Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I
Part 26
1° Le témoignage des livres hébreux qui, de _Phal_ à _Sardanapale_, comptent cinq rois dans un espace de moins de 70 ans; de manière que Sennachérib, entr'autres, ne peut avoir régné plus de cinq ans, et qu'il faut nécessairement qu'il ait été frère de Salmanasar, ou Salman-asar, frère de Teglat.
2° Le témoignage de Képhalion, dont le Syncelle nous a conservé un passage précieux quoique mutilé.
«Laissons[309], nous dit ce compilateur, laissons un autre écrivain illustre nous montrer combien ont été absurdes les historiens grecs à l'égard de ces rois d'Assyrie... J'entreprends, a dit Képhalion, d'écrire les faits dont Hellanicus de Lesbos, Ktésias de Cnide et Hérodote ont traité (avant moi). Jadis régnèrent en Asie les Assyriens, à qui commanda Ninus, fils de Bélus... Puis Képhalion joint la naissance de _Sémiramis_ et du _mage Zoroastre_; il parcourt les 52 ans du règne de Ninus... Il décrit la fondation de Babylone par Sémiramis, et son expédition aux Indes... Or, ajoute-t-il, tous les autres rois (après elle) régnèrent pendant _mille ans_, les fils occupant le _trône de leurs pères_ par _droit d'héritage_; mais ils dégénérèrent successivement des vertus de leurs ancêtres, en sorte que _pas un d'eux ne passa vingt ans_[310].
Cette dernière phrase s'accorde, comme l'on voit, parfaitement avec les livres hébreux, dont les dates en effet ne permettent de donner vingt ans à aucun des quatre successeurs de _Phul_.
3º Enfin, puisqu'il est constaté par les divers historiens, que les princes de Ninive, livrés à toutes les voluptés des sens, vivaient de très-bonne heure avec des femmes, il est impossible d'admettre qu'ils n'aient engendré leurs héritiers qu'au terme moyen de 43 ans; ils ont dû, au contraire, avoir des enfans dès l'âge de 19 à 20 ans, quelquefois même de 16, comme l'on en a trois exemples chez les rois hébreux. Notre conjecture ci-dessus, que quelques rois de Ninive se succédèrent à titre de frères, a le double avantage de rendre possible le nombre de 30 rois en 520 ans, et de ne pas heurter l'assertion qu'_ils occupèrent le trône paternel par droit d'héritage_. Au reste, en rejetant le nombre de 30 générations comme absurde, en 1306 ans, il nous reste sur ce nombre même un soupçon, suscité par une phrase de Képhalion, et par un passage d'Hellanicus et de Dicæarque, que nous a conservé Étienne de Byzance[311].
«Les Chaldéens furent d'abord appelés _Képhènes_, de Képhée, père d'Andromède. Leur nom de _Chaldéens_ leur vint, selon Dicæarque, d'un certain Chaldæus, qui engendra l'habile et puissant Ninus, fondateur de Ninive: or le _quatorzième_ après celui-ci, se nomma aussi _Chaldæus_, et fonda, dit-on, Babylone, ville très-célèbre, dans laquelle il réunit tous ceux que l'on appelle _Chaldéens_, et le pays se nomma _Chaldée_.»
