Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Part 10

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Les dimensions du pont telles que les donne Ktésias ne sont pas admissibles. Cet auteur dit qu’il fut jeté à l’endroit le plus étroit du fleuve, et que cependant il eut 5 stades de _longueur_. Ce serait, dans son calcul, 342 toises 2 pieds 2 pouces (environ 2165 pieds). Mais Strabon (liv. XVI, pag. 738), fondé sur les historiens d’Alexandre, ne donne qu’un stade de largeur à l’Euphrate: nos voyageurs modernes n’ont pas mesuré ce fleuve avec précision; mais deux d’entre eux nous fournissent un terme approximatif de comparaison. Pietro della Valle rapporte[125] qu’au bourg de Hellah (qui fit partie de l’ancienne Babylone), il vit au mois de novembre «un pont de barques sur l’Euphrate, comme il en avait vu un à Bagdad. (En cette saison les eaux sont assez basses.) Ce pont n’avait que 24 barques d’étendue, mais dans les grosses eaux il en faut bien davantage.»

D’autre part, Beauchamp estime à 10 pieds la largeur de chaque barque composant le pont de _Baghdad_ (qui doit être analogue); mais il faut ajouter les intervalles, et de plus une certaine étendue pour le temps des grosses eaux: supposons 30 barques faisant 300 pieds, et laissons les intervalles pour mémoire. Si le stade de Strabon est celui d’Hérodote, il vaudra 307 pieds 10 pouces; s’il est le stade de Ktésias, il vaudra 410 pieds 5 pouces. On ne saurait admettre 110 pieds pour les intervalles, et il semblerait plus naturel de préférer le stade d’Hérodote, qui cadre avec le récit des voyageurs: néanmoins leur mesure est trop vague pour décider nettement la question. Si d’autre part on supposait que Ktésias se fût mépris sur le nom de _la mesure_ qu’il emploie, et qu’au lieu de _stade_ l’on dût lire _plèthre_[126], les 5 plèthres vaudraient 71 toises 1 pouce 6 lignes, c’est-à-dire 427 pieds 6 pouces, qui ne diffèrent de 410 pieds que de 17 pieds 6 pouces. Rien n’est bien clair sur cet article, si ce n’est que le pont n’a guère dû excéder 400 et quelques pieds, et que Ktésias est en erreur quant aux 5 stades.

Un dernier article, plus clair et plus important dans ses résultats, est le _temple ou la tour de Bélus_; écoutons Hérodote, qui se déclare témoin oculaire, et qui n’a pas dû se tromper sur un objet soumis à l’œil et de peu d’étendue[127].

«Le centre de la ville (à l’orient du fleuve) est remarquable par le temple de _Jupiter-Bélus_, qui subsiste encore actuellement: c’est un carré régulier fermé par des portes d’airain, lequel a deux stades d’étendue en tous sens. Au milieu de cette enceinte on voit une tour massive qui a un stade en longueur comme en largeur.»

Ainsi le temple de Bélus à Babylone était un lieu fort, une sorte de citadelle[128] semblable au temple du soleil à _Bal-bek_, et à la plupart des temples anciens[129], qui, pour le respect du dieu et surtout pour la sûreté des prêtres et des trésors que la piété y entassait, étaient munis d’un haut et fort mur extérieur..... La mesure dont se sert ici Hérodote est évidemment le stade chaldéen de 1111 1/9 au degré, chaque stade égal à 100 mètres (51 _toises_ 1 _pied_ 10 _pouces_ 1 _ligne_). Par conséquent le carré de 2 stades formé par le mur avait sur chaque face 200 mètres français, ou 102 toises 3 pieds 8 pouces 2 lignes, ou 615 pieds 8 pouces, presque égal à la face du bâtiment des Invalides, vers la Seine.

Au milieu de ce carré de murs fermé par des portes d’airain, était la _tour_ de Bélus, carrée aussi dans sa base, sur un stade de chaque côté, par conséquent 100 mètres, ou 317 pieds 10 pouces 1 ligne de base. «Sur cette tour,» continue Hérodote, «s’en élève une seconde; sur la seconde une troisième, et ainsi de suite jusqu’au nombre total de 8. On a ménagé en dehors de ces tours des escaliers ou degrés qui vont en tournant, et par où l’on monte à chaque tour. Au milieu de cet escalier (à la quatrième tour), on trouve une loge et des sièges où se reposent ceux qui montent. Dans la dernière (et plus haute tour) est une grande chapelle; dans cette chapelle est un grand lit bien garni, et près de ce lit une table d’or.»

