Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 24

Chapter 243,451 wordsPublic domain

«Arshak, devenu roi et fondateur de l'empire parthe[277], après avoir chassé les Macédoniens de l'Orient et de l'Assyrie, établit roi d'Arménie son frère Valarshak, qui prit pour capitale la ville de Nisbin. Ce prince voulant savoir s'il commandait à un peuple lâche ou courageux, désira de connaître son histoire. Après quelques recherches, il découvrit un _Syrien_ nommé Mar-Ibas, versé dans les langues grecque et chaldaïque, et il l'adressa à son frère, avec une lettre (que cite textuellement Moïse), afin que les archives royales lui fussent ouvertes. Mar-Ibas, bien accueilli d'Arshak, eut la permission de visiter le dépôt royal des livres à Ninive[278], et il y découvrit un _volume_ écrit en grec, avec ce titre: _Ce volume_ (ou rouleau) _a été traduit du chaldéen en grec, par l'ordre exprès d'Alexandre. Il contient l'histoire véritable des_ (temps) _anciens qu'il dit commencer à Zeruan, Titan et Apetosthes_, etc. Mar-Ibas, ayant retiré de ce volume tout ce qui était relatif à notre nation arménienne, apporta à Valarshak son travail, que ce prince fit conserver avec soin. C'est de ce livre, dont l'exactitude nous est constatée, que nous allons tirer nos récits, jusqu'au _Chaldéen Sardanapale_, et même après lui.»

Moses nous donnant ensuite, page 53, la liste des princes arméniens, selon _Mar-Ibas_, comparée à celle des rois assyriens, selon Eusèbe ou Kephalion, qu'il cite page 48, établit la correspondance suivante:

/*[4] _Rois assyriens._ _Princes arméniens._

Eu-pal-mus | |Bazouk. Prideaz....es| |Hoï. Pharat.....es| |Jusak. Acratzan...es \ contemporains / Kaïpak. | qui accueillit les Sardanapal.os / de \ Skaïord. } enfants meurtriers | | | de Sennachérib.

Varbak (Arbâk)......................Paraïr. */

Il ajoute, page 55: «Le dernier de nos princes qui obéit aux successeurs de Sémiramis et de Ninus, fut _Paraïr_, sous le (règne de) Sardanapale. Ce Paraïr aida puissamment Arbâk à détrôner le roi assyrien. Le général mède lui ayant promis de l'élever à la dignité royale, parvint à l'attirer dans son parti. Après avoir enlevé l'empire au roi assyrien, Varbak, maître de l'Assyrie et de Ninive, laissa des préfets (satrapes) dans ce pays, et transféra le siége de l'empire chez les Mèdes... J'allais oublier (page 60) de parler de _Sennacherim_ qui régna sur les Assyriens[279] au temps d'Ezéqiah: ses fils Adramel et Sanasar l'ayant assassiné, notre prince _Skaïord_ leur donna asile, et assigna pour domaine à Sanasar le district de la montagne de _Sim_, que sa postérité multipliée a entièrement peuplé.»

Si l'on pèse bien ces passages que Moses a disséminés en diverses pages, il paraît:

1° Qu'il a fait de Mar-Ibas et de Kephalion,[280] un mélange dont il n'a pas tiré d'idées claires;

2° Qu'il a tiré de Mar-Ibas ce qu'il dit de Skaïord, de Paraïr, de Sennacherim et de ses enfants; et de Kephalion ce qu'il dit d'Arbâk et de Sardanapale.

Mais en raisonnant sur ses données, l'on a droit de dire,

1° Si Skaïord accueillit les enfans meurtriers de Sennacherim, il fut donc contemporain d'_Asar-Adon_, leur cadet, qui régna à leur défaut? _Paraïr_, fils de Skaïord, fut donc aussi contemporain d'Asar-Adon. Or, si Paraïr se révolta contre Sardanapale, roi d'Assyrie, ce Sardanapale ne saurait être qu'_Asar-Adon-Phal_.

2° Si Asar-Adon est _Sardanapale_, son père _Acratzanes_ est _Sennacherim_; et alors il est démontré que ces princes ont eu plusieurs noms; que ces deux listes sont écrites en deux idiomes différens, l'un chaldaïque, employé par Mar-Ibas, par les Hébreux, même par Hérodote, qui nomme Sennacherib; l'autre perse-grec, employé par Ktésias et ses copistes. Remarquez qu'en remontant, avec l'Arménïen Moses, à _Eupal-mus_, appelé _Eupal-Es_ dans Eusèbe, l'on a cinq princes correspondants à ceux que nomment les Hébreux, et que l'analogie de _Phal_ ou _Eupal_ est évidente.

