Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I
Part 8
/# Xisuthrus fut le 10e roi (comme Noé fut le 10e patriarche): sous lui arriva le déluge..... Kronos (Saturne) lui ayant apparu en songe, l'avertit que le 15 du mois Dœsius, les hommes périraient par un déluge: en conséquence il lui ordonna de prendre les écrits qui traitaient du _commencement_, du _milieu_, et de la _fin de toutes choses_; de les enfouir en terre dans la ville du soleil, appelée _Sisparis_; de se construire un navire, d'y embarquer ses parents, ses amis, et de s'abandonner à la mer. Xisuthrus obéit; il prépare toutes les provisions, rassemble les animaux quadrupèdes et volatiles; puis il demande où il doit naviguer; _vers les Dieux_, dit Saturne, et il souhaite aux hommes _toutes sortes de bénédictions_. Xisuthrus fabriqua donc un navire long de _cinq stades et large de deux_; il y fit entrer sa femme, ses enfants, ses amis et tout ce qu'il avait préparé. Le déluge vint, et bientôt ayant cessé, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux qui, faute de trouver où se reposer, revinrent au vaisseau: quelques jours après il les envoya encore à la découverte; cette fois les oiseaux revinrent ayant de la boue aux pieds; lâchés une troisième fois, ils ne revinrent plus: Xisuthrus concevant que la terre se dégageait, fit une ouverture à son vaisseau, et comme il se vit près d'une montagne, il y descendit avec sa femme, sa fille et le pilote; il adora la terre, éleva un autel, fit un sacrifice, puis il disparut, et ne fut plus vu sur la terre avec les trois personnes sorties avec lui..... Ceux qui étaient restés dans le vaisseau ne les voyant pas revenir, les appelèrent à grands cris: une voix leur répondit en leur recommandant la piété, etc., et en ajoutant qu'ils devaient retourner à Babylone, selon l'ordre du destin, retirer de terre les _lettres_ enfouies à Sisparis, pour les communiquer aux hommes; que du reste le lieu où ils se trouvaient était l'Arménie. Ayant ouï ces paroles, ils s'assemblèrent _de toutes parts_, et se rendirent à Babylone. Les débris de leur vaisseau, poussés en Arménie, sont restés jusqu'à ce jour sur les monts _Korkoura_; et les dévots en prennent de petits morceaux pour leur servir de talismans contre les maléfices. Les _lettres_ ayant été retirées de terre à Sisparis, les hommes bâtirent des villes, élevèrent des temples, et _réparèrent Babylone elle-même_. #/
Récit du livre hébreux, la Genèse.
/# «Et les dieux (Elahim) dit à _Noh_: Fais-toi un vaisseau, divisé en cellules et enduit de bitume: sa longueur sera de 300 coudées, sa largeur de 50, sa hauteur de 30. Il aura une fenêtre d'une coudée carrée. Je vais amener un déluge d'eau sur la terre; tu entreras dans l'arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils; et tu feras entrer un couple de tout ce qui a vie sur la terre, oiseaux, quadrupèdes, reptiles: tu feras aussi des provisions de vivres pour toi et pour eux. _Noh_ fit tout ce que Dieu (Elahim) lui avait ordonné: et Dieu (Iahouh) dit encore: Prends sept couples des animaux purs, et deux seulement des impurs; sept couples aussi des volatiles..... Dans sept jours je ferai pleuvoir sur terre pendant 40 jours et 40 nuits: et _Noh_ fit ce qu'avait prescrit (Iahouh); il entra dans l'arche âgé de 600 ans; et après sept jours, dans le second mois, le 17 du mois, toutes les sources de l'Océan débordèrent, et les cataractes des cieux furent ouvertes; et _Noh_ entra dans le vaisseau avec sa famille et tous les animaux; et la pluie dura 40 jours et 40 nuits; et les eaux élevèrent le vaisseau au-dessus de la terre; et le vaisseau flotta sur les eaux; et elles couvrirent toutes les montagnes qui sont sous les cieux, à 