Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 3

Chapter 33,863 wordsPublic domain

Il faut donc que le rédacteur des _Rois_ ait tiré son calcul d'une autre source, ou qu'il ait fait des réductions sur les nombres de notre liste; et en effet nous en trouvons une saillante exprimée formellement par le _Livre des Juges_; l'auteur, rapportant le message de _Jephté_ au roi des Ammonites; cite ces propres paroles de leur dialogue; Jephté dit[18]:

/# «Pourquoi attaquez-vous Israël? le roi répond: Parce qu'Israël revenant d'Égypte, a usurpé mes terres depuis l'Arnon jusqu'au Jourdain.

«Eh! pourquoi, reprit Jephté, n'avez-vous pas fait cette réclamation depuis 300 _ans_?» Il y avait donc 300 ans écoulés: depuis la dernière année de Moïse jusqu'à la première de Jephté; et si la citation est exacte, Jephté a dû être mieux instruit du fait qu'on ne l'a été depuis. Néanmoins la liste des Juges présente 319 ans, et toujours avec l'omission du temps de _Josué_ et des _Vieillards_, ce qui donne un total de 349. Or, l'on ne saurait dire que Jephté ait compté 300 en nombres ronds, quand il y a un excès de 49; ce surplus a donc été _réduit_ d'une manière quelconque. Pour opérer cette réduction, les chronologistes disent, «que les 12 tribus du peuple Hébreu étant répandues et comme dispersées en deçà et au delà du Jourdain, aux frontières de peuples divers, une même judicature, une même servitude n'a pas eu lieu simultanément pour toutes; mais que les temps de divers juges et de diverses servitudes ont couru parallèlement, et que par erreur ils ont été comptés doubles.» #/

Cette explication est admissible; elle trouve même sa preuve dans le texte du chapitre 4; car il y est dit qu'après la _mort d'Aod_, _le peuple retomba en servitude_: or comme il est impossible qu'Aod ait jugé, c'est-à-dire, gouverné 80 ans, il est très-probable que la _servitude indiquée_ fut celle que subit _la Galilée_ de la part de Iabin, roi de _Hatsour_, dont le temps aura couru dans les 80. Mais cette solution admise, il reste encore un excès de 29 ans sur les 300 de Jephté.

On a dit également que Samson ne fut point un juge général[19], mais un _héros local_ dont les exploits eurent pour théâtre le pays des Philistins; que par conséquent l'oppression des _Philistins pendant 40 ans_, englobe _les 20 de Samson_, et que peut-être elle fut la même qui durait encore au temps d'Héli. Alors ces 40 ans engloberaient 3 sommes qui séparément en donnent 100; et si l'on retirait les 60 en excès, plus les 20 de Iabin, on aurait 80 ans à soustraire de 565[20], ce qui produirait 485 ans, très-voisins des 480 de la Chronique des Rois; mais il faudra restituer les 12 ans de Samuel, les 20 de Saül, ce qui ajoute 32 à 485--517; et de plus, rien ne prouve que les 40 ans des Philistins soient identiques à la judicature d'Héli: au contraire, une lecture attentive du texte indique à la fois fracture de récit, et lacune de faits entre Abdon et Héli. Cette lacune, au lieu d'être restituée, se trouve confirmée par l'incohérence du _Livre des Juges_ avec celui de _Samuel_, qui devrait en faire suite, et dont _le début_ n'a aucune liaison avec ce qui précède..... Desvignoles[21] convient expressément que le dernier verset de l'histoire de Samson fait la clôture réelle du _Livre des Juges_; car, ajoute-t-il, «la plupart des savants reconnaissent, avec l'historien Josèphe (Ant. Jud., lib. V, cap. 12), que les cinq derniers chapitres des Juges, qui traitent des anecdotes de Michas, du lévite d'Ephraïm et de la guerre de Benjamin, doivent être rapportés au temps qui suivit immédiatement _Josué_:» sur quoi nous observons que si l'anecdote de Michas et des 600 hommes de _Dan_ se place à cette époque, comme il est plausible par quelques circonstances, il faut aussi y reporter l'histoire de Samson qui s'y lie par un trait que nous citerons. Il serait trop long de présenter l'analyse entière du _Livre des Juges_; mais tout lecteur qui voudra l'examiner avec attention, se convaincra, comme nous, que cette compilation est un assemblage incohérent de quatre morceaux parfaitement distincts.

