Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I
Part 16
Dans tout ce passage, si, au lieu de _Tarsis_, on introduit le mot _mer_, l'on n'a point de sens raisonnable: «_Passez à la mer, habitants des îles_, etc.» Au contraire, Tarsis convient partout à la ville de _Tarsus_; et cette convenance se confirme par son adjonction, 1° au pays de _Ketim_, qui chez les Hébreux désigne Cypre et la côte de Cilicie; 2° aux _îles_ qui chez eux désignant également Rhodes et l'Archipel.--Notez qu'Isaïe appelle ici Tyr _fille de Tarsis_ (tirant d'elle sa puissance), comme ailleurs il l'appelle _fille de Sidon_ (tirant d'elle sa naissance).
Il dit encore (ch. 2, v. 16): «Dieu manifestera sa grandeur sur tout ce qui est orgueilleux, sur tout ce qui est élevé, sur les vaisseaux de Tarsis, et sur tout ce qui est _beau à la vue_.» Cette comparaison des _vaisseaux de Tarsis_ à ce qui est _beau à la vue_, n'indique-t-elle, pas que les vaisseaux de cette ville étaient pour ces temps-là, et surtout pour les Hébreux, montagnards ignorants, un objet d'art étonnant, qui mérita une dénomination spéciale? Cette même comparaison de beauté se trouve dans Ezéqiel, lorsqu'au chapitre 27, après avoir dépeint les vaisseaux de Tarsis, il fait dire à Tyr: «Je suis _d'une beauté parfaite_.»
Mais, objectent encore les commentateurs, on lit dans le livre des Paralipomènes[194], que les vaisseaux du roi allèrent à _Tarsis_, et que Josaphat fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber, pour aller à Tarsis.
Cette difficulté a été insurmontable pour ceux qui ont attribué une infaillibilité sacrée aux livres hébreux; mais tout lecteur qui, libre de préjugé, se rappellera les erreurs chronologiques où nous avons surpris et où nous surprendrons encore l'auteur tardif et négligent des Paralipomènes; tout lecteur qui remarquera qu'en cette occasion, comme dans plusieurs autres, il n'a tiré ses informations que du livre des Rois, qu'il n'en est même ici que le copiste littéral, à l'exception du mot _aller_[195], pensera qu'il a été trompé par l'expression _vaisseaux de Tarsis_, et que, selon l'erreur de son siècle, ayant cru qu'on les envoyait dans ce pays, il a, de son chef, introduit le mot _aller_: voilà l'unique base sur laquelle repose l'hypothèse qui veut que les vaisseaux de Salomon, et par suite ceux des Tyriens, aient fait _habituellement_ le tour de l'Afrique, pour arriver à _Tartesse_, supposée Tarsis; trajet si inconcevable pour tous les anciens, que Hérodote même qui, sur la foi des prêtres égyptiens, en a cité _un exemple extraordinaire_, paraît en douter, et que tous les anciens l'ont considéré comme une fable[196].
L'on sent que nous parlons du voyage de ces Phéniciens qui, sous Nekos, roi d'Égypte, firent voile du fond de la mer Rouge, et qui, ayant navigué pendant deux années, doublèrent à la troisième année les colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar), et revinrent en Égypte (_Hérodote_, lib. IV). Cette troisième année n'a pas laissé de contribuer à l'erreur, par la fausse ressemblance avec le verset qui dit que les _vaisseaux_ de Salomon _allaient_ chaque _troisième_ année. Récemment on a voulu substituer à cette hypothèse celle du voyageur Bruce, qui a prétendu trouver un pays de _Tarshish_, en Abissinie; mais quiconque a connu Bruce, ou qui a lu son livre avec attention, sait que les assertions systématiques et présomptueuses de cet écrivain, ne peuvent être reçues sans preuves positives. Terminons cet article par une dernière remarque.
Selon d'anciens monuments arabes recueillis et cités aux neuvième et dixième siècle de notre ère, par les Musulmans, il existait d'autres versions, d'autres traditions que celle de la Genèse sur les origines arabes. Le plus savant de leurs historiens, Maséoudi[197], déclare, d'après des auteurs respectés, «que les plus anciens peuples de la péninsule furent quatre tribus appelées Aad, Tamoud, Tasm et Djodaï (ou Djedis).
«Aad habita le Hadramaut.
«Tamoud habita le Hedjaz et le rivage de la mer de Habash (le Téhama).
«Tasm habita les Ahouaz et la Perse méridionale.
