Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I
Part 7
Que si le verset de Balaam, relatif aux vaisseaux de _Ketim_, désigne la venue d'Alexandre, il faudra attribuer cette interpolation au grand sanhédrin; et alors il faudra admettre qu'il a eu le crédit d'engager ou de contraindre les manuscrits grecs et samaritains à l'admettre, ce qui n'est pas impossible, mais ce qui néanmoins est peu naturel. Il est d'ailleurs singulier et remarquable que par un devoir traditionnel, les copistes ne manquent jamais de laisser à certains endroits des manuscrits hébreux, des places vides ou blanches..., comme si elles eussent primitivement été destinées à recevoir des interpolations du genre de la prophétie que le grand-prêtre Iaddus montra à Alexandre. Au demeurant, lorsque l'on examine tous les détails de l'anecdote de Balaam, on est porté à croire qu'elle est un épisode tiré, quant aux faits, d'un livre tel que celui des _Guerres du Seigneur_, écrit par Moïse, ou de son temps; et quant aux prédictions, qu'elles ont été composées par le rédacteur même; car qui a tenu le procès verbal des jongleries de Balaam[76]?
CHAPITRE X.
Suite du précédent.
La rédaction du Pentateuque par Helqiah, explique encore pourquoi l'on trouve dans ce livre quelques faits chronologiques des temps anciens, que l'on ne peut concilier avec les temps postérieurs; par exemple, il est dit dans l'Exode, (ch. XVI, v. 1er et 13):
«Que les Hébreux étant arrivés dans le désert de Sinaï _le quinzième jour du second mois_ depuis la sortie d'Egypte, le peuple murmura de la disette des vivres, et que le soir il vint une si grande quantité de cailles, qu'il put en manger à satiété.»
Et dans les Nombres (comparez ch. IX, v, 1er, 3, 5, chap. X, v. 11, et chap. XI, v. 31), il est encore dit:
«Que l'an II, au deuxième mois, peu après _le vingtième jour_, le peuple étant campé dans le désert, à 3 jours de marche de Sinaï, il arriva encore une volée de cailles si abondante, que chaque famille put s'en rassasier et en faire sécher pour sa provision.»
Ce fait d'histoire naturelle n'est point changé; il y a encore, chaque année, 2 passages de cailles dans ce désert et dans l'Égypte. L'un de ces passages a lieu vers la mi-septembre, lorsque les cailles craignant l'hiver, quittent l'Europe pour se rendre en Afrique et en Arabie; l'autre vers la fin de février, lorsque les cailles reviennent en Europe chercher l'abondance de la belle saison.
De ces 2 passages, celui qui s'applique à l'exemple cité est le passage en février, par les raisons suivantes. Peu avant la sortie d'Égypte, il y avait eu une grêle terrible qui avait détruit l'orge parce qu'_il était déjà grand_, et le _lin_, parce qu'_il montait en tuyaux_;[77] elle n'avait point détruit le froment, parce qu'_il est plus tardif_. Cet état de choses n'a lieu en Egypte que dans le cours de février: l'épi du blé se forme vers la fin de ce mois. Le texte ajoute peu après: Et Dieu _dit_: «Voici le premier de vos mois (qui arrive), et (ch. XIII, v. 4) aujourd'hui vous sortez dans le mois des nouveaux blés.»