15 coudées de hauteur; et tout être vivant fut détruit; et les eaux crurent pendant 150 jours; et Dieu (Elahim) se ressouvint de _Noh_; il fit souffler un vent; les eaux se reposèrent; les fontaines de l'Océan et les cataractes du ciel se fermèrent, et la pluie cessa; et les eaux s'arrêtèrent au bout de 150 jours, et le 7e mois, au 17e jour, l'arche se reposa sur le mont _Ararat_ en Arménie, et les eaux allèrent et vinrent diminuant jusqu'au 10e mois; et le 10e mois au 1er jour, on vit les cimes des montagnes; 40 jours après (le 10e du 11e mois), _Noh_ ouvrit la fenêtre du vaisseau, et lâcha le corbeau, qui alla volant jusqu'à ce que les eaux se retirassent; et _Noh_ lâcha la colombe qui, ne trouvant point où reposer le pied (les cimes étaient pourtant découvertes), revint au vaisseau, et après 7 jours (le 17 du 11e), _Noh_ la renvoya encore, et elle revint le soir portant au bec une feuille d'olivier; et 7 jours après (le 24 du 11e mois), il la lâcha encore, elle ne revint plus. L'an 601 de _Noh_, le 1er du mois, 7 jours après le dernier départ de la colombe, la terre fut sèche, et _Noh_ leva le couvercle du vaisseau, et il vit la terre sèche, et le 27e du second mois, la terre fut sèche; et Dieu (Elahim) lui dit de sortir avec toute sa famille et tous les animaux; et _Noh_ dressa un autel et y sacrifia des oiseaux et des animaux purs; et (Iahouh) Dieu en respira l'odeur avec plaisir, et dit: Je n'amenerai plus de déluge; et il donna des _bénédictions_ et des _préceptes_ à _Noh_: ne pas manger le sang des animaux (précepte de Moïse: l'âme est dans le sang); de ne pas verser le sang des hommes, etc.; et il fit alliance avec les hommes; et pour signe de cette alliance, je placerai, dit-il, _un arc dans les nues_ (l'arc-en-ciel), et en le voyant, je me souviendrai de mon alliance avec tout être vivant sur la terre, et je ne les détruirai plus....; et _Noh_ en sortant du vaisseau avait trois enfants, et il se livra à la culture de la terre et il planta la vigne, etc. #/
Nous ne transcrivons point le récit d'Abydène qu'Eusèbe a conservé dans sa Préparation évangélique (liv. IX, chap. 12), parce qu'il est infiniment abrégé, et qu'il ne diffère que dans deux circonstances. Dans son récit tiré des monuments mèdes et assyriens, Xisuthrus lâche les oiseaux 3 jours après que la tempête se fut calmée; ils reviennent 2 fois, ayant de la boue _aux ailes_ et non aux pieds; à la troisième fois ils ne reviennent plus.
Ces textes seraient la matière d'un volume de commentaires: bornons-nous aux remarques les plus nécessaires pour tout homme sensé: les deux récits sont un tissu d'impossibilités physiques et morales; mais ici le simple bon sens ne suffit pas; il faut être initié à la doctrine astrologique des anciens, pour deviner ce genre de logogriphe, et pour savoir qu'en général tous les _déluges_ mentionnés par les Juifs, les Chaldéens, les Grecs, les Indiens, comme ayant détruit le monde sous Ogygès, Inachus, Deucalion, Xisuthrus, Saravriata, sont un seul et même événement physico-astronomique qui se répète encore tous les ans, et dont le principal merveilleux consiste dans le langage métaphorique qui servit à l'exprimer. Dans ce langage, le grand _cercle_ des cieux s'appelait _mundus_, dont l'analogue _mondala_ signifie encore _cercle_ en _sanscrit_: l'_orbis_ des Latins en est le synonyme. La révolution de ce cercle par le soleil, composant l'_année_ de 12 mois, fut appelée _orbis_, le _monde_, le _cercle céleste_. Par conséquent, à chaque 12 mois, le _monde_ finissait, et le _monde_ recommençait; le _monde_ était détruit, et le _monde_ se renouvelait. L'époque de cet événement remarquable variait selon les peuples et selon leur usage de