Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 9

Chapter 93,633 wordsPublic domain

Le texte commence: «Ils étaient terribles et brillants, ces premiers des dieux, auteurs des plus grands biens, et principes du monde et de la multiplication des hommes... D'eux vint la race des géans, au corps robuste, aux membres (ou bras) puissants (ou vigoureux), à l'immense stature, qui, pleins d'insolence, conçurent le dessein impie de bâtir _une tour_. Tandis qu'ils y travaillaient, un vent horrible et _divin_, excité par la colère des dieux (Elahim), détruisit cette masse immense, et jeta parmi les hommes des paroles inconnues qui excitèrent (ou causèrent) le tumulte et la confusion: parmi ces hommes, était le Iapétique Haïk, célèbre et vaillant gouverneur (_præfectus_), très-habile à lancer les flèches et à manier l'arc.[98] Ce Haïk, beau, grand, à chevelure brillante, aux bras puissants, à l'œil perçant, plein d'hilarité, se trouvant l'un des _géants_ les plus influents, s'opposa à ceux qui voulurent commander _aux autres géants_, et à la race des dieux, et il excita du tumulte contre l'impétueux effort de _Belus_. Le genre humain, dispersé sur la terre, vivait au milieu des _géants_, qui, mus de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre les autres, et luttèrent pour le commandement. _Belus_ ayant eu des succès, et s'étant rendu maître de presque toute la terre, Haïk ne voulut pas lui obéir, et après avoir vu naître son fils _Armenak_ dans _Babylone_, il alla vers le pays d'Ararat, placé au nord, avec son fils, ses filles et des braves, au nombre de 300, sans compter des étrangers qui s'y joignirent: il se fixa ou s'assit au pied d'un certain mont très-étendu dans la plaine, où habitaient quelques-uns des _hommes dispersés_. Haïk le soumit et y établit son domicile, etc.»

Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa célébrité, excita la curiosité d'Alexandre, et qui, par ce léger fragment, nous prouve 1° l'antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par Abydène, par la Sibylle; 2° l'analogie de ces traditions avec celles du livre juif appelé la _Genèse_. Cette analogie est sensible dans ce qui concerne le déluge, l'homme sauvé dans un navire; les trois princes ou chefs du genre humain issu de cet homme; la séparation de leurs enfants; l'entreprise de la tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc.; enfin dans ces _géants_, nés des enfants des dieux (Elahim) et des filles des hommes, _géants grands de corps_ et _fameux de nom dans les temps anciens_ (_Genèse_, ch. VI, v. 2 à 5); ce sont les propres expressions de la Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la même que celle des géants chantés par les mythologues grecs, et cette ressemblance vient confirmer l'origine chaldéenne de toutes ces allégories, dont l'explication nous écarterait trop de notre sujet[99]. Nous nous bornerons à remarquer, que ces mêmes allégories se trouvent dans les récits cosmogoniques des sectateurs de _Budha_, réfugiés au Thibet, et qui, sous le nom de _Samanéens_, étaient une secte indienne, célèbre et déja ancienne au temps d'Alexandre. Leur cosmogonie qui, sous d'autres rapports, ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle comme ce livre, de la corruption des hommes, de la colère de Dieu, des déluges dont il punit le genre humain; et ils tournent dans un sens moral tout ce que les mythologues grecs présentent sous un aspect astrologique. Or, si l'on considère que les récits des Grecs se rapportent à une époque où la constellation du taureau ouvrait l'année et la marche des signes, c'est-à-dire au delà de 4000 ans avant notre ère, tandis que les récits des Juifs et des Perses indiquent l'_agneau_ ou _bélier_ comme _réparateur_, l'on pensera que les Grecs ont mieux gardé le type originel, parce qu'ils sont plus anciens que les autres, et que les autres l'ont altéré, parce qu'ils sont venus plus tard; en sorte que le système moral et mystique, dans lequel il faut comprendre l'Elysée, le Tartare, et toute la doctrine des mystères, n'aurait pas une origine plus reculée que 2500 à 2300 ans avant notre ère, et ce serait de l'Égypte et de la Chaldée que se seraient répandues dans l'Orient et dans l'Occident toutes ces idées, comme s'accordent à le témoigner tous les anciens auteurs grecs et même les arabes, qui ont eu en main d'anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps. Il est remarquable qu'un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom de livre d'_Enoch_, présente l'histoire des géants, nés des anges et des filles des hommes, presque dans les mêmes termes que les livres de Boudhistes du Thibet, et le livre de la Genèse; sans doute le livre d'Enoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l'auteur anonyme, pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine qui est chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations.

