Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 17

Chapter 173,238 wordsPublic domain

«Tout occupé de cette pensée, il résolut _sur-le-champ_ d'éprouver les oracles de la Grèce et l'oracle de la Libye. Il envoya des députés à _Delphes_, d'autres à _Abes en Phocide_, d'autres à _Dodone_, etc. Il en _dépêcha_ aussi en Libye au temple de Jupiter Ammon. (Or) ce prince n'envoya ces (premiers) députés que pour éprouver ces oracles, et au cas qu'ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait de les consulter une seconde fois pour savoir s'il devait faire la guerre aux Perses.»

§ XLVII. «Il donna ordre à ces députés de consulter les oracles le 100e jour (précis) à compter de leur départ de Sardes; de leur demander ce que Crésus, fils d'Alyattes, roi de Lydie, faisait ce jour-là, et de lui rapporter par écrit là réponse de chaque oracle.»

(Dans ce paragraphe et les suivants, Hérodote raconte comment l'oracle de Delphes fut le seul qui devina d'une manière surprenante [pour ceux qui ne connaissent pas les manœuvres des anciens temples]; comment Crésus frappé d'étonnement et lui livrant toute sa confiance; fit d'innombrables sacrifices au dieu et envoya aux prêtres d'immenses présens en vases d'or, etc.).

§ LIII, p. 38. «Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles de Delphes et d'Amphiaraüs (Crésus méprisa tous les autres), avaient ordre de demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et joindre à son armée des troupes auxiliaires.»

Hérodote raconte en détail la réponse.

§ LVI. «Crésus charmé de ces réponses, et concevant l'espoir de renverser l'empire de Kyrus, envoya de nouveau des députés à Delphes pour distribuer à chacun des habitans (il en savait le nombre) deux statères d'or par tête.»

§ LV. «Crésus ayant envoyé ces présens aux Delphiens, interrogea le dieu _pour la troisième fois_; car depuis qu'il en eut reconnu la véracité, il ne cessa plus d'y avoir recours; il lui demanda donc si sa monarchie serait de longue durée.»

(Hérodote cite la réponse, et après avoir indiqué la résolution de Crésus d'entreprendre la guerre, il dit:)

§ LVI; pag. 41 «Ce prince _ayant recherché_ avec soin quels étaient les peuples les plus puissants de la Grèce dans le dessein de s'en faire des amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le premier rang; les uns parmi les _Doriens_, les autres parmi les _Ioniens_.»

(Ici Hérodote fait une digression sur l'origine des deux nations, l'une issue des _Hellènes_ et l'autre des _Pélasgues_.)

§ LIX. «Crésus apprit que les Athéniens l'un de ces peuples (pélasguiques), partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate, alors tyran d'Athènes.»

(Hérodote introduit ici une autre digression sur l'origine de Pisistrate, sur la manière dont il s'empara d'Athènes, et afin de ne pas revenir sur ce sujet, il conduit en six pages toute l'histoire de Pisistrate jusqu'à sa troisième et dernière invasion qui arriva 15 ans après la première: puis il continue en ces mots, que le traducteur n'a pas rendus littéralement comme il importe qu'ils le soient).

§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, etc.»

(L'historien raconte en quelles circonstances Crésus trouva aussi les Lacédémoniens: comment ils avaient élevé leur puissance: comment Lycurgue leur donna des lois: etc.).

§ LXIX. «Crésus informé de leur état florissant, leur envoya des ambassadeurs pour les prier de s'allier avec lui.» (Récit de l'ambassade.)

