Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II
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RECHERCHES NOUVELLES
SUR
L’HISTOIRE ANCIENNE,
PAR C.F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE. HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
TOME DEUXIÈME.
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXV.
OEUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME VI.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, N° 24.
RECHERCHES NOUVELLES
SUR
L’HISTOIRE ANCIENNE.
SUITE DE LA CHRONOLOGIE D’HÉRODOTE.
Chronologie des rois de Perse cités par les Orientaux modernes, sous le nom de _Dynastie Pishdad_ et _Kéan_.--Époques de Zohak, de Feridoun et du législateur Zerdoust, dit Zoroastre.
En quel temps a vécu le législateur célèbre appelé _Zoroaster_ par les Grecs, et _Zardast_ ou _Zerdoust_ par les Orientaux? et en quels siècles doit-on placer les deux dynasties _Pishdâd_ et _Kéân_ ou _Kaîan_, que les Perses modernes prétendent avoir existé chez eux antérieurement ou contradictoirement aux récits des Grecs? Tels sont les deux problèmes qui vont nous occuper dans ce chapitre: examinons d’abord le premier.
§ 1.
Époque du législateur Zoroastre.
Tous les historiens nous parlent de Zoroastre comme d’un législateur religieux, beaucoup plus célèbre en Asie et presque aussi ancien que Moïse; et néanmoins, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, l’époque où il vécut était devenue une question si obscure, que Pline le Naturaliste, cet homme d’une érudition si vaste, qui eut en main les écrits de tant d’auteurs, n’osa prononcer autre chose que le doute. Dans nos temps modernes, et surtout dans les XVIe et XVIIe siècles, la réserve de Pline a été imitée par le plus grand nombre des savants, qui n’ont pu concilier les dissonances chronologiques des auteurs grecs et latins; mais ceux du XVIIIe siècle, plus hardis, se sont crus plus heureux. Les extraits d’une foule de livres orientaux ayant été produits, d’abord par notre d’Herbelot, en sa _Bibliothèque orientale_ (publiée en 1697), puis par le professeur Thomas Hyde, Anglais, dans son livre latin de la _Religion des anciens Perses_, imprimé en 1700, l’on crut avoir découvert dans l’Asie moderne une vérité historique restée inconnue dans l’Occident. En effet, tous les livres arabes et persans que l’on cite, semblent s’accorder à placer Zoroastre vers le règne de Darius Hystaspes, roi de Perse; et néanmoins, en les pressant sur les dates précises, on les trouve indécis et flottants entre les années 250, 280 et même 300 avant Alexandre. Les critiques sont surtout choqués de voir réduire à cinq générations la série des rois de Perse, que les monuments les plus authentiques des Macédoniens et des Romains, attestent avoir été de treize princes; et de ne rencontrer aucune mention distincte des règnes de Xercès et de Kyrus, qui agitèrent si profondément l’Asie. Ces objections et plusieurs autres non moins graves que nous verrons, ne durent pas échapper au professeur _Hyde_; mais séduit par l’éclat de la nouveauté et par le paradoxe spécieux, que les Orientaux, _à titre d’indigènes, doivent connaître leur pays mieux que des étrangers, tels que les Grecs et les Romains_, Hyde épousa avec passion le système asiatique, et crut avoir prouvé le premier que réellement Zoroastre avait paru sous le règne de Darius Hystaspes. Entraîné par l’autorité de son compatriote, Prideaux s’efforça de colorer son hypothèse, et la répandit de plus en plus dans son livre de l’_Histoire des Juifs_; et parce qu’ensuite elle a été adoptée par les auteurs de l’_Histoire universelle_, l’on peut dire que l’opinion de Hyde est devenue dominante et presque classique. Elle faillit d’être renversée chez nous, lorsqu’_Anquetil du Perron_ nous apporta de l’Inde les prétendus ouvrages de Zoroastre, et que dans la Vie de ce législateur[1], il déclara que l’opinion de Hyde lui semblait une _hypothèse sujette à de grandes difficultés_; mais par la suite il lui donna une nouvelle force, en l’adoptant dans un mémoire spécial[2], où, par un trait bizarre et caractéristique, il censure Hyde pour avoir eu _trop de confiance aux Orientaux_, et _pour avoir mal soutenu_ leur thèse: par un autre cas singulier, c’est en lisant la censure d’Anquetil et ses arguments, que nous avons senti les plus grands motifs de douter, et qu’ensuite découvrant le vice de sa méthode et de celle de Hyde, nous en avons employé une meilleure, en prenant, non pas le rôle d’avocat qui plaide une cause, mais de rapporteur qui pèse les raisons de part et d’autre, et qui surtout interroge les narrateurs par ordre de dates, pour remonter aux sources premières des faits et des opinions: le lecteur va juger ce débat.