commencer l'année à l'un des solstices ou des équinoxes: en Egypte, c'était au solstice d'été. A cette époque, le Nil donnait les premiers symptômes de son débordement, et dans 40 jours, les eaux couvraient _toute la terre_ d'Egypte à 15 coudées de hauteur. C'était et c'est encore un _océan_, un _déluge_. C'était un déluge destructeur dans les premiers temps, avant que la population civilisée et nombreuse eût desséché les marais, creusé des canaux, élevé des digues, et avant que l'expérience eût appris l'époque du débordement. Il fut important de la connaître, de la prévoir: l'on remarqua les étoiles qui alors paraissaient le soir et le matin à l'horizon. Un groupe de celles qui coïncidaient fut appelé le _navire_ ou la _barque_, pour indiquer qu'il fallait se tenir prêt à s'embarquer; un autre groupe fut appelée le _chien_, qui avertit; un troisième avait le nom de _corbeau_; un quatrième, de _colombe_[95]; un cinquième s'appelait le _laboureur_, le _vigneron_[96]; non loin de lui était la _femme_ (la vierge céleste): tous ces personnages qui figurent dans le déluge de _Noh_ et de _Xisuthrus_ sont encore dans la sphère céleste; c'était un vrai tableau de _calendrier_ dont nos deux textes cités ne sont que la description plus ou moins fidèle. Au moment du solstice et au début de l'inondation, la planète de _Kronos_ ou _Saturne_, qui avait son domicile dans le cancer, ou plutôt le _génie ailé_, gouverneur de cette planète, était censé avertir l'_homme_ ou le _laboureur_ de s'embarquer. Il avertissait _pendant la nuit_, parce que c'était le soir ou la nuit que l'astre était consulté. Le calendrier des Égyptiens et leur science astrologique ayant pénétré dans la Grèce encore sauvage, ces tableaux non appropriés au pays y furent mal compris, et ils y devinrent les fables mythologiques de Deucalion, d'Ogygès et d'Inachus, dont le nom est _Noh_ même, écrit en grec _Noch_ et _Nach_. La Chaldée avait aussi son déluge, par les débordements du Tigre et de l'Euphrate, au moment où le soleil fond les neiges des monts Arméniens. Mais ce déluge avait un caractère malfaisant, par la rapidité et l'incertitude de son arrivée. Ce pays, d'une fertilité extrême, par conséquent peuplé de toute antiquité, dut avoir son calendrier propre ainsi que ses légendes: cependant les historiens nous assurent que les rites de l'Égypte y furent introduits avec une colonie de prêtres, peut-être par le moyen de Sésostris qui, vers l'an 1350, traversa ces régions en conquérant; peut-être par la voie des Ninivites ou plus anciennement: ce dut être déja une cause de variantes dans les légendes chaldéennes. Les déluges du Nil et de l'Euphrate n'arrivaient pas aux mêmes époques; une autre cause fut la précession des équinoxes qui, tous les 71 ans, change d'un degré la position du soleil dans les signes. Enfin les physiciens ayant étendu leurs connaissances géographiques, et ayant constaté que l'hémisphère du nord était comme noyé de pluies dans l'intervalle hybernal des deux équinoxes, il en résulta que l'idée et le nom de _déluge_ furent appliqués au semestre d'hiver, tandis que le nom d'_incendie_ fut donné au semestre d'été, ainsi que nous l'apprend Aristote. De là l'expression amphibologique que le _monde éprouvait des révolutions alternatives d'incendie et de déluge_; de là aussi une nouvelle source de variantes adoptées par l'écrivain juif, lorsqu'il fait durer la pluie 150 jours (près de 6 mois), après avoir dit qu'elle n'en dura que 40; il n'est donc pas étonnant qu'il y ait des discordances entre les divers compilateurs des monuments, puisqu'il a dû s'en introduire très-anciennement entre les monuments eux-mêmes et entre le calendriers tant indigènes qu'étrangers.