/*[4] Phul ou _Phal_,........ Eu-_pal_-es[281]. Teglat-Phal-asar,........... Prideazes. Salman-asar,................ Pharates. Senna-cherib,............... Acrazanes. Asar-Adon,.................. Sardanapale. */

Voilà donc un troisième monument parfaitement d'accord avec Hérodote, et avec notre leçon des chroniques juives: en sorte que l'identité d'_Asar-Adon_ et de _Sardanapale_, ne peut plus faire une question.

Maintenant il serait superflu de réfuter les hypothèses divagantes dont elle a été le sujet. L'on en peut compter trois principales:

L'une, pour obéir à des témoignages discordants, a voulu reconnaître deux ou trois _Sardanapale_, et par ses mêmes arguments, l'on prouverait autant de Pythagores, de Zoroastres, et même de Kyrus.

L'autre a voulu que _Phul_ et _Sardanapale_ fussent la même personne, et par suite, que _Nabonasar représentât Bélésys_. Le traducteur d'Hérodote, en adoptant cette idée, qu'il a imitée de Scaliger et de Petau, a cru lui ajouter un grand poids, en prétendant que l'ère de Nabonasar n'avait eu d'autre _motif_, que de célébrer l'affranchissement des Babyloniens. Tous les arguments de son long mémoire académique, composé en vue de réfuter ses confrères Bouhier et Fréret, roulent uniquement sur ce vicieux pivot[282]. Mais outre l'impossibilité absolue de ces identités dans le système hébreu, il est, contre ce prétendu motif, un témoignage formel qui l'annulle sans réplique: écoutons le Syncelle, p. 207:

«Alexandre Polyhistor et Bérose, qui ont recueilli les antiquités chaldaïques, attestent que Nabonasar ayant rassemblé les actes des rois (de Babylone) qui l'avaient précédé, les fit _disparaître_ (en les brûlant ou lacérant), afin qu'à l'avenir la liste des rois chaldéens _commençât par «lui_.»

Ainsi, c'est la vanité grossière de Nabonasar, qui, en supprimant les noms de ses prédécesseurs, a fondé une ère musulmanique, destructive des ères et des monuments antérieurs. Pourquoi le traducteur d'Hérodote a-t-il oublié cette citation?

Une troisième hypothèse a encore voulu que l'_Asar-adon_, roi de Ninive, fût le même que _Asar-adinus_, roi de Babylone; et du moins celle-ci a eu en sa faveur la parfaite identité de nom, et la souveraineté de Babylone commune à l'un comme _vassal_ et _satrape_, à l'autre, comme _grand-roi_ et sultan suzerain. Mais outre que les temps sont inconciliables, puisque _Asar-adon_, roi de Ninive en 722, ne régnerait à Babylone que 43 ans plus tard (en 680), il faudrait encore supposer que lui seul de sa dynastie se fût introduit dans la liste babylonienne. Il est plus naturel et bien plus vrai de dire, que, par un cas très-commun chez les orientaux, deux princes différents ont porté le même nom; et ici nous touchons au doigt la raison qui a fait ajouter le surnom de _Phal_ au Ninivite, afin de le distinguer du Babylonien par l'indication de sa famille: _Asar-adon_, fils de _Phal_. Cette identité de nom a pu arriver d'autant mieux, que le dialecte chaldéen paraît avoir été usité à Ninive comme à Babylone; car les noms de _Phul_ ou _Phal_, de _Asur_, de _Salmann_, de _San-Harib_ et d'_Adon_, ont tous des racines chaldaïques... _Phal_ signifie _gros_ et _puissant_, d'où dérive _Fil_, l'_Éléphant_. _Asar_ signifie _lier_, _garrotter_, _vincire_ en latin; d'où dérive _vincere_, _vaincre_, parce que le vainqueur mène ses captifs _liés_. Celui qui les tue est le _carnifex_; _Adon_ signifie _seigneur_ et _maître_. _Salmann_ est le _pacifique_ (_Salomon_)... _Harib_ est le _destructeur_, le guerrier; et _San_ est le nom propre que nous retrouvons dans _acratzan-es_, autre nom de San-harib[283].

