Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 14

Chapter 143,597 wordsPublic domain

Quant aux pays dépendants de Nemrod, _Arak_ est _Arekka_, que Ptolomée place près de la Susiane.

Akad ou Akar est l'ancien nom de _Nisibe_, selon le témoignage de l'ancien traducteur de la Genèse[167]. _Kalaneh_, qu'Étienne de Byzance écrit _Telané_, est une ancienne ville du pays de Sennaar, que cet auteur dit avoir été le berceau de Ninus.

Ainsi la race noire-kushite s'étendit jusqu'au revers méridional du Taurus, conformément au témoignage de Strabon, qui dit que les peuples Syriens sont divisés en deux grandes branches; les _Syriens blancs_, au nord du mont Taurus; et les _Syriens noirs_, au sud du Taurus; tous ayant un même fonds de mœurs, de coutumes et de langage: en effet, les dialectes des Abissins, des Arabes, des Phéniciens, des Hébreux, des Assyriens, des Araméens ou Syriens, sont tous construits sur les mêmes bases de grammaire, de syntaxe et d'écriture.

A l'egard de Nemrod, Cedrenus et la Chronique paschale nous avertissent que ce héros ou géant n'est autre chose que la constellation d'_Orion_, devenue une divinité importante pour les Babyloniens, à raison de ses influences supposées à l'époque de l'année où elle culmine pendant le jour avec la constellation du _Chien_, époque qui a pris le nom de _canicule_. Le voisinage de ce chien a procuré le titre de chasseur à _Orion_, qui d'ailleurs, comme grande divinité, eut aussi le nom de _Bel_[168]. Sous ce nom les légendes grecques lui donnent la même parenté que la Genèse. «Bélus, disent-elles, fut fils de _Libye_ et de _Neptune_.» N'est-ce pas précisément la phrase hébraïque? «Nemrod fut engendré par l'Éthiopie;» ce nom de _Nemrod_ qui n'a aucun sens dans l'hébreu, qui n'a pas même les formes de cette langue, s'explique assez bien dans la langue pehlevi: «_Nim_ en pehlevi, dit le traducteur du _Zend-Avesta_, signifie _côté_, _portion_, _moitié_; _rouz_ signifie _midi_[169]; en sorte que Nimrouz bien identique à _Nemrod_, est l'astre de l'_Éthiopie, le fils de la saison brûlante_.

Jusqu'ici l'on voit que, sous des formes généalogiques, nous avons une véritable géographie dont toutes les parties observent un ordre régulier et systématique. Ce même caractère continue de se montrer dans la troisième division, celle de _Sem_.

CHAPITRE XIX.

Division de Sem.

Les peuples dépendants de Sem, contenus dans son territoire, sont: 1º _Aïlam_, nom collectif des Elyméens, bien connus pour habiter les montagnes de la Perse à l'orient de la Chaldée; 2º _Ashour_ ou _Assur_, nom collectif dés _Assyriens_, qui d'abord ne furent que les habitants de l'_Atourie_, où Ninus bâtit Ninive, mais dont le nom, après ce conquérant, s'étendit aux Babyloniens et même aux Syriens.

Ici se présente une remarque sur la traduction vulgaire de ce verset célèbre de la Genèse (ch. 10): «De la terre de Sennar est sorti _Assur_, qui a bâti Ninive.»

Il semblerait qu'_Assur_ fût un nom d'homme: alors il désignerait Ninus, et c'est l'opinion de beaucoup de savants; mais dans ce cas il sera, et il est en effet, une nouvelle preuve de la posthumité de la Genèse, puisque _Ninus_, selon Hérodote, ne régna pas avant l'an 1237, environ 200 ans après Moïse. La vérité est qu'ici, comme partout, _Assur_ est un nom collectif qu'il faut traduire selon le génie de notre langue, l'_Assyrien_ ou les _Assyriens_. Parcourez tous les livres hébreux, spécialement Isaïe, Jérémie, les Rois, surtout au livre IV; jamais vous ne trouverez le _pays_ ou le _peuple_ assyrien désigné autrement que par _Assur_.

