Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 6

Chapter 63,705 wordsPublic domain

En un autre endroit (Exode, chap. 17, verset 14), il est dit que Josué ayant battu les Amalékites qui étaient venus attaquer les Hébreux, peu après leur sortie d'Égypte, le dieu Iahouh ordonna à Moïse d'écrire ce premier fait d'armes dans le _livre_. Que peut avoir été ce livre, sinon le registre ou journal des opérations militaires des Hébreux, guidés par leur dieu Iahouh, et par son visir Moïse; opérations dont ce lieutenant voulut, comme tout chef militaire, avoir le tableau pour le consulter au besoin? Lorsque ensuite nous trouvons au livre des Nombres (chap, 21, vers. 14) la citation d'un livre intitulé _livre des Guerres (du Dieu) Iahouh_..., exprimée dans les termes suivants: «Les enfants d'Israël décampèrent du torrent de Zared et vinrent camper sur l'Arnon, qui est dans le _désert_, et sort de la montagne des _Amrim_. Or, l'Arnon est la frontière de Moab qui le sépare des _Amrim_: c'est pourquoi il est dit _dans le livre des Guerres de Iahouh_, ce qu'a fait Iahouh sur la mer Rouge, (il l'a fait) _sur les torrents d'Arnon_»; nous disons qu'un tel récit, une telle citation ne saurait être de Moïse, et qu'ils ne conviennent qu'à un interlocuteur posthume qui écrivait d'après des matériaux qu'il avait sous les yeux, et où il trouvait décrits les campements et les faits militaires des Hébreux. Or ce livre ancien et original semble devoir être celui-là même où Moïse écrivit la victoire sur Amaleq, l'an 1er, _puis tout ce qui arriva pendant le séjour dans le désert_, et enfin l'an 40, la victoire sur Sehoun et celle sur Og, qui furent les derniers exploits du législateur. Lorsqu' ensuite les livres que nous avons en main portent une lacune totale entre l'an 2 et l'an 40, et que tout leur récit de ce qui se passa pendant 37 ans, se borne à une stérile notice de campements[54], c'est parce que le rédacteur posthume a supprimé, comme inutiles à son but, les détails du _Journal de Moïse_, de ce livre des _Guerres du Dieu Iahouh_, que nous n'avons pas.

Le Deutéronome[55] parle encore plusieurs fois d'un _livre de la Loi_ écrit par Moïse l'an 40, outre le _livre de l'Alliance_ écrit au pied de l'Horeb, l'an 2..... Moïse remit ce livre peu avant sa mort, aux prêtres, enfants de Lévi, et aux anciens d'Israël (ch. 31, v. 9), pour être lu, tous les 7 ans, à la fête des Tabernacles, à l'époque du Jubilé: or, ce livre ne saurait être ni le Pentateuque, ni le Deutéronome entier, attendu que Moïse ordonna (ch. 27, v. 2), qu'après le passage du Jourdain, ledit livre serait écrit en entier sur les pierres du pourtour d'un autel dont la face aurait été enduite de chaux pour recevoir l'écriture. Il est déraisonnable et impossible de supposer qu'une masse d'écriture, telle que le Deutéronome, ait été écrite sur des pierres, surtout lorsqu'une partie contient des récits étrangers à la loi et postérieurs à Moïse..... Ce second _livre de la Loi_ ne peut donc être qu'un nouvel exposé des lois, avec quelques développements, tels qu'on les trouve dans certains chapitres du Deutéronome; mais là encore, nous n'avons l'écrit de Moïse que par intermédiaire et non pas autographe, tel qu'il le produisit; et toujours nous sommes ramenés à l'idée d'un compilateur posthume, qui retranchant, ajoutant, choisissant ce qu'il a voulu, a composé l'ouvrage réellement confus et peu cohérent, que l'on appelle _Pentateuque_.

Ici revient se placer une remarque qui semble avoir échappé à nos prédécesseurs, et que nous avons indiquée plus haut[56]. Nous avons dit que l'oracle rendu par la prophétesse Holdah, désignait d'une manière spéciale les anathèmes des chapitres 27 et 28 du Deutéronome.

«Le dieu d'Israël, dit cette femme, va envoyer contre Jérusalem tous les maux écrits dans le livre dont le roi a ouï la lecture, et cela, _parce que les Juifs ont abandonné leur Dieu et sacrifié à des dieux étrangers_.»