Aucune liste assyrienne ne présente de roi Chaldæus, à la 14e génération, ni à aucun autre degré; et cependant Hellanicus, contemporain d'Hérodote, est une autorité respectable, ainsi que Dicæarque. Le nombre 14 ne serait-il pas ici une faute de copiste et une altération du nombre 24? Alors Hellanicus et Dicæarque seraient d'accord avec Képhalion, qui prétendait ne trouver que 23 _noms_[312]: Chaldaeus serait le 24e; et parce que ce mot qui signifie _devin_, est le synonyme de _Nabou_, que portèrent tous les rois de Babylone, ce _Chaldæus_ serait _Bélésys_, le même que _Bélimus_, qui, selon Képhalion, _s'empara de l'empire_ des Assyriens, long-temps après Ninus. Et en effet, pourquoi cette remarque, qu'il _s'empara_ de l'empire des Assyriens? Il ne succéda donc point par droit d'héritage; il ne fut donc point de la famille de Ninus? Enfin, puisqu'en _réunissant_ toute _la caste des Chaldéens dans Babylone_, il fonda un nouvel empire, il fut donc réellement Bélésys, à qui seul conviennent tous ces traits. Ajoutez que le nombre de 23 rois, ou générations _ninivites_, s'accorde singulièrement bien avec les 22 générations des rois lydiens, qui furent exactement parallèles pour le temps. Sans doute chacune de nos preuves n'est pas décisive; mais leur réunion forme un grand poids, surtout si l'on considère que nous n'avons que des fragmens mutilés pour base de la plupart de nos opérations: semblables en cela à l'architecte qui, pour retrouver les dimensions d'un ancien palais ou temple, n'a que quelques restes de piédestaux, de pierres angulaires et de fondations, dont l'accord néanmoins devient une démonstration dans les règles de l'art.
Ici se présentent plusieurs questions à faire à tous les écrivains qui nous parlent de l'empire de Ninive et de sa durée.
1° Ont-ils bien distingué les deux prises et destructions différentes de cette capitale par les Mèdes, l'une sous _Arbâk_, l'autre sous _Kyaxarès_? n'en ont-ils pas fait une confusion que la ressemblance des faits rendait facile?
2° Ont-ils tenu compte de cet _état secondaire_, ou royaume posthume, qui se composa après la mort de Sardanapale, et qui dura 120 à 121 ans, depuis 717 jusqu'en 597?
3° Ktésias et ses copistes, après avoir doublé la liste des Mèdes pour le nombre des rois et pour la durée, n'auraient-ils pas fait quelque chose de semblable relativement aux Assyriens?
Si nous avions les livres mêmes de ces écrivains, la démonstration pour ou contre deviendrait facile, mais en leur absence, les moindres indices deviennent pour nous de fortes présomptions après le premier exemple. Commençons par la première de nos questions.
Ninive ayant été prise deux fois par les Mèdes, d'abord en 717, sous Arbâk, puis en 597, sous Kyaxarès, nous disons que la ressemblance de ces deux faits a été insidieuse, et a pu causer la confusion de leurs dates. Un passage d'Alexandre Polyhistor, cité par le Syncelle (p. 210), s'explique très-bien par cette hypothèse, et reste entièrement absurde, si on le prend à la lettre.
«Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor, est appelé Sardanapale par Polyhistor, qui dit qu'il envoya vers Astyag, satrape de Médie, demander sa fille Aroïte en mariage pour son fils Nabukodonosor... Le roi des Chaldéens, _Sarak_, lui ayant confié ses troupes, il (Nabo-pol-asar) tourna ses armes contre Sarak lui-même, et contre la ville de Ninive. _Sarak_, éprouvanté de cette attaque, mit le feu à son palais, et se brûla lui-même, et l'empire des Chaldéens et de Babylone passa aux mains de Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor.»[313]