Après le déluge de _Noh_ ou de _Xisuthrus_, le partage de la terre entre 3 _personnages_ puissants et brillants, dont Titan est un, ressemble beaucoup à ce que les Grecs nous disent des 3 frères, Jupiter, Pluton et Neptune[100]. La construction de la tour de Babylone semblerait prendre un caractère plus historique; et lorsqu'on se rappelle que pour bâtir cette ville et la pyramide de Bel aux sept étages (comme les sept sphères), Sémiramis employa deux millions d'hommes tirés de tous les peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de dialectes divers, on serait tenté de croire que cette confusion de langage a donné lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente pour être oubliée et méconnue; l'événement porte un caractère mythologique beaucoup plus ancien: et comme en langage astrologique, le _zodiaque_ s'appelait la _grande Tour Burg_, en grec, _pyrg-os_, la partie de cette tour, composée de _six signes_ ou _six étages_, qui, depuis le solstice d'hiver jusqu'à celui d'été, s'élevait vers le nord où était le mont Olympe (Ararat et Merou), était censée élevée ou bâtie par les géants, c'est-à-dire par les constellations ascendantes de l'horizon au zénith. Il faudrait connaître tous les détails de ces mystères chaldéens, pour expliquer tous ceux du récit..... Il est du moins évident que le repeuplement de la terre en 5 ou 6 générations, est une rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette impossibilité, l'on ne peut admettre, à la onzième génération, l'apparition d'_Abraham_ comme homme et comme personnage historique; et les soupçons s'accroissent lorsqu'on lit ce qu'en rapportent Bérose, Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas.

CHAPITRE XIV.

Du personnage appelé Abraham.

«Bérose, dit Josèphe[101], en supprimant le nom d'Abraham, notre ancêtre, l'a cependant indiqué par ces mots:

«A la dixième génération après le déluge, exista chez les Chaldéens, un homme juste et grand, qui fut très-versé dans la connaissance des choses célestes.»

Effectivement, dans la généalogie juive, Abraham se trouve à la dixième génération depuis le déluge, et cela prouve l'identité continue et l'origine commune des deux récits.

Josèphe ajoute: «Hécatée a écrit sur Abraham un volume entier. Nicolas de Damas, au quatrième livre de son recueil d'histoire, dit: Abraham régna à Damas; c'était un étranger venu du pays des Chaldéens; au-dessus de Babylone, à la tête d'une armée[102]. Peu de temps après, il quitta le pays avec tout son monde, et il émigra dans la contrée appelée alors _Kanaan_, aujourd'hui _Judée_».

D'autre part, Alexandre Polyhisrot, citant Eupolème, dit[103]: «Qu'Abraham naquit à _Camarine_, ville de la Babylonie, appelée _Ouria_, ou _ville des Devins_; cet homme surpassait tous les autres en naissance et en habileté. Il inventa l'astrologie et la _chaldaïque_[104]; par sa piété il fut agréable à Dieu... Les Arméniens ayant attaqué les Phéniciens, Abraham les chassa (comme le dit la Genèse). Il eut en Égypte de longs entretiens avec les prêtres sur l'astrologie.»

Artapan, écrivain persan, cité par Eusèbe (l. 9, chap. 18), parlait également de ce séjour d'Abraham en Egypte, où «il enseigna pendant 20 ans l'astrologie; il ajoutait qu'Abraham se rendit ensuite à Babylone chez les géants, qui furent exterminés par les dieux, à cause de leur impiété.»

Enfin Josèphe parle, comme tous ces auteurs, «de la grande connaissance qu'Abraham avait des changements qui arrivent dans le ciel, et de ceux que subissent le soleil et la lune (les éclipses), etc.;»[105] ce qui signifie, en mots décents, qu'Abraham était versé en astrologie.