On feuillette vainement l'_Exode_, le _Lévitique_, les _Nombres_, l'on n'aperçoit rien qui corresponde à ces paroles, ni qui remplisse l'idée de ces maux; mais lorsqu'on arrive au chapitre 27 du Deutéronome, on trouve une série de malédictions et d'anathèmes qui continue dans le chapitre 28, et qui réellement présente un tableau affreux.

«Si vous n'écoutez point la voix de Dieu, dit le verset 15, pour observer tous ses commandements et pratiquer ces cérémonies, une foule de maux viendra vous accabler. Vous serez maudits dans vos villes, maudits dans vos campagnes.....; Dieu vous enverra la disette et la famine.....; il vous enverra la peste qui vous consumera......; la pluie du ciel sera une poussière et une cendre brûlante, etc., etc.»

Maintenant, comment se fait-il que la suite de ces anathèmes ait pour le sens, et, qui plus est, pour l'expression, une analogie frappante avec les premiers chapitres de Jérémie, écrits depuis l'an 625 jusqu'à 621, c'est-à-dire pendant les 4 années où le grand-prêtre dut être occupé de la rédaction du Pentateuque. Les chapitres 4, 5 et 6 en offrent surtout des exemples frappants:

/*[2] _Deutéronome_; chapitre 28, _Jérémie_, chapitre 5, v. 15, v. 48 et suiv.: «Et vous servirez Dieu a dit: «Voici que j'amène les ennemis que Dieu enverra sur vous un peuple lointain, contre vous: vous les un peuple _robuste, antique, servirez dans la faim, la nudité, dont vous ne connaissez point la soif, le manque de le langage; dont vous ne tout..... Ils appuieront un comprenez point les paroles_.» joug de fer sur vos têtes.

Dieu amenera sur vous un Et (chap. 4, v. 13.) «Ses peuple lointain, un peuple chevaux _sont plus légers que du bout de la terre, semblable les aigles_. Malheur à nous! à un aigle qui vole (à nous sommes ravagés». sa proie);

Un _peuple dont vous ne (Chap. 6, v. 22 et 23.) «Un connaissez point le langage, peuple vient du nord; il sort dont vous ne comprendrez des flancs de la terre; _peuple point les paroles_, un peuple cruel, qui n'a point de pitié_. insolent et dur, sans respect pour les vieillards, sans pitié pour les enfants;

Qui dévorera les produits Ils mangent (ou mangeront) de vos animaux, les fruits votre moisson, votre de vos champs jusqu'à votre pain, vos enfants, vos troupeaux, entière destruction: qui ne vos bœufs, vos vignes, vous laissera ni blé, ni vin, vos figues, etc. ni huile, ni bœufs, ni brebis;

Qui vous resserrera dans Ils ravagent (ou râvageront) toutes vos villes fortes jusqu'à vos villes fortes, dans ce qu'il abatte les murs lesquelles vous mettez votre élevés qui font votre confiance; confiance. et vous serez assiégés dans toutes les villes de votre pays, etc. */

Le hasard ne produit pas d'aussi parfaites ressemblances,[57] surtout lorsque les expressions des deux textes sont littéralement les mêmes. Il nous semble donc presque démontré que Jérémie a eu connaissance du travail que préparait le grand-prêtre; qu'il en est devenu, le confident, peut-être même le collaborateur; du moins est-il certain que son rôle et sa doctrine sont en accord parfait avec le Pentateuque; et quant à la composition matérielle de ce livre, nous trouvons, dans les difficultés de l'entreprise, de nouvelles raisons de l'attribuer à Helqiah; car quel individu autre que ce grand-prêtre, tout-puissant par sa place et ses récentes fonctions de régent, eût pu se faire ouvrir les archives du temple, les registres du royaume et les monuments des villes? Quel autre que lui eût pu réunir l'instruction varié, la connaissance des antiquités nécessaire à la compulsation des monuments et à la rédaction de l'ouvrage? Huit siècles s'étaient écoulés depuis la mort de Moïse; ce laps de temps avait introduit bien des changements dans le langage, dans les coutumes, dans le régime civil et même religieux, dans la forme même de l'écriture et l'usage des mots. Les 12 tribus, pendant 400 ans sous les juges, avaient vécu dans un état réciproque d'indépendance et d'isolement; c'étaient autant de peuples séparés comme les tribus arabes... Après Salomon 10 tribus firent schisme absolu, et de ces 10 tribus, 3 vivant au-delà du Jourdain, faisaient presque une autre confédération distincte... Le langage et les coutumes s'étaient ressentis de cette manière d'être: bien des choses anciennes étaient des énigmes pour le vulgaire; les vieux manuscrits étaient pénibles à déchiffrer, à comprendre; le concours de plusieurs hommes lettrés était nécessaire; de tels hommes étaient rares chez un peuple grossier, ignorant, déchiré de troubles; leur travail devenait dispendieux, et toute l'entreprise avait des obstacles qu'un homme puissant et tel que le grand-prêtre pouvait seul exécuter.

