Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 23

Chapter 233,536 wordsPublic domain

Suivant, ce calcul, la onzième année de _Sédéqiah_, dernier roi de Jérusalem, fut la 18e de Nabukodonosar: l'incendie du temple ordonné par ce monarque, l'année suivante, arriva dans sa 19e. Le Nabukodonosar des Hébreux est bien reconnu pour être le Nabokolasar de la liste chaldéenne, ou _Kanon_ de Ptolomée, qui, comme les Hébreux[267], lui donne 43 ans de règne. Il régna donc 25 ans depuis la onzième de Sédéqiah. Ses successeurs en régnèrent 23, jusqu'à la prise de Babylone par Kyrus. L'année de cette prise, ou plutôt l'année première de Kyrus, comme roi de Babylone, date de l'an 538. Ajoutez à 538 les 48 années écoulées depuis l'an 19 inclusivement de Nabukodonosar, vous avez l'an 585; donc l'an onze de Sédéqiah, 18e de Nabukodonosar, fut l'an 587 avant notre ère.

Or, en remontant de cette année 587 jusqu'à l'an 716 ou 717, nous avons la série suivante des rois juifs:

/*[4] Sédéqiah....... règne 11 ans, et finit en 587. Sa première année commence en 697. Jhouïkin.............. 0 3 mois..... 598. Jhouïqim............. 11................. 608. Jhouachaz............ 0 3 mois..... 608. Josias............... 31 commence en 638. Amon................. 2................. 640. Manassé.............. 55................. 695. Ézéqiah.............. 29 meurt en 724. Sa 10e............. 714. Commence sa première en 725. */

De ce tableau, il résulte que la première année d'_Ézéqiah_ tombe à l'an 725; par conséquent sa neuvième à l'an 717: or de là naissent de grandes difficultés contre Hérodote: car à cette époque les annales juives nous montrent les rois de Ninive au comble de leur puissance. L'un d'eux, _Salman-Asar_, cette année-là même, prenait Samarie après 3 ans de siége: déja son prédécesseur avait enlevé les sujets de ce petit royaume, qui vivaient à l'est du Jourdain: lui, _Salman_, enleva ceux de l'ouest et acheva de déporter les _dix_ tribus d'Israël en _Assyrie_, dans les pays de _Halah_, de _Gauzan_, de _Kabour_[268], et _dans les villages des Mèdes_. Donc les Mèdes étaient encore soumis au monarque assyrien; bien plus, pour repeupler le royaume de Samarie, le roi de Ninive, _Salman_, déporta et y amena des naturels de _Babylone_, de _Kouta_, d'_Aoua_, de _Hamat_, et des _Saphirouim_; donc il était le maître absolu ou suzerain de Babylone, comme le dit Ktésias, ainsi que des pays désignés: or les _Kutéens_, selon Josèphe[269], étaient des montagnards perses, les _Cossæi_ de Danville. Aoua était le pays d'Ahouaz, au sud-ouest de Suze. _Hamat_ est en Syrie sur l'Oronte, et les _Saphirouim_ sont les _Saspires_ d'Hérodote, près de la Colchide. Ainsi l'empire assyrien était dans sa force: mais les déportations violentes annoncent de la part de ses rois des craintes et des précautions contre des sujets mécontens et disposés à la révolte.

Peu après cet événement, l'an 14 de Hezqiah[270], 712 ans avant J.-C., paraît _Sennacherib_, dont Hérodote a cité très-correctement le nom, et conté l'histoire selon les Égyptiens qui, en cela, diffèrent peu des Juifs. Ce monarque, irrité de ce que le roi de Jérusalem a refusé le tribut et invoqué le secours de l'Égypte, _attaque et prend toutes les villes fortes de Juda_, menace la capitale, et envoie à Hezqiah ce message très instructif dans notre question:

«N'as-tu donc pas appris ce que les rois d'_Assur_ ont fait à tous les pays, en les détruisant... et toi; tu te sauverais (de mes mains)?... Les dieux ont-ils sauvé ceux que mes pères ont détruits, les peuples de _Gauzan_, de _Haran_, de _Ratsaf_, les habitants d'_Adan_ en _Talachar_ (Cilicie)? Où est le roi de _Hamat_, le roi d'_Arfad_, et ceux de la ville des _Saphirouim_, de Hanah et d'Aoua?»