La différence la plus remarquable entre le récit chaldéen et le récit hébreu, est que le premier conserve le caractère astrologico-mythologique, tandis que le second est tourné dans un sens et vers un but moral. En effet selon l'hébreu, dont nous n'avons donné qu'un extrait, puisque le texte contient plus de 100 versets, le genre humain s'étant perverti, et des _géans_, nés des anges de _Dieu_ et des _filles_ des hommes, exerçant toutes sortes de violences, Dieu se repent d'avoir créé l'espèce; il se parle, il délibère, il se fixe au parti violent d'exterminer tout ce qui a vie. Cependant il aperçoit un homme juste, il en a pitié; il veut le sauver: il lui fait part de son dessein, il lui annonce le déluge, lui prescrit de bâtir un navire, etc. Quand le déluge a tout détruit, l'homme fait _un sacrifice d' animaux purs_ (selon la loi de Moïse); Dieu en est si touché, qu'il promet de ne plus faire de déluge; il donne des bénédictions, des préceptes, un abrégé de loi; il fait alliance avec tous les êtres vivants; et pour signe de cette alliance, _il invente l'arc-en-ciel_ qui se montrera en temps de pluie, etc.; tout cela chargé de redites avec quelques contradictions. Par exemple, la _pluie dura 40 jours_...; les eaux crûrent 150 jours, un vent souffla, et la pluie cessa. Le premier jour du dixième mois, «l'on vit les cimes des monts; 40 jours après, la colombe ne trouve pas _où poser le pied_, etc.»
Tout ce récit n'est-il pas un drame moral, une leçon de conduite que donne au peuple un législateur religieux, un prêtre? Sous ce rapport, on pourrait l'attribuer à Moïse; mais le nom pluriel _Elahim_, les _dieux_, très-mal traduit au singulier, _Dieu_, ne saurait se concilier avec l'unité dont Moïse fait la base de sa théologie. Le Dieu de Moïse est _Iahouh_: on ne voit jamais que ce nom dans ses lois et dans les écrits de ses purs sectateurs, tels que Jérémie. Pourquoi l'expression _Elahim_, les _dieux_, se trouve-t-elle si souvent et presque uniquement dans la Genèse? Par la raison que le monument est chaldéen, et parce que dans le système chaldéen comme dans la plupart des théologies asiatiques, ce n'est pas un _Dieu seul_ qui créait, c'étaient les dieux, ses ministres, ses anges, et spécialement les décans et les génies des 12 mois qui créèrent chacun une partie du _monde_ (le cercle de l'année). Le grand-prêtre Helqiah empruntant cette cosmogonie, n'a osé y changer une expression fondamentale qui peut-être avait cours chez les Hébreux, depuis leurs relations avec les Syriens; il est même possible qu'il n'ait rien ajouté de son chef à ce texte, quoique les animaux purs (selon la loi) et le nombre 7, indiquent une main juive, avec d'autant plus de raison, que le nom de _Iahouh_ y est joint.
Long-temps avant Helquiah, la Grèce avait l'apologue «de _Ioupiter irrité_ contre les _géans_ et contre la génération coupable, lui annonçant la fin du monde, submergeant la terre de torrents qui se précipitent des cataractes du ciel, etc.» (Voyez _Nonnus, Dionysiaq._ lib. VI, vers. 230.)
Tout le système du Tartare et de l'Elysée tenait à cette théologie d'origine égyptienne et d'antiquité assez reculée, puisqu'elle était la base des _mystères_ et des _initiations_: ce fut dans ces mystères que la science astrologique prit un caractère moral qui altéra de jour en jour le sens physique de ses tableaux hiéroglyphiques, etc.
Selon l'hébreu, après le déluge, _Noh_ cultive la _terre_, plante la vigne; en cela, il'est _Osiris_ et _Bacchus_ qui tous deux sont le soleil dans la constellation _Arcturus_ ou le _Bouvier_ qui, après la retraite du Nil, annonçait au plat pays le temps de semer; et sur les coteaux du Faïoum, le temps de vendanger.