Le premier morceau, qui s'étend depuis le chapitre 1er jusques et compris le chapitre 16, est proprement l'histoire des Juges. Cet historique est si mal ordonné, si confus, que débutant par ces mots, _Après la mort de Josué_, etc., l'auteur répète sans raison l'anecdote de Caleb, qui arriva du vivant de ce juge; puis il introduit, dans le chapitre 2, une assemblée générale présidée par _Josué_; puis encore, copiant presque mot à mot les versets 28, 29, 30 et 31 du chapitre dernier de _Josué_, il entre en matière sur les Juges, comme s'il ne faisait que commencer.

Le second morceau débutant par ces mots: «En ce temps-là il y eut un homme d'Éphraïm nommé Michas, etc.,» comprend les chapitres 17 et 18, et contient l'anecdote du lévite enlevé par 600 hommes de la tribu de Dan, qui allèrent s'établir à Laïs: or cette anecdote n'a de liaison apparente avec le temps d'aucun juge; seulement, comme il est dit que ces 600 hommes émigrèrent du canton d'_Estaol_ et de _Saraa_, par la raison qu'ils n'avaient reçu aucun lot dans le partage général des terres, l'on a droit d'inférer, _comme l'a fait l'historien Josèphe_, que leur aventure arriva peu de temps après la mort de Josué; et alors ce morceau se trouve très-mal placé à la fin des Juges, chap. 17 et 18.

Le troisième morceau est l'anecdote du lévite d'Ephraïm, dont l'outrage à Gebaa devint la cause d'une guerre civile, dans laquelle la tribu de Benjamin se fit exterminer[22] presque entière pour soutenir le crime atroce commis par six de ses membres. Or cette anecdote, qui n'a aucune date, ne se lie pas plus avec l'histoire des Juges que celle de Ruth qui la suit.

Enfin le quatrième morceau est l'histoire de Samson, dont l'époque n'est point indiquée: seulement, comme il est dit, chapitre 18, verset dernier, que _Samson_ commença _d'être saisi de l'esprit de Dieu_, lorsqu'il était au camp de la tribu de _Dan_, entre _Estaol_ et _Saraa_; ce rapport avec l'anecdote des 600 hommes de la tribu de _Dan_ (second morceau), autorise à placer _Samson_ peu de temps après la mort de Josué; ce qui est très-différent de l'opinion vulgaire. Or, nous le répétons, tout lecteur impartial qui scrutera avec soin ces divers récits, vagues, décousus, et sans date, reconnaîtra que leurs auteurs ont été divers; que très-probablement ils n'ont été ni témoins, ni contemporains des faits, mais qu'ils les ont rédigés après coup sur des traditions populaires; qu'à une époque plus tardive, un compilateur également inconnu recueillit ces morceaux, et en fit l'assemblage confus que l'on nomme _Livre des Juges_. Une note insérée dans l'histoire du prêtre _Michas_ et des 600 hommes de Dan, indique que ce fut depuis l'établissement des rois.

«Or, en ce temps-là», est-il dit trois fois (chapitre 17, v. 6, et chap. 18, v. 1er et v. 31), «il n'y avait pas de roi en Israël.»

Donc, faut-il conclure, _il y avait un roi_ lorsque l'auteur écrivait; donc la compilation n'a point précédé Saül, mais a pu se différer long-temps après lui. Une autre note insérée dans le morceau premier (_l'historique propre des Juges_), indique qu'elle aurait été faite même après le règne de Salomon; car il est dit, chap. 1er, v. 6:

«Les enfants de Benjamin ne tuèrent point les _Jébuséens_ qui habitaient Jérusalem, et les _Jébuséens_ ont demeuré à Jérusalem avec Benjamin _jusqu'à ce jour_.»

Or, il est fait mention des _Jébuséens_ comme habitant encore Jérusalem au temps de David, qui sur la fin de son règne acheta l'aire du Jébuséen _Arana_[23], située non loin de son palais; et sous Salomon, on les cite encore comme payant le tribut. (Reg., lib. 1, chap. 9, v. 20.)