Maintenant, que vont devenir les neuf rois mèdes de Ktésias, et leur durée prétendue de 317 ans?... Partant comme ils le doivent, de l'an 561, dernière année d'Astyag, la victoire d'Arbâk tomberait à l'an 877, c'est-à-dire 160 ans avant l'époque donnée par les livres juifs, en cela d'accord avec Hérodote et le livre chaldéen d'Alexandre. Ktésias est donc atteint et convaincu d'erreur, et nous pourrions désormais ne faire aucune mention de son travail: mais parce qu'en examinant sa liste, il nous a semblé y voir aussi des preuves d'imposture et d'un faux prémédité, nous allons soumettre au lecteur notre analyse.

§ VIII.

Analyse de la liste mède de Ktésias.

Selon Hérodote, les Mèdes n'eurent que quatre rois, qui furent:

/*[4] Deïok-ès.... 53 ans. Son fils, Phraortes... 22 Son fils, Kyaxar...... 40 Son fils, Astyag-es... 35 ___ 150 */

Ils eurent huit rois

/*[4] Selon Ktésias[284]. Selon Mosès.

Sans compter Arbâk, savoir: Man-daukés............... 50 ans......... Mandaukis. Sosarmos................. 30............. Sosarmos. Artoukas................. 50............. Artoukas. Arbianes................. 22............. Kadikeas. Artaïos.................. 40............. Deoukis, Artounes................. 22............. Artounis. Astibaras................ 40............. Kiaksaris. Aspadas, dit Astuigas, par les Grecs.......... (35)............ Azdehak. _____ Total....... 289 } } somme 317. Plus Arbâk...... 28 } */

Diodore a omis le temps d'Astuigas, nous le suppléons par Hérodote.

Eusèbe a modifié cette liste, en y introduisant Deïokès à la place d'Artaïos; et l'arménien Mosès, qui suit Eusèbe, a substitué à l'Astuag des Grecs son vrai nom mède _Azdehak_[285]; il en résulte la liste comparative que nous avons jointe. Mosès ne donne pas de nombre d'années.

Le Syncelle, page 359, dit que les Mèdes, jusqu'à l'époque de Kyrus, dominèrent 30 _ans_. Cette faute est d'un copiste, il faut lire 300. Il dit, page 235, que depuis Sardanapale, leurs rois régnèrent 276 ans; cette erreur est de lui, comme lorsqu'il dit, page 212, que Kyaxarès régna 32 et son prédécesseur 51 _ans_. En général on ne peut compter sur ce mutilateur audacieux et négligent. Tenons-nous-en à Diodore. En partant d'un point connu, commençons par Astuigas... Il est évidemment l'Astyag d'Hérodote. Son autre nom d'_Aspadas_ prouve que, selon un usage subsistant en Orient, les rois de ces anciennes listes eurent tous plusieurs noms, et cela par deux raisons:

1° Parce qu'en certaines circonstances ils en changèrent, comme a fait de nos jours _Kouli-Khan_, qui, ayant conquis _Dehli_, s'intitula _Shah-Nadir_, _roi du second hémisphère_ (par opposition à zénith).

2° Parce que, selon les divers dialectes ou langages du vaste empire des Perses, les peuples désignèrent le prince par des noms différents. Ktésias désigne _Smerdis_ par celui de _Sphendadatès_; Esdras le désigne par celui d'_Artahshata_, et il nomma Cambyse _Ashouroush_[286]. Aspadas paraît composé du mot _pâd_, _maître_, _seigneur_, et de _asp_, _chevaux_, _maître_ de la cavalerie (puissante), très-probablement des _dix milles cavaliers immortels_.

Avant Astuag régna _Astibar_, 40 ans; c'est évidemment le _Ki-asar_ d'Hérodote. Mosès le dit expressément. _Ki_, prononcé _kè_ en persan, signifie _grand_ et _géant_. En arménien, _skai_ a le même sens. _Kê-asar_, _le grand vainqueur_. En effet, Kyaxar renversa une seconde fois Ninive et les Assyriens. Le mot persan _Astebar_ est synonyme, puisqu'il signifie _grand_ et _puissant_[287]. L'identité est d'ailleurs formelle, dans ce passage d'Eusèbe[288]:

«Alexandre Polyhistor rapporte que Nabukodonosor, informé de la prophétie de Jérémie (au roi Ioakim), sollicita le roi des Mèdes, _Astibaras_, de se joindre à lui, et il marcha en Judée avec une armée de Babyloniens et de Mèdes.»

C'était l'an 606; le temps convient très-bien. Les Scythes dominaient encore. Kyaxarès, gêné par eux, dut condescendre à la demande indiquée, pour ne pas se faire un puissant ennemi de plus.

