitre ne porte pas de date, mais il vient à la suite du chapitre 20, qui traite de la prise d’_Azot_ par _Tartan_, général de Sennachérib[159], et ce fait, peu antérieur au siège de Jérusalem par ce prince, appartient aux années 722 ou 723 avant notre ère. Comment, à cette époque, Isaïe a-t-il appelé _peuple nouveau_ ou _race nouvelle_ les Chaldéens, de qui les Juifs s’honoraient de tenir, par Abraham, leur origine déjà ancienne? Cela ne peut se concevoir qu’en appliquant cette _nouveauté_ à la puissance _ressuscitée_ de la race _chaldéenne_ par Nabonasar; cette résurrection date de l’an 747, c’est-à-dire 25 ans auparavant, et là s’appliquent bien ces mots, _qui n’était pas_ (_auparavant_). Le reste de la phrase s’accorde parfaitement avec le récit de Ktésias sur l’origine de Babylone.
D’ailleurs le sujet du chapitre 23, où est le passage cité, convient très-bien à cette période; car c’est un anathème contre la ville de Tyr, _frappée de grands maux et menacée de servitude_. Or, vers les années 731 et 732, Salmanasar[160] avait subjugué toutes les villes phéniciennes, excepté Tyr, qu’un siège prolongé réduisit aux abois. C’est à ce siège que fait allusion le prophète, et non pas, comme le prétendent quelques paraphrastes, au siège de Nabukodonosor, qui fut postérieur de plus de 120 ans. Tout porte donc à croire que réellement la puissance ninivite éprouva de la part des vice-rois de Babylone, dès avant l’affranchissement par Bélésys, ce que la puissance ottomane éprouve quelquefois de la part de ses grands vassaux, qui, pendant plusieurs années, conservant des apparences de soumission et de tribut, exercent tous les actes d’une autorité indépendante et d’une véritable royauté. La suite des faits va encore jeter du jour sur cette idée; et parce que nos renseignements sur les rois babyloniens nous viennent presque uniquement de la liste appelée _Kanon de Ptolomée_, il n’est pas inutile de jeter un coup-d’œil sur l’autorité de ce monument, contesté par quelques écrivains pour soutenir d’anciens préjugés.
CHAPITRE XI.
Kanon astronomique de Ptolomée.
C’est à l’érudit Joseph Scaliger que les chronologistes doivent les premières notions de ce _Kanon_, ou _Catalogue régulateur_, tiré des écrits de l’astronome Ptolomée. Scaliger, compulsant un manuscrit du Syncelle, alors inédit, y trouva cette pièce historique et s’empressa de la publier dans les premières années du 17e siècle; mais parce que le Syncelle produit deux et même trois versions de cette liste, toutes différentes l’une de l’autre, il s’éleva des doutes sur son utilité. Peu de temps après (en 1620)[162], Calvisius et Bainbridge fournirent de meilleurs moyens de l’apprécier, en publiant la copie des deux manuscrits de Théon, commentateur de Ptolomée. En 1652 la traduction du livre de _George le Syncelle_, par Goar[163], sur un manuscrit autre que celui de Scaliger, offrit de nouvelles variantes quant aux noms; en 1663 le docte jésuite Petau, qui d’abord avait adopté la version de Scaliger, dans son Traité _de Doctrinâ temporum_[164], la répudia pour une meilleure que lui fournit un troisième manuscrit du même Théon[165]. Enfin le savant anglais Dodwell, dans une Dissertation très-bien raisonnée[166], ayant confronté et discuté toutes les versions alors connues, et les opinions émises, donna un état clair et fixe à la question, qui consiste dans les articles suivants:
1° La liste n° I doit être considérée comme la plus conforme aux manuscrits de Théon, copiste de Ptolomée. Les chiffres ou nombres sont d’autant plus exacts, que l’auteur original, après chaque règne particulier, additionne le produit de tous les règnes précédents; ce qui interdit toute altération, en même temps que cette précaution nous montre combien peu les anciens comptaient sur l’attention et la fidélité de leurs copistes.
Les numéros II, III et IV représentent les variantes données par _Scaliger_, par _Petau_ et par le Syncelle, édition de Goar.
Elles servent à prouver cette incurie des copistes, puisque les noms propres qui composent ces listes sont quelquefois altérés de plusieurs manières (par exemple _Iluarodamus_): ce doit donc être une _vérité, un principe de critique_ pour tout esprit impartial, que «toutes les fois qu’il n’existe qu’un ou deux manuscrits d’un ouvrage ancien, on n’a aucune garantie, aucune certitude morale de son identité avec l’ouvrage original tel qu’il sortit des mains de l’auteur.» Parmi les livres anciens que nous possédons, en est-il beaucoup qui aient satisfait à cette condition?
2° Dans la version qu’il nomme _astronomique_, n° II A, et qu’il prétend avoir copié de Ptolomée, l’on voit que le Syncelle a osé, selon sa coutume, altérer et changer la durée de plusieurs règnes, en donnant, par exemple, _à Saosduchius_ 9 ans au lieu de 20; _à Nabonadius_ 34 au lieu de 17; _à Iluarodam_ 3 au lieu de 2, etc., que portent généralement les manuscrits de Théon.
3° Enfin, la version intitulée _calcul ecclésiastique_, n° II B, dont l’auteur premier semble être Africanus, chef des chronologistes chrétiens; cette version offre des preuves irrécusables de la négligence, de l’ignorance même, et du défaut de critique de ces anciens compilateurs.....
Premièrement, dans la confusion qu’ils font de personnages très-différents, en croyant, par exemple, que Nabonasar est le même que Salmanasar; que Nabonadius est le même qu’Astyages, ou Darius, ou Assuérus ou Artaxercès.
Secondement, dans une autre confusion qu’ils font du règne de Kyrus à Ekbatane, qui réellement veut 30 ans, avec le règne de Kyrus à Babylone, qui n’en veut que 9.
Troisièmement, dans la licence qu’ils prennent de changer arbitrairement la durée bien connue de divers règnes, tels que celui de Nabonasar, de Nabius, d’Iluarodam, de Nabonide, de Kyrus, d’Ochus, etc., et cela afin de retrouver la somme d’addition finale, exigée par le Kanon: enfin dans leur incurie à remplir même cette condition; car le calcul ecclésiastique, au lieu de fournir 424 ans juste après Alexandre, rend 426 ans 4 mois, par l’introduction inutile des 7 mois du mage, des 7 de Sogdien, et des 2 mois de Xercès II, et la surcharge d’une année sur un autre prince.