D’abord il est bien reconnu que les livres apportés de l’Inde par Anquetil, comme livres de _Zoroastre_, n’ont jamais été écrits par ce législateur, et qu’ils sont simplement des légendes et des liturgies composées par des mages _mobeds_ et _herbeds_[3], à des époques non déterminées, mais tardives et parallèles aux règnes des _Sasanides_, c’est-à-dire depuis l’an 226 de notre ère jusque vers l’an 1200. Le _Boundehesch_ lui-même, que _du Perron_ nous présente comme une Genèse ou Cosmogonie perse, le Boundehesch porte des preuves incontestables de modernité, puisque parmi ses résumés des _temps écoulés_, après avoir parlé de _Zohâk_, de Féridoun, etc., il cite d’abord _Eskander_ Roumi, c’est-à-dire _Alexandre le romain_, comme ayant régné 14 ans; puis les rois _Asganiens_ (_Arsakides_), comme ayant régné 284 ans; puis la durée des Sasanides, 260 ans; puis enfin la _venue des Arabes_[4]. Et l’auteur de ce livre, le plus important, le seul important de toutes ces ennuyeuses et stériles légendes, nous donne la preuve de son ignorance (_disons même de sa mauvaise foi_), lorsqu’il attribue 14 ans de règne à Alexandre _le romain_, au lieu du _grec_, qui n’en régna que 6; et lorsqu’il réduit à 284, l’intervalle écoulé entre _Arsak_ et _Ardechir_, qui fut de 481.
Un second fait également certain, c’est qu’aucun des écrivains persans ou arabes dont on s’autorise n’a publié avant le premier siècle de l’ère musulmane (730 à 750 de notre ère), et que les plus célèbres historiens et poètes, tels que _Ferdousi_ et _Mirkhond_, ne datent, savoir, le premier que de l’an 1000, et le second de l’an 1500 de notre ère; et de quelles sources, de quels monuments ont-ils tiré leurs récits? Quelques Européens, préoccupés ou superficiels, nous répondent que ce fut de leurs _monuments nationaux_. Mais les Musulmans eux-mêmes conviennent que les Arabes, vainqueurs de _Iezdeguerd_, en 652, et, depuis cette époque, dévastateurs plutôt que possesseurs de la Perse, proscrivirent les adorateurs du feu et leurs livres, avec ce zèle et cette fureur qui leur firent brûler la bibliothèque d’Alexandrie; et ces livres, tous manuscrits, par conséquent rares et chers, comme ils le sont toujours en Asie, purent d’autant moins échapper à la proscription, qu’ils étaient écrits en lettres absolument différentes des lettres arabes...; que déja ils avaient subi des persécutions de secte à secte, sous leurs propres rois, et que les guerres non interrompues depuis Alexandre, après avoir détruit les originaux, s’étaient opposées à la reproduction des copies et à la culture de l’histoire. Telle fut la dépopulation des monuments et des livres perses, que vers l’an 1000 de notre ère, le sultan Mahmoud, fils de _Sebekteghin_, voulant connaître l’histoire du pays qu’il avait conquis, ne put se procurer aucun écrit de ce genre, et qu’il fut obligé de donner commission à l’Arabe _Deqiqi_, de recueillir les romances, les traditions, les contes populaires des diverses contrées de l’empire persan, pour en retirer quelque instruction. Or comment l’Arabe _Deqiqi_ rend-il compte de ses recherches? En vers, c’est-à-dire en poète arabe, riche de contes et d’hyperboles; et c’est sur ce canevas principal que Ferdousi a composé son _Histoire royale_ (Shah-Nameh), également en vers, au nombre de 60 mille distiques. Or que peut-on attendre de traditions populaires, défigurées de génération en génération par les narrateurs, et brodées ensuite par l’imagination sans frein qui dicta les Mille et une Nuits? Aussi ces prétendues histoires de la Perse ancienne, et même moderne, jusqu’au temps des Arabes, ne sont-elles qu’un tissu d’anachronismes et d’invraisemblances: l’on ne conçoit pas comment des Européens, hommes sensés, tels que Prideaux et les auteurs de l’_Histoire universelle_, au lieu d’examiner d’abord et de discuter les sources et les moyens d’instruction des écrivains persans et arabes, semblent ne s’être étudiés qu’à établir l’authenticité de leurs récits, et à substituer au désordre le plus évident un ordre factice, ayant pour objet d’en masquer les grossiers défauts[5]. Sans doute, avec ce qu’on nomme de l’_esprit_ il est possible de tout soutenir et de tout contester; mais, en histoire, l’_esprit_ n’est que l’art d’apercevoir la vérité ou de la faire ressortir; et dans le démenti que l’on a voulu donner par les Asiatiques modernes, aux anciens auteurs grecs, l’on choque tellement toutes les vraisemblances, qu’il est inconcevable qu’une telle hypothèse ait des partisans. L’on a voulu établir, comme principe de droit, «que les Asiatiques méritent d’être crus de préférence sur l’histoire de leur pays, parce qu’à titre d’_indigènes_ ils doivent mieux savoir ce qui s’est passé chez eux, que des étrangers tels que les Grecs et les Romains».