Dans ce récit, le _roi_ des _Chaldéens_, qui se brûle dans son palais de _Ninive_, attaqué par l'un de ses généraux _rebelle_, est évidemment _Sardanapale_. _Sarak_ est un mot chaldéen qui signifie _prince_, _commandant_, et qui paraît avoir été commun à tous, ou du moins à plusieurs rois assyriens; et cela prouve que Polyhistor, ou son auteur Eupolème, puisa aux sources. Si à ce mot on ajoute la désinence emphatique _oun_, l'on a _Sarakoun_, ou plutôt _Sarkoun_, très-analogue au _Sargoûn_ dont parle Isaïe, chap. XX, lorsqu'il dit: _L'année que Tartan, envoyé par Sargoûn, roi d'Assyrie, vint assiéger Azot et la prit_. Ce _Tartan_ est bien connu pour l'un des généraux de _Sennacherib_, cité dans le livre des Rois comme assiégeant Azot; et _Sennacherib_ n'est certainement point le _Sarak_[314] qui se brûla. Lors même que Tartan eût pris Azot, sous Sardanapale (ce qui est invraisemblable), Sardanapale reste toujours le _Sarak_ de Polyhistor. Dire qu'il soit _Nabopolasar_, est une grossière méprise, qui semble appartenir au Syncelle. Nabopolasar régna depuis 625 jusqu'en 605, parallèlement à Kyaxar, dont effectivement il avait obtenu la fille pour épouse de Nabukodonosor, vers l'an 607. Ainsi _Aroïte_ ne fut point fille, mais sœur d'Astyag, roi en 594. Nabukodonosor seconda _Kyaxar_, dit _Astibar_, au siège de Ninive, en 597. Pourquoi Nabukodonosor et son père se trouvent-ils mêlés avec Sardanapale, mort 120 ans auparavant, l'an 717? Parce que l'historien a confondu la première prise de Ninive avec la seconde, et qu'il a pris Nabopolasar pour _Mardokempad-Bélèsys_, son antécesseur. Mais s'il a confondu ces deux événemens et leurs dates, qu'a-t-il fait du temps que dura cet _état secondaire_ de Ninive, qui eut lieu de 717 à 597? Pourquoi ni Ktésias, ni Képhalion, ni Castor, ni leurs copistes, ne disent-ils pas un seul mot de cet _état_? Hérodote est le seul qui nous l'ait fait connaître; encore ne dit-il pas quel fut son régime, soit monarchique, soit aristocratique ou républicain. Écoutons-le:
§ CII. «_Or, Deïokès ne régna que sur les Mèdes_. Son fils Phraortes (lui ayant succédé), le royaume des Mèdes ne suffit point à son ambition: il attaqua d'abord les Perses, et il les subjugua. Avec ces deux nations, l'une et l'autre puissantes... il marcha de conquêtes en conquêtes, jusqu'à son expédition contre _ceux des Assyriens_ qui habitaient (le pays) de Ninive, ci-devant maîtres _de tous_ _les autres_, mais affaiblis par la défection de leurs alliés; _du reste encore assez forts_. _Il périt dans_ _cette expédition_ (en 635).»
Mais pourquoi ces Assyriens de Ninive, ci-devant maîtres de tous les autres, formaient-ils, _un état particulier encore assez fort_?. «Parce qu'après le renversement de leur empire par Arbâk (en 717), _les Mèdes s'étant rendus indépendans_ (§XCVI), les autres nations les imitèrent, et _tous les peuples de ce continent se gouvernèrent par leurs propres lois_...» Les Assyriens de Ninive formèrent donc aussi un état indépendant et libre.
«Kyaxarès ayant succédé à son père Phraortes, fit d'abord la guerre aux Lydiens,... puis il revint contre les Assyriens de Ninive, pour venger la mort de son père... Déjà il les avait vaincus, et il assiégeait leur ville, lorsque l'irruption des Scythes (en 625) le força de se retirer (en Médie). Ayant chassé les Scythes 28 ans après, il revint, contre Ninive, la prit, et s'assujettit tous les (peuples) Assyriens, excepté ceux de la Babylonie.»
Ainsi il est évident qu'après le grand empire de Ninive, un _second état_ se recomposa et subsista un peu moins de 120 _ans_, puisqu'il lui fallut quelque temps pour se recomposer. Or, si l'on ajoute aux 520 ans du premier empire les 120 ans du second état, l'on a une somme totale de 640 ans, depuis l'an premier de Ninus en 1237 jusqu'à la ruine de Ninive en 597; et si les historiens n'ont pas distingué les deux prises de cette ville, l'une en 717, l'autre en 597; si Ktésias en particulier a doublé les Assyriens comme les Mèdes, nous devons, dans les nombres qui nous sont présentés, tant par lui que par les autres, voir paraître le double de nos nombres; savoir, tantôt le double de 520 égal à 1040; tantôt le double de 640 égal à 1280, et peut-être même le simple nombre de 120 ajouté à 1040, égal à 1160, etc... Voyons s'il se présentera quelque chose de semblable.