«_Assur_ viendra comme un torrent; _Assur_ s'élèvera comme un incendie; le Seigneur suscitera _Assur_ contre _Moab_, contre _Ammon_, contre _Juda_, contre _Israël_:» or, personne ne pensera qu'_Assur, Moab, Ammon, Israël_, soient des individus: bien plus, on trouve cent fois répétée cette autre expression encore plus incompatible: «Le roi d'Assur, la terre d'Assur, les forts d'Assur; Phal, roi d'Assur, vint contre Manahem; Achaz appela Teglat-Phal-Asar, roi d'Assur, etc.»

Il est donc évident qu'_Assur_ est toujours un nom collectif, employé selon le génie des langues orientales, dont les Arabes et les Syriens de nos jours sont un exemple subsistant.

3º _Loud_, nom collectif des Lydiens, ayant en syriaque le sens de _sinuosités_, qui convient très-bien au fleuve Méandre. Selon les Grecs, avant la guerre de Troie, les Lydiens s'appelaient _Ma-Iones_, nom composé d'_Ionie_. Le nom de _Lydiens_ leur vint-il des Assyriens, dont Ninus les rendit sujets?

4º Le quatrième peuple dépendant de Sem est _Aram_, qui en syriaque signifie _nord_ (relatif aux Phéniciens); c'est la _Syrie_ des Grecs, ainsi nommée par abréviation d'_Assyrie_.

Les Hébreux divisent l'_Aram_ ou _Syrie_ en plusieurs districts, 1º l'_Aram-Nahrim_, l'Aram des deux fleuves (Tigre et Euphrate), traduit en grec _Meso-potamos_ (entre les fleuves.)

2º L'Aram propre, ou pays de _Damas_ et confins.

3º L'Aram Sobah sur lequel on n'est pas d'accord. Josèphe le prend pour la _Sophène_ en Arménie: Bochart[170] lui donne pour limites à l'est le cours de l'Euphrate; à l'ouest, la Syrie de Hamah, d'Alep et de Damas; en sorte que, selon lui, _Sobah_ aurait été ce qui depuis fut le royaume de Palmyre. Michaëlis[171] veut que _Sobah_ soit Nisibe, à trente-cinq lieues sud-ouest de Ninive; mais les auteurs tardifs dont il s'appuie sont si peu instruits sur cette matière, que traduisant le livre de Samuël, à l'article des guerres de David contre les rois de Sobah, ils n'ont pas même su lire correctement le texte hébreu; car tandis que ce texte dit[172] «que l'Araméen (Syrien) de Damas vint pour secourir _Hadad-azer_, roi de _Sobah_; que David battit cet _Araméen_, lui tua 22,000 hommes, et mit garnison à Damas:» les deux traducteurs arabe et syriaque, au lieu de l'_Araméen_[173] ont lu l'_Iduméen_, sans apercevoir l'inconvenance de lier Damas à l'Idumée, située sur la mer Rouge; et, de plus, l'Arabe a pris sur lui d'appeler roi de Nasbin (Nisibe) le roi de _Sobah_. Michaëlis, en adoptant cette erreur, et voulant la confirmer par saint Ephrem, etc.[174], n'a pas pris garde que le texte, qui parle ailleurs des _rois de Sobah_ au nombre pluriel[175], indique que _Sobah_ était un pays et non une seule ville. Ce même texte dit encore, «que David battit le roi de Sobah en _allant_ pour _étendre sa main_, c'est-à-dire son _pouvoir_ sur l'Euphrate;» Michaëlis veut que ce soit le roi de Nisibe qui _alla_ vers l'Euphrate; mais relativement à l'écrivain juif placé à Jérusalem, le mot _aller_ ne peut convenir qu'à David. Si le roi de Sobah fût _venu_ de Nisibe, il eût _amené_ avec lui les Syriens d'au delà l'Euphrate: il les _fit venir à lui_, selon le propre texte; donc il résidait en deça de l'Euphrate: seulement, il avait sur l'autre rive des sujets ou alliés qu'il fit venir, mais non pas venir de Nisibe, séparée du fleuve par un désert très-aride de quarante lieues d'étendue.