Avant _Astibar_, règne Artoûnés 22 ans. C'est la durée de _Phraortes_: c'est même son nom; car celui-ci est composé du persan _Pher_, _grand roi_, _héros_, et d'_arta_ ou _orta_, que l'Arménien Mosès, page 58, dit signifier en langue mède, _juste_ (et _magnanime_).

Au-dessus d'_Artoun-es_ devrait venir _Deïokès_. Mosès le dit bien. Mais les 40 ans d'Artaïos indiquent Kyaxar. Cette identité tire de nouvelles preuves de l'anecdote de Parsondas, racontée par Diodore, dans le fragment de Ktésias, page 409.

«Sous le règne d'_Artaïos_, s'alluma une violente guerre, etc.»

L'historien Nicolas de Damas nous apprend le motif de ce mécontentement de _Parsondas_, dans un récit curieux que sûrement il a copié de Ktésias[289].

«Sous le règne d'Artaïos, roi des Mèdes et successeur d'Arbêk, dit-il, vivait Parsondas, homme extraordinaire par ses facultés physiques et morales; le roi, ainsi que les Perses, dont il était issu, l'admiraient pour sa beauté corporelle et pour la prudence de son esprit. Il excellait d'ailleurs dans l'art de combattre, soit à pied, soit à cheval, soit sur un char, et personne ne l'égalait à la chasse pour surprendre et tuer des bêtes féroces. Ce Parsondas sollicita _Artaïos_ de destituer _Nanybrus, roi de Babylone_, qu'il méprisait et haïssait pour ses mœurs _sardanapaliques_[290], et de lui donner cette satrapie. Le roi ne put consentir à faire cette injustice à _Nanybrus_, contre la teneur _des lois établies par Arbâk_... Le Babylonien fut instruit dû fait... Quelque temps après, dans la saison des chasses, _Parsondas_ alla prendre ce divertissement en Babylonie, près d'un lieu où, par hasard, étaient campés les vivandiers de Nanybrus: celui-ci, informé des courses de son ennemi, avait ordonné à ses gens de l'épier, de tâcher de l'enlever, et de le lui amener; la chose réussit à son gré. Devenu maître de Parsondas, le Babylonien l'enferme dans son _harem_ avec ses femmes, le fait raser, baigner, vêtir en femme, et le force de jouir de toutes les voluptés que le guerrier lui avait reprochées.--Il le força même d'apprendre la musique et la danse... Sept ans se passent ainsi, sans qu'on sache ce qu'est devenu _Parsondas_, malgré toutes les perquisitions ordonnées par le roi. Enfin un eunuque, que _Nanybrus_ avait fait bâtonner pour quelque faute, s'échappe et va découvrir le délit à Artaïos, qui de suite dépêche un _aggar_[291] ou _secrétaire_ pour réclamer _Parsondas_... Nanybrus nie la détention. Un second _aggar_ vient, avec ordre de conduire au roi _Nanybrus_ garrotté, s'il persiste à nier. Celui-ci rend son prisonnier, et Parsondas s'en retourne sur un char avec le secrétaire. Il arrive à _Suse_: Artaïos l'accueille, écoute son histoire avec étonnement... Quelques mois après, il se rend à Babylone. _Parsondas_ l'obsède pour qu'il le venge de Nanybrus; celui-ci gagne un eunuque à force d'argent et de présents, et moyennant cent talents d'or et cent coupes d'or, mille talents d'argent et trois cents coupes du même métal, il obtient son pardon du roi.»

Dans ces récits, nous avons un indigène Perse, sujet et courtisan d'un roi mède, l'un des successeurs d'Arbâk. Ce roi ne peut être _Deïokès_ qui, selon la phrase d'Hérodote, _ne régna que sur les Mèdes_. Est-ce _Phraortes_, son fils, qui y joignit les _Perses_, et _qui avec ces deux nations_ puissantes subjugua les autres? Mais les 40 _ans_ d'_Artaïos_ ne conviennent point à Phraortes, qui n'en régna que 22; et ils conviennent parfaitement à _Kyaxar_. Supposons que _Parsondas_ ait demandé à _Kyaxar_ la satrapie de Babylone au commencement de son règne, la circonstance convient très-bien; ce sera dans les années 635 ou 634: supposons que les 7 ans de détention de _Parsondas_ aient commencé en 633 et fini en 627; l'irruption des Scythes, en 625, ayant jeté _Kyaxarès_ dans un état d'oppression et de faiblesse, le Persan en aura profité pour effectuer une révolte qui, sans cela, eût peut-être été impossible. Relativement au prince babylonien, ces dates conviennent très-bien à _Chinil-adan_, qui régna depuis 647 jusqu'en 626. La différence de nom n'y fait rien, puisque tous ces princes asiatiques en eurent plusieurs.