«Enfin Djodaï habita le pays de Hou, qui est le Iémama.
«Or, ces Arabes, ajoute-il, soumirent l'Iraq (la Babylonie), et y habitèrent.»
Il y a ici une analogie marquée avec la Genèse: le pays de Hedjaz ou _Téhama_, l'_Iraq_ et le midi de la Perse, sont les mêmes pays que le livre juif attribue aux peuples noirs venus de Kush, soit immédiatement, soit médiatement par Nimrod; ces premiers Arabes seraient donc les Kushites de la Genèse (les Arabes noirs), et cette conséquence est appuyée par un monument arabe qui, parlant du puits de Moattala, chez les Madianites, comme de l'une des merveilles du monde, remarque que les Madianites descendaient des deux tribus Aad et Temoud (voyez _Notice des manuscrits orientaux_, tom. II). Or, nous savons par les Hébreux que les Madianites, dont Moïse épousa une femme, étaient des _Kushites_, des _Éthiopiens_.
Ces premiers Arabes furent attaqués et finalement expulsés par une autre race se prétendant issue de Sem, et parente des Assyriens et des Chaldéens; sur quoi l'historien Hamza observe qu'il y avait une autre manière de raconter l'histoire de ces tribus, lorsqu'il dit:
/# «Tel est le récit des _Iamanais_ sur leur origine; mais j'ai lu dans des écrivains qui s'autorisent d'_Ebn-Abbas_, que les vrais Arabes, au nombre de dix peuples, comptaient leurs années à dater d'_Aram_, et que ces dix peuples ou familles étaient _Aad, Tamoud, Tasm, Djedis, Amaleq, Obil, Amim, Ouabsar, Djasem_ et _Qahtan_: ces familles désignées par le nom d'_Arman_, avaient déja péri en partie, quand les derniers coups furent portés par _Ardouan_, roi (de la dynastie perse) des _Ashganiens_.... Jusque-là, ces Arabes comptaient leurs années à dater d'_Aram_. Enfin elle furent entièrement détruites par Ardeshir, Babeqan (vers les années 130, de notre ère et suivantes).» #/
Il est fâcheux que les Arabes ne nous aient pas donné l'époque de cet _Aram_. Au reste, pour raisonner sur ce récit, il nous faudrait entrer dans trop de détails. La principale conséquence que nous en voulons tirer, est que les Arabes ayant eu des opinions diverses sur leurs antiquités, la version adoptée par Helqiah n'a pas le droit d'être préférée sur parole et sans aucune discussion, sur tout lorsqu'aux neuf, dix et onzième siècles, il existait encore en Orient beaucoup de livres d'origine perse et chaldéenne, dont la composition première pouvait être contemporaine des monuments où puisa Helqiah. Le résultat le plus probable qui nous semble indiqué par tous ces récits, est qu'effectivement à une époque reculée, l'Arabie eut deux races d'habitants, les uns ayant la peau et les yeux noirs avec les cheveux longs, c'est-à-dire vrais Éthiopiens, comme leurs voisins d'Axoum et de Méroë[198]; les autres plus ressemblants aux Assyriens, du pays desquels ils peuvent être venus; les uns et les autres parlant un langage identique dans ses principes et dans ses règles de grammaire et de construction. Cette circonstance indique qu'originairement ils sortirent d'une même souche, dont une branche habitant le midi, reçut l'impression du soleil africain; l'autre s'étant répandue plus au nord, prit une constitution adaptée à son climat. En remontant plus haut, cette souche première est-elle née en Abissinie, ou en Arabie, ou en Assyrie? C'est un problème que nous n'entreprendrons point de résoudre: seulement nous dirons que si, selon la remarque des anciens, la péninsule arabe, et spécialement son grand désert, n'ont jamais été conquis, ses habitants ne doivent point avoir été le produit d'une invasion subite d'étrangers qui n'y auraient trouvé ni subsistances, ni appât du pillage; tandis que ces mêmes habitants dressés à la vie guerrière par la dureté de leur climat, par la nécessité journalière de supporter la soif et la faim, par le besoin de changer chaque jour de site et de campement, ont eu sans cesse les motifs, et de temps à autre les moyens de se porter sur les pays riches de leurs voisins, par des irruptions semblables à celles de leurs sauterelles; et lorsque d'autre part ces mêmes anciens nous assurent que tous les peuples répandus de l'Euxin aux sources du Nil, de la Perse à la Méditerranée, leur offraient un même fonds de constitution physique, de lois, de mœurs et surtout de langage, l'on a droit de conclure qu'à des époques inconnues de l'histoire, de telles irruptions ont eu lieu, alors que des hommes à talent, tels que Mahomet et Moïse, eurent l'art de rassembler les diverses tribus arabes sous un seul drapeau, en détournant leurs passions et leurs jalousies vers un même but. Par cette raison, l'Abissinie ou Éthiopie, pays abondant et fécond en majeure partie, devrait avoir été envahie par des Arabes qui en chassèrent les nègres crépus, avant que, par un retour subséquent, ces émigrés arabes, devenus nombreux et puissants, eussent reporté leur action sur la mère patrie[199]; mais ce sont là des conjectures de raisonnement, et nous n'avons pas à leur appui des faits positifs fondés sur des monuments.