En examinant ces récits, l'on s'aperçoit que, semblables à ceux sur le déluge, ils viennent d'une source antique où la Genèse a puisé; mais parce qu'ils ont mieux conservé le caractère mythologique qu'ils avaient originairement, ils suscitent plus de doutes et de soupçons sur l'existence d'Abraham, comme individu humain. En effet, dès lors que le déluge chaldéen n'est qu'une fiction astrologique, que peuvent être les personnages et les générations mis à la suite d'un événement qui n'a pas existé? Si un déluge détruisait aujourd'hui la race humaine, à l'exception d'une famille de 8 personnes, cette famille, isolée et faible, accablée de tous ses besoins, ne vaquerait qu'aux soins pressants de sa conservation; et avant 3 générations, sa race serait retombée dans un état sauvage, qui ne permettrait ni écriture, ni conservation de souvenirs anciens. Chez les peuples policés eux-mêmes, personne, sans l'écriture, n'a idée de la 6e génération antérieure; comment donc la prétendue généalogie d'Abraham eût-elle pu se conserver, surtout chez les Juifs, qui n'ont pu conserver aucun monument régulier et suivi, ni de la période des juges, ni du séjour de leurs ancêtres en Egypte? cette généalogie ne leur appartient point; ils l'ont empruntée des Chaldéens; elle est toute chaldéenne. Or, chez les Chaldéens elle est du temps mythologique, comme le déluge et comme les géants avec qui Abraham eut des relations; c'est pour cette raison que tous les détails ont tant de précision. Dans l'habitude où nous sommes de regarder Abraham comme un _homme_, il est choquant, au premier aspect, de dire que ce personnage est fictif et allégorique, et qu'il n'est que le génie personnifié d'une planète; cependant tel est le cas d'une foule de prétendus rois, princes et patriarches des anciennes traditions de l'Orient. Qui ne croirait qu'Hermès a été un sage, un philosophe, un astronome éminent chez les Égyptiens? et néanmoins Hermès analysé, n'est que le génie personnifié, tantôt de l'astre Sirius, tantôt de la planète Mercure. Qui ne croirait que chez les Indiens, les 7 _richis_ ou patriarches ont été de saints pénitents qui ont enseigné aux hommes des pratiques dévotes encore subsistantes? et cependant les 7 richis ne sont que les génies des 7 étoiles de la constellation de l'ourse, réglant la marche des navigateurs et des laboureurs qui la contemplent. Du moment que par la métaphore naturelle de leurs langues, les anciens Orientaux eurent personnifié les corps célestes, l'équivoque introduisit un désordre d'idées, qui s'accrut de jour en jour, et par l'ignorance d'un peuple crédule, superstitieux, et par l'usage mystérieux, énigmatique, qu'en firent les initiés à la science, et par la tournure poétique que lui donnèrent des écrivains à imagination. Il ne faudrait donc pas s'étonner si Abraham, _roi_, _patriarche_ et _astrologue_ chaldéen, analysé dans ses actions et son caractère, ne fût que le génie d'un astre ou d'une planète.

D'abord tout génie d'astre est _roi_: il gouverne une portion du ciel et de la terre soumise à son influence; ses _images_ ou _idoles_ portent toujours une couronne, emblème de son pouvoir suprême:[106] «Abraham, nous dit-on, avait régné à Damas; son nom y était resté.» S'il n'eût été qu'un chef d'armée passager, il n'eût pas laissé une impression si durable. Il était allé en Egypte et y avait enseigné l'astrologie; il l'avait même inventée, dit Eupolème, ainsi que la _chaldaïque_.

Un étranger enseigner l'astrologie aux Égyptiens, et cela 16 ou 17 siècles avant notre ère, quand les Égyptiens étaient, depuis tant d'autres siècles, les maîtres et les inventeurs de cette science! cela est inadmissible et décèle la fable: Abraham a ici les caractères de _Thaut_ ou _Hermès_, qui inventa l'astrologie et les lettres de l'écriture;[107] qui surpassa tous les hommes dans la connaissance des choses célestes et naturelles; qui fut un sage et un roi, mais qui, dans son type originel, n'est que le génie de l'astre _Sothis_ ou _Sirius_, qui annonçait l'inondation du Nil, etc.