Ici les fragments de Bérose et de ses copistes ont une lacune qui correspond au chapitre X de la Genèse, où l'auteur juif décrit le partage de la terre entre les trois _prétendus_ enfants de Noh, et donne la nomenclature de leurs _prétendus_ enfants, selon leurs _langues_ et _nations_: nous disons _prétendus_, parce que toute cette apparente généalogie est une véritable description géographique des pays et des peuples connus des Juifs à cette époque; description dans laquelle chaque nation est désignée, tantôt par un nom collectif, selon le génie de la langue, tantôt par un nom pluriel; et cela, dans un ordre méthodique de localités contiguës et d'affinités de langage. Imaginer que les noms pluriels de _Medi_, les Mèdes, _Saphirouim_, les Saspires, _Rodanim_, les Rhodiens, _Amrim_, les Amorrhéens, _Aradim_, les Aradiens, _Masrim_, les Égyptiens, _Phélastim_, les Philistins, etc., etc., soient des noms d'individus, et imaginer que ces individus fussent la troisième ou quatrième génération de trois familles qui seules sur le globe s'en seraient fait le partage, est un excès de crédulité et d'aveuglement qui passe toutes bornes; mais ce sujet nous écarterait trop: nous le traiterons dans un article particulier.
CHAPITRE XIII.
De la tour de Babel ou pyramide de Bel à Babylone.
Viennent ensuite dans le chapitre XI, la séparation des familles, l'entreprise de la tour de Babylone et la confusion des langues. Nous trouvons l'équivalent de ce récit dans un fragment de Polyhistor. (Voy. le _Syncelle_, p. 44, et _Eusèbe, Præpar. evang._, lib. IX, c. XIV): la Sibylle porte ce texte:
«Lorsque les hommes parlaient (encore) une seule langue, ils bâtirent une tour très-élevée, comme pour monter au ciel, mais les dieux (Elahim) envoyèrent des tempêtes qui la renversèrent, et ils donnèrent à chaque (homme) un langage: de là est venu le nom de Babylone à cette cité. Après le déluge, existèrent Titan et Prométhée, etc.»
Ici, dit le Syncelle, Polyhistor oublie que selon ses auteurs, existait depuis des milliers d'années cette ville de Babylone, dont le nom n'est donné qu'à cette époque. Le même Syncelle poursuit son récit par ce fragment d'Abydène, qui porte, p. 44. «Il y en a qui disent que les premiers hommes nés de la terre, se fiant en leur force et en leur taille énorme, méprisèrent les dieux, dont ils voulurent devenir les supérieurs; que dans ce dessein, ils bâtirent une _tour_ très-haute, mais que les vents, venant au secours des dieux, renversèrent l'édifice sur ses auteurs; et les décombres prirent le nom de _Babylone_: jusqu'alors le langage des hommes avait été un et semblable, mais de ce moment il devint multiple et divers; ensuite survinrent des dissensions et des guerres entre Titan et Saturne, etc.»
En nous offrant plusieurs versions, ces fragments nous montrent qu'il existait diverses sources dont le récit juif n'était qu'une émanation, sans être le type primitif, comme on le voudrait établir.
Quelle fut cette sibylle citée par Polyhistor? On ne nous le dit point; mais nous pensons la retrouver dans Moïse de Chorène, dont les _premiers chapitres_ se lient à notre sujet, de manière à prouver l'authenticité et l'identité des sources communes. Cet écrivain, qui date du cinquième siècle avant J.-C., établit d'abord comme faits notoires: «Que les anciens Asiatiques, et spécialement les Chaldéens et les Perses, eurent une foule de livres historiques; que ces livres furent partie extraits, partie traduits en langue grecque, surtout depuis que les Ptolomées eurent établi la bibliothèque d'Alexandrie, et encouragé les littérateurs par leurs libéralités; de manière que la langue grecque devint le dépôt et la mère de toutes les sciences. Ne vous étonnez donc pas, continue-t-il, si pour mon histoire d'Arménie, je ne vous cite que des auteurs grecs, puisqu'une grande partie des livres originaux a péri (par l'effet même des traductions). Quant à nos antiquités, les compilateurs ne sont pas d'accord sur tous les points