Notre auteur omet de remarquer qu’à chaque étage la tour diminuait; en sorte que le profil général dut être celui d’une pyramide. Il omet aussi de donner la hauteur; mais Strabon la restitue, lorsqu’il dit (page 738) «que le tombeau de Bélus était une _pyramide_ haute d’un stade, sur un stade de long et de large par sa base.»

Cette masse avait donc aussi 307 pieds 10 pouces d’élévation et formait un triangle équilatéral[130].

Quel fut l’objet de cet édifice? C’était là le secret des prêtres. Quelques circonstances peuvent nous le révéler. 1° Ces escaliers commodes qui menaient au sommet annoncent un besoin assez fréquent d’y monter: ce ne peut être pour des sacrifices; leur appareil sanglant de bûchers et de victimes eût été trop embarrassant, et la chapelle était trop petite; 2° dans cette chapelle était un lit et une table, _on couchait là_, et, puisqu’on y passait la nuit, on y avait des lumières, on y travaillait sur la table; le _dieu Bel_, disaient les prêtres, _y descendait une fois l’année; et il y trouvait une femme_: cela s’entend; mais pendant les 364 autres nuits de l’année, ce lit, selon nous, servait au repos d’un ou de plusieurs prêtres astronomes occupés à l’observation des astres: _cet édifice était un observatoire_; sa hauteur en est un nouvel indice; car, dans un pays plat comme la Chaldée, une élévation de 307 pieds au-dessus du sol n’a d’autre utilité que de placer l’œil au-dessus des brouillards terrestres, de lui faire voir plus nettement l’horizon complet, et de diminuer l’effet des réfractions: aussi Ktésias, après avoir dit que cette tour ou pyramide fut excessivement élevée (_voyez_ ci-devant, pag. 119), ajoute: «C’est par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des astres, en ont connu exactement les levers et les couchers».

Voilà le mystère très-important à garder, puisqu’il était la base et le mobile théocratique de la puissance religieuse et politique des prêtres, qui, par les prédictions des éclipses du soleil et de la lune, frappaient d’étonnement et d’admiration les peuples et même les rois alors très-ignorants des causes, et très-effrayés de l’apparition de ces phénomènes: par ces prédictions les prêtres se firent considérer comme initiés aux secrets, comme associés à la science des dieux, et ils reçurent ou prirent le nom vénéré de _Nabi_ et _Nabo_ (le prophète), et de _Chaldœi_, ou plutôt _Kadshim, devins_ et _devinateurs_. Si l’on eût pu fouiller cette chapelle de Bel, on y eût trouvé quelque armoire ou caveau masqué où étaient renfermés les instruments d’observation, dont les anciens astronomes ont toujours été très-jaloux. Les observations journalières ont pu se faire _dans la loge du milieu_ où étaient des sièges de repos, à une élevation de 150 pieds, plus exploitable que 307. Voilà le foyer de cette _science chaldéenne_ vantée par les plus anciens Grecs, comme étant de leur temps une chose _très-antique_, ce qui ne pourrait se dire si le système d’ailleurs très-compliqué de cette science, tant astronomique qu’astrologique, ne se fût formé que depuis Sémiramis. Il est possible, il est même probable que l’édifice vu par Hérodote et Ktésias ne fut qu’embelli et réparé par cette princesse avec une plus grande magnificence. Tout s’accorde à témoigner qu’avant elle, et très-anciennement auparavant, existait en ce même lieu le monument appelé tantôt _palais_ et _citadelle_, tantôt _temple, tombeau_ et _tour_ du dieu _Bel_. Les assertions de Mégasthènes et de Bérose, d’Alexandre Polyhistor, d’Abydène, etc., sont positives à cet égard, et elles ont d’autant plus de poids qu’elles ne sont que l’expression et la traduction des traditions du pays et des monuments publics cités par ces écrivains comme des garants notoires de leur véracité. Joignez-y ce que le livre des Antiquités juives dit de la _tour de Babel_, qui, pour le _nom_ comme pour la chose, est absolument identique à ce qu’Hérodote et Bérose disent de la _tour de Bel_: nous avons vu plus haut que l’époque de construction est aussi la même. Or, puisque nous avons des motifs raisonnables de penser que la _tour de Bel_ où _de Babel_ exista long-temps avant le règne de Sémiramis, probablement 2,000 ans, et qu’elle _exista comme observatoire astronomique_, nous avons aussi le droit d’inférer que c’est plutôt dans cette période qu’il faut placer les études et les progrès des Chaldéens en astronomie. _Une_ circonstance, elle seule, nous révèle qu’à l’époque de Sémiramis ils connaissaient non-seulement _la figure ronde_, mais encore la circonférence de la terre. _La base_ et _la hauteur_ de la tour de Bélus étaient rigoureusement la mesure du stade chaldaïque; cette mesure géométrique ne fut point prise au hasard. En supposant que ce fut Sémiramis qui l’ordonna, en réparant la tour, il s’ensuit que déjà le stade était usité; or, le stade chaldaïque de 1,111 1/9 au degré est une portion élémentaire du cercle de 400,000 stades, considéré comme circonférence du globe terrestre. Cette circonférence avait donc été antérieurement calculée et déduite des opérations géodésiques et astronomiques, ainsi que des raisonnements mathématiques, sans lesquels elle ne pouvait être connue: ce n’est pas tout; ce même stade, appliqué au degré terrestre, se trouve lui donner une étendue de 57,002 toises 1 pied 9 pouces 6 lignes, ce qui diffère un peu moins de 73 toises de la mesure obtenue par les académiciens dans le siècle dernier. Cette mesure est, comme l’on sait, de 57,075 toises pour la latitude de Paris (49° 23´);==de 56,750 toises sous l’équateur, et de 57,438 à Torne, par la latitude de 65° 50´. D’où l’on doit conclure que comme les degrés croissent en allant de l’équateur au pôle, c’est dans une latitude moyenne que fut mesuré celui qui nous présente 57,002 toises et fraction[131].