Abraham, dans le sacrifice homicide de son fils unique, retrace une autre divinité également célèbre par sa science.

Écoutons Sanchoniaton, qui écrivit environ 1300 ans avant notre ère.

/# «Saturne, que les Phéniciens nomment _Israël_, eut d'une nymphe du pays, un enfant mâle qu'il appela _Iêoud_, c'est-à-dire _un_ et _unique_. Une guerre survenue, ayant jeté le pays dans un grand danger, Saturne dressa un autel, y conduisit son fils paré d'habits royaux, et l'immola:» #/

Or Saturne avait été _roi_ en Phénicie, ayant pour secrétaire _Thaut_ ou _Hermès_, et après sa mort on lui avait consacré l'astre de son nom.

Dira-t-on que _Sanchoniaton_, qui consulta un prêtre hébreu nommé _Iérombal_, à défiguré le récit de la Genèse? Nous disons, au contraire, que les récits de cet écrivain tendent à prouver qu'elle n'existait pas de son temps, vu leur différence absolue. La vérité est que les Phéniciens, peuple bien plus ancien que les Hébreux, ont eu leur mythologie propre et particulière, à laquelle ce trait appartient, et qu'ils ne l'ont pas emprunté des Juifs, qu'ils haïssaient: pourquoi donc cette ressemblance? Parce qu'une tradition semblable existait chez les Chaldéens, peuple d'origine arabique, comme les Kananéens; mais l'écrivain juif, auteur de la Genèse, a pris à tâche d'effacer tout ce qui retraçait l'idolâtrie, pour donner à son récit le caractère historique et moral convenable à son but.

L'analogie ou plutôt l'identité d'Abraham et de Saturne ne se borne pas à ce trait. «Les plus savants auteurs persans, dit le docteur Hyde,[108] assurent que dans les anciens livres chaldéens, Abraham porte le nom de _Zerouan_ et _Zerban_, qui signifie _riche en or_, _gardien de l'or_ (il est remarquable que la Genèse appelle Abraham, _très-riche en or et en argent_;[109] elle l'appelle aussi _prince très-puissant_,[110] ce qui se retrouve dans les anciens livres où il est appelé _roi_); ces mêmes livres l'appellent encore _Zarhoun_ et _Zarman_,[111] c'est-à-dire _vieillard décrépit_. Les Perses lui appliquent l'épithète spéciale de _grand_, et il est de tradition antique que l'on voyait son tombeau à Cutha en Chaldée. Sa réputation ne se bornait pas à la Judée, elle était dans tout l'Orient.»

Maintenant rappelons-nous que le nom de _Zerouan_ se trouve dans la _Sibylle bérosienne_, et dans le fragment de Mar I Bas, cités au 5e siècle de notre ère, par Moïse de Chorène, et copiés par le livre chaldéen traduit par ordre d'Alexandre. Déja la bonne information des auteurs persans est prouvée: ajoutons qu'une autre sibylle, dans la même circonstance, au lieu de _Zerouan_, nomme _Saturne_; qu'Abydène associe Saturne au lieu de _Zerouan_ à Titan;[112] l'identité de Saturne, de Zerouan et d'Abraham devient palpable. Les accessoires cités complètent la démonstration: Abraham est nommé _Zerouan_, _Zerban_, _riche en or_; Saturne fut le roi de l'âge d'or: Abraham est nommé _Zarhoun_ et _Zarman_, _vieillard décrépit_; Saturne, dans les légendes grecques, est un _vieillard_, emblème du _temps_ que sa planète mesure par la marche la plus lente et la carrière la plus longue de toutes les planètes. L'on a donné à ce vieillard le caractère habituel de son âge; on l'a peint avare, aimant l'or et entassant l'or: on lui a aussi donné la _faux_, parce qu'il moissonne tous les êtres, et qu'il fait mourir tout ce qu'il fait naître; c'est sous ce rapport que, de temps immémorial, les Arabes et les Perses l'ont appelé l'ange de la mort, _Ezrail_: or Israël, chez les Phéniciens, était le nom de Saturne, dit _Sanchoniaton_: l'une des épithètes d'Abraham, en Bérose, est _Mégas_[113], _grand_; son épithète spéciale chez les Perses, est _Buzoug_, qui signifie aussi _grand_. Sa femme _Sarah_ portait primitivement le nom d'_Ishkah_, signifiant _belle_ et _beauté_: la Genèse en fait la remarque spéciale (chap. 12, v. 14); et dans le fragment de Sanchoniaton[114], Saturne épouse la _beauté_ que son père avait envoyée pour le séduire. Enfin le nom primitif d'_Abram_[115] désigne _Saturne_; car il est composé de deux mots, _Ab-ram_, signifiant _père de l'élévation_; et dans l'hébreu, comme dans l'arabe, c'est la manière d'exprimer le superlatif _très-élevé_, _très-haut_, tel qu'est Saturne, la plus élevée, la plus distante des planètes.