entre eux, et ils diffèrent de la Genèse sur quelques autres: cependant Bérose et Abydène, d'accord avec Moïse, comptent _dix_ générations avant le déluge; mais selon eux, ce sont des _princes_, et des noms barbares avec une immense série d'années, qui diffèrent non-seulement des nôtres (qui ont 4 saisons), et des _années divines_, mais encore de celles des Égyptiens, etc. Abydène et Bérose comptent aussi 3 _chefs illustres_ avant la tour de Babel; ils exposent fidèlement (c'est-à-dire comme la Genèse) la navigation de Xisuthrus en Arménie; mais ils _mentent_, quant aux noms, (c'est-à-dire qu'ils _diffèrent_ de la Genèse)... Je préfère donc de commencer mon récit d'après ma véridique et chérie _sibylle bérosienne_, qui dit: Avant la tour et avant que le langage des hommes fût devenu divers, après la navigation de Xisuthrus, en Arménie, _Zérouan_, _Titan_ et _Yapétosthe_ gouvernaient la terre: s'étant partagé le monde, _Zérouan_, enflammé d'orgueil, voulut dominer les deux autres: _Titan_ et _Yapétosthe_ lui résistèrent, et lui firent la guerre, parce qu'il voulait établir ses fils rois de tout. _Titan_ dans ce conflit s'empara d'une certaine portion de l'héritage de _Zérouan_: leur sœur _Astlik_, en se _mettant entre eux_, apaisa le tumulte par ses _douceurs_. Il fut convenu que _Zérouan_ resterait chef; mais ils firent serment de tuer tout enfant mâle de _Zérouan_, et ils préposèrent de forts Titans à l'accouchement de ses femmes... Ils en tuèrent deux; mais _Astlik_ conseilla aux femmes d'engager quelques Titans à conserver les autres, et de les porter à l'_orient_, au mont Ditzencets ou _Jet des Dieux_, qui est l'Olympe.»
Le lecteur voit qu'ici nous avons une sibylle comme dans Polyhistor; et elle est appelée _Bérosienne_. Les anciens nous apprennent que Bérose eut une fille dont il soigna beaucoup l'éducation, et qui devint si habile, qu'elle fut comptée au rang des sibylles. N'avons-nous pas lieu de voir ici cette femme savante, surtout quand il s'agit d'antiquités de son pays? Le fragment cité à une analogie marquée avec le _Sem_, _Cham_ et _Iaphet_ de la Genèse, et c'est par cette raison que le dévot _auteur_ arménien le préfère aux récits de Bérose et d'Abydène; mais ce fragment nous reporte, comme les autres, à des traditions mythologiques qu'il nous importe de multiplier pour en éclaircir le sens. Notre Arménien en rapporte une très-ancienne de son pays, qui dit:
Un livre qui n'existe plus, a dit de Xisuthrus et de ses trois fils: «Après que _Xsisutra_ eut navigué en Arménie, et pris terre, un de ses fils, nommé _Sim_, marcha entre le couchant et le _septemtrio_; et arrivé à une petite plaine sous un _mont très-élevé_, par le milieu de laquelle les fleuves coulaient vers l'Assyrie, il se fixa _deux mois_ au bord du fleuve, et appela de son nom _Sim_, la montagne; de là il revint par le même (chemin), entre orient et midi, au point d'où il était parti; un de ses enfants cadets, nommé _Tarban_, se séparant de lui avec 30 fils, 15 filles et leurs maris, se fixa sur la rive du même fleuve...; d'où vint à ce lieu le nom de _Taron_, et à celui qu'il avait quitté, le nom _Tseron_, à cause de la _séparation_ qui s'y était faite de ses enfants.
«Or, les peuples de l'Orient appellent _Sim_, _Zerouan_, et ils montrent un pays appelé _Zaruandia_.[97] Voilà ce que nos anciens Arméniens chantaient dans leurs fêtes, au son des instruments, ainsi que le rapportent Gorgias, Bananus, David, etc.»
Nous touchons ici aux sources où a puisé l'auteur juif. Notre Arménien cite un autre écrit plus intéressant par son origine et ses développements; c'est le volume que le Syrien Mar I Bas trouva dans la bibliothèque d'Arshak, 80 ans après Alexandre, et qui portait pour titre:
«Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. Il contient l'histoire vraie des anciens personnages illustres, qu'il dit commencer à _Zerouan_, Titan et Yapetosth; et il expose par ordre la série des hommes illustres nés de ces 3 chefs.»