L'année commençait donc en hiver. Le passage des cailles n'était donc pas celui de septembre, qui placerait le premier mois en août: c'était le passage de février, qui étant arrivé vers le vingt ou vingt-cinquième jour du second mois, nous indique le commencement de l'année vers la fin de décembre ou le début de janvier: les circonstances de la grêle n'y seraient point discordantes, lors même que l'on supposerait exact tout ce récit; ce qui ne peut s'admettre, vu les prodiges magiques qui y sont joints. Nous avons donc lieu de croire qu'à l'époque de Moïse, l'année commençait au solstice d'hiver, selon un usage des Égyptiens, dont ce législateur emprunta beaucoup d'idées. Cependant tous les livres juifs, y compris le Pentateuque, indiquent que l'année commençait à l'équinoxe du printemps..... Ce n'est pas tout....., le livre intitulé _Josué_, écrit sur des matériaux anciens, et rédigé, à ce qu'il semble, avant le temps de Salomon, porte un autre passage tout-à-fait contraire à celui-ci. On y lit:[78] «que Josué, devenu chef, s'approcha du Jourdain pour le passer; qu'il trouva cette rivière gonflée, _parce que le Jourdain au temps de la moisson, a coutume de remplir son lit_; et que le peuple le traversa le dixième jour du premier mois[79].» Notez ces circonstances; le peuple passe le Jourdain le _dixième_ jour du _premier_ mois, et le Jourdain est gonflé parce que c'est son usage au temps de la moisson; ce qui a encore lieu de nos jours, à raison de la fonte des neiges. L'année commençait donc à cette époque: or, la moisson dans le pays de Jéricho se fait, selon Josèphe[80], 14 jours avant le pays de Jérusalem; et dans ce pays, comme dans la Palestine, elle a lieu vers la fin de mai: tout est fini du 1er au 5 juin. La date du passage est donc indiquée vers le solstice d'été; et cette date, vu l'importance du fait, a dû être notée et conservée même par la tradition.
Nous avons ici deux textes clairs et positifs, indiquant chacun le commencement de l'année à une époque différente; l'une au solstice d'hiver, l'autre au solstice d'été. D'où peut venir une telle contradiction? Selon nous, elle vient de ce qu'à l'époque de Moïse et de Josué, les Hébreux avaient une manière de compter le temps, qui fut changée sous le régime obscur et anarchique des juges; et que le grand-prêtre Helqiah en rédigeant son livre, a fait disparaître la méthode des temps anciens et des livres originaux, parce qu'elle n'était plus d'usage et qu'elle eût contrarié ses récits en d'autres occasions, spécialement à l'occasion du déluge. Notre opinion pourra sembler singulière à quelques lecteurs; mais ceux qui connaissent certains passages de Pline, de Plutarque, de Macrobe, et surtout le Traité de Censorin, _de Die natali_, pourront admettre avec nous, que les Hébreux, dans l'origine, ont été du nombre de ces peuples qui ne mesuraient point le temps par la double révolution du soleil dans l'écliptique, et qui trouvaient plus simple d'employer de moindres révolutions de cet astre ou de la lune, telles que les mois, les saisons de 3 mois, et la durée de 6 mois que le soleil met à se rendre d'un tropique à l'autre, ou de l'un à l'autre équinoxe: de là est venue l'expression singulière d'_années_ d'_un_ mois, d'_années_ de _trois_ mois, d'_années_ de _six_ mois, dont les anciens citent beaucoup d'exemples.
«L'an le plus ancien usité en Egypte, dit Censorin[81], fut de 2 mois: Orus le fit de 3; le roi Pison le porta à 4. Les Cariens et les Arcarnaniens ont eu des années de 6 mois; les Arcadiens des années de 3 mois, etc.
«Chez les anciens, dit Pline[82], l'année a eu des valeurs bien différentes de celle que nous lui donnons aujourd'hui; les uns faisaient un _an_ de l'été et un _an_ de l'hiver; d'autres, comme les Arcadiens, composaient l'année de 3 mois; d'autres, comme les Égyptiens, avaient des années d'un mois.»
En raisonnant d'après ces exemples, qu'il nous serait facile de multiplier[83], nous pensons que les Hébreux eurent d'abord des années de 6 mois, prises d'un solstice à l'autre[84]. Le passage de Josué que nous avons cité, et ceux de l'Exode relatifs aux cailles, en offrent l'indication formelle; et nous en trouvons d'autres indices dans l'analyse de quelques autres faits de l'_Histoire des Juifs_. Par exemple, au temps de Moïse, le _Pentateuque_ donne pour terme ordinaire et moyen de la vie humaine, 120 ans de 12 mois: Moïse meurt à cet âge; Josué vit 110 ans; Amram, 137; Caat, fils de Lévi, 133, etc. Cet état prodigieux est d'autant moins admissible, qu'environ 4 siècles plus tard, David dit expressément «_que 70 ans sont le terme habituel de la vie humaine, et qu'au delà ce n'est qu'infîrmité et misère_[85].» Supposons qu'il y ait équivoque de mots, et qu'au temps de Moïse l'année fut de 6 mois, tous les âges cités se réduiront à l'état naturel, tel que l'indique David, et que nous le voyons encore réglé par l'organisation de l'homme; Moïse aura vécu 60 de nos années, Josué 55, Amram 68½, etc. A l'appui de notre idée vient la remarque faite par dom Calmet, _que les Juifs semblent n'avoir connu que deux saisons, puisque leurs anciens livres ne nomment jamais que l'hiver et l'été_; lesquels présentent cette division de l'année solaire en deux parties, comme nous le disons.