Après l'exposé que nous venons de faire des preuves positives fournies par divers passages du Pentateuque d'une part, et des présomptions et indices tirés des faits historiques et de leurs accessoires d'autre part, nous croyons pouvoir conclure impartialement:

1° Que le _Pentateuque_, tel qu'il est en nos mains, ne saurait être l'ouvrage immédiat, ni la composition autographe de Moïse;

2° Que le livre soi-disant _trouvé_ par le grand-prêtre Helqiah, l'an 18 du roi Josiah, est réellement notre Pentateuque actuel;

3° Que la partie de ce livre lue devant Josiah, se rapporte aux chapitres 27 et 28 du Deutéronome;

4° Que le grand-prêtre Helqiah, qui dit avoir _trouvé ce livre, et qui l'a possédé seul et sans témoins_; qui en a été le maître absolu et sans contrôle, est fortement prévenu, par toutes les circonstances du fait, d'en être l'auteur, et de l'être en ce sens, qu'il a recueilli et rassemblé des matériaux dont quelques-uns paraissent venir directement de Moïse; mais qu'il les a fondus, rédigés et mis dans l'ordre qu'il lui a convenu, et que nous voyons aujourd'hui.

CHAPITRE IX.

Problèmes résolus par l'époque citée.

Ces propositions étant admises, l'on peut résoudre d'une manière satisfaisante presque toutes les difficultés chronologiques, géographiques et historiques contenues dans le Pentateuque. Et d'abord en considérant que son apparition ou promulgation l'an 18 de Josiah, correspond à l'an 621 avant notre ère, on voit la raison de tous les faits disparates dont ce livre offre les citations. Par exemple, on conçoit que Helquiah écrivant dans Jérusalem, à l'occident et _en deçà_ du Jourdain, a dû dire «que Moïse parla et mourut _au delà_ du Jourdain, _du coté du soleil levant_;» et il a pu ajouter avec convenance «que personne n'avait connu le lieu de sa sépulture _jusqu'à ce jour_,» puisque 8 siècles étaient écoulés; et encore, «qu'aucun _prophète égal à Moïse ne s'était élevé en Israël_:» un tel prononcé a de la dignité et de la modestie dans la bouche d'un grand-prêtre successeur de Moïse.

On conçoit aussi comment Helquiah a pu employer, au temps d'Abraham, les mots _Iahouh_ et _Dan_, qui ne furent usités que long-temps après; comment il a fait des notes explicatives sur le lit d'Og, roi de Basan, sur les rois qui régnèrent en Edom, avant qu'il y eût des rois en Israël, comment il a cité le livre des _Guerres du Seigneur_, celui de _Moshalim_, ou traditions, etc., et employé le terme de _nabia_ pour _prophète_, au lieu de _raï_, _voyant_, qui fut usité jusqu'après David; enfin, comment il a pu dire: «_de la terre de Sennar est sorti l'Assyrien qui a bâti Ninive_,» événement qui date de l'an 1218, ainsi que nous le prouverons. Cette remarque avait alors de l'intérêt pour les Juifs, à qui 150 ans de guerres avaient fait connaître les Assyriens, tandis qu'auparavant, soit sous Moïse, soit sous David, ils n'avaient aucun rapport avec ce peuple lointain, et ne le connaissaient que vaguement.

Le mérite de cette date tardive du Pentateuque ne se borne pas là. Elle a encore l'avantage d'expliquer plusieurs énigmes de la _Genèse_ et du livre des _Nombres_, qui sont restées inintelligibles jusqu'à ce jour. Par explique, elle explique les bénédictions supposées que Jacob mourant est censé donner à ses enfants..... Nous disons _supposées_, parce qu'il est inconcevable qu'il y ait eu là un sténographe pour les recueillir,[58] et qu'en les examinant avec critique, l'on y découvre un résumé allégorique de l'historique de chaque tribu, présenté, selon l'usage oriental, sous une forme prophétique.