Un dernier fait nous reste à connaître: la tour de Bélus, dans sa fondation première, vers l’an 3190 ou 3195 avant notre ère, comme l’indiquent les Juifs et les Chaldéens, eut-elle les mêmes dimensions d’un stade de hauteur sur un stade de base? Si cela était, il serait démontré que dès cette date les sciences astronomiques des Chaldéens étaient au point que nous indiquons, et cela est plus que probable. Dans tous les cas, cette période de 3190 ans avant J.-C. fournit aux chronologistes raisonnables l’espace nécessaire à placer, d’une part, les observations babyloniennes envoyées par Kallisthènes à Aristote et remontant à l’an 2234 avant J.-C.; d’autre part, la fondation du temple d’Hercule à Tyr, que ses prêtres attestèrent à Hérodote remonter à une année qui correspond à l’an 2725 avant J.-C. Quant aux érudits qui nient tous les faits placés hors de leur système biblique, tout raisonnement avec eux est inutile, puisqu’il est d’avance proscrit[133].

CHAPITRE VIII.

Histoire probable de Sémiramis.

Après avoir ramené à un état admissible et croyable les ouvrages de Sémiramis, qui cependant conservent leur caractère gigantesque, ne quittons pas ce sujet digne d’intérêt, sans essayer de nous faire des idées raisonnables de cette femme extraordinaire, qui dans l’histoire tient le premier rang de son sexe. Diodore de Sicile nous présente deux récits de sa fortune, et de la manière dont elle parvint au pouvoir suprême, qu’elle géra d’une main si hardie. Selon l’un de ces récits, qui est celui de Ktésias: «Sémiramis naquit en Syrie, à Ascalon, des amours clandestins de la déesse Derketo et d’un jeune sacrificateur de son temple: l’enfant exposée dans un lieu désert, parmi des rochers, fut par miracle nourrie et sauvée par les soins d’un essaim de pigeons sauvages qui avaient leur fuye[134] en ce lieu. Au bout d’un an, des bergers découvrirent cette orpheline, et la trouvant très-jolie, ils la menèrent et la donnèrent à l’intendant des haras royaux (appelé _Simma_), lequel, privé d’enfants, l’adopta et la nomma _Sémiramis_, c’est-à-dire _colombe_, en langue syrienne; de là serait venu le culte des pigeons dans le pays.» _Voilà_, dit Diodore (ou Ktésias), _la fable que l’on débite sur Sémiramis_. Et, en effet, c’est bien là une fable; mais en écartant le conte des pigeons et de la déesse, il resterait pour fait raisonnable que réellement Sémiramis serait née à Ascalon, du commerce clandestin de quelque prêtresse, et qu’élevée en secret, elle aurait été adoptée par le personnage indiqué. Tout cela est dans les mœurs du pays et du temps.