A la suite de cette note et dans le chapitre 2, verset 16, les résumés généraux que l'écrivain fait de l'état de la nation pendant toute la période des juges, sont une autre preuve qu'il a écrit tard, par conséquent plus de 400 ans après Josué, et 100 ans au moins après les événements confus qui précédèrent la judicature d'Héli.

Maintenant nous demandons sur quels documents, d'après quels monuments a-t-il pu écrire? quelles archives, quelles annales a-t-il pu avoir? s'il en a eu, pourquoi tout est-il si vague, si confus? Pour répondre à ces questions, il faut considérer que tout l'espace de temps appelé _période des Juges_, se passe dans une anarchie orageuse, violente, pendant laquelle les Hébreux, féroces et superstitieux comme des _Ouahabis_, ne cessèrent d'être agités de guerres civiles ou étrangères; il faut considérer que ce petit peuple, divisé en tribus indépendantes et jalouses, subdivisées en familles aussi indépendantes, était une démocratie turbulente de paysans armés, mus plutôt que gouvernés par des bramines avides et par des inspirés fanatiques.....; que dans ce temps de guerres perpétuelles et de l'_ignorance_ qui en est la suite, l'art d'écrire, sans encouragement, sans estime, était difficile et rare, et que le peu d'instruction existante était concentré dans les familles lévitiques. A raison de ce genre de vie orageuse et précaire, personne n'avait le loisir ou l'intérêt de s'occuper ni du passé ni de l'avenir; par conséquent il ne dut se composer aucuns livres historiques: faute de gouvernement central, il ne dut pas même exister d'autres archives publiques que la succession des pontifes. Ce ne fut que sous le règne de David que commença de s'organiser un état de choses plus régulier, plus calme, plus propre à la culture des esprits: alors il y eut une chancellerie, des archives, et l'on put s'occuper d'histoire: alors, et mieux encore sous Salomon, purent être faites quelques recherches sur le passé; et puisqu'à cette époque l'on ne trouva ou l'on ne produisit rien de mieux que ce que nous avons dans les deux ouvrages intitulés _Josué_ et les _Juges_, nous avons le droit de conclure, 1° qu'aucune archive authentique et régulière n'avait été composée; 2° que _les Livres de Josué et des Juges_ sont uniquement des _productions littéraires d'écrivains inconnus_, sans autorité publique; telles que les chroniques de nos moines aux 8e, 9e et 10e siècles, où, parmi plusieurs faits historiques, se sont glissés des récits entièrement fabuleux.

Ce dernier caractère se montre avec _évidence_ dans les aventures bizarres de _Samson_; plusieurs critiques, qui ont déjà fait cette remarque, se sont accordés[24] à voir dans ce personnage l'Hercule de la mythologie. Hercule est l'emblème du Soleil, le nom de Samson signifie _Soleil_: Hercule était représenté nu[25], portant sur ses épaules deux _colonnes_ appelées _portes de Cadix_; Samson est dit avoir enlevé et porté sur ses épaules les portes de _Gaza_. Hercule est fait prisonnier par les Égyptiens, qui veulent le sacrifier; mais tandis qu'ils se préparent à l'immoler, il se délie et les tue tous[26]: Samson, garrotté de cordes neuves par des gens armés de Juda, est livré aux Philistins, qui veulent le tuer; il délie les cordes et tue 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne. «Hercule (soleil), se rendant aux _Indes_ (ou plutôt en Éthiopie), et conduisant son armée par les déserts de la Libye[27], éprouve une soif ardente et conjure _Ihou_, son père, de le secourir dans ce danger; à l'instant paraît le Bélier (céleste); Hercule le suit et arrive à un lieu où le Bélier gratte du pied, et il en sort une source d'eau (celle des Hyades ou de l'Éridan):» Samson, après avoir tué 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne, éprouve une soif violente; il supplie le Dieu _Ihou_ d'avoir pitié de lui; Dieu fait sortir une source d'eau de la mâchoire d'âne.