Remarquez que les généraux de Sennacherib, en parlant de lui, l'avaient désigné par le titre de _Grand-Roi_, qu'affectaient les souverains de Ninive.

Ainsi le pays de _Gauzan_, de Haran et de Ratsaf en Mésopotamie, d'_Adan_ en Cilicie, près de _Tarsous_ et _Anchiale_, de _Hamat_ sur l'Oronte, siége d'un royaume dès le temps de David: d'_Arfad_, qui doit être _Aruad_ (Aradus); des _Sapires_, près de la Colchide, de l'île de _Anah_ dans l'Euphrate, et de _Aoua_ au bas du Tigre; tous ces pays venaient d'être détruits ou conquis par les pères de _Sennacherib_, c'est-à-dire:

1° Par _Phul_ ou _Phal_ qui, le premier des rois assyriens mentionnés par les Hébreux, parut en Syrie du temps de Manahem, roi de Samarie, qu'il soumit au tribut, 30 ou 40 ans avant _Hezqiah_.

2° Par Teglat-Phal-Asar qui, au temps d'_Achaz_, vint, à la prière de ce roi, détruire Damas, où Achaz alla lui rendre ses hommages, et d'où il apporta une foule d'objets de luxe et de culte assyrien inconnus en Judée; des modèles d'autels, de chars consacrés au soleil; un cadran horizontal sur lequel Isaïe opéra la fameuse rétrogradation par un mouvement plus simple que celui du soleil.

Et ce Teglat enleva les tribus de l'est du Jourdain.

3° Par Salmanasar qui, selon l'historien Ménandre traducteur des Annales de Tyr[271], conquit toutes les villes phéniciennes, excepté cette ville.

Ainsi depuis _Phul_ l'empire assyrien n'avait cessé de s'accroître, surtout vers le couchant, et il menaçait l'Égypte au temps de Sennacherib. Ce qui, d'une part, dément en partie Ktésias, relativement aux conquêtes attribuées par lui à Ninus, et prouve, de l'autre, qu'Hérodote était mieux instruit, lorsqu'il restreignait l'empire assyrien à la _Haute-Asie_, qui est proprement le pays élevé que limite le mont _Taurus_ au midi. D'où il faut conclure que la dynastie de Ninus n'avait point encore subi d'interruption; que le règne de Sardanapale n'était point encore passé; sans quoi il faudrait le rejeter au-dessus de _Phul_, à une époque inconnue; et alors comment concevoir que Ninive, détruite par les Mèdes ou Babyloniens, se trouvât tout à coup la capitale florissante, maîtresse et suzeraine de ces deux nations, et agrandissant ses dépendances par de nouvelles conquêtes? _Sardanapale_ n'a donc pu venir qu'après _Sennacherib_. Or ce dernier, épouvanté des ravages de la peste et de l'arrivée du roi d'_Ethiopie_, _Taraqah_, s'enfuit à Ninive, cette même année 712, 14e d'Ézéqiah. Il y fut tué, très-peu de temps après, par ses deux fils aînés; et remplacé par le plus jeune, _Asar-Adon_ ou _Asar-Adan_.

Guidés par l'ensemble de ces faits, quelques chronologistes ont cru reconnaître dans ce dernier prince assyrien, le _Sardanapale_ des Grecs:

D'abord, parce qu'immédiatement après l'avénement d'_Asar-Adon_, les Juifs, jusqu'alors tourmentés par les Assyriens, restent dans une tranquillité profonde; leurs chroniques ne disent plus un seul mot de Ninive, et au contraire l'on voit bientôt après l'empire des Chaldéens ou de Babylone occuper exclusivement la scène, et finir par subjuguer le reste de la Phénicie et de la Syrie, jusqu'au désert d'Egypte.