«Parvenue à l’âge nubile, continue Ktésias, l’éclat de sa beauté et de ses talents subjugua l’un des principaux officiers du roi. Cet officier s’appelait _Memnon_; étant venu inspecter les haras, il emmena Sémiramis à Ninive et il en eut deux enfants..... La guerre de Bactriane survint, Sémiramis y suivit son époux..... Ninus vainquit les Bactriens en rase campagne, mais il assiégeait inutilement leur capitale, où ils s’étaient renfermés, lorsque _Sémiramis_, travestie en guerrier, trouva le moyen d’escalader les rochers de la forteresse, et, par un _signal élevé_ sur le mur, avertit de son succès les troupes de Ninus, qui alors emportèrent la ville.... Ninus, charmé du courage et de la beauté de Sémiramis, pria Memnon de la lui céder; celui-ci refusa. Ninus n’en tint compte, Memnon se tua de dépit, et Sémiramis devint reine des Assyriens.» Tel est, dit Diodore, le récit de Ktésias (p. 134, liv II).

Mais Athénée et d’autres écrivains assurent «que Sémiramis fut originairement une courtisane dont les grâces et la beauté fixèrent l’attention de Ninus. D’abord le crédit de cette femme n’eut rien de remarquable; mais ensuite il s’accrut au point d’amener Ninus à l’épouser, et finalement elle lui persuada, dans une fête, de lui céder 5 _jours_ pour régner.»

Cette seconde version, plus naturelle, plus historique que la première, est encore appuyée par une anecdote que nous a conservée Pline. «Vers la 107e olympiade, dit cet auteur (de 352 à 349 avant J.-C.), parmi plusieurs peintres habiles fleurit _Échion_, qui se rendit célèbre par divers beaux tableaux: l’on admire entre autres sa _Sémiramis_, qui, de _servante, devient reine_[135].»