Tout s'accorde donc à démontrer qu'_Abraham_ n'a point été un individu historique, mais un être mythologique, célèbre sous divers noms chez les anciens Arabes que nous nommons _Phéniciens_ et _Chaldéens_, et chez leurs successeurs, les Mèdes et les Perses. Si l'auteur juif de la Genèse en a fait un personnage purement historique, c'est parce que voulant faire remonter l'origine de sa nation jusqu'aux temps les plus reculés, il a, sciemment ou par ignorance, commis une méprise qui se retrouve à d'autres égards chez la plupart des historiens de l'antiquité.

Mais, nous dira-t-on, si l'histoire d'Abram-Zérouan n'est réellement qu'une légende astrologique, comme celle d'_Osiris_, d'_Hermès_, de _Mênou_, de _Krishna_, etc., l'histoire de son fils _Isaak_, de son petit-fils _Jacob_, et même des 12 fils de celui-ci, tombera dans la même catégorie; alors où s'arrêtera la mythologie des Hébreux? à quelle époque commencera leur histoire véritable, et comment expliquerez-vous la tradition immémoriale d'après laquelle ils se sont appelés enfants de Jacob, d'Israël et d'Abram?

Ces difficultés puisent leur solution dans la nature même des choses.

D'abord il est dans le génie des langues arabiques, dont l'hébreu est un dialecte, que les habitants d'un pays, les partisans d'un chef, les sectateurs d'une opinion, soient appelés enfants de ce pays, de cette opinion, de ce chef: c'est le style habituel de tous leurs récits, de toutes leurs histoires.

2° Chez les anciens, comme chez les modernes, un usage presque général fut que chaque peuple, chaque tribu, chaque individu eussent un patron; et ce patron fut le génie d'un astre, d'une constellation ou d'une puissance physique quelconque. Tous les cliens ou sectateurs de cette divinité tutélaire étaient appelés et se disaient _ses enfants_; la Grèce, dans ses origines soi-disant historiques, offre de nombreux exemples de ce cas.