2° Parce que tous les éléments du nom grec se présentent dans le nom chaldéen: car en supprimant les deux _a_, comme ont dû le faire les Grecs, l'on obtient _Sardan_; et si l'on remarque que _Phul_ ou _Phal_ fut son aïeul ou bisaïeul, on trouve que, d'après un usage oriental, il dut s'appeler _Sardan_, fils de _Phal_ (_Sardanapal._)

Mais alors comment concilier son règne qui, selon les annales juives, s'ouvre en l'an 712, avec le calcul d'Hérodote qui le termine en l'an 717? Voilà le grand obstacle, le véritable nœud gordien, qui jusqu'à ce jour a déconcerté tous les chronologistés: barrés ici dans leur marche, ils se sont jetés à l'écart dans des hypothèses toutes vicieuses par leur base, toutes réfutées victorieusement l'une par l'autre. L'on pourrait en cette occasion comparer les chronologistes à des chasseurs qui, ayant perdu la trace du gibier, divaguent de divers côtés sur de fausses voies, et malgré eux sont toujours ramenés au lieu circonscrit où la piste leur a échappé. Instruits par leur exemple, et convaincus par l'ensemble des faits, que la solution du problème se tenait ici cachée sous quelque incident matériel et grossier, nous résolûmes de sonder de toutes parts le terrain, et, au lieu d'hypothèses compliquées, de faire une supposition très-simple, qui ne troublât rien. Nous nous dîmes:

§ V.

Solution de la difficulté.

«Il est connu qu'en plusieurs cas il s'est glissé dans les manuscrits des fautes de copistes, qui, surtout en matière de nombre et de chiffres, ont porté le trouble dans les systèmes. Supposons qu'un tel accident soit arrivé ici; le moyen de le découvrir sera de soumettre tous les textes à un examen sévère, à un calcul rigoureux de probabilités. D'abord scrutons Hérodote... Est-ce une chose probable que ce règne de 53 ans qu'il donne à _Deïokès_, dont les manœuvres profondes indiquent un homme de 30 ans?... Communément les erreurs ont porté sur les dizaines: supposons qu'ici il se soit glissé une dizaine de trop, et qu'il faille lire 43 _ans_: alors Deïokès aura régné l'an 700. Ninive aura été prise l'an 707. _Sardanapale_ aura régné 5 ans. Il périt jeune, ses enfants étaient en bas âge: il put les avoir dès avant son règne, il put en avoir plusieurs en une même année, parce qu'il avait beaucoup de femmes... Tout cela pourrait cadrer: mais alors il faudra donc supposer qu'une autre erreur a été commise dans le calcul des 128 _ans_ de la _domination_ des Mèdes... plus les 28 ans de celle des Scythes. Cela ne peut s'admettre. Serait-ce l'écrivain juif qui se serait trompé, non pas _l'inspiré_, mais le copiste de seconde main? à plus forte raison celui de troisième, de quatrième... Les théologiens nous accordent cette thèse; et il le faut bien, puisque les livres juifs en général, et celui des Rois en particulier, ont beaucoup d'erreurs de calcul. Les règnes d'Osias et de Joathan en offrent dix ou douze exemples... Supposons donc qu'une erreur semblable se soit glissée dans la partie qui nous occupe; que dix ans aient disparu de quelque règne postérieur à Ezéqiah, et qu'au lieu de commencer le sien en 525, il l'ait commencé en 735, sa 9e année sera l'an 727 (prise de Samarie). Sa 14e sera l'an 722... Fuite et mort de Sennacherib.--Avénement d'_Asar-Adan-Phal_, l'an 721; ce prince nomme à la satrapie de Babylone Mardok-Empad, qui, selon l'usage du pays, se trouve qualifié de _roi_ dans la liste... Or nous verrons que certainement ces _rois_ n'étaient que des satrapes amovibles, depuis Ninus jusqu'à Nabo-pol-asar. _Ezéqiah_, à la suite de ces cuisants soucis, essuie une grande maladie. A cette époque, _Mérodak_, fils de _Balozan_, roi de Babylone, l'envoie complimenter. N'est-il pas singulier que _Mardok_ et _Mérodak_ se rencontrent si bien? Le nom est absolument le même; car l'hébreu n'a pas de voyelles: _Balézan_, prononcé par les Grecs _Baladsan_, ressemble prodigieusement à _Bélèsys_... Poursuivons. Pourquoi ce roi satrape de Babylone est-il si poli pour un ci-devant rebelle à son maître? ne songerait-il pas à se révolter? Mérodak serait donc réellement _Bélésys_. En effet, le roi de Ninive est jeune, livré au plaisir, un roi nouveau; les circonstances sont favorables, Mérodak aurait conduit le contingent de Babylone en 719. Cette même année la guerre commença; elle finit à la troisième année en 717.» Voilà l'époque d'Hérodote, qui, à ce moyen, est d'accord avec les Juifs et avec leur historien Josèphe; car Josèphe, après avoir parlé de la maladie d'_Ezéqiah_, dit (lib. 9, cap. 2, à la fin):--«_Vers ce temps arriva la subversion de l'empire assyrien par les Mèdes_; et lib. 10, cap. 3, il ajoute _que la députation de Mérodak eut pour objet de joindre ses efforts à ceux des alliés, pour renverser Ninive_. La catastrophe de Sardanapale a donc eu lieu peu d'années après la 14e ou 15e d'Ezéqiah, date de sa maladie: alors il faut nécessairement que cette 14e année soit remontée plus haut, et que 10 ans aient disparu de la liste des rois de Jérusalem.--Toutes les probabilités le font croire; mais vis-à-vis de livres comme ceux des Juifs, il faut des preuves positives. Si elles existent, nous devons les trouver dans les règnes postérieurs à Ezéqiah.»--Scrutons le texte avec attention.