«Zabulon habitera aux bords de la mer, près des ports, appuyé contre Sidon: _Issachar_, âne robuste, voyant que sa terre est bonne, baissera[59] l'épaule sous le fardeau, et paiera le tribut. Le pain d'_Aser_ est excellent... Je diviserai Siméon et Lévi: je le disperserai en Israël (les lévites n'eurent point de lot spécial...); le sceptre ne sera point ôté de _Juda_, ni le trône d'entre ses pieds; jusqu'à ce que vienne celui à qui _appartient le sceptre et l'obéissance_...» Remarquez qu'au temps de Josiah le sceptre avait été ôté d'Israël, c'est-à-dire des tribus, et qu'il restait en Juda, mais avec l'incertitude d'y persister s'il venait un _puissant_ à qui appartînt l'obéissance.

Un second passage énigmatique qui s'explique également bien, est la prophétie de Nohé à ses trois (prétendus) enfants: «_Maudit soit Kanaan_[60]; _il sera l'esclave des serviteurs de ses frères_.» Kanaan, comme on sait, est le peuple phénicien. Ici, _les serviteurs de ses frères_ sont les Hébreux, devenus tributaires des Assyriens, issus de Sem, et même des Mèdes et des Scythes (en 621), issus de Iaphet.

«Béni soit le Dieu de Sem, Kanaan sera son esclave.... Dieu dilatera Iaphet[61] qui habitera les tentes de _Sem_...., et Kanaan sera son esclave.»

On n'a jamais compris ce verset; mais dans la géographie hébraïque, Iaphet désigne les races scythiques qui parlent l'idiome sanscrit. _Sem_ désigne les nations arabiques-chaldéennes, et la prophétie eut son accomplissement lorsque les _Mèdes_, race de _Iaphet_, eurent envahi _Ninive_, c'est-à-dire, l'_habitation guerrière_ des Assyriens, race de Sem. Cet événement avait eu lieu 100 ans avant Helquiah, au temps de Sardanapale et d'Arbak; mais l'invasion des Scythes, qui, en 625, s'emparèrent de tous les pays _sémitiques_, nous paraît être l'application la plus directe et l'objet le plus immédiat de l'oracle: cet article semble nous révéler positivement le secret du rédacteur Helqiah.

Enfin Kanaan, c'est-à-dire les peuples phéniciens se trouvaient alors exactement les esclaves et les tributaires des peuples sémitiques et iaphétiques, puisqu'ils payaient le tribut aux Assyriens et aux Scythes. Aucune explication n'avait, jusqu'à ce jour, rempli toutes les conditions de celle-ci. En cette circonstance nous avons un exemple remarquable de l'observation critique de M. John Bentley, qui, à l'occasion de prophéties semblables insérées dans les livres indiens, soit _Pouranas_, soit _Shastras_, nous avertit que, «_de l'aveu des plus savants et des plus honnêtes brahmes_[62], les écrivains Indous (et en général les écrivains asiatiques), à raison de la corruption des mœurs du siècle, ont dès long-temps imaginé de se servir du respect porté aux anciens personnages, et de la croyance établie qu'ils avaient le don de prévoir l'avenir, pour leur attribuer tantôt des leçons de morale, tantôt des avis et prédictions _de choses futures que l'on voyait ensuite arriver_.» Or, comme les Indous modernes sont en tout point une image vivante de l'esprit et du caractère, des usages et du régime politique de l'ancienne Asie, qu'il ont surtout une grande ressemblance avec les Égyptiens, les Chaldéens et les Hébreux[63]; l'on conçoit que le grand-prêtre a pu imiter une pratique commune à tout l'ancien monde, surtout lorsque personne ne pouvait le convaincre de supposition.