Il est encore dit que le roi de _Hamah_ avait eu des guerres fréquentes avec le roi de Sobah; et les chroniques donnent à _Hamah_ l'épithète de _Sobah_ (_Hamat-Soba_): ces deux pays étaient donc limitrophes. Or, si Hamah, séparée de Nisibe par un désert de 90 lieues, était bornée au sud par Damas, et à l'ouest par les Phéniciens, le _Sa-bah_ devait être situé ou au nord vers Alep, ou à l'est vers l'Euphrate; et c'est précisément ce qu'atteste Eupolême[176] lorsqu'il dit que _David subjugua les Syriens qui habitaient la Commagène et le pays adjacent à l'Euphrate_ (où furent situées les villes de Hiérapolis et de Ratsaf, comme l'observe Bochart, qui peut-être a raison d'y joindre Taïbeh et Tadmor.)

«David, dit le texte, revenant de battre les Araméens (les Syriens), s'illustra (par une nouvelle victoire) dans la vallée des Salines.»

Il y a deux vallées de ce genre: l'une dans laquelle est situé le lac de Gabala à 25 lieues nord-nord-est de Hamah; l'autre où se forme la lagune salée de Zarqah, 15 lieues nord-est de Hamah: ces deux positions sont également sur la route de David, _revenant_ soit du nord, soit de l'est. Si, comme l'a cru Fl. Josèphe, Sobah eût été la _Sophène_, province d'Arménie, les Juifs nous eussent parlé du passage de l'Euphrate, qui eût été une opération inouïe pour eux.--«David enleva une immense quantité d'airain des villes de _Betah_ et de _Birti_, appartenantes au roi de Sobah.» Betah n'est connue de personne, et vouloir, avec Michaëlis, que Birta soit la ville phénicienne de _Beryte_, est une inconvenance inadmissible. Elle serait plutôt _Birta_ (aujourd'hui _Bir_), à l'est de l'Euphrate, sur la route d'_Alep_ en Assyrie; mais il faudrait que David eût passé le fleuve, à moins qu'à cette époque il n'y eût sur la rive ouest de l'Euphrate une ville de _Birta_, ruinée ensuite et remplacée par celle du même nom qu'Alexandre bâtit sur la rive orientale. Tout confirme l'opinion de Bochart, et concourt à étendre le royaume de Sobah le long de l'Euphrate jusqu'aux montagnes de la Cilicie.

Remarquons en passant, que cette existence des États araméens de _Sobah_, _Hamah_ et _Damas_, qui se continue depuis et avant Saül, jusqu'au temps d'Achaz, confirme l'assertion d'Hérodote qui restreint l'empire des Assyriens ninivites à la haute Asie, pendant 500 ans, et qui par là les exclut de l'Asie basse, c'est-à-dire de l'Asie mineure et de la Syrie. Les chroniques juives s'accordent avec lui, en nous montrant l'ouest de l'Euphrate indépendant de leur puissance, et en n'y laissant apercevoir son extension qu'au règne de _Phul_, vers l'an 770. Alors commence, de la part des sultans de Ninive, un système d'agrandissement de ce côté, qu'ils poursuivent jusqu'au temps de Sardanapale. Le discours de Sennachérib au roi Ézéqiah, indique très-bien cet état de choses. «Les dieux des nations, dit ce prince, ont-ils délivré les pays ravagés par mes pères, les pays de _Gouzan_, de _Haran_, de _Ratsaf_; et les enfants d'Aden qui sont en Talashar? où est le roi de Hamah et d'Arfad? où sont les rois des _Sapires_, de _Ana_, de _Aoua_? etc.[177].

Nous avons le pays de _Gouzan_, _Gauzanitis_, de Ptolomée, près de la rivière de Khaboras en Sennaar; celui de _Haran_ ou _Charræ_, près d'_Edessa_ en Mésopotamie. _Ratsaf_ ou _Resapha_ est situé au sud de l'Euphrate et au nord de Palmyre. _Aden_ est _Adana_, ville puissante, près de _Tarsus_ ou _Tarsis_ en Cilicie; et puisque Aden est en _Talashar_, il faut que Talashar soit la _Cilicie_, qui, par les Arabes, serait prononcé _Tchilitchia_. _Hamah_ est bien connu sur l'Oronte. Arfad, toujours nommé avec Damas et Hamah[178], ne saurait en être écarté plus loin qu'_Aradus_, appelé aussi _Arvad_. Les Sapires sont au nord de l'Arménie. Ana est une île de l'Euphrate; _Aoua_, un canton de la basse Babylonie.