Résumé.
Maintenant, si nous résumons les résultats que nous ont fournis ces derniers, nous pensons avoir établi comme vraies les propositions suivantes:
1° Que le livre appelé la _Genèse_ est essentiellement distinct des quatre autres qui suivent;
2° Que l'analyse de ses diverses parties démontre qu'il n'est point un livre national des Juifs, mais un monument chaldéen, retouché et arrangé par le grand-prêtre Helqiah, de manière à produire un effet prémédité, à la fois politique et religieux[200];
3° Que la prétendue généalogie mentionnée au dixième chapitre, n'est réellement qu'une nomenclature des peuples connus des Hébreux à cette époque, formant un système _géographique_ dans le style et selon le génie des Orientaux;
4° Que la prétendue chronologie antédiluvienne et postdiluvienne, si invraisemblable, si choquante même, n'est, jusqu'au temps de Moïse, qu'une fiction allégorique des anciens astrologues, dont le langage énigmatique, comme celui des modernes alchimistes, a induit en erreur d'abord le vulgaire superstitieux, puis, avec le laps de temps, les savants mêmes, qui perdirent la clef des énigmes et de la doctrine secrète;
5° Que la véritable chronologie n'a dû, n'a pu commencer qu'avec la véritable histoire de la tribu juive, c'est-à-dire à l'époque où son législateur Moïse l'organisa en corps de nation;
6° Que néanmoins à cette époque même aucun calcul régulier ne se montre dans les livres hébreux; que c'est seulement à dater du pontificat de Héli, douze siècles avant notre ère, que l'on parvient à saisir une chaîne continue de temps et de faits méritant le nom d'_Annales_;
7° Enfin, que ces annales ont été rédigées avec tant de négligence, copiées avec tant d'inexactitude, qu'il faut tout l'art de la critique pour les restaurer dans un ordre satisfaisant.
De toutes ces données il résulte avec évidence que les livres du peuple juif n'ont point le droit de régir les annales des autres nations, ni de nous éclairer exclusivement sur la haute antiquité; qu'ils ont seulement le mérite de nous fournir des moyens d'instructions sujets aux mêmes inconvénients, soumis aux mêmes règles de critique que ceux des autres peuples; que c'est à tort que jusqu'ici l'on a voulu faire de leur système le régulateur de tous les autres; et que c'est par suite de ce principe erroné que les écrivains se sont trouvés pris dans un filet inextricable de difficultés, en voulant forcer tantôt les événements anciens de descendre à des dates tardives, tantôt des événements récents de remonter à des temps reculés: ce genre de désordre qui a surtout eu lieu dans l'Histoire des Empires de Ninive et de Babylone, va devenir pour nous une raison d'en faire un nouvel examen, et de fournir une nouvelle preuve de la bonté de notre méthode.
CHRONOLOGIE DES ROIS LYDIENS.
§1er.
On ne peut refuser aux chronologistes du siècle dernier[201] le mérite d'avoir établi, avec le secours des astronomes, une série satisfaisante de faits successifs, depuis le temps présent jusqu'au 6e siècle avant notre ère: avec eux, à partir du jour où nous vivons, la succession des rois de France nous conduit à leur fondateur Clovis, qui, l'an 486 de l'ère chrétienne, abolit, par la victoire de Tolbiac, le pouvoir des Romains dans la Gaule. Ce fait, qui coïncide à l'an 13 de Zénon, empereur romain à Constantinople, nous donne le moyen de remonter, par la liste de ses successeurs, jusqu'au règne d'Octave, dit _Auguste_, qui, l'an 31 avant notre ère, ayant vaincu son rival Antoine et la reine Cléopâtre, au combat d'Actium, termina en la personne de cette reine, la dynastie des rois grecs ou macédoniens en Égypte: ces rois grecs nous conduisent ensuite jusqu'à leur auteur Alexandre, fils de Philippe, qui, l'an 331 avant l'ère chrétiènne, renversa, par sa victoire d'Arbelles, l'empire des Perses en Asie, et termina, dans la personne de Darius Codoman, la série de leurs monarques, laquelle remontait dans un ordre connu jusqu'au conquérant appelé _Cyrus_, ou plus correctement _Kyrus_.