D'abord nous avons cette phrase remarquable de Képhalion, citée par le Syncelle (ci-devant, page 477)..... _Or, environ 640 ans après Ninus, Bélimus s'empara de l'empire des Assyriens_..... Voilà juste la seconde prise de Ninive; 520 et 120 font 640: plus 597, total, 1237: ici _Bélimus-Bélésys_ est pris pour Kyaxar. Képhalion à donc confondu la seconde prise avec la première, comme l'a fait Polyhistor[315].
2° Nous avons le résume de _Castor_, qui, selon Eusèbe et le Syncelle, comptait 1280 ans pour durée de l'empire de Ninive..... Or, 1280 est si exactement le double de 640, qu'il est presque impossible qu'il ait eu une autre source. Mais ce qui convertira notre conjecture en fait, est un autre passage de Castor, cité par le Syncelle[316]:
«Il y a des auteurs qui assurent qu'après Sardanapale, l'empire des Assyriens passa à Ninus: c'est l'opinion de Castor, qui dit: J'ai placé en première ligne les rois assyriens du sang et de la dynastie de Bélus. Quoiqu'il n'y ait rien de certain sur le temps du règne de ce prince, j'ai dû tenir compte de son nom. J'ai posé Ninus en tête de mon tableau chronographique, et je me trouve finir à Ninus, successeur de Sardanapale.»
Quelques modernes, et entre autres le traducteur d'Hérodote, ont supposé, d'après ce passage, que les Ninivites, devenus libres, rappelèrent les enfans de Sardanapale, confiés au fidèle _Cotta_, gouverneur de Paphlagonie, et que le nouveau roi prit le nom de Ninus. Mais le récit de Ktésias en Diodore, et celui d'Hérodote, n'accordent pas le plus léger appui à cette hypothèse. Au contraire, notre analyse dévoile et rend saillante la méprise de Castor, qui, en doublant la durée de Ninive, a doublé la dynastie de Ninus; et notre explication trouve encore un autre appui dans le récit suivant d'Agathias[317].
«Ninus paraît avoir le premier établi cet empire: après lui régna Sémiramis, puis la postérité (de ces deux fondateurs) jusqu'à _Bélus Derkétade_ (c'est-à-dire descendant de Derkéto, qui est Sémiramis).... Alors la lignée de Sémiramis se trouvant finir à ce _Bélus_, un certain Bélitaras, intendant des jardins du palais (bostangi-bachi), s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et il le transmit à sa race (ou caste), selon le récit de Bion et de Polyhistor, jusqu'à ce que l'autorité avilie sous Sardanapale, fut arrachée aux Assyriens par le Mède Arbâk et le Babylonien Bélésys. Sardanapale ayant été tué, l'empire passa aux Mèdes, un peu plus de 1306 ans depuis l'élévation de Ninus, comme le dit Diodore d'après Ktésias. Les Mèdes se trouvèrent donc _derechef_ en possession de la suprématie (ou de l'empire).»
Que le lecteur pèse bien ces phrases: _La famille de Sémiramis et de Ninus régna jusqu'à Bélus Derkétade_... _Alors un étranger, grand officier du palais, s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et cet étranger se nomme Bélitaras._ N'est-ce pas là clairement _Bélésys_ avec ses _prédictions_ astrologiques? Ktésias, dans Diodore, assure que Sardanapale, 30e roi, descendait directement, de père en fils, de Ninus. Donc il est le même que _Bélus_ Derkétade, dernier rejeton de Ninus et de Sémiramis. Après Bélitaras revient une seconde lignée, dont le dernier est Sardanapale;... donc cette lignée est une répétition de la première, puisque ce prince descendit de Ninus; et remarquez ce mot: les Mèdes se trouvèrent _derechef_ en possession de l'empire. Le doublement n'est-il pas évident? Le nombre 1306 contient deux fois 640, plus 26 ans. Nous n'apercevons pas d'où ces 26 ans proviennent, mais il suffit d'être assuré de l'opération principale; les accessoires ont pu dépendre de quelques accidens de calcul ou d'interpolation de règne, qui sont sans conséquence.