Une troisième énigme plus obscure, plus compliquée que les précédentes, se résout encore très-bien par la rédaction du Pentateuque à la date de l'an 621 avant J.-C.; c'est l'oracle rendu par le prophète Balaam, que le roi des Moabites appela pour maudire l'armée des Hébreux[64]; ce morceau est d'autant plus bizarre, que l'on veut expliquer les mystères les plus sacrés par les prédictions d'un devin païen que Moïse fit tuer (Voy. _Josuè_, chapitre 13, verset 22, et _Numeri_, chapitre 31, verset 8). Laissons à part son dialogue avec son ânesse, qui est raconté sérieusement, comme une chose crue par la cour du roi Moab et par les Hébreux. Balaam après bien des difficultés, et après des cérémonies de divination, curieuses pour le temps, au lieu de maudire les Hébreux, prononce sur eux des bénédictions.

Or les dernières de ces bénédictions composent les versets suivants: «[65]Que les tentes d'Israël sont belles! Son _roi_ l'emportera (ou prédominera) sur Agag; et son royaume s'élèvera (de plus en plus.)

«Une étoile sortira de Jacob, un sceptre s'élèvera d'Israël; il démolira les pierres angulaires[66] de Moab; il détruira tous les enfants de Seth. L'Idumée sera possédée par lui.--Le mont Séir sera possédé par ses ennemis, et Israël montrera sa force.»

Jusqu'ici le style oraculaire est intelligible et présente des faits liés entre eux. Le premier roi d'Israël vainquit Agag, roi des Amalékites, et la royauté naissante des Hébreux fut affermie... David succéda, et se montra comme une _étoile_ fortunée; il écrasa dans une bataille toute la nation moabite, dont il fit tuer, après l'action, tous les chefs, qui sont les _pierres angulaires_, les soutiens d'une nation, et tous les mâles qui pouvaient porter les armes: il fut le premier qui subjugua Séir (l'Idumée); jamais les Hébreux ne furent plus forts. Le verset qui suit se comprend encore.

«Amaleq est le commencement (c'est-à-dire le plus ancien, ou le chef des peuples), sa fin sera la _perte_.» David réduisit aussi ce peuple aux abois: ici nous entrons dans l'obscurité.

«Pour toi! ô peuple _Qinéen_, ton habitation (montueuse) est très-forte; tu as placé ton nid sur un rocher (destiné) à te brûler du soleil, ô Qinéen! jusqu'à ce que l'Assyrien (Assur) t'emmène captif. Malheur à qui verra ces choses! des vaisseaux viendront de Ketim; ils dévasteront l'Assyrien, ils dévasteront l'Hébreu, et _lui_ aussi sera détruit[67].»

Le petit peuple Qinéen, ou la tribu de _Qin_, était parent des Juifs, comme étant issu d'une famille madianite, alliée de Moïse. Ce peuple vivait troglodyte dans des rochers arides au sud-est de la mer Morte, dans le district des Amalékites[68]: on ignore le temps où il fut conquis; mais puisque ce fut par les _Assyriens_, ce dut être par Sennacherib ou par Téglatphalasar, qui enleva les tribus d'Israël fixées à l'est du Jourdain et contiguës au pays d'Amaleq et de _Qin_.

Quant aux vaisseaux venant de _Ketim_, la Vulgate traduit venant de l'_Italie_, par conséquent, elle désigne les Romains: ceci supposerait une interpolation postérieure au règne d'Antiochus-le-Grand[69]. Il faudrait alors supposer que la grande Synagogue a eu le crédit et l'autorité d'introduire ce verset dans la version grecque faite sous Ptolomée, environ 280 ans avant notre ère et dans le texte samaritain: cela n'est pas absolument impossible, mais cela est très-difficile à concevoir.

D'autres versions veulent que _Ketim_ désigne la Macédoine, et ils s'appuient du livre des Machabées, qui dit qu'Alexandre vint de _Ketim_; ce serait donc lui qui aurait dévasté ou assiégé l'Assyrien et l'Hébreu; cela lui conviendrait assez à raison de l'addition, _et lui aussi périra_. Alors ce passage aurait été interpolé peu après ce prince, et il serait naturel de le trouver dans le texte grec; mais comment s'est-il introduit dans le samaritain?