D'abord nous prions le lecteur de se rappeler que dans l'article des Juifs, traitant de la _période des Rois_ (chap. 1er, page 4), nous avons vu que les pieux rédacteurs ou copistes des _chroniques_, avaient introduit _un excès de dix ans_ qui a troublé les règnes de Joathan et de son père Ozias, et que la correction de cet excès remettait tout en ordre. Ne serait-il pas possible que, gênés par cette _surabondance_, ils eussent retranché à quelque autre roi ces mêmes dix années, pour trouver toujours une même somme totale qui n'a pu manquer d'être remarquée? Pesons chaque mot de leur récit; calculons chaque circonstance, en remontant depuis Sédéqiah, dernier roi de la race. Arrivés au règne d'_Amon_, nous en trouvons une singulière. On nous dit: _Amon régna âgé de 22 ans, et il régna deux ans_ (donc il vécut 24 ans). _Son fils Josias lui succéda âgé de 8 ans._ Si de 24 nous ôtons 8, nous avons 16 ans, et presque 15 pour l'âge où Amon engendra son fils. Cela est presque physiquement impossible: cependant toutes les versions de la Polyglotte de Walton sont d'accord.--Fort bien; mais si nous examinons les notes variantes du grec, nous trouvons que le plus ancien des manuscrits porte: _Amon régna_ 12 _ans_ (donc il vécut 36 ans). Voilà une autorité très-grave, et qui l'est surtout lorsque l'on apprend que ce manuscrit est le célèbre _Alexandrin_, écrit tout en lettres majuscules, et reconnu de tous les _biblistes_, pour le plus beau, le plus ancien des manuscrits, sans excepter celui du Vatican. Écoutons Pridaux à ce sujet. Après avoir parlé de ce dernier avec l'éloge qu'il mérite, cet historien ajoute[272]:

«Mais le plus ancien et le meilleur manuscrit des _Septante_ qui existe, au jugement de ceux qui l'ont examiné avec beaucoup de soin, c'est l'_Alexandrin_, qui est dans la bibliothèque du roi, à Saint-James. Il est tout en lettres capitales. Ce fut un présent fait à Charles Ier, par _Kirillos Lucar_, alors patriarche de Constantinople, et qui précédemment l'avait été d'Alexandrie. En l'envoyant au roi d'Angleterre par son ambassadeur _Thomas Roye_, ce patriarche y mit une note de laquelle il résulte que ce manuscrit fut écrit par une savante dame égyptienne, appelée _Thécla_, peu de temps après le concile de Nicée (qui fut en l'an 321).»

Par conséquent le manuscrit alexandrin serait d'un siècle plus ancien que celui du Vatican.

Voilà donc le plus ancien des manuscrits qui convertit en fait positif ce qu'une combinaison réfléchie des calculs d'Hérodote et des récits des Juifs nous avait fait apercevoir par conjecture. Selon la jurisprudence de ces matières, ce premier témoin décide lui seul notre question. Mais nous avons le bonheur d'en avoir un second à produire; car en lisant la chronique d'Eusèbe, nous trouvons à ce même article la phrase suivante (page 27):

«Amon, selon le texte grec des Septante, régna 12 ans, et selon le texte hébreu, 2 ans (seulement).»