Mais cette proposition générale et vague par elle-même, ne présente, lorsqu’on l’analyse, qu’un paradoxe et un abus de mots. En effet, outre que la connaissance de ce qui se passe dans un pays dépend infiniment de la nature de son gouvernement, et que la _publicité_, la _libre circulation_, n’ont point lieu dans les états despotiques, comme l’ont été le plus souvent ceux de l’Asie; il est encore de fait que ces _prétendus indigènes_, spécialement de la Perse, sont, de leur propre aveu et par leur histoire, le produit, en majeure partie, des races étrangères venues à la suite des conquérants qui ont successivement envahi et possédé ces contrées. Laissons à part Alexandre, dont le système politique fut de mêler les races et les opinions, pour détruire les haines et les guerres de secte à secte et de nation à nation: après lui, les révolutions des Séleucides et des Arsakides continuèrent d’agiter et de mêler l’empire perse dissous; d’y introduire, par le recrutement des armées, une multitude d’étrangers de toute espèce, qui, en s’alliant aux femmes indigènes, produisirent dans les familles des modifications de mœurs, de langage, etc. Ce qui avait été peuple distinct devenant province confondue, il fut possible aux habitants de passer d’un pays à l’autre et de s’y établir, chose qui n’était pas praticable auparavant. La dynastie Sasanide, en ravissant le sceptre aux _Parthes_, produisit de nouveaux changements: le nord de la Perse avait régi le midi; alors le midi commanda au nord. Ensuite sont venus les Arabes de Mahomet, puis les Tartares de Tamerlan, qui, les uns après les autres, mais surtout les _Arabes_, ont exterminé l’ancienne race et changé sa religion, ses mœurs, ses usages, ses traditions, ses livres, et jusqu’à son système d’écriture. Les seuls _Parses_, chassés comme les Juifs, errants comme eux, mais bien moins nombreux, sont les restes de la race persane de _Darius_ et d’_Ardechir_. Or, dans leur mélange inévitable avec les peuples qui les tolèrent, ou les persécutent, dira-t-on que les Juifs de Portugal et de Pologne, si divers entre eux, ressemblent aux Hébreux de Salomon? D’ailleurs que signifie ce mot, _descendance directe_? Parce que les Suisses descendent des _Helvetii_, et les Auvergnats des _Arverni_, dira-t-on qu’ils connaissent l’histoire d’_Arioviste_ et de _Vercingetorix_, mieux que le conquérant romain qui nous l’a tracée? Passe encore si le peuple indigène opposait aux récits de l’étranger, des récits et des monuments du _même temps_: la question est là; c’est dans l’_identité_ de temps, bien plus que dans l’identité de pays, qu’elle consiste; et sous ce rapport elle est toute à l’avantage des Grecs; sous l’autre même, elle est encore en leur faveur, puisqu’Hérodote, Ktésias, Strabon, étaient aussi des _Asiatiques_, et que les deux premiers _étaient nés sujets du Grand-Roi_. Mais d’ailleurs eussent-ils été des étrangers venus du fond de l’Europe, l’on peut assurer que des voyageurs tels qu’Hérodote, Xénophon, Polybe, et tant d’autres écrivains qui suivirent les armées grecques et romaines, ont eu, pour bien observer, pour bien décrire le pays et ses événements, des moyens égaux et à certains égards supérieurs aux moyens des indigènes. Prétendre aujourd’hui que leurs récits, si bien détaillés, si bien liés entre eux par toutes les circonstances qui établissent les probabilités ou la certitude morale, méritent moins de confiance que les récits fabuleux, délirants et absurdes dont se composent, presque sans aucune exception, les histoires orientales; nous le répétons, c’est un paradoxe monstrueux, qui ne peut convenir qu’à des _Musulmans_.