Arrêtons ici Hérodote: n'y a-t-il pas de l'ambiguité dans cette phrase?... _Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient les Athéniens_..... A qui se rapporte ce mot _alors_? Hérodote dit _qu'ils étaient_ sous le joug de Pisistrate _lorsque_ Crésus prenait ces informations: mais ils y furent à 3 reprises différentes dont les époques nous sont bien connues. Une première fois sous l'archontat de Comias, répondant à notre année 560[205], et cette première invasion ne fut pas de longue duré. Supposons un an: une seconde fois, environ 5 ans après, vers l'an 555 avant notre ère: enfin une troisième fois, à la onzième année suivante (voyez § LXII) laquelle année répond à l'an 545 avant notre ère, et cette dernière invasion définitive dura 15 ans, jusqu'à la mort de Pisistrate. Maintenant à laquelle de ces 3 invasions et de ces 3 dates répond la date des informations de Crésus? ce ne peut être à la troisième, en l'an 545: tout serait bouleversé. Crésus aurait passé 15 ans à consulter les oracles: ou bien il n'aurait commencé de régner qu'en 559; et l'on a déja vu que cela est impossible.... Est-ce à la seconde, en l'an 555? cela serait moins absurde; mais comme il régna encore au moins 2 années après, son règne se trouverait être de 17 ans, et (Crésus) n'en régna que 14. Ce ne peut donc être qu'à la première invasion, qui eut lieu dans les 6 derniers mois de l'an 560, et les 6 premiers mois de l'an 559, faisant l'année première de l'olympiade cinquante-cinquième; posons cette donnée, et continuons de raisonner et de calculer d'après elle.

§ LXXI. «Crésus (induit en erreur par le sens ambigu de la deuxième réponse de l'oracle, voy. § LIII) se disposait à marcher en Cappadoce, dans l'espérance de _renverser l'empire de_ Kyrus et des Perses....»

(Ici les représentations d'un seigneur lydien, et quelques détails sur la Cappadoce).

§ LXXIII. «Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin d'ajouter à ses états ce pays alors dépendant des Perses, animé par sa confiance en l'oracle et par le désir de venger Astyag, son beau-frère, captif de Kyrus. _Voici comment Astyag était devenu beau-frère de Crésus._»

(Ici Hérodote raconte l'anecdote des chasseurs scythes qui occasiona la guerre de l'éclipse, et le mariage d'Astyag qui en fut une conséquence).

§.LXXV. «Crésus, irrité contre Kyrus pour avoir détrôné Astyag, avait donc consulté les oracles...; et sur une réponse qui lui était venue de Delphes, il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut arrivé sur les bords du fleuve Halys, etc.»

(Récit de la manière dont il le passa).

§ LXXVI. «Après le passage de l'Halys, Crésus, avec son armée, entra dans la partie de la Cappadoce appelée _Ptérie_..... près Sinope. Il y assit son camp..., prit la ville..., s'empara des bourgades..., déporta les Syriens, etc.... Cependant Kyrus assembla son armée, prit avec lui tout ce qu'il put trouver d'hommes sur sa route, et vint à sa rencontre..... Après de violentes escarmouches, on en vint à une action générale--qui fut indécise.»

§ LXXVII. «Crésus (pour divers motifs) retourna à Sardes... dans le dessein d'appeler ses alliés...; il comptait y passer tranquillement l'hiver, et retourner à l'entrée du printemps contre les Perses.»

(Ici l'historien raconte les présages de sa ruine.)

§ LXXIX. «Kyrus, instruit de la retraite de Crésus à Sardes, l'y poursuit avec _tant de rapidité_, qu'il lui porte la nouvelle de son arrivée. Crésus fait sortir ses Lydiens et livre bataille aux Perses; il est battu.»

§ LXXXIV. «La ville est prise le quatorzième jour du siége. Et»

§ LXXXVI. «Crésus tombe vif entre les mains des Perses, ayant régné 14 ans et soutenu un siège d'autant de jours.»

Tel est le récit d'Hérodote qui, au moyen de ses digressions et des anecdotes dont il orne le fond, se prolonge pendant 50 pages.--En le résumant et le réduisant à sa plus simple expression, nous trouvons la série des faits suivants.