Jusque-là, c'est-à-dire vers l'an 650 avant J.-C., les faits politiques sont liés sans interruption; mais au-dessus de Kyrus commencent des incertitudes, des contradictions que les plus savants écrivains n'ont pu éclaircir. Ce n'est pas qu'en général on ne sache qu'à l'époque de Kyrus, l'Asie occidentale, depuis la Méditerranée jusqu'au fleuve Indus, était partagée en 4 ou 5 royaumes principaux, formés des débris d'un empire antérieur, l'_empire Assyrien_. Ces royaumes connus sous les noms de _Lydie_, de _Médie_, de _Babylonie_, de _Phénicie_, et peut-être de _Bactriane_, avaient dans leur dépendance de moindres états tributaires et vassaux: de ce nombre, à l'égard de la Médie, était le pays montueux appelé proprement _Fars_ ou _Perse_. Ses habitants portés à l'indépendance par la nature du sol, par le genre de leur vie, par leur pauvreté, supportaient impatiemment un joug étranger. Kyrus, devenu leur chef ou satrape, profita de ces dispositions; et par des moyens semblables à ceux de Gengis-Khan et de Tamerlan, ayant armé les Perses, il attaqua d'abord les Mèdes dont il abolit la monarchie dans la personne d'Astiag; puis les Lydiens, dont il prit d'assaut la capitale (Sardes), et saisit vif le dernier roi Krœsus; enfin les Babyloniens, dont il prit par stratagème l'inexpugnable cité, l'an 639 avant J.-C. Ces faits sont connus d'une manière générale; mais en quelle année le conquérant perse prit-il la ville de Sardes et le roi Krœsus? Combien d'années ce dernier, avait-il régné? Quelle avait été la durée du royaume des Mèdes? Combien de rois avait-il comptés? Combien de rois avant Kyrus avaient gouverné Babylone? Auquel de ses rois cette ville célèbre devait-elle ses constructions prodigieuses? Enfin quelle avait été la durée du vaste empire des Assyriens antérieurs à ceux-ci? Ce sont là autant de problèmes sur lesquels, depuis deux mille ans, s'exercent sans fruit la curiosité, la méditation et la patience des historiens: voyons aujourd'hui si, profitant de leurs travaux, et surtout de leurs erreurs, nous parviendrons à dénouer ce faisceau de difficultés: commençons par celles de la monarchie des Lydiens.
Les érudits qui ont traité ce sujet s'accordent tous à dire que la prise de Sardes est l'époque fondamentale de la chronologie lydienne, c'est-à-dire l'anneau par lequel elle se joint au système général des temps qui nous sont connus. En cela ils ont raison, l'histoire ne nous fournissant aucun autre point de contact que cette prise de Sardes: mais parce qu'Hérodote, notre informateur premier, même unique à cet égard, n'en déclare pas implicitement l'année précise, nos savants l'ont cherchée partout ailleurs qu'en son livre, et ils ont cru la trouver chez deux écrivains tardifs, dont l'un est d'une ignorance manifeste. En cela ils ont eu tort, car si l'on veut peser avec nous toutes les expressions d'Hérodote; si l'on veut comparer, comme nous allons le faire, tous les indices fournis par cet historien, on y trouvera non-seulement l'année de la prise de Sardes désignée avec clarté, mais encore l'on découvrira dans l'ambiguité de l'une de ses phrases, la cause des faux calculs de tous les copistes modernes ou anciens, notamment du biographe Sosicrate, dont on veut maintenant élever contre lui l'autorité. En procédant à notre analyse sous les yeux du lecteur, nous allons lui fournir les moyens de prononcer par lui-même sur nos résultats.