Or Eusèbe a écrit sa chronique avant le concile de Nicée; donc il eut en main, ou ce manuscrit (ce qui doublerait sa valeur, mais cela n'est point probable), ou bien il en eut un autre déja ancien et regardé comme authentique, ce qui est le vrai cas: par conséquent notre leçon a été et est une leçon orthodoxe, et la seule orthodoxe primitive. Pourquoi donc le Syncelle a-t-il traité ici Eusèbe de menteur? Parce que le concile de Nicée ayant adopté et consacré un autre manuscrit, ce manuscrit _consacré_ devint le type exclusif, le régulateur impérieux de toutes les copies: tous les manuscrits furent corrigés d'après lui, sous peine de rébellion et de schisme, et nos deux variantes ne se sont sauvées que par accident; et néanmoins le Syncelle lui-même eut en main un troisième manuscrit différent de celui du Vatican: car à l'article Phakée Ier, 7e roi de Samarie, il dit que ce prince régna _dix ans_[273], tandis que le manuscrit du Vatican, modèle de nos imprimés, lit 2 ans, comme l'hébreu. Mais d'où proviennent ces variantes et ces différences si anciennes de manuscrits grecs à manuscrits, et de texte grec à texte hébreu? jetons un coup d'œil sur cette question intéressante, mais voilée de beaucoup de préjugés.

§ VI.

Coup d'oeil sur l'histoire des manuscrits juifs.

La chronique intitulée les _Rois_ que nous possédons, en y comprenant même cette intitulée _Samuel_, est, comme l'on sait, un _abrégé_, un _extrait_ de livres hébreux plus anciens et plus volumineux. L'on y trouve répétée cette phrase après la mort de la plupart dés rois... «_Le reste des actions_ de ce roi _se trouve écrit dans les commentaires, ou Archives des rois de Juda._» L'on y trouve même la citation d'une _histoire du règne d'Ozias_, écrite par Isaïe, et livre d'un nommé _Ichar_, ou le _juste_, postérieur à David; et encore des fragments entiers de Jérémie. Cette chronique est donc une compilation posthume en tardive d'écrits originaux: et l'habileté, la fidélité du compilateur sont devenues la mesure de l'exactitude du livre, sans compter la fidélité des premiers auteurs. Cette compilation n'a pu être faite avant le règne d'Evil-Mérodak, roi de Babylone, où elle se termine; et elle doit ne l'avoir été que bien plus tard. On l'attribue à Esdras; ce qui est possible, mais non pas démontré. Elle a dû avoir deux motifs.

1° Les manuscrits originaux étant sans doute uniques, chacun pour leur sujet, le compilateur anonyme, bien sûrement lévite, s'acquit un grand mérite en faisant connaître leur contenu d'une manière quelconque, et en composant un livre court, facile à copier, et à répandre.