Crésus perd son fils Atys, 2 ans avant le détrônement d'Astyag, qui eut lieu en l'an 561. Donc Atys fut tué en l'an 563.... Donc le voyage de Solon en l'année 564.... Déja Crésus avait fait _ses conquêtes nombreuses et successives_.... Pittacus, mort en 570, avait eu des rapports avec Crésus, déja roi puissant et devenu le centre des lumières et de la célébrité.... Donc Crésus avait commencé de régner au plus tard en l'an 571, et très-probablement bien plus tôt. Réveillé de sa douleur vers la fin de 561, il envoie consulter les oracles. Il donne 100 _jours_ à ses députés; il n'en fallait pas le quart pour aller à Delphes, ni la moitié pour se rendre à l'oasis d'Ammon, distante de 7 jours seulement de Saïs et de Canopus; mais il prend la plus grande latitude pour parer à tous les incidens.--Ces députés purent revenir en moins de 40 jours: supposons pour l'aller et le venir, 5 _mois_, espace de temps qu'il trouve ensuite suffisant pour avoir des soldats d'Égypte; il eut donc la première réponse au plus tard dans le sixième mois de l'an 560: n'ayant plus de confiance qu'aux deux oracles de Delphes et d'Amphiaraüs, il leur fait une seconde députation qui a pu aller et revenir en 6 semaines.... Donc elle était revenue au huitième mois de l'an 561. Comblé de joie par cette deuxième réponse, il _envoie des présens aux Delphiens_, cette fois sans consulter l'oracle: puis une troisième députation pour interroger le dieu sur la durée de sa monarchie: toutes ces consultations ont pu être terminées dans l'année 560.

Or Crésus _ayant recherché_ quels peuples de la Grèce il devait prendre pour alliés (LVI) il trouva les Athéniens sous le joug de Pisistrate.... Ces mots _ayant recherché_ prouvent que cette recherche _était déja faite_: elle date donc de la fin de 560 ou des premiers mois de 559. Il est probable que la troisième députation qu'il envoya à Delphes pour une question superflue à son objet principal, ou bien que les envoyés chargés de distribuer des présens aux habitants de Delphes, ne furent que le prétexte de ses _recherches_ diplomatiques. C'est ainsi que Diodore de Sicile nous apprend qu'il fit encore partir un certain _Eurybates_, en apparence pour Delphes, mais en réalité pour enrôler les Lacédémoniens[206]; cet _Eurybates_, le trahit et passa chez Kyrus. Ces recherches et informations coincident donc réellement avec l'année de l'archontat de Comias et de l'usurpation de Pisistrate; fixons-les au commencement de 559.... Crésus emploie cette même année 559 à conclure son traité avec les Lacédémoniens, et à faire ses préparatifs: au printemps de l'an 558 il part pour la Cappadoce: ses opérations militaires remplissent l'été. Vers l'automne, il traverse l'Halys, se replie sur la _Ptérie_ près Sinope: Kyrus accourt... les armées se mesurent; le succès est indécis. Crésus, sur de vains motifs, se retire à Sardes aux premiers froids de l'hiver, c'est-à-dire au commencement de décembre. Kyrus l'y poursuit. Une bataille se livre sous les murs. Les Lydiens sont battus, et Sardes est prise au bout de 14 jours, en janvier de l'an 557. Toutes les conditions sont remplies; car en attribuant à cette année 557 les 14 jours spécifiés par Hérodote, les 14 années qu'il donne à Crésus remontent avec précision à l'an 571 inclusivement; et tous les événements observent un accord parfait.

Voyons maintenant quelles difficultés ont trouvées ou se sont créées ici nos confrères. N'apercevant pas, ainsi que nous l'avons déja remarqué, la date de la prise de Sardes explicitement exprimée, ils ont trouvé plus simple de la demander à d'autres auteurs, et ils ont cru la trouver dans deux passages positifs que nous allons discuter.

L'un est tiré de C. Julius Solinus, grammairien ou _maître d'école_ latin du troisième siècle après notre ère, auteur d'un recueil de fragments historiques, géographiques et physiques, pleins de faits si merveilleux, si fabuleux et si absurdes, que l'on croirait lire un écrivain musulman[207], et que l'on refuse tout discernement à un compilateur aussi crédule. Voici son passage relatif à notre question. Après avoir cité dans son _premier chapitre_ plusieurs cas et faits étranges, Solin ajoute[208]: «La peur ôte quelquefois la mémoire, et par inverse, elle excite quelquefois la parole. (Ainsi) lorsque Cyrus, en la cinquante-huitième olympiade, entra vainqueur dans Sardes, _ville d'Asie_, où était caché Crésus, le fils de ce roi, nommé _Atys_, muet (de naissance) recouvra la parole, comme d'explosion, par un effort de la peur; car on dit qu'il s'écria: _Épargne mon père, ô Cyrus!_ et apprends par notre infortune, que tu es (aussi) homme.»