Voilà, en faveur du récit d’Athénée, un témoignage remarquable. On sait que les anciens peintres étaient savants et scrupuleux en histoire. Si Echion, qui fleurit moins de 30 ans après Ktésias, a dédaigné son récit et préféré celui-ci, il s’ensuit que dès cette époque existait la version suivie par Athénée, et qu’elle passait pour plus vraie. En effet elle porte un caractère réellement historique, conforme aux mœurs de l’Asie ancienne et moderne. Qu’une fille d’une naissance obscure, qu’un enfant trouvé soit élevé par des étrangers; que donnée ou vendue elle arrive au séraï du sultan; qu’elle soit introduite dans le harem à titre d’_odalisque_[136], c’est-à-dire _de servante de chambre_; qu’enfin elle parvienne au grade de sultane-reine, c’est un roman historique encore réalisé chaque siècle en Asie. D’ailleurs cette version d’Athénée, qui se lie très-bien au début rectifié de Ktésias, a encore le mérite de résoudre les embarras chronologiques qui naissent de son récit, où les événements sont trop serrés, et, de plus, elle se trouve appuyée d’un fait qu’attestent deux autres écrivains; car, Moïse de Chorène et Képhalion s’accordent à dire que Sémiramis fit mourir _tous ses enfants_, excepté le jeune Ninyas. Dans le récit de Ktésias, elle en eut _deux_ de Memnon, son premier mari; mais ils n’étaient pas enfants _de roi_, ni capables de lui faire ombrage; au lieu que, suivant le récit d’Athénée, elle eût pu, dans son état d’_odalisque_, avoir de Ninus plusieurs enfants âgés déjà, et aptes à régner, par conséquent faits pour l’inquiéter. Alors nous pouvons supposer sans effort que Sémiramis était entrée au séraï vers l’âge de 20 ans, qu’elle y vécut en qualité d’odalisque et eut des enfants de Ninus pendant un espace qui put durer 20 autres années. Ce temps fut employé par elle à fonder ce crédit et cet ascendant qui enfin subjuguèrent Ninus. La guerre de Bactriane étant survenue, elle y suivit le roi, et ce fut a|ors que l’acte de bravoure mentionné par Ktésias la fit devenir reine. Son nom même semble faire allusion à ce trait; car il n’est pas vrai que Sémiramis signifie pigeon ou colombe[137], en syriaque; au lieu que ce mot, décomposé (_shem rami_), signifie _le signe élevé_ sur les murs de Bactre, lequel devint le signal de la victoire de Ninus et de la fortune de la favorite. A dater de cette année, qui fut l’an 1201, tous les événements seraient tels que les a établis l’auteur de la chronologie d’Hérodote, page 278. Mais nous corrigerions les dates précédentes, en disant que Sémiramis serait entrée au séraï vers 1221, et qu’elle serait née vers 1241. Alors elle eût vécu 61 à 62 ans, précisément comme le dit Ktésias; si son orgueil voulut que l’on comptât dans son règne tout le temps de sa cohabitation avec Ninus, elle aurait régné 42 ans, comme le dit encore cet auteur; et tout prend de l’accord dans le récit et dans les vraisemblances: par ces gradations naturelles, par cet apprentissage nécessaire, Sémiramis, arrivée au pouvoir suprême, donne l’essor à son caractère _avide de tout ce qui est grand_[138]: _jalouse de surpasser la gloire de ceux qui l’avaient précédée, elle conçoit_, après la mort de Ninus, le dessein de bâtir une ville dans la Babylonie. Ninus venait d’en construire une immense à 100 lieues de là, et voilà sa veuve qui veut en élever une autre, non pas plus grande (Strabon dit que Babylone fut plus petite), mais une mieux entendue. Ninive avait donc des défauts de position déjà sentis..... Le local de Babylone offrait donc des avantages supérieurs: le talent de Sémiramis fut de les apercevoir, et le succès est devenu une preuve de son génie. Effectivement, en examinant les circonstances géographiques et politiques de cette opération, il nous semble découvrir plusieurs des motifs qui ont dû la susciter. _Ninive_ assise au bord oriental du Tigre, dans une plaine fertile en tout genre de grains, voisine de coteaux riches en arbres fruitiers, sous un ciel brillant et pur, Ninive jouissait d’une situation très-heureuse à plusieurs égards; mais elle était privée de l’un des éléments nécessaires à la prospérité des capitales. Elle manquait de navigation..... Le Tigre, quoique fleuve large et profond, est si rapide en son cours, si encaissé dans son lit, que les transports y sont toujours dangereux, difficiles et partiels. On ne peut le remonter; et de plus, au-dessus de Ninive, son cours est borné à si peu de pays, qu’on ne saurait en apporter beaucoup de denrées.

L’Euphrate, au contraire, a un développement immense au-dessus de Babylone; il touche à la Syrie; il pénètre dans l’Asie mineure par une de ses branches; il exploite toute l’Arménie par les autres; il appelle les produits de tous les pays montueux qui bordent l’Euxin, il les transporte avec moins de dangers que son rival; mais ce qui surtout lui assure la prépondérance, il communiqué à l’Océan par un cours plus lent, par un lit plus commode que le Tigre, en sorte que, depuis le golfe Persique, les bateaux peuvent le remonter bien plus haut et plus aisément que le Tigre. Une ville placée sur l’Euphrate était donc appelée à la splendeur que donne le commerce: et à cette époque le golfe Persique était le centre des communications les plus riches et les plus actives entre l’Asie occidentale, la Syrie, la Perse, l’Arabie heureuse, l’Éthiopie et l’intérieur de l’Afrique; à cette époque ce commerce valait celui de l’Inde. Les guerres habituelles des peuples riverains, en rendant la circulation difficile, en forçant de recourir aux caravanes dispendieuses des Arabes bédouins, s’étaient opposées à son développement. Cette cause venait de cesser; toute l’Asie limitrophe obéissait à un même souverain, et sa puissance le faisait respecter au loin. Ce motif commercial était déjà suffisant; Sémiramis dut en avoir deux autres, politiques et militaires.

Les habitants de la Chaldée étaient un peuple récemment conquis, par conséquent mécontent et disposé à secouer le joug. Un moyen propre à les contenir était d’établir près d’eux, dans leur sein, une forteresse dont la garnison fût un épouvantail ou un instrument. Cet objet fut rempli par la position de Babylone bâtie dans l’île Euphratique; mais pourquoi bâtir l’autre portion à l’ouest du fleuve au bord du désert? Ici se montre encore l’habileté du fondateur: alors que les armes projectiles avaient peu de portée, si l’on n’eût occupé qu’une rive du fleuve, l’on n’eût pas commandé l’autre suffisamment. On avait dans le désert un ennemi vagabond, turbulent, qu’il importait de tenir en respect: une citadelle formidable opéra cet effet. Babylone, assise sur les deux rives de l’Euphrate, épouvanta les Arabes bédouins; mais, en même temps, elle devint un moyen de les attirer et de les affectionner, parce qu’elle leur offrit le marché le plus commode et le plus avantageux pour vendre le superflu de leurs troupeaux, ou le butin de leurs lointaines rapines.