Un fait cité dans le livre de Josué, ch. 14, v, 6, vient à l'appui de notre opinion. Kaleb, fils de Iephoné, dit à Josué:
«Tu sais que j'avais 40 ans lorsque Moïse m'envoya avec toi reconnaître le pays des Kananéens: il y a environ de cela 45 ans..... Maintenant je suis âgé de 85, et je suis aussi fort que j'étais alors; j'ai la même vigueur pour combattre et pour marcher..... Donne-moi, pour mon partage, cette montagne d'Hébron que Moïse m'a promise.»
(Ch. 15, v. 13). Josué ayant donné ce lot à Kaleb, celui-ci marcha avec ses parents pour s'en emparer. «Je donnerai, dit-il, ma fille à celui qui prendra _Kariath Sepher_; et Othoniel, fils de Kenez, frère cadet de Kaleb, prit la ville d'assaut, et il eut sa cousine _Oxa_ pour épouse.»
Si dans ce récit on prend les 85 ans de Kaleb pour des années de 12 mois, _sa vigueur_ est hors de _vraisemblance_; bien plus, le mariage de sa fille avec son neveu est une autre circonstance choquante, en ce que ce même neveu (Othoniel) après la mort de Josué, après celle des vieillards, après 8 ans d'oppression de Cusan, chasse ce roi et gouverne pendant 40 ans; il en eût vécu plus de 100. Prenons-les pour des années de 6 mois, tout devient naturel. Kaleb partit âgé de 20 ans (moitié de 40), et il est dit _qu'il était le plus jeune avec le jeune Josué, serviteur de Moïse_..... 22½ après (moitié de 45) Kaleb, âgé de 42½, est aussi vigoureux qu'à 20 ans, et cela est naturel..... Il donna sa fille âgée de 16 à 18 ans, au fils de son frère cadet: ce frère put être âgé de 40 à 41 ans, son fils Othoniel put en avoir 20, tout cela est dans l'ordre.....; et il put, 20 ou 30 ans après, gouverner encore 20 ans (moitié de 40), sans être âgé de plus de 60 à 70.
Une seule objection raisonnable se présente. «Si des années de 6 mois eurent lieu sous Moïse, pourquoi ses lois font-elles une mention expresse des fêtes placées au 7e mois?» Par exemple au _Lévitique_ (ch. 23, v. 27), il est dit: «Au premier jour du 7e mois vous célébrerez une grande fête.....; le 10e jour du 7e mois sera la fête des expiations, et le 15e sera la fête des tentes ou tabernacles.....: ce jour, en recueillant le produit de la terre, vous prendrez les fruits du plus bel arbre, etc.»
Nous répondons que cela est une conséquence naturelle de la refonte des livres originaux, faite par Helqiah, et de la réforme qui s'introduisit tacitement dans le calendrier au temps des juges.... Helqiah écrivant selon les usages de son temps, a fait disparaître les expressions anciennes et autographes qu'avait pu employer Moïse; et quant à la célébration de la Pâque qui, dans notre hypothèse, ne revient que tous les deux ans, rien n'empêche que Moïse l'ait désignée par le passage du soleil dans le signe du bélier, et que connaissant l'année de 12 mois, employée par les Égyptiens, ses maîtres, il se soit conformé à l'usage populaire des Hébreux dans la désignation des fêtes.