Les habitants de _Carseoles_, ancienne ville du Latium, chaque année, dans une fête religieuse, brûlaient une quantité de renards avec des torches liées à la queue; ils donnaient pour raison de cette bizarre cérémonie, qu'autrefois leurs blés avaient été brûlés par un renard auquel un jeune homme avait lié sur la queue une botte de paille allumée[28]. C'est bien là le conte de Samson avec les Philistins, mais c'est un conte phénicien. _Car-Seol_ est un mot composé de cet idiome, signifiant _ville des Renards_; les Philistins, originaires d'Égypte, n'ont point eu de colonies connues: les Phéniciens en ont eu beaucoup; et l'on ne peut guère admettre qu'ils aient emprunté ce conte des Hébreux, aussi obscurs que les Druses de nos jours, ni qu'une simple aventure ait donné lieu à un usage religieux: on voit que ce ne peut être qu'un récit mythologique et allégorique, tel que nous l'indiquons dans la note ci-dessus.

Ceux qui, comme les savants du 16e siècle, veulent que les païens aient calqué les Hébreux, peuvent dire que Samson a servi de modèle à tous ces contes; mais aujourd'hui que nos idées se sont étendues et rectifiées sur l'antiquité, et qu'Hercule nous est bien connu pour être le dieu _Soleil_[29], dont l'histoire allégorisée fut répandue chez tous les peuples long-temps avant qu'il fût question des Hébreux, nous avons droit de croire et de dire que quelque Juif, lévite ou autre, a composé l'anecdote de _Samson_, en défigurant les traditions populaires des Phéniciens, soit pour s'en moquer, soit pour attribuer ce _héros_ à sa propre nation.

CHAPITRE III.

Secours fournis par Flavius Josephus.

Ces remarques ne résolvent pas notre problème de la durée des _Juges_. Quelques chronologistes ont eu recours, pour cet effet, à l'historien Josèphe; il est bien vrai que Josèphe, à raison du temps où il vécut, de sa qualité de prêtre, de son éducation plus soignée, plus libérale que celles des autres Juifs, de sa vie publique, de ses liaisons, de ses lectures à Rome, où il finit ses jours; il est bien vrai que Josèphe a eu des moyens d'instruction sur l'histoire de sa nation, plus étendus qu'aucun historien; mais nous avons vu que ses manuscrits ont été considérablement altérés, et que la critique de cet auteur, d'ailleurs très-crédule, n'est ni ferme ni scrupuleuse. Où a-t-il puisé les harangues qu'il prête aux rois, aux grands-prêtres juifs, même aux patriarches? D'où a-t-il tiré tant de circonstances sur les actions, l'âge, la vie des princes juifs avant Sédéqiah? et cela, sans jamais citer ni indiquer de monuments à lui particuliers; en suivant, au contraire, toujours la trace des livres que nous avons, et qu'il paraphrase et commente quelquefois avec une licence qui touche à l'inexactitude. Il est clair que Josèphe, élevé dans l'idiome grec, sous le gouvernement romain, ayant passé la dernière partie de sa vie dans Rome (vers la fin du premier siècle de notre ère), a imité le goût et les mœurs de cette époque, et s'est permis d'introduire dans son récit des détails de convenance et d'ornement empruntés peut-être des traditions, ou imaginés par lui-même. Ce n'est donc qu'avec réserve et discussion que l'on peut user de son autorité: faisons-en un nouvel essai dans le sujet présent.

Cet auteur nous fournit, sur la durée des juges, quatre passages principaux, dont les calculs comparés ne se trouvent pas exactement les mêmes; mais l'un d'eux est accompagné d'un fait qui semble authentique et qui peut nous devenir utile.

1º «Avant les rois, nous dit-il, les Hébreux avaient été gouvernés par des juges pendant plus de 500 ans, depuis la mort de Moïse et du général _Josué_[30].»

Effectivement, Desvignoles[31] trouve ces 500 ans dans un tableau des juges, qu'il dresse, dit-il, suivant Josèphe; mais, outre qu'il interpose _Tholah_ et ses 23 ans, dont Josèphe ne dit pas un mot, et qu'il restitue les 8 ans d'Abdon, juge omis par cet auteur (qui cependant récite ses actions), Desvignoles s'écarte de la logique en séparant Moïse de Josué, quand le texte les unit par ces mots: «_Depuis la mort de Moïse et du général Josué_, etc.» Il faut admettre ou exclure l'un et l'autre: en restituant Moïse et ses 40 ans, nous aurions 540 ans, y compris _Tholah_; et seulement 517, si l'on écartait ce juge, comme l'on y est autorisé par le silence absolu de Josèphe.