Quant au nombre des combattants, dont parle Ktésias (page 403), il est visiblement absurde, selon l'usage des livres orientaux; et cette absurdité se démontre par la topographie des Caddusiens, dont le pays montueux ne contient pas plus de 160 à 180 lieues carrées; et encore par les _quatre mille hommes_ des premières troupes de Parsondas. Il faut ôter un zéro; et en lisant 20 _mille_, au lieu de 200, et 8 _mille_ au lieu de 80 _mille_, l'on sera dans les vraisemblances.

Cette anecdote a d'ailleurs le mérite de nous apprendre que le même roi mède qui régnait à _Ekbatane_, régnait aussi à Suse; ce qui réfute l'hypothèse de ceux qui ont voulu concilier Hérodote avec Ktésias, en faisant de leurs rois deux dynasties qui auraient simultanément régné dans ces deux villes. Il dut en être des rois mèdes, comme il en fut des rois perses, qui passaient leurs hivers à Suse et leurs étés à _Ekbatane_. Quant à la vassalité de Babylone, nous en verrons les preuves complètes ailleurs.

Maintenant, si l'_Artaïos_ de Ktésias est _Kyaxar_ (et fût-il Phraortes), il est clair que cet historien a doublé les temps et les noms. Ce doublement est encore indiqué dans _Arbianes_, qui, par son règne de 22 ans et par sa position avant _Artaïos Kyaxar_, se décèle pour être _Phraortes_.

Au-dessus de lui est _Artoukas_, avec un règne de 50 ans. Ce doit être _Deïokès_; l'analogie des 50 ans de l'un et des 53 ans de l'autre, fortifie ce soupçon. En suivant cette indication, le _Sosarmos_ qui le précède, a dû être _Arbâk_. Au-dessus de Sosarmos, se trouve Man-daukès, encore 50 ans, comme _Artoukas_. Nous venons de voir Ktésias répéter deux fois les 40 ans de Kyaxar, dans _Artaios_ et _Astybaras_; ne répète-t-il pas également ici le règne de Deïokès dans les 50 ans d'Artoukas et de Mandaukès? Le nom de ce second est évidemment le même; car en séparant l'initiale _Man_, l'on a _Daouk-ès_, manifestement identique à _Déïok-ès_.

Enfin, avant ce chef de la dynastie mède, se montre _Arbâk_, qui règne 28 années bien ressemblantes aux 30 de _Sosarmos_, en sorte que de même que Phraortes a été répété deux fois avant Kyaxar, Arbâk se trouve répété aussi deux fois avant Deïokès, et toute la liste de Ktésias est démontrée n'être qu'un doublement de celle d'Hérodote, comme on le voit dans le tableau suivant.

/*[4] ROIS MÈDES.

SELON HÉRODOTE. SELON KTÉSIAS.

Noms. Règnes.

Deïokès..... 53 ans. Arbâk........ 28. Sosarmos....... 30. Phraortes... 22 Man-daukés... 50. Artoukas....... 50. Ky-axarès... 40 Arbianes..... 22. Artounès....... 22. Astyag-es... 35 Artaïos...... 40. Astibaras...... 40. Astuigas.... (35). */

Les seuls 28 ans d'Arbâk forment une difficulté: non-seulement Hérodote (ou plutôt ses auteurs perses) les nie, mais il semble nier sa royauté; et après l'affranchissement des Mèdes, opéré par lui, ils ne laissent apercevoir aucune trace de ce libérateur, comme si, satisfait d'avoir rendu la liberté à tous les vassaux de Ninive, il se fût démis du pouvoir suprême, après avoir établi une sorte de _pacte fédéral_, indiqué dans l'anecdote de Parsondas. Comme nous devons retrouver cet _Arbâk_ dans un des rois perses des traditions orientales, nous reviendrons à ce sujet.