2° Tous les livres hébreux composés avant la captivité de Babylone, avaient été écrits dans le caractère ancien et national, qui est le _phénicien-samaritain_. Pendant la captivité, la portion de ce peuple qui résida à Babylone, fut par l'_ordre du roi_ élevée dans les mœurs et dans les sciences chaldaïques, par conséquent elle contracta l'usage du caractère _chaldéen_, qui est l'_hébreu_ actuel. Après la captivité, cette portion, composée spécialement des riches et des prêtres, trouva incommode l'usage de l'ancien caractère; il tomba en désuétude, et ce fut rendre un service agréable aux lettres, que de faire en caractères chaldaïques un extrait des livres écrits en caractère samaritain. Par la suite les originaux périrent d'accident ou de vétusté; l'extrait se répandit et subsista. Les _livres nouveaux n'impriment pas un très-grand respect_. Les prêtres qui s'en procurèrent des copies, purent avoir de bonnes raisons de faire quelques corrections, d'émarger quelques notes.... de là des variantes premières. Le silence et la paix du règne des Perses couvrirent ces opérations. Alexandre parut; les guerres survinrent, les manuscrits autographes périrent, ou ne furent plus connus. Les Juifs, depuis leur dispersion par les Assyriens et les Babyloniens, s'étaient répandus dans tout l'empire perse... Protégés par Alexandre et par les Ptolomées, ils eurent des relations actives de commerce et de finance avec les Grecs; leur jeunesse en apprit la langue. Le second Ptolomée fonda la bibliothèque d'Alexandrie[274]: le directeur de Démétrius, ami des arts, voulut avoir les livres juifs; leur traduction fut peut-être sollicitée par la puissante corporation juive qui habitait cette ville. Un de ses lettrés, plusieurs années ensuite, sous le nom supposé d'_Aristæas_, raconta cet événement avec des circonstances fabuleuses, que la crédulité admit, mais qu'une judicieuse critique a démontré n'être qu'un tissu d'invraisemblances[275]. Ce travail, comme tous les travaux de ce genre, dut être fait par des hommes savans, par conséquent peu riches, qui furent encouragés et payés par ceux qui l'étaient. La diversité de leur style prouve la diversité de leurs personnes, de même que la différence d'une foule de passages avec notre texte hébreu, qu'ils paraphrasent souvent, prouve qu'ils ont été bien moins scrupuleux que nous, ou qu'ils ont eu d'autres manuscrits: d'ailleurs, plusieurs erreurs avérées en géographie, démontrent qu'à cette époque la chaîne des bonnes traditions était déja rompue. Le manuscrit provenu de ce travail dut être déposé dans la bibliothèque publique du roi Ptolomée, et devenir la matrice de tous ceux qui se sont répandus. Jamais on ne l'a cité. Il aura été brûlé dans l'incendie, sous Jules-César... De copie en copie, les fautes des écrivains introduisirent des variantes, et le texte grec eut les siennes comme l'hébreu: un peu plus d'un siècle après cette opération, les rois grecs furent chassés de Judée pour leurs vexations; l'esprit juif se retrempa sous les Asmonéens. On voulut ramener les anciens usages: l'on frappa des médailles en caractère samaritain, c'est-à-dire en _hébreu ancien_. L'on écrivit en hébreu des livres qui furent supposés anciens, tels que Daniel, Tobie, Judith, Susanne, etc. Les _Paralipomènes_, c'est-à-dire _les choses omises_ (par le livre des Rois) furent composés par rivalité, et leur auteur anonyme, bigot et obscur, bien moins instruit que celui des Rois, introduisit de véritables erreurs de fait et de géographie: sans doute, c'est à cette période peu connue dans ses détails, qu'il faut attribuera le grand schisme survenu entre l'hébreu et le grec, sur la chronologie des patriarches, dont l'un compte depuis la création juive jusqu'à notre ère, 5508 ans, tandis que l'autre n'en compte pas 4000. La puissance romaine ramena dans l'Asie, de préférence au latin, l'idiome grec, qui n'avait pas péri. Le christianisme naquit: les querelles de secte s'allumèrent, les manuscrits se multiplièrent et s'altérèrent; chaque église eut le sien. Enfin après 320 ans d'anarchie, le concile de Nicée fit sortir du sein des factions cette unité de doctrine toujours sollicitée par le pouvoir politique et civil. Nos quatre évangiles furent choisis sur plus de trente; le manuscrit d'où viennent nos bibles, le fut aussi _sans discussion_: elle n'eût pas fini. Dès lors tout ce qui différa fut proscrit. Omar survint au 7e siècle... La bibliothèque d'Alexandrie fut brûlée, et ce n'est que parce que la chronique d'Eusèbe, écrite avant le concile, a sauvé une phrase, et que la ville d'Alexandrie, foyer de savoir, garda son indépendance, que nous sont parvenues, à travers tant de hasards, deux étincelles de vérité. Vantons-nous de la posséder sur tant d'autres points!

Mais revenons à l'époque de l'an 717, reconnue par les Juifs, comme par Hérodote, pour être celle de la prise de Ninive et de la mort d'_Asardanaphal_. Un monument asiatique très-ancien nous en fournit un nouveau témoignage: nous le devons, à l'Arménien Moïse de Chorène, écrivain du cinquième siècle, faible par lui-même, mais précieux par les fragments qu'ils nous a transmis: écoutons-le[276].

§ VII.

Monument arménien confirmatif de notre solution.