A l'égard de la réforme que nous disons s'être introduite tacitement an temps des juges, elle a dû réellement se faire, et elle a pu se faire sans laisser de traces apparentes, à raison de l'anarchie et du défaut de monuments; car le _livre des Juges_ n'est pas une chronique. Cette réforme expliquerait très-bien la surabondance d'années que donne ce livre dans les sommes partielles; les prèmiers juges et les premières servitudes ayant compté des années de 6 mois, il s'ensuivrait que 2 ou 300 de leurs années ne vaudraient que moitié; et c'est la non-distinction des unes et des autres qui, par l'ignorance de l'écrivain, a introduit un désordre maintenant irrémédiable. Il est probable que Helqiah lui-même n'a pas trouvé de matériaux suffisants à cet égard..... D'ailleurs la période des juges n'était pas dans son plan: l'auteur du _livre des Rois_ ne nous semble pas avoir été plus heureux.
Le temps écoulé en Égypte est une autre période obscure sur laquelle le _Pentateuque_ ne fournit point de documents admissibles. Selon l'_Exode_ (ch. 12, v. 40), ce temps fut de 430 ans; mais outre que ce calcul est entièrement dénué de preuves, il est encore incompatible avec le nombre de 2 ou 3 générations que veulent compter les Évangiles, et même avec les quatre que nous donne la _Genèse_ dans la vision où Dieu dit à Abraham, «que sa race, pendant 400 ans, servira un peuple étranger, et qu'à la 4e _génération_ (seulement), elle reviendra posséder le pays de Kanaan[86].» Il est impossible d'admettre 100 ans pour une génération, et outre que cette prophétie est évidemment faite après coup, comme nous verrons celle de _Jacob_ et de _Nohé_, il est apparent que l'auteur n'a pas eu d'autres renseignements que ceux de l'_Exode_, qui sont nuls.
Josèphe qui eut sous les yeux[87] des chroniques égyptiennes, ne compte que 230 ans; et ce nombre qui avoisine la moitié de 430, viendrait à l'appui de notre opinion pour les années de 6 mois; nous aurions encore en notre faveur l'emploi inverse qu'il en fait lorsqu'il donne à Salomon 80 ans de règne au lieu de 40, et nous dirions que l'ancien usage se serait conservé dans quelque chronique qu'il aurait consultée[88]; au reste, en admettant les années de 6 mois, le séjour en Égypte n'en reste pas moins un temps incertain, inconnu.....; et l'ignorance où nous laisse le _Pentateuque_ sur l'emploi de ce temps, est une nouvelle preuve que Moïse n'est pas l'auteur de ce livre: il eût eu, et il nous eût donné, à cet égard, des renseignements qui ont manqué à Helqiah: cette observation s'applique encore mieux aux 40 années du désert, dont 38 se passent dans un silence absolu; car entre les chap. 9, 11, 13, 14 du _livre des Nombres_, où il est parlé des événements arrivés l'an 2, et le chap. 20 du même livre, où les Israélites se trouvent près d'entrer en Kanaan (l'an 40 de la sortie d'Égypte), il y a une lacune manifeste, que le _Deutéronome_ répète et rend plus sensible dans la fin du chap. 1er jusqu'au verset 14 du chap. 2, et cette lacune, qui ne saurait avoir existé dans le _Journal_ de Moïse, s'explique naturellement de la part de Helqiah, soit que réellement il ait manqué de documents sur l'emploi de ce temps, soit qu'il ait volontairement supprimé des détails qui eussent contrarié d'autres parties de son travail, et indiqué, par exemple, l'usage des années de 6 mois.
Ainsi nous nous voyons sans cesse ramenés à nos deux propositions fondamentales, savoir:
«Que Moïse n'est point l'auteur du _Pentateuque_, et que Helqiah est cet auteur indiqué par une foule de circonstances.»
CHAPITRE XI.
Examen de la Genèse en particulier.