En troisième lieu, l'origine des anciens peuples est généralement obscure, comme celle de tous les êtres physiques, parce que ce n'est qu'avec le temps que ces êtres, d'abord petits et faibles, font des progrès et acquièrent un volume ou une action qui les font remarquer. D'après ces principes, combinant les récits divers sur les Hébreux avec les faits avérés, nous pensons que ce peuple dérive d'une secte ou tribu chaldéenne qui, pour des opinions politiques ou religieuses, émigra de gré ou de force de la Chaldée, et vint, à la manière des Arabes, camper sur la frontière de Syrie, puis sur celle de l'Égypte, où elle trouvait à subsister. Ces étrangers durent être appelés par les Phéniciens, _Eberim_, c'est-à-dire _gens d'au delà_, parce qu'ils venaient d'au delà du _grand fleuve_ (l'Euphrate), et encore _béni Abram_, _béni Israël_, enfants d'_Abram_ et d'_Israël_, parce qu'Abram et Israël étaient leurs divinités patronales. Ce que l'Exode raconte de leur servitude sous le roi d'Héliopolis, et de l'oppression des Égyptiens, leurs hôtes, est très-vraisemblable: là commence l'histoire; tout ce qui précède, c'est-à-dire le livre entier de la Genèse, n'est que mythologie et cosmogonie. Les chances de la fortune voulurent qu'un individu de cette race fût élevé par les prêtres égyptiens, fût instruit de leurs sciences, alors si secrètes, et que cet individu fût doué des qualités qui font les hommes supérieurs. Moïse, ou plutôt _Moushah_, selon la vraie prononciation, conçut le projet d'être roi et législateur, en affranchissant ses compatriotes; et il l'exécuta avec des moyens appropriés aux circonstances et une force d'esprit vraiment remarquable. Son peuple, ignorant et superstitieux, comme l'ont toujours été et le sont les Arabes errants, croyait à la magie dont est encore infatué tout l'Orient; Moïse exécuta des prodiges, c'est-à-dire qu'il produisit des phénomènes naturels, dont les prêtres astronomes et physiciens avaient, par de longues études et par d'heureux hasards, découvert les moyens d'exécution.... Quand on lit comment des feux lancés du tabernacle s'attachèrent aux séditieux qui le voulaient lapider au retour des espions, et comment ces feux les dévorèrent, on touche au doigt et à l'œil ce feu _grégeois_, composé de naphte et de pétrole, qui d'époque en époque s'est remontré dans l'Orient. On pourrait ramener à un état naturel tous les _miracles_ dont Moïse sut grossir les apparences; mais il faudrait écarter de leur récit les circonstances exagérées et fausses dont lui-même ou les écrivains posthumes ont entouré les faits réels. Ainsi l'on verrait le passage de la mer Rouge fait par les Hébreux à gué et à basse marée, comme il se fait encore; tandis que les Égyptiens voulant passer au moment du flux, en furent surpris, comme ils le seraient encore, car à peine le connaissent-ils. On verrait le passage du Jourdain, projeté par Moïse, exécuté par Josué, en dérivant cette petite rivière, comme Krœsus dériva l'Halys; les murailles de Jéricho renversées par une mine pratiquée, et par le feu mis aux étançons dont on les avait étayées; on verrait Coré, Dathan et Abiron engloutis dans une fosse recouverte, où des combustibles cachés prirent feu par leur chute; et enfin l'on verrait que cette voix qui parlait dans le propitiatoire,[116] et que l'on croyait être la voix de Dieu causant avec le prophète, n'était que la voix du jeune Josué, fils de _Noun_, qui[117] ne sortait point du tabernacle où il servait Moïse, et qui fut son successeur plus habile et plus heureux que ne fut _Ali_, le Josué de Mahomet. Mais ce sujet curieux nous écarterait trop de notre sphère; qu'il nous suffise de dire que Moïse a dû être le véritable créateur du peuple hébreu, l'organisateur d'une multitude confuse et poltronne,[118] en un corps régulier de guerriers et de conquérants. Le séjour dans le désert fut employé à cette œuvre difficile. La division en douze corps ou tribus fut très-probablement son ouvrage; mais lors même qu'elle eût existé auparavant, elle ne prouverait point encore la réalité de l'histoire de Jacob et de ses enfants; d'abord, parce que nous n'avons qu'un seul témoin déposant, l'auteur juif, qui, après toutes les déceptions que nous avons vues sur d'autres articles, ne peut mériter notre confiance; et ensuite parce que la légende de Jacob porte des détails du genre fabuleux, tels que sa vision des anges montant au ciel avec des échelles, ses conversations avec Dieu, sa lutte contre l'homme divin qui lui paralysa la cuisse, et lui donna le nom d'_Israël_, tout-à-fait suspect en cette occasion. Si l'on nous eût transmis sur Jacob des détails vraiment chaldéens, comme sur Abraham, nous y trouverions sûrement la preuve de son caractère mythologique déguisé par le rédacteur juif. Mais revenons aux analogies de la Genèse avec la cosmogonie chaldéenne.

CHAPITRE XV.

Des personnages antédiluviens.