De tout ce que nous avons dit dans les articles précédents, il résulte:
1° Que Ktésias a sciemment et systématiquement doublé la liste des rois mèdes, afin de faire coïncider les calculs assyriens avec les calculs grecs sur la prise de Troie;
2° Que, par une suite du même système, il paraît qu'un doublement semblable a eu lieu pour les _temps_ assyriens, sans que la démonstration puisse en être faite aussi rigoureusement, parce que nous n'avons ni la liste d'Hérodote ni les livres de Ktésias et autres autographes, et que l'on ne peut accorder aucune confiance à leurs copistes, Eusèbe, le Syncelle, etc.[318];
3° Que la fausseté du système chronologique de Ktésias n'entraîne pas néanmoins la nullité de tous ses récits historiques, puisque la plupart des faits que nous avons eu occasion d'en tirer, s'amalgament très-bien avec la chronologie d'Hérodote. Nos recherches à cet égard nous ont fait découvrir un exemple curieux et instructif, dans la personne de cet _Araïos, roi des Arabes_, que Ktésias dit avoir été l'allié de Ninus et le coopérateur de ses conquêtes. En feuilletant les chroniques des Arabes, modernes, nous avons été surpris d'y trouver un roi homérite de l'Iémen, réunissant le nom et les qualités décrites, avec cette circonstance particulière, que l'époque à laquelle appartient ce roi, coïncide avec celle de Ninus dans le système d'Hérodote, c'est-à-dire qu'elle tombe à la jonction des 12e et 13e siècles avant notre ère (entre 1190 et 1230). Nous pensons que cette anecdote sera d'autant plus agréable au lecteur, que la branche d'histoire dont nous la tirons est presque entièrement inconnue à nos compilateurs modernes.
§ XI.
Chronologie des Arabes homérites, favorable au plan d'Hérodote.
Le lecteur se rappelle que Ktésias, dans son fragment sur les Assyriens, nous a parlé d'un roi de l'_Arabie_, nommé _Ariœus_ ou _Araïos_, que Ninus s'associa, afin de pouvoir disposer des _vaillants guerriers dont tout ce pays était alors rempli_. Jusqu'à nos jours on n'a pas connu quel fut ce _roi_, ni même dans quelle _Arabie_ il régna. En parcourant les fragments historiques que les Arabes nous ont conservés de leurs antiquités, et qui ont été traduits par les savants Richard Pocoke[319] et Albert Schultens[320], il nous a semblé reconnaître les actions et même le nom de ce personnage dans l'un des rois de l'ancienne _Arabie heureuse_, aujourd'hui Iémen, pays dont les écrivains grecs et romains parlent souvent comme du siège d'une nation puissante, mais dont ils n'ont jamais eu des notions bien claires, vu le grand éloignement. Nos modernes eux-mêmes n'étaient guère plus instruits sur le sujet qui nous occupe, avant que M. A. Schultens eût rassemblé et publié, dans son curieux livre de l'_Ancien empire des Iectanides_, tout ce qu'Aboulfeda, et quatre autres historiens arabes ont eux-mêmes recueilli de traditions et de documents sur l'antique royaume de _Himiar_, ou des _Homérites_ dans l'Iémen. Malheureusement, après avoir lu les cinq fragments dont nous parlons, on s'aperçoit qu'ils ont subi de graves altérations de la part des musulmans, qui, les premiers, se donnèrent la peine d'extraire les _chroniques_ de ces _infidèles_; et même l'on sent que ces chroniques ont été, en original, incomplètes et tronquées; mais l'on n'en est pas moins conduit à croire qu'elles ont existé, et que leurs débris, tels qu'ils nous sont parvenus, ont une authenticité égale à celle de la plupart des livres des Grecs et des Latins. Or, il résulte de ces débris:
1° Que sous le nom d'Arabes, _enfants d'Himiar_, il a existé dans l'_Arabia felix_, ou _Iémen_, bien au-delà de six cents ans avant le siècle de David et de Salomon, un peuple civilisé et puissant connu des Grecs à une époque déjà tardive, sous le nom d'_Homérites_ ou de _Sabéens_;
2° Que ce peuple eut un gouvernement régulier, et une série de rois dont l'origine se perd dans la plus haute antiquité;
3° Que l'ordre de succession fut très-souvent interrompu, tantôt par des guerres civiles, dues au pernicieux usage des rois asiatiques, de partager leurs états entre leurs enfants; tantôt par des guerres avec les Éthiopiens-Abissins, qui avaient les mêmes moeurs et la même langue;
4° Que ces rois, habituellement maîtres de l'_Iémen_ proprement dit, le furent souvent encore du pays de _Hadramaut_ et d'autres cantons limitrophes, et qu'ils eurent un état au moins six fois plus considérable que celui des Hébreux, avant le schisme de Samarie;
/*[2] ROIS ARABES DE SABA,
OU HOMÉRITES.