Nous employons la traduction de Larcher, à laquelle nous ne reprocherions point la faiblesse de style, si elle avait toujours le mérite de la fidélité; mais nous aurons plus d'une occasion d'en remarquer l'absence; et comme d'ailleurs cet écrivain, par esprit de parti, a surchargé les 2 volumes du texte original, de 7 volumes de notes et de commentaires remplis d'erreurs quant aux choses, et souvent de termes injurieux quant aux personnes, la lecteur ne trouvera pas injuste que, par représailles, nous mettions en évidence l'impéritie et même la malignité du censeur.
Texte d'Hérodote.
§ XXVI. «Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l'âge de 35 ans.»
§ LXXXVI. «Et il régna 14 ans et 14 jours.»
§ XXVI. «Éphèse fut la première ville qu'il attaqua;.... après avoir fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais _successivement_.... etc.»
§ XXVII. «Lorsqu'il eut subjugué les Grecs de l'Asie, il pensa à équiper une flotte pour attaquer les Grecs insulaires: tout était prêt pour la construction des vaisseaux, lorsque Bias de Priène, ou selon d'autres, Pittacus de Mitylène vint à Sardes (et l'en détourna.)»
§ XXVIII. «Quelque temps après, Crésus subjugua toutes les nations en deçà du fleuve Halys, excepté les _Kilikiens_[202] et les Lykiens; savoir, les Phrygiens, les Mysiens, les Maryandiniens, les Chalybes, les Paphlagoniens, les Thrakes de l'Asie[203], c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Kariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.»
§ XXIX. «Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie _avaient rendu_ la ville de Sardes très-florissante: tous les Sages qui étaient alors en Grèce, s'y rendirent chacun en son particulier: on y voit entre autres arriver Solon.»
Ici Hérodote raconte en détail toute l'entrevue de Crésus et de Solon.
§ XXXIV. «Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d'une manière terrible sur Crésus.»
Ici Hérodote raconte la mort d'Atys, fils chéri de ce prince, avec tous les incidents qui y sont relatifs. Comme ils sont amusants, ainsi que les discours de Solon, la plupart des lecteurs perdent de vue le fil chronologique du fond de l'histoire.
§ XLVI. «Crésus pleura deux ans la mort de son fils Atys: mais l'empire d'Astyag, fils de Kyaxarès, détruit par Kyrus, et celui des Perses qui prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un terme à sa douleur.»
Arrêtons-nous un moment ici. Nous y trouvons une date qui nous est connue: la défaite et la prise d'Astyag par Kyrus datent de 561. Crésus avait donc perdu son fils en 563. La visite de Solon avait pu se faire cette année là même, conformément à ces mots: _après le départ de Solon_: mais elle ne peut se reculer au delà de 564.
Crésus avait donc fait ses conquêtes nombreuses et _successives_ dès avant l'année 564 ou 563: et cela dans un temps où la moindre ville fortifiée exigeait des années de blocus et de siége. Il avait donc commencé son règne plusieurs années avant l'an 564. Un fait authentique cité par les Grecs prouve qu'il régnait dès avant 570; car selon d'anciens auteurs cités par Plutarque et par Diogène de Laërte[204], Pittacus homme très-remarquable pour avoir été un des sept Sages de la Grèce, pour avoir sagement gouverné pendant plusieurs années Mitylène, et surtout pour avoir volontairement abdiqué le pouvoir suprême, Pittacus qui mourut l'an 570 (an 3 de la 52e olymp.), avait eu avec Crésus, déjà roi, divers rapports notoires d'affaires et d'amitié: Crésus entre autres lui ayant fait offrir une pension et des présents, il se dispensa de les accepter, par la raison que venant d'hériter de son frère, il était _du double plus riche qu'il ne voulait_. Hérodote lui-même en racontant comme possible que le roi de Lydie en eût reçu des conseils sur son expédition contre les Grecs insulaires, atteste implicitement qu'il régna de son temps. Nous avons donc le droit de supposer que Crésus commença de régner au plus tard en l'an 571, et l'on voit que par les probabilités il a pu régner bien plus tôt: or, si son règne fut de 14 ans et 14 jours, il n'avait plus à la fin de l'an 561, et au début de l'an 560, que 3 _ans_ à régner. Poursuivons le texte d'Hérodote, et ne perdons pas de vue cette indication lumineuse et simple.
Suite du texte.
§ XLVI.(Après avoir pleuré 2 ans la mort de son fils Atys), «Crésus ne pensa plus qu'aux moyens de réprimer la puissance (des Perses et de Kyrus) avant qu'elle devînt plus formidable.»
(Donc elle était très-récente.)