Mais quel a pu être le motif de Ktésias de nous forger ces faux calculs? Après avoir beaucoup cherché, il nous a semblé en découvrir la raison dans son fragment déja cité. Il y dit que, selon les calculs des Assyriens, la guerre de Troie avait eu lieu sous le roi Teutam, 306 ans avant la mort de Sardanapale. Si Ktésias eût admis le système d'Hérodote, cette date eût placé la prise d'Ilium vers l'an 1023 de nôtre ère, et cela eût trop choqué les opinions reçues dans la Grèce: l'une de ces opinions, suivie depuis par Ératosthènes, Apollodore et Denys d'Halicarnasse, était que la prise de Troie avait eu lieu en une année correspondante à notre année 1183 ou 1184 avant J.-C. Ktésias, habitué à flatter les satrapes, ne voulut pas heurter les savants; il s'arrangea de manière à obtenir précisément ce résultat. Car les 306 des Assyriens, joints aux 317 des Mèdes, font 623, lesquels, ajoutés aux 560, époque de Kyrus, font juste 1183, comme Ératosthènes l'écrivit 150 ans après Ktésias: cette coïncidence parfaite n'est-elle pas frappante et décisive?

Puisque nous sommes amenés à cette question, voyons si nous ne pourrions pas acquérir ici une _idée juste_ de cette époque si célèbre.

§ IX.

Époque de la guerre de Troie, selon les Assyriens et les Phéniciens.

Ktésias, ayant en main les livres des Assyriens, ou leurs extraits, nous affirme que, selon leurs calculs, la guerre de Troie eut lieu sous l'un des rois ninivites, appelé _Teutam_, 306 ans avant la mort de Sardanapale. Cet auteur, en sa qualité de Grec, dut porter de la curiosité à connaître cette époque, et les Assyriens eurent des raisons d'état de la noter dans leurs archives, puisque le roi de Troie réclama des secours comme _vassal_, et que le descendant de Ninus envoya le satrape de Suse _Memno_, dont Homère fait une mention expresse. La date que nous fournissent les Assyriens, a donc une autorité égale et même supérieure à celles que fournissent les _Grecs_, puisqu'aucune chronologie de ces derniers ne remonte d'un fil continu et certain, même au temps d'Homère, et que tous leurs chronologistes offrent dans leurs estimations une discordance qui, comme nous l'allons voir, démontre l'incertitude et même la fausseté de leurs bases.

Selon Ératosthènes, Apollodore et Denys d'Halicarnasse, la prise de Troie eut lieu 407 ou 408 ans avant la première olympiade, qui date de 776 (par conséquent en l'an 1183 ou 1184).--Selon le chronologiste Sosibius, contemporain de Ptolomée-Philadelphe, elle eut lieu 395 ans avant la première olympiade; donc en l'an 1171.--Selon Arètes, en l'an 1190.--Selon Velleïus Paterculus, en l'an 1191.--Selon Timée, en 1193.--Selon la chronique de Paros, en 1208; selon Dikéarque, en l'an 1212; enfin, selon Hérodote, en l'an 1270, etc.

Le point de départ de tous ces calculs était l'ouverture des olympiades, l'an 776 avant notre ère: ce point est certain; pour s'élever au-delà, tous ces auteurs ont tâché de mesurer le temps jusqu'à de grands événements connus, tels que l'invasion des Héraclides, la fondation de la colonie ionienne, une guerre faite par quelque roi de Sparte, etc. Et c'est parce que les dates de ces événements n'étaient pas certaines, qu'ils ont obtenu des résultats si divers. Hérodote seul employa un autre moyen que nous examinerons séparément: si l'on en voulait croire son traducteur[292], tous les anciens peuples grecs auraient eu des archives et des généalogies qui auraient fourni des bases certaines aux écrivains; mais si de tels monuments existèrent en certains lieux et en certains temps, il faut que les guerres perpétuelles dont fut tourmentée cette contrée, les aient détruits ou mutilés de très-bonne heure, puisque à dater seulement du 7e siècle avant notre ère, tout est discors et confus dans les chronologies grecques; qu'à Sparte, par exemple, l'un des états les plus fixes, l'ordre et la série des rois ne sont pas certains; que leurs règnes, omis après les olympiades, offrent des invraisemblances choquantes dans les temps antérieurs[293], et que l'époque du célèbre législateur Lycurgue subit une contestation de 108 ans, qui, comme nous l'allons voir, n'est pas éclaircie, à beaucoup près, dans le sens que l'on pense. L'époque d'Homère, ce poëte si remarqué, dont tant d'auteurs recherchèrent à l'envi la patrie, l'âge, la vie; cette époque est aussi obscure que celle de Lycurgue et de Troie, ainsi que le prouvent deux curieux passages de Tatien et de Clément d'Alexandrie, qui méritent que nous les citions.