Contemperains. Temps vagues {Qahtan ou Ieqtan. et rois non { successifs. {Iàrab. { {Icchehâb.
1er Abd-el-chems, dit _Saba_. | --------------Homeir Kahlan....Amrou Acher. | | | Aouf ou Atel 1 Matât | | Bazan Saksak 2 | | | Aamer-Zou-riâche (_chasse_) Iafar (3) | | | et est _chassé_ par...(4)Nâman-el-moafar | | | 5 Asmah | 6 | 7 | 8 Sabah 9 _le_ 10 _petit_ 11 | 12 | 13 | 14 Aud, 15 Chedâd. Ninus 16 Haret Arràïés. | 17 Elzàh-zou'l-Quarnain. | 18 Abraha-zou'l-minâr. | 19 Afriqos; puis son fils el _Faïder_, (ou selon d'autres) Amrou zou'l azaar (frère d'Afriqos). 20 | 21 Cheràhil. | | | 22 Had-had. | | | Salomon. 23 Balqis (sa fille). | | --------------------------| Kêqobad el Roustan. Shamar (ou Chamar) dit Ierâche, ruine Sogd | qui prit le nom de _Samar-kand_. Abou-malek. | El-aqrân........fonde une colonie au _Sin_ ou Tibet. */
5° Que la résidence première et habituelle de ces rois fut la ville de _Mareb_, appelée aussi _Saba_, c'est-à-dire _la victorieuse_, du nom d'un ancien roi appelé _Abd-el-chems_ (serviteur du soleil), qui fut ensuite surnommé _Saba_, c'est-à-dire _vainqueur_, parce qu'il _amena_ une foule de _captifs_[321]_liés_, dont il se servit pour exécuter de grands ouvrages, entre autres la chaussée ou digue du lac de Mareb;
6° Enfin, que long-temps avant les rois des Hébreux, ceux de l'Iémen avaient fait des expéditions lointaines, tantôt à l'ouest de la mer Rouge, par l'intérieur de l'Afrique, vers Tombout et jusqu'à Maroc; tantôt au nord, jusqu'aux portes Caspiennes, et d'autres fois jusqu'à l'Inde.
Malheureusement, dans leurs récits vagues et souvent contradictoires sur la succession de ces rois arabes, nos compilateurs musulmans ne nous donnent qu'une seule date connue, qui devient notre point d'appui unique pour tous les calculs précis ou probables que l'on peut dresser.
«Cette date est le règne de Balqis, fille de _Had-had_, fils d'Amrou, fils de _Cherâhil_, laquelle ayant succédé à son père, par un cas qui a d'autres exemples en ces contrées, devint, après 20 ans de règne, épouse de Salomon (selon Hamza), et le suivit en Palestine. Les Homérites prétendent qu'elle se bâtit un palais à Mareb, et qu'elle construisit la digue célèbre _du lac_ de cette ville; mais le reste des Iémenais assure que depuis long-temps la digue était construite, et que Balqis ne fit que la réparer.»
En partant de cette époque connue, nous pouvons dire que Balqis commença de régner vers l'an 1030 (puisque Salomon commença de régner l'an 1018): son père _Had-had_ avait régné, avant elle, 20 ans selon les uns, 75 ans selon les autres.