Mais, d’ailleurs, veut-on connaître avec quel scrupule véridique, avec quel respect religieux, les Asiatiques, leurs rois et leurs savants conservent la mémoire des événemens et leur série chronologique? Écoutons un fait vraiment curieux et décisif, que nous a transmis _Masoudi_, l’un des plus savants historiens arabes, qui, vers les années 930 et 940 de notre ère, voyagea dans toute la Perse jusqu’aux frontières de l’Inde, et qui, plus qu’aucun écrivain de sa nation, connut les livres des Grecs[6].
«Il y a (dit-il) entre l’opinion des Perses et celle des autres peuples, une grande différence au sujet de l’époque d’Alexandre: ce que beaucoup de personnes n’ont point remarqué...... C’est là un des mystères de la religion et de la politique des Perses, qui n’est connu que des plus savants _mobeds et herbeds_, comme nous l’avons vu nous-mêmes dans la province de Fars, dans le Kirman, et dans les autres provinces perses: il n’en est fait mention dans aucun des livres composés sur l’histoire de Perse, ni dans aucune annale et chronique. Voici en quoi il consiste: _Zerdust_, fils de _Poroschasp_, fils d’_Asinman_, dans le livre qui lui a été révélé, nommé _Abesta_, annonce que l’empire des Perses éprouvera dans 300 ans une grande révolution, sans que la religion soit détruite; mais qu’au bout de 1000 ans la religion et l’empire périront à la fois. Or, entre Zerdust et Alexandre, il y a environ 300 ans; car Zerdust a paru du temps de _Kaï Bistap_, fils de _Kaï Lohrasp_, comme nous l’avons dit ci-devant. _Ardechir_, fils de _Babek_, s’empara de l’empire et de tous les pays qui en dépendaient, environ 500 ans après Alexandre: nous voyons qu’il ne restait plus que 200 ans à peu près, pour compléter les 1000 ans de ce prophète. _Ardechir_ voulut augmenter de 100 ans cet espace de temps, parce qu’il craignait que, lorsqu’après lui 100 ans se seraient écoulés, les hommes ne refusassent de prêter secours et obéissance au roi, par la conviction où ils seraient de la ruine future de l’empire, conformément à la tradition qui avait cours parmi eux. Pour obvier à cela, il supprima environ la moitié du temps écoulé entre Alexandre et lui, et il ne fit mention que d’un certain nombre des _Molouk-Taouâïef_ (_rois_ des _nations_ parthiques) qui remplissaient tout ce temps; il retrancha les autres: puis il eut soin de faire répandre dans son empire, qu’il avait commencé son règne 260 ans après Alexandre. En conséquence, cette époque fut admise et se répandit dans le monde: voilà pourquoi il y a une différence entre les Perses et les autres nations au sujet de l’ère d’Alexandre; et c’est cette cause qui a introduit la confusion dans les annales des _Molouk-Taouâïef_. Ardechir fait lui-même mention de cela dans les avis qu’il a laissés à ses successeurs; et l’herbed (ou prêtre parsi) qui se rendit l’apôtre de ce prince près les gouverneurs des provinces, parle également de cette prédiction».