Pour rendre à Moïse ce qui peut lui appartenir dans cette composition, il faut la diviser en deux parties; l'une, la partie religieuse et législative, contenant les ordonnances de rites et de cérémonies, les préceptes, commandements et prohibitions qui constituent la loi de Moïse, et que l'on trouve répandus dans l'_Exode_, le _Lévitique_, les _Nombres_ et le _Deutéronome_; l'autre, la partie purement historique et chronologique qui expose les faits, leur série, la manière dont ils sont arrivés; et celle-là dont le début est au 1er chapitre de l'_Exode_, est le travail du grand-prêtre Helqiah, qui en a fait la rédaction d'après les écrits et monuments anciens dont il a pu disposer. Le _livre de la Genèse_ se trouve ici dans un cas particulier; car, bien qu'il soit un livre historique, l'on ne saurait le considérer comme appartenant aux Juifs, ni comme un livre national, puisque son sujet comprend un espace de temps où ce peuple n'existait pas; où il n'avait point d'archives, et ne pouvait rien conserver..... Or, si depuis Moïse, dans toute la période des juges, les Juifs en corps de nation n'ont point eu ou n'ont point su conserver d'annales; si avant Moïse, le temps de leur séjour en Egypte, dans un état de servitude qui exclut tout autre soin, est resté dans une profonde obscurité faute de monuments, comment se pourrait-il qu'ils eussent conservé des annales antérieures, surtout des annales aussi détaillées que celles des anecdotes de la vie de Joseph, de son père Jacob et d'Abraham leur souche commune? Et quand ce point serait accordé, alors qu'Abraham, de leur aveu, naquit Chaldéen, tout ce qui précède cet homme, vrai ou fictif, n'est-il pas un récit chaldéen, uniquement fondé sur les traditions et les monuments des Chaldéens? La Genèse, du moins au-dessus d'Abraham, n'est donc pas une histoire juive, mais un monument que les Juifs ont emprunté d'un peuple étranger, qu'ils ont reconnu pour leur aïeul..... Or, comment a pu se faire une telle naturalisation, surtout lorsqu'un article de ce livre paraît contraire à la loi de Moïse? Voilà un problème absolument inexplicable dans le système des opinions reçues, mais il s'explique naturellement dans le nôtre.
Le grand-prêtre Helqiah ayant conçu le projet de ranimer la ferveur des Juifs, de retremper leur esprit national, en ressuscitant la loi de Moïse, put croire que son dessein ne serait pas assez rempli, s'il ne publiait que le code des rites et ordonnances des 4 _livres_. C'était la mode alors d'avoir des cosmogonies, et d'expliquer l'origine de toutes choses, celle des nations et celle du monde; chaque peuple avait son livre sacré, commençant par une cosmogonie: les Grecs avaient la Cosmogonie d'Hésiode; les Perses, celle de Zoroastre; les Phéniciens, celle de Sanchoniaton; les Indiens avaient les Vedas et les Pouranas; les Égyptiens avaient les 5 livres d'Hermès, portés solennellement dans la procession d'Isis, que décrit Clément d'Alexandrie. Helqiah voulant donner aux Juifs un livre qui leur servît d'étendard, et, pour ainsi dire, de cocarde nationale, trouva nécessaire d'y joindre une cosmogonie. L'inventer de son chef eût compromis tout l'ouvrage; son peuple, d'origine chaldéenne, avait conservé plusieurs traditions maternelles; Helqiah, qui comme Jérémie, son agent, penchait politiquement pour la Chaldée de préférence à l'Égypte, adopta avec quel quelques modifications la cosmogonie babylonienne; voilà la source vraie et radicale de la ressemblance extrême que l'historien juif, Josèphe, et les anciens chrétiens ont remarquée entre les 11 premiers chapitres de la Genèse et les antiquités chaldaïques de Bérose, sans que ces auteurs aient élevé le moindre soupçon de plagiat. Le droit d'aînesse des Chaldéens et l'antiquité de leurs monuments étaient alors trop notoires pour que personne imaginât qu'un peuple aussi puissant, aussi fier de ses arts et de ses sciences que les Babyloniens, eût emprunté les traditions mythologiques d'une petite tribu qu'il regardait comme schismatique et rebelle, et qu'il avait rendue son esclave. Aujourd'hui que par la bizarrerie des révolutions humaines, toute la gloire de Babylone a disparu comme un songe, et que Jérusalem couverte de ruines, de chaînes et de mépris, voit l'univers soumis à ses opinions, il est devenu facile de récuser des témoins qui n'ont plus de représentants, de réfuter des écrits dont il ne reste plus que des morceaux incohérents: cependant, si l'on recueille et confronte ces morceaux, on y trouve encore de quoi persuader tout esprit impartial de l'identité des cosmogonies juive et chaldéenne; et de faire sentir que le système faussement attribué à Moïse, a été un système commun à beaucoup de peuples de l'ancien Orient, et dont on retrouve des traces jusqu'au Thibet et dans l'Inde..... Nous ne prétendons point approfondir ce sujet, qui serait la matière d'un gros volume; mais par quelques exemples nous voulons prouver jusqu'à quel point une analyse exacte pourrait porter l'évidence..... Citons d'abord le témoignage de l'historien Josèphe, qui, vu son caractère, est du plus grand poids dans cette question.