Lors donc que Sennachérib, pour effrayer le roi juif, lui dit que ses pères ont ravagé tous ces pays, sans doute il n'entend pas une vieille conquête faite par Ninus, 1400 ans auparavant (selon Ktésias); mais une conquête récente dont nous suivons la trace dans Salmanasar, qui subjugua les états phéniciens, dont Arvad fut un; 2° dans Teglat, qui conquit Damas, et en déporta les habitants au pays de Qir[179]; 3° dans Phul enfin, qui le premier paraît au sud de l'Euphrate, sans doute après avoir soumis _Adana_: il semblerait que _Tarsus_, port de mer puissant, ne fut conquis qu'au temps de Sardanapale, qui selon une inscription hyperbolique, l'aurait rebâti en un jour[180].

Avant cette conquête des Assyriens, c'est-à-dire avant l'an 770 ou 780 au plus, les Syriens n'étaient connus que sous leur nom d'Araméens; Homère et Hésiode, qui écrivirent vers ce temps, n'en citent pas d'autre. Il s'étendait à la Phrygie brûlée, qu'ils nomment _Arimaïa_; à la Cappadoce, dont les habitants étaient nommés _Arimeéns blancs_, et descendaient, selon Xanthus de Lydie, d'un antique roi _Arimus_, le même que l'_Aram_ hébreu. (Voy. _Strabo_, lib. XIII.)

Aram a encore pour dépendances, Aouts, Houl, Gatar et Mesh.

_Aouts_ est connu pour l'_Ausitis_ de Ptolomée, pays avancé dans le désert de Syrie vers l'Euphrate. Les Arabes _Beni-Temin_, d'origine iduméenne, ont occupé ce pays; c'est à eux que Jérémie dit[181]: «Réjouissez-vous, enfants d'Edom, qui vivez dans la terre d'Aouts.» Là est placée l'anecdote de Iob, dont le roman offre sur Ahriman ou Satan, des idées zoroastriennes que l'on ne trouve dans les livres juifs que vers le temps de la captivité de Babylone.

_Houl_ n'a pas de représentants.

_Gatar_ est la ville et le pays de _Katara_ sur le golfe Persique. (_Voy_. Ptolomée.)

Mesh doit être voisin, et convient aux _Masanites_ de Ptolomée, à l'embouchure de l'Euphrate et non loin de Katara: le système de contiguité continue toujours de s'observer.

Un cinquième peuple de _Sem_ est _Araf-Kashd_, représenté dans le canton _Arra-Pachitis_ de Ptolomée, qui est le pays montueux, au sud du lac de Van, d'où se versent le Tigre et le Lycus ou grand _Zab_. Ce nom signifie _borne du Chaldéen_, et semble indiquer que les Chaldéens, avant Ninus, se seraient étendus jusque-là.

Cet _Araph Kashd_, selon Josèphe, fut père des Chaldéens; selon l'hébreu, il produisit _Shelah_, dont la tracé, comme _ville_ et _pays_, se retrouve dans le _Salacha_ de Ptolomée. Shelah produisit _Eber_, père de tous les peuples d'_au delà_ de l'Euphrate; mais si nous le trouvons _en deçà_, relativement à la Judée, nous avons droit de dire que cette antique tradition vient de la Chaldée.

D'_Eber_ sont issus _Ieqtan_, père de tous les Arabes-Syriens, et Phaleg, d'où l'on fait venir Abraham, père des Juifs et d'une foule de tribus arabes, par ses prétendues femmes, _Agar_ et _Ketura_. Mais si dès le siècle de Moïse, quatre générations seulement après Abraham, ces tribus présentent une masse de population et une étendue de territoire inconciliables avec les probabilités physiques et morales, nous aurons une nouvelle raison de rejeter l'existence d'_Abraham_ comme homme; et si l'auteur de la Genèse, au ch. XV, v. 19, suppose que Dieu «promit à Abraham de livrer à sa postérité, parmi plusieurs peuples, celui de _Qenez_, lequel Qenez naquit seulement quatre générations après lui;» nous pourrons encore dire que cet auteur se trahit lui-même par un anachronisme choquant. Il est plus naturel de penser que toutes ces petites tribus, d'origine incertaine, et répandues dans le désert de Syrie jusqu'à l'Arabie Pétrée, ont appelé _Ab-ram_, leur père commun, parce qu'il fut leur divinité patronale; et en disant qu'elles vinrent primitivement de Sem, l'on commettrait un pléonasme, puisque, selon le livre chaldéen de Mar-Ibas, _Sem_ est le même que Zerouan, qui est aussi le même qu'Abraham; nous n'insistons pas sur le site de toutes ces tribus, parce qu'il est assez bien connu.