Où Solin, plagiaire habituel des anciens, a-t-il puisé cette anecdote? Nous ne la trouvons que dans Hérodote, qui dit à la fin du § LXXXIV:

«Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière (fut) livrée au pillage. § LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort: Il avait un (second) fils dont j'ai déja fait mention: ce fils avait toutes sortes de bonnes qualités, mais il était muet.... Après la prise de la ville, un Perse allait tuer Crésus sans le connaître...; le jeune prince muet, à la vue du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un _effort_ qui lui rendit la voix: Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus[209].»

N'est-ce pas là évidemment l'original dont _Solin_ à fait une mauvaise copie? L'on y trouve son idée fondamentale sur la peur, et jusqu'à ses propres termes, _l'effort de la peur, vis timoris_. Il a d'ailleurs brodé l'anecdote avec un mauvais goût et une inexactitude qui nous donnent la mesure de son esprit; _Atys_ était le nom du prince tué à la chasse, et non pas celui du prince muet.... et ce muet adressa à un soldat et non à Kyrus, un cri de sentiment, et non une phrase de morale. Les anciens compilateurs ont presque toujours cité de mémoire avec cette négligence.

Du moment que Solin a copié Hérodote pour le fait, il a dû le consulter pour la date..... Comment aura procédé cet écrivain superficiel? Ayant d'abord trouvé à l'article LIX, cette phrase de notre historien....

«Crésus apprit que les Athéniens.... partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate...., alors tyran d'Athènes....» Puis à l'article LXIV, le récit de la troisième et dernière usurpation, suivi de ces mots:

§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient les Athéniens.»

Solin, trompé par cette phrase réellement équivoque, et dont l'ambiguité nous a nous-mêmes frappé, a attribué à la troisième invasion ce mot _alors_ que nous avons vu par analyse appartenir à la première; et il a de son chef ajouté vaguement pour date de l'événement, la cinquante-huitième olympiade, dont en effet la quatrième année (545) est l'année de l'invasion troisième et définitive.

Et comment Solin n'aurait-il pas commis cette méprise, lorsque tant d'autres plus habiles et plus difficiles y ont été trompés? lorsque Larcher lui-même, ce prince des critiques anciens et modernes, ne l'a pas évitée? Il est donc évident que le calcul de Solin dérive du passage en question, et que c'est l'autorité même d'Hérodote mal entendu, que l'on veut aujourd'hui opposer à Hérodote pris dans son vrai sens.

Le second passage allégué par les chronologistes, est tiré de Diogène de Laërte qui, vers la fin du second siècle, compila sans méthode et sans discernement l'ouvrage que nous avons de lui sur _la vie des philosophes_. Selon cet écrivain, «_Périandre, tyran de Corinthe, mourut âgé de près de 80 ans_: et il ajoute de suite, _Sosicrates de Rhodes assure que ce fut 40 ans avant Crésus, et un an avant la quarante-neuvième olympiade._» C'est-à-dire que Périandre mourut l'an 4 de la quarante-huitième olympiade, répondant à 585 ans avant notre ère[210], et que _Crésus 40 ans après_, correspond à l'an 545. Or voilà précisément le même résultat que Solin; le même faux calcul dérivé de la même méprise que nous venons de démontrer: de manière que c'est bien réellement ce fatal passage du paragraphe LXI, qui par son ambiguité a induit en erreur les anciens chronologistes, dès une époque reculée. Le temps où vivait _Sosicrates de Rhodes_, n'est point connu; mais il a sûrement précédé de beaucoup le siècle de Plutarque, qui se plaint amèrement des dissonances et des contradictions des chronologistes, à l'occasion de l'entrevue de Solon avec Crésus.

«Quelques auteurs, dit-il, prétendent prouver par la chronologie, que c'est un conte inventé à plaisir; mais cette histoire est si célèbre, qu'on ne saurait la rejeter sous prétexte qu'elle ne s'accorde pas avec certaines tables chronologiques que mille gens essaient de corriger, sans jamais pouvoir concilier les contradictions dont elles sont remplies.»

Plutarque a eu d'autant plus raison d'insister sur la vérité du fait cité par Hérodote, que si ce dernier, postérieur d'un siècle seulement à Crésus et à Solon, eût osé réciter sans fondement cette anecdote, dans les lectures publiques et solennelles qu'il fit de son ouvrage aux jeux olympiques et à Athènes, mille réclamations se seraient élevées contre lui, et Plutarque lui-même, qui a écrit un traité[211] pour dénigrer Hérodote, n'aurait pas manqué d'en recueillir quelqu'une au lieu de l'appuyer comme il fait ici.