CHAPITRE XII.
Du Déluge.
D'abord, dans la défense du peuple juif contre les attaques d'Appion[89], recueillant les témoignages répandus dans les écrits de diverses nations, «maintenant, dit-il, j'interpellerai les momuments des Chaldéens, et mon témoin sera Bérose, né lui-même Chaldéen, homme connu de tous les Grecs qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu'il a publiés en grec, sur l'astronomie et la philosophie des Chaldéens. Bérose donc, compulsant et copiant les plus anciennes histoires, présente les mêmes récits que Moïse, sur le déluge, sur la destruction des hommes par les eaux, et sur l'arche dans laquelle _Noux_[90] [Noé] fut sauvé, et qui s'arrêta sur les montagnes d'Arménie; ensuite, exposant la série généalogique des descendants de _Noux_, il fixe le temps où vécut chacun d'eux, et il arrive jusqu'à Nabopolasar, etc.»
Ainsi l'histoire de Noé, du déluge et de l'arche, est une histoire purement chaldéenne, c'est-à-dire que les chapitres 6, 7, 8, 9, 10 et 11, sont tirés des légendes sacrées des prêtres de cette nation, à une époque infiniment reculée. Il est très-fâcheux que le livre de Bérose ne nous soit point parvenu; mais la piété des premiers chrétiens le regardant comme dangereux[91], paraît l'avoir supprimé de bonne heure. Josèphe en cite un texte positif sur le fait du déluge, dans ses _Antiquités Judaïques_, livre Ier, chap. 6.
«De ce déluge, dit-il, et de l'arche font mention tous les historiens asiatiques; Bérose, entre autres, en parle ainsi: On prétend qu'une partie de cette arche subsiste encore sur les monts Korduens (Kurdestan) en Arménie; et que les dévots en retirent des morceaux de bitume, et vont les distribuant au peuple, qui s'en sert comme d'amulettes contre les maléfices.» Josèphe continue..... «Hiérôme, l'Égyptien, qui à écrit sur les antiquités phéniciennes, en parle aussi de même que Mnaseas et plusieurs autres. Nicolas de Damas lui-même, dans son livre 96e, dit:
«Au-dessus de Miniade, en Arménie, est une haute montagne appelée _Baris_, où l'on raconte que beaucoup de personnes se sauvèrent au temps du déluge; qu'un homme, monté sur un vaisseau, prit terre au sommet, et que long-temps les débris de ce vaisseau y ont subsisté. Cet homme pourrait être celui dont parle Moïse, le législateur des Juifs.»
On voit que Josèphe est loin d'inculper Bérose et les autres historiens, d'un plagiat envers Moïse, qu'il croit auteur de la Genèse; qu'au contraire il invoque les monuments chaldéens, phéniciens, arméniens, comme témoins premiers et originaux, dont la Genèse n'est qu'une émanation ou un pair.
Quant au détail du déluge, nous les trouvons, 1° dans un fragment d'Alexandre Polyhistor, savant compilateur du temps de Sylla, dont le Syncelle nous a transmis plusieurs passages précieux: 2° dans un fragment d'Abydène, autre compilateur qu'Eusèbe nous représente comme ayant consulté les monuments des Mèdes et des Assyriens[92]; ce qui explique pourquoi il diffère quelquefois de Bérose, dont le Syncelle l'appelle le _copiste_, avec Alexandre Polyhistor[93]. Ce que la Genèse raconte de _Nouh_ ou _Noé_, ces auteurs le racontent de _Xisuthrus_, avec des variantes qui prouvent la diversité des monuments antiques, d'où émanaient ces récits. Un tableau comparé des textes sera plus éloquent que tous les raisonnements.
Monuments chaldéens, copiés par Alexandre Polyhistor, en son second livre[94].