2º Dans un autre passage, Josèphe (lib. X, c. 8, nº 5) dit «que le temple fut brûlé _1062 ans et 6 mois_ après la sortie d'Égypte.»

Retranchons les 514 ans qu'il a comptés ailleurs pour les vingt-un rois juifs, y compris les 20 ans de Saül; nous aurons 548 ans pour la durée des juges, ce qui diffère de 8 ans du calcul précédent (540); mais en comptant ces 1062 ans, Josèphe dit, dans la même phrase, que le temple avait été brûlé 470 ans après la fondation, c'est-à-dire 533 ans après l'avénement de Saül. Or, dans ce cas, il ne reste pour les juges et pour Moïse que 529 ou 530 ans.

3º Il dit au liv. II, c. 4, v. 8, que depuis Saül, premier roi, jusqu'à la ruine du temple, la monarchie avait duré 532 ans. Soustrayons-les de 1062, nous avons 530 pour les juges et Moïse; ce qui revient au calcul que nous venons de voir, en s'écartant de 32 ans de celui que Josèphe fait dans la même phrase; car après les 533 des _rois_, il dit que les _juges gouvernèrent plus de 500 ans_.

4º Enfin un autre passage nous donne encore un autre résultat.

«Depuis la sortie d'Égypte, dit Josèphe[32], jusqu'à la fondation du temple, il y eut de père en fils 13 grands-prêtres dans un espace de 612 ans.»

/*[2] De ces 612 ans, ôtons les 63 qui appartiennent aux règnes de Saül, David et Salomon, nous aurons pour la durée des juges _depuis la sortie d'Égypte_ 549 ans.

Ce nombre revient à celui du nº 2 548-1/2.

De ces 548 ou 549 ôtons les 40 de Moïse, il nous reste pour les juges proprement dits 500 ou 501, ce qui revient au premier calcul sommaire de Josèphe. */

D'où l'on peut conclure que réellement cet auteur compte 500 ans pour les _Juges_; mais en même temps l'on peut assurer que ses calculs n'ont pas d'autres bases que le livre de ce nom, et les combinaisons que Josèphe a faites lui-même des divers passages de ce livre.

Le fait des 13 générations de grands-prêtres, mentionné dans le dernier passage, mérite une attention particulière. Citons le passage entier:

/# «Depuis Aaron jusqu'à Phanasus, dernier pontife au temps de Titus, il y eut en tout 83 grands-prêtres, savoir, 1º 13 depuis le temps que Moïse établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du temple par Salomon. Dans l'origine, le pontificat fut à vie; par la suite l'on succéda même à un vivant: or, les 13 étant la postérité des deux fils d'Aaron, ils reçurent le pontificat par succession (du vif au mort); et le temps de leur gestion depuis leur sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du temple, fut de........ 612 ans.

«Après ces 13, et depuis ladite fondation jusqu'à la ruine du temple par Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent dans un espace de...................... 466 ans ½

«Le pontife emmené captif fut Iosedek; après la captivité qui fut de 70 ans (_V_. lib. XX, c. 8), terminée par Kyrus, _Jésus_, fils de Iosedek, revint pontife à Jérusalem; et ses descendants, au nombre de 15, se succédèrent jusqu'au règne d'Antiochus Eupator, pendant........ 412 ans.» #/

Josèphe continue de détailler avec ordre le reste des 83; mais parce qu'alors la succession ne fut plus régulière, et que les pontifes furent déposés, tantôt par les rois, tantôt par des rivaux, nous laissons cette suite.