Une troisième explication nous paraît plus convenable de toutes manières. L'historien Josèphe, qui en général a eu des idées saines sur l'ancienne géographie des Hébreux, c'est-à-dire, sur le chapitre 10 de la Genèse, observe que le nom pluriel, _Ketim_, doit s'entendre des insulaires de Cypre, ainsi nommés du peuple de _Kitium_, antique capitale de cette île: voilà pourquoi dans la Genèse on trouve les _Ketim_ à côté des _Rodanim_[70] ou _Rhodiens_. Il paraît que les Juifs, aussi ignorants en géographie que les Druses, étendirent par la suite ce nom aux côtes de la Cilicie[71] et en général aux grandes _îles_ ou _pays_[72] de l'ouest: l'auteur tardif des Machabées en serait une preuve, sans devenir une autorité contre Josèphe. Or, en prenant les _Ketim_ de Balaam pour les peuples ou pays de Cypre, le règne de Josiah nous fournit un fait analogue et convenable. Hérodote[73] rapporte que le roi égyptien Nekos (qui régna en 616), «ayant tourné toutes ses pensées du côté des expéditions militaires, fit construire une flotte de _trirèmes_ sur la Méditerranée, et que cette flotte lui servit dans l'occasion»; et aussitôt il parle de la bataille de Magdol ou périt Josiah.

D'autre part nous apprenons par Bérose et par Jérémie, que cet armement fut destiné à agir contre la Syrie, soumise aux Assyriens de Babylone; en sorte que tandis que Nekos conduisit par terre une armée qui battit les Juifs et Josiah, sa flotte conduisit par mer une autre armée qui dut le seconder sur l'Euphrate. Cette flotte, dut nécessairement prendre un appui en Cypre, et put agir de concert avec les _Kitiens_; alors ces _vaisseaux_ seront réellement venus de _Ketim_, ils auront tourmenté l'Assyrien et l'Hébreu. Ce dernier, dans cette même guerre, reçut le terrible échec de _Magdolum_, où périt Josiah, échec qui fut suivi de la prise de Jérusalem: or, comme Nekos finit par être battu et chassé en l'an 604, l'oracle, _lui-même aussi périra_, se trouve accompli. Il y a l'objection que cet événement est postérieur de 17 ans à la publication du Pentateuque; mais Helqiah pouvait vivre[74] encore; et comme il resta maître de son manuscrit, toujours _unique_, il put y faire lui-même cette addition: les mots, _malheur à qui vivra alors_, conviennent singulièrement à la douleur que durent lui laisser la mort de son pupille Josiah et la prise de Jérusalem.

Cette solution, qui sauve l'interpolation trop tardive du temps des Romains et même d'Alexandre, a aussi le mérite d'expliquer l'existence du Pentateuque samaritain, plus naturellement que ne le fait l'hypothèse qui rend Ezdras auteur du Pentateuque: en effet, si Ezdras eût composé ou publié ce livre[75], c'eût été en lettres chaldaïques, _qui sont notre hébreu actuel_, dont l'usage prévalut chez les Juifs à leur retour de Babylone, et alors on ne conçoit pas comment une secte schismatique, usant de l'ancien et véritable caractère hébreu, mal à propos nommé _samaritain_, aurait accepté un tel livre, et l'aurait transcrit, à l'exclusion de tous les autres qu'elle rejette; au lieu, qu'à l'époque de Helquiah, tous les Juifs usaient encore de leur écriture nationale, qu'ils tenaient des Phéniciens, et avec laquelle furent composés tous leurs livres, depuis Moïse jusqu'à Jérémie. Ce ne fut qu'au retour de Babylone, que les émigrés, nourris dans les sciences et dans les lettres chaldéennes, voulurent avoir les livres nationaux transcrits dans le caractère auquel ils étaient habitués. Comme ils étaient la haute classe de la nation, leur système acquit l'ascendant; mais ce ne dut pas être subitement, et il resta un autre parti, conservateur du système ancien, qui traitant celui-ci d'_innovation_, continua d'écrire la loi avec les caractères dits _samaritains_; de là s'est formée cette double branche de manuscrits perpétuée jusqu'à nos jours: et parce que les Juifs du pays de Samarie, dès long-temps séparés de ceux de Jérusalem, n'ont en aucun temps voulu se plier à leur autorité ecclésiastique, ni admettre leur genre d'écriture, le parti novateur des chaldaïsants finit par confondre avec eux la branche ou secte réellement orthodoxe des hébraïsants qui ont continué d'écrire comme les Samaritains. Par la suite, sous le régime des Asmonéens, un sanhédrin suprême et despotique s'étant formé, son autorité, semblable à celle des conciles, introduisit des changements qui composent les différences actuelles du texte hébreu avec le samaritain et même avec la version grecque.