De _Ieqtan_, supposé homme, l'auteur fait venir treize peuples arabes, dont il pose distinctement les limites en disant:

1º «Que les enfants d'Ismaël habitèrent depuis _Haouilah_ jusqu'à _Shour_, qui est dans le désert en face de l'Égypte, sur le chemin d'Assyrie (par Damas);

2º «Que les enfants de Ieqtan habitèrent depuis _Mesha_ jusqu'à _Shefar, montagne orientale_.»

_Shefar_ est une montagne du désert arabe, par les 29 degrés de latitude, à environ 55 lieues _est_ de la mer Rouge, et à l'_orient_ d'hiver de Jérusalem: elle fut le campement le plus reculé des Hébreux conduits par Moïse[182]: Ptolomée y pose la limite extrême de l'_Arabie Felix_, au nord. Là commencent l'Arabie Pétrée et les dépendances de Kush, dont _Haouilah_ fait la frontière. Tout se trouve d'accord de ce côté, qui est l'occident de Ieqtan.

_Mesha_, qui est sa borne à l'orient, est le _Masanites fluvius_, l'une des branches de l'Euphrate, vers son embouchure dans le golfe Persique: une ligne tirée de _Shefar_ sur _Mesha_, est donc la borne des Arabes Ieqtanides, vers le nord.

L'Océan, ou mer Érythrée, est leur borne au sud.

Vers le couchant, qui est la mer Rouge, si l'on tire une ligne de _Shefer_ sur _Sabtah_, frontière de _Kush_, cette ligne laisse tous les peuples de Ieqtan dans le désert à l'est, et tous les _Kushites_ dans le Hedjaz et dans le _Téhamah_, vers l'ouest; avec cette circonstance, qu'elle suit une chaîne de montagnes rocailleuses et stériles, qui en font une limite naturelle. Le pays de Ieqtan occupe donc tout l'orient de la péninsule arabe, depuis le canton de _Saba-Mareb_, jusqu'à l'embouchure du golfe Persique, où les tribus kushites de _Ramah_, _Daden_ et _Sheba_, possèdent un territoire qui fait exception. Il s'agit de placer les tribus dont les géographes grecs nous retracent plusieurs noms reconnaissables.

Al-Modad ne l'est pas très-bien dans les _Alumaiotæ_ de Ptolomée; mais _Shelaph_ l'est parfaitement dans les _Salupeni_ du même auteur.

_Hatsar-Môt_ est sans contredit les _Chatramotitæ_ de Strabon, le _Hadramaut_ actuel des Arabes.

_Ierah_ se trouve bien dans les _Iritæi_;

_Adouram_ dans _Adrama_, au pays de _Iemama_, qui, selon les monuments cités par Pocoke[183], fut la borne de l'empire assyrien en ces contrées.

_Auzal_ est l'_Auzara_ de Ptolomée, près le pays d'Oman, sur le golfe Persique. Dans Ezéqiel (chap. 27), Dan est joint à Ion d'_Aouzal_, et Giggeius place en ces cantons une ville de Ion. (_Voy._ Bochart.)

_Deqlah_ est inconnu; _Aoubal_ doit être le _Hobal_ du géographe Edrissi, ou l'_Obil_ anéanti des traditions arabes.

_Ambi-mal_ représente l'un des quatre cantons aromatifères de Théophraste, qui le nomme _Mali_.

_Iobab_, par l'altération du second _b_ en _p_ grec, qui est l'_r_ latin, a fait _Iobaritæ_, en Ptolomée.