Ce passage demande plusieurs observations. D'abord il est étonnant que Josèphe compte 70 ans de captivité, en lui donnant pour limites, d'une part, la ruine du temple, d'autre part, la seconde année du règne de Kyrus; ces deux points sont bien fixés, le dernier à l'an 537, et le premier à l'an 586; or, entre ces deux dates il n'y a que 49 ou 50 ans; et Josèphe, qui avait en main l'historien Bérose, aurait dû sentir son erreur, d'autant plus qu'il observe que le grand-prêtre _Jésus_, qui revint de Babylone l'an 2 de Kyrus, était le propre fils de Iosedek, grand-prêtre emmené par Nabukodonosor, ce qui serait presque impossible dans un intervalle de 70 ans; mais Josèphe paraît avoir été lié ici par l'opinion canonique des docteurs juifs, de qui l'ont empruntée plusieurs des anciens chronologistes chrétiens.

Ce dénombrement des grands-prêtres est par lui-même un fait important, et qui paraît d'autant plus digne de confiance, qu'à raison de la constitution politique des Hébreux, leurs familles sacerdotales avaient un intérêt puissant à conserver leurs généalogies et leurs titres de descendance, sur lesquels se fondaient leurs droits aux charges du temple, et même au pontificat. C'est ce que Josèphe atteste dans son premier livre contre Appion, et l'on n'a point de difficulté raisonnable à y opposer. Depuis l'organisation régulière du service du temple par Salomon, la liste des grands-prêtres fut aussi authentique que celle des rois.... La même exactitude n'est pas également prouvée pendant la période des juges; mais il est facile de concevoir qu'outre les motifs d'intérêt qu'avaient les lévites à tenir registre de la succession, le peuple même ne dut guère manquer de faire attention aux mutations de personnes, et de remarquer que chaque nouveau grand-prêtre était le _tantième_ depuis la conquête: le changement de pontife produisait une sensation générale au temps de la Pâque, et le calcul de son numéro de succession était un fait simple et frappant qui dut devenir une tradition nationale conservée jusqu'au temps de la monarchie et de la fondation du temple où elle fut recueillie par la chancellerie, et convertie officiellement en fait historique.

Ici Josèphe suscite une difficulté, lorsque dans un autre passage[33] il ne nomme que 5 _grands-prêtres_ depuis Ithamar, fils d'Aaron, jusqu'à Héli: mais, outre les inconséquences habituelles de Josèphe, il est facile de sentir que par le laps de temps, par les accidents des guerres et de la dispersion, les détails de la liste ancienne furent négligés et perdus, surtout lorsque la ligne directe d'Aaron fut éteinte et n'eut plus de représentants intéressés à garder ses titres: alors les noms purent s'oublier, et cependant le souvenir du nombre se conserver dans l'opinion publique, ce nombre étant un fait simple à retenir. On peut donc regarder la liste des _cinq_ citée par Josèphe, comme une liste tronquée, et cela avec d'autant plus de raison, que puisqu'il y eut 13 grands-prêtres entre Aaron et la fondation du temple, il est impossible que 8 d'entre eux se soient succédés de père en fils depuis Héli jusqu'à cette fondation dans un intervalle de 75 ans seulement.

Josèphe laisse encore une équivoque dans une circonstance de ce nombre, car après avoir dit «qu'il y eut 13 grands-prêtres depuis que Moïse établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du temple; il ajoute que ces 13 furent la postérité des deux fils d'Aaron.....» Mais alors ces deux fils d'Aaron devraient être comptés pour une génération, et nous donner le nombre total 14.

Quoi qu'il en soit, posons l'un de ces nombres il va nous devenir un moyen d'évaluer le temps écoulé entre Moïse et Salomon, en donnant à chaque génération une valeur moyenne et probable[34].

D'abord, si l'on répartit sur les 14 générations les 612 ans que Josèphe suppose, l'on a une durée moyenne de 44 ans pour chaque, et ce terme est inadmissible; il est refuté par la fausseté ou l'erreur des calculs d'années qu'a faits Josèphe.

Que si nous évaluons ces 14 générations par les 480 du rédacteur des _Rois_, nous aurons 34 ans pour chaque génération, et quoique moins exagéré, ce terme est encore improbable, surtout lorsque deux autres termes de comparaison, certains et appropriés au sujet, nous fournissent une évaluation plus naturelle.

Josèphe nous dit que depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine par Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent de père en fils dans un espace de 466 ½; dans nos calculs cette durée ne fut que de 431 _ans_: mais admettons les 466.

Cette somme divisée par 18, donne près de 26 ans par génération.