Cette domination plénière du fleuve, qui fut un raffinement d’art sur Ninive, fut aussi un surcroît de puissance militaire et commerciale. Tous les Bédouins devinrent vassaux par crainte ou par intérêt. Le choix du local précis de _Babel_ fut un trait de politique plein d’astuce et de sagacité. L’on pouvait indifféremment asseoir la forteresse plus haut ou plus bas; mais Sémiramis trouvant en un point donné un temple célèbre, qui, suivant l’usage du temps, était un lieu de pèlerinage pour tous les peuples arabes, Sémiramis saisit ce moyen religieux de manier les esprits; en ornant ce temple, en le comblant de présents, elle flatta le peuple; en caressant les prêtres chaldéens, en les dotant, elle se les attacha, et par eux elle devint maîtresse des cœurs. Enfin, un dernier motif de son choix dut être que, quelques lieues plus haut, l’Euphrate avait et a encore des _rapides_ ou _brisants_ qui empêchent les bateaux de remonter à pleine charge... La ville devint un entrepôt.

D’après ces combinaisons trop naturelles pour n’être pas vraies, il ne faut plus s’étonner du succès de Sémiramis. Il fut complet contre Ninive, puisque cette cité ne subsista que 6 siècles, tandis qu’il en fallut 12 pour anéantir Babylone; encore ses immenses ruines, enfouies dans un espace de plusieurs lieues[139], demeurent-elles comme un monument de son existence. Il faut lire dans Diodore le reste des actions de cette femme prodigieuse, et voir comment, après avoir établi sa métropole, elle créa en peu de mois, dans la Médie, un palais et un vaste jardin, puis entreprit contre les Indiens une guerre malheureuse, puis revint en Assyrie se livrer à des travaux dont Moïse de Chorène continue les détails curieux dans le chapitre 14 de son _Histoire d’Arménie_. Telles furent son activité et sa renommée, qu’_après elle, tout grand ouvrage en Asie fut attribué par les traditions à Sémiramis_[140]. Alexandre trouva son nom inscrit sur les frontières de la Scythie, alors considérée comme borne du monde habité. C’est sans doute cette inscription que nous a conservée Polyæn, dans son intéressant _Recueil d’anecdotes_. (Stratag., liv. VIII, chap. 26).

Sémiramis parle elle même:

CENTER LA NATURE ME DONNA LE CORPS D’UNE FEMME;

MAIS MES ACTIONS M’ONT ÉGALÉE

AU PLUS VAILLANT DES HOMMES (à Ninus):

J’AI RÉGI L’EMPIRE DE NINUS,

QUI VERS L’ORIENT TOUCHE AU FLEUVE HINAMAM (l’Indus);

VERS LE SUD AU PAYS DE L’ENCENS ET DE LA MYRRHE

(l’Arabie-Heureuse);

VERS LE NORD AUX SAKKAS (Scythes),

ET AUX SOGDIENS[141] (Samarkand).

AVANT MOI AUCUN ASSYRIEN N’AVAIT VU LA MER;

J’EN AI VU QUATRE OU PERSONNE NE VA,

TANT ELLES SONT DISTANTES.

QUEL POUVOIR S’OPPOSE A LEURS DÉBORDEMENTS?

J’AI CONTRAINT LES FLEUVES DE COULER OU JE VOULAIS,

ET JE N’AI VOULU QU’OU IL ÉTAIT UTILE:

J’AI RENDU FÉCONDE LA TERRE STÉRILE,

EN L’ARROSANT DE MES FLEUVES:

J’AI ÉLEVÉ DES FORTERESSES INEXPUGNABLES:

J’AI PERCÉ DE REDOUTES DES ROCHERS IMPRATICABLES:

J’AI PAYÉ DE MON ARGENT DES CHEMINS,

OU L’ON NE VOYAIT QUE LES TRACES DES BÊTES SAUVAGES;

ET DANS CES OCCUPATIONS,