Si la chronique des marbres de Paros nous fût parvenue saine et entière, nous aurions pu y reconnaître que les dissonances en question remontaient jusqu'au-delà de l'an 272 avant notre ère, époque de sa composition; et cela nous paraît probable, puisque cette chronique porte des erreurs analogues et manifestes sur d'autres dates connues, telles que l'avénement de Darius, l'expulsion des Pisitratides, qu'elle distingue de celle d'Hippias, etc. Mais comme tout ce qui est relatif à _Kyrus_, à _Crésus_ et même à _Alyattes_, est effacé dans l'original, et a été substitué par les éditeurs anglais, l'on n'en peut rien conclure, si ce n'est que, sous prétexte de compléter et de corriger un monument fruste, l'on est parvenu à en faire un monument apocryphe, de très-peu de mérité et d'utilité.

Nos chronologistes modernes n'ont donc réellement aucun témoignage valable à opposer ni à substituer à celui d'Hérodote; et s'il reste ici quelque difficulté, c'est de concevoir comment des savants aussi renommés que les Scaliger, les Petau, les Usserius, ont lu cet historien avec tant de négligence ou de prévention, qu'ils n'aient pas saisi le nœud de cette énigme; comment surtout le traducteur Larcher, qui à chaque page de ses notes réprimande et même injurie quiconque n'est pas de son avis, a manié toutes ces idées sans les combiner, sans apercevoir leur résultat; et cela lorsqu'une phrase entre autres déclare en propres termes, que _le temps qui s'écoula depuis la consultation d'Apollon jusqu'à la ruine de Crésus, fut de_ TROIS ANS! Voici ce passage vraiment frappant et péremptoire:

§ XC. «(Après avoir retiré Crésus du bûcher qui devait le consumer) demandez-moi, lui dit Kyrus, ce qui vous plaira, et vous l'obtiendrez. Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre d'envoyer au dieu des Grecs les fers que voici, et de lui demander s'il lui est permis de tromper ainsi.»

§ XCI. Les Lydiens, députés par Crésus, étant arrivés à Delphes, et ayant exécuté ses ordres, (la Pythie répondit en substance): «Il est impossible, même à un dieu, d'éviter le sort marqué par les Destins: Crésus est puni du crime de son 5e ancêtre[212]... Apollon a mis tout en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes; mais il ne lui a pas été possible de fléchir les Parques... Tout ce qu'elles ont accordé à ses prières, il en a gratifié ce prince; _il a reculé de trois ans la prise de Sardes_: que Crésus sache donc qu'il a été fait prisonnier _trois ans plus tard_ qu'il n'était porté par les Destins...»

D'où datent _ces trois ans_? bien évidemment de l'époque des consultations, et surtout des magnifiques présents de Crésus; par conséquent de l'an 560, comme nous l'avons vu. Et puisque Sardes, prise en l'an 557, devait l'être 3 ans plus tôt par le _Mulet perse_ (Kyrus), instrument du Destin, il est évident qu'il s'agit de l'an 560, avant lequel Kyrus ne régnait pas en Médie.

L'on voit que tout devient de la plus grande clarté; et quoique Larcher nous assure[213] que jamais l'on ne viendra à bout de résoudre les difficultés relatives à Solon, et à tout ce qui touche Crésus, nous allons montrer que toutes se résolvent par le même texte d'Hérodote, et par la clef qu'il nous a fournie. Faisons-en l'épreuve sur Solon.

Solon.

Deux écrivains nous ont transmis la vie de cet homme célèbre; l'un est Plutarque, qui, selon son usage, s'est appliqué à classer les faits dans leur ordre naturel, afin de produire l'instruction morale et l'intérêt dramatique vers lesquels il tend; l'autre est Diogène de Laërte dont les chapitres ressemblent à des tiroirs de chiffonnière, où ce compilateur paresseux et sans esprit a jeté les notes de ses lectures, pour les rassembler ensuite et les coudre sans ordre et sans discussion d'autorités et de temps. Par ce motif, il n'est lui-même qu'une autorité subalterne, dont on ne peut user qu'avec défiance et précaution.