Maintenant le lecteur peut juger du degré de confiance que méritent les histoires et chroniques orientales. Si cette anecdote eût été connue plus tôt, elle eût épargné bien des discussions et de faux raisonnements. Elle est d’autant plus précieuse, qu’elle résout sans réplique l’énorme abréviation de temps _officiellement_ établie dans presque tous les écrivains asiatiques, entre les règnes d’Alexandre et d’Ardechir, et qu’en nous donnant la mesure de la superstition, de la mauvaise foi et de l’audace de tout un gouvernement, tant laïque qu’ecclésiastique, elle nous montre à quel point d’ignorance étaient déja parvenus ou réduits les Persans en l’an 226, sur l’époque de Zoroastre, puisque celle qu’ils indiquent dans Masoudi, et qui répond au règne de Kyaxarès, est manifestement fausse, comme nous le verrons... Mais pour procéder méthodiquement à découvrir l’époque véritable, commençons par examiner tout ce que les Orientaux nous racontent, de ce législateur, afin que leurs traditions, confrontées aux récits des anciens Grecs et Latins, nous conduisent au maximum de probabilité dont cette question est susceptible.
Selon _Anquetil du Perron_[7], le recueil principal des traditions des Parsis sur Zoroastre, est le livre intitulé _Zerdust-Namah_, qui, dit-on, fut traduit de l’ancien idiome _pehlevi_, en persan moderne, par _Zerdust-Behram_, écrivain et prêtre parsi, vers l’an 1275. Hyde a connu ce livre, et en a cité les titres des chapitres. Laissant à part la date, qui n’est pas prouvée, admettons dans le traducteur une instruction suffisante, et surtout une grande fidélité à ne rien retrancher ni rien ajouter (chose sans exemple), et voyons ce que les Parsis nous disent de leur législateur.
§ II.
Récits des Parsis sur Zoroastre.
Selon eux, Zerdoust naquit dans l’Aderbidjan (ancienne Médie), et Aboulfeda ajoute, d’après plusieurs auteurs anciens, que ce fut à _Ourmi_. Sa naissance fut accompagnée de prodiges, dont le moindre fut de rire en respirant pour la première fois. Pline[8], qui cite ce trait, nous indique par là que ces traditions existaient, du moins en partie, dès son temps. L’enfance de Zerdust subit de rudes épreuves de la part des magiciens, qui sont dépeints comme étant alors tout-puissants auprès des peuples et des rois: ce règne des magiciens, qui rappelle leurs enchantements devant Pharaon, leurs services auprès de Sémiramis, indique réellement des temps reculés. Les écrivains parsis racontent les plus petits détails de ces enchantements, comme s’ils en eussent été témoins; mais, d’autre part, leur stérilité sur les faits vraiment historiques et géographiques, annonce que ces légendes ont été recueillies après coup, et composées sur des récits populaires, comme tous les faits de ce genre....... A 30 ans, Zoroastre est appelé par le _dieu Ormusd_, de la même manière qu’Abraham et Moïse le furent par le dieu _Iéhou_.... Il se retire dans l’antre d’une montagne, pour y recevoir les inspirations; mais les Parses ont oublié les curieuses circonstances de cet antre, décrites par Eubulus, dans Porphyre[9]. Après une retraite (de 20 ans, selon Pline), Zoroastre met au jour un nouveau système de théologie, qu’il prétend, selon l’usage de ses pareils, être le seul véritable, le seul _révélé de Dieu_. Pour établir sa religion, il choisit le pays de _Balk_ (_l’ancienne Bactra_), dont il convertit le roi _Kesht-asp_, qui, à son tour, veut convertir ses sujets, et même les princes ses voisins, entre autres _Zâl_ et _Roustam_, princes de la _Perse propre_: Zoroastre, ainsi appuyé, fait construire des _Atesh-gâb_ ou _Temples du feu_, plante un _cyprès_, et institue un grand pèlerinage, suivant l’usage de ces temps....... Un brâhme de l’Inde, entendant parler de ce nouveau culte, vient pour le réfuter, et finit par s’en rendre prosélyte. Au bout de 8 ans[10], Kesht-asp, tributaire d’un roi de _Tour-ân_, nommé _Ardjasp_[11], lequel _possédait un grand pays à l’ouest de la Caspienne_, lui refuse l’hommage accoutumé. La guerre éclate; _Ardjasp_ vient attaquer _Kesht-asp_, qui eût été vaincu sans son fils _Esfendiar_, dont les exploits chevaleresques décident la victoire...... _Kesht-asp_, pour récompense, le fait enfermer dans un château fort, et se rend lui-même en Perse pour convertir les paladins _Zâl_ et _Roustam_. Pendant son absence, _Ardjasp_ apprend que la ville de _Balk_ est dégarnie de troupes; que _Lohrasp_, père de _Kesht-asp_, y vit dans un couvent, _la tête rasée_, et pratiquant les mortifications à la manière des Indiens; il accourt avec une armée d’élite, surprend le pays, emporte la ville, tue Lohrasp et les _prêtres du feu_, c’est-à-dire les mages; Zoroastre périt alors, selon les Musulmans; mais les Parsis gardent le silence sur sa mort quelconque. Kesht-asp arrive, est battu, a recours à son fils, Esfendiar, qui le sauve une seconde fois; et pour seconde récompense, le père l’envoie contre _Roustam_, qui, après un duel périlleux, le perce d’une flèche. Telle est sommairement la vie de Zoroastre, selon ses sectateurs, qui, comme l’on voit, n’indiquent rien dans leurs récits que l’on puisse appliquer ni au roi _Darius_, élu successeur de _Cambyse_, et fils d’_Hystaspes_, simple particulier perse; ni au roi _Xercès_, fils de _Darius_, dont l’histoire nous est si bien connue par les Grecs contemporains. Ce silence de la part des _Parsis_ est d’autant plus remarquable, qu’étant les représentants, les descendants directs des anciens Perses de Darius, ils ont eu plus de motifs et de moyens de connaître ce monarque et son père, que n’en ont eu les Perses musulmans, intrus dans le pays, en grande partie. Comment donc et pourquoi arrive-t-il que les écrivains orientaux, tant musulmans que chrétiens, aient cru Zoroastre contemporain, les uns de Smerdis ou de Cambyse, comme le disent Aboulfarage et Eutychius[12]; les autres du prophète Élie, ou d’Esdras, ou de Jérémie, comme le disent _El-Tabari_, _Abou Mohammed_, etc.[13]? Déja ces discordances, qui passent 100 et 150 ans, prouvent leur incertitude et leur ignorance; mais avant d’admettre leurs narrations remplies de fables extravagantes et d’anachronismes grossiers, un préliminaire indispensable pour _Hyde_ et pour ses imitateurs, était de remonter aux sources de ces opinions, et, d’auteur en auteur, arriver à connaître le premier qui les avait avancées. Ce qu’ils n’ont point fait, essayons de le faire, et par un exemple intéressant, prouvons combien est utile cette étude chronologique des opinions.
D’abord nous trouvons Agathias, qui, vers l’an 560, a écrit une histoire dans laquelle il s’est occupé spécialement des Perses, et où nous lisons le passage suivant, page 62:
«Les Perses de nos jours ont presque entièrement négligé et quitté leurs anciennes mœurs et coutumes, pour adopter des institutions _étrangères_, et, pour ainsi dire, _bâtardes_, dont la doctrine de _Zoroastre_ l’_Ormazdéen_ leur a offert l’attrait. En quel temps ce Zoroastre, ou _Zoradas_, a-t-il fleuri et publié ses lois? voilà ce qui n’est point clairement établi. Les Perses actuels disent nûment qu’il vécut sous _Hystasp_, sans y joindre aucun éclaircissement; de sorte qu’il reste équivoque et tout-à-fait incertain si ce fut le père de Darius, ou quelque autre (roi) _Hystasp_. En quelque temps qu’il ait fleuri, il fut l’auteur et le chef de la religion des mages, en changeant les rites anciens, et en introduisant (un mélange) d’opinions diverses et confuses. En effet, les Perses d’_autrefois_ adoraient _Jupiter_, _Saturne_ et les autres dieux des Grecs, avec cette seule différence qu’ils ne leur donnaient pas les mêmes noms: car pour eux, Jupiter était _Bel-us_, Hercule était _Sand-és_, Vénus était _Anaïs_, comme l’attestent Bérose et d’autres écrivains qui ont traité des antiquités mèdes et assyriennes.»