Le nom de _Sheba_ se retrouve dans _Shebam_, château-fort sur les montagnes, à l'ouest du Hadramaut, et peut-être mieux encore dans la ville de _Saba_, ou plutôt _Sheba-Mareb_, c'est-à-dire, la _capitale de Sheba_, le mot _mareb_ ayant cette signification en arabe.

_Haouilah_ offre le plus de difficultés, parce que ce nom n'a point laissé de traces, et qu'un passage de la Genèse impose à ce local des conditions contradictoires.

Ce livre dit (chap. II, v. 10 et 11): «Et le fleuve (du jardin d'Eden) se divisait en quatre autres fleuves, dont le premier s'appelle _Phishoun_; celui-ci entoure tout le pays d'_Haouilah_, où se trouve l'or; et l'or de cette terre est bon (or fin): là aussi est le Bedoulah (Bdellium) et la pierre de Shahm (l'onyx.)»

Nous avons vu ci-dessus un premier pays de Haouilah, appartenant à la division de Kush, réclamer sa situation dans un désert où l'on ne connaît aucune rivière: ce second Haouilah, appartenant aux Ieqtanides, exige de ne pas sortir de leurs limites; par conséquent il nous faut trouver dans la péninsule arabe, une rivière arrosant un pays où se trouvent l'or, le bdellium et l'onyx.

Les Grecs[184] nous indiquent un premier petit fleuve venant du mont Laëmus, au sud-est de la Mekke, traversant un pays riche en sources, en verdure, et de plus, roulant des paillettes d'or: là vivaient les Arabes Alilæi et les Gassandi, chez qui se trouvaient des pépites d'or en abondance. Au delà, sur la frontière du désert, vivaient les _Debæ_, riches en paillettes d'_or_, d'où leur venait leur nom: tous ces peuples, sans arts, ne savaient employer l'or à rien, et ils le prodiguaient aux navigateurs étrangers, pour des marchandises de peu de prix.

Si l'on supposait que le nom _Alilæi_ fût une corruption de _Haouilah_, chose très-possible de la part des Grecs, il y aurait ici de grandes convenances; mais encore serions-nous dans le territoire de Kush; et de plus nous n'y trouvons pas la pierre d'onyx, et surtout le _bdellium_ que l'on s'accorde à croire être la _perle_.

Cette dernière condition nous appelle sur le golfe Persique: là nous trouvons deux rivières; l'une au pays de Iemama, ayant son embouchure en face des îles de Barhain, où se termine le grand banc des perles; l'autre, appelé _Falg_ par les Arabes, sur la même côte du golfe Persique, ayant son embouchure à l'autre extrémité du même banc, sur la frontière du pays d'Oman. Le voyageur Niebuhr assure que l'onyx n'est pas rare en ces contrées: voilà plusieurs conditions remplies; mais nous ne voyons aucun nom retraçant Haouilah; et parce que le récit de la Genèse tient à la mythologie, peut-être la recherche d'un fleuve joint à ce nom est-elle idéale?

Un dernier pays nous reste à trouver, celui d'_Ophir_ qui, jusqu'ici, a été la pierre philosophale des géographes: successivement ils l'ont cherché dans l'Inde, à Ceylan, à Sumatra; dans l'Afrique, à Sofala; enfin jusqu'en Espagne, où ils ont voulu que Tartesse représentât la ville de Tarsis. Chacune de ces hypothèses a combattu l'autre par des raisons de vraisemblance et d'autorité; mais toutes ont péché contre une condition essentielle à laquelle on n'a point donné assez d'attention. Cette condition est que l'auteur du dixième chapitre, ayant observé, dans toute sa nomenclature, un ordre méthodique de positions et de limites, il n'est pas permis de violer ici cet ordre: dans le cas présent, le pays d'Ophir étant assigné à la division de Ieqtan, il n'est pas permis de le chercher hors de la péninsule arabe, où cette division est restreinte.

Une hypothèse récente a été mieux calculée, en plaçant Ophir dans les montagnes du Iémen, à 12 ou 14 lieues nord-est de Lohia, en un lieu nommé Doffir[185]; mais il reste douteux que ce local, voisin des Sabéens kushites, ait pu appartenir aux Ieqtanides; d'ailleurs l'addition d'une consonne aussi forte que le _D_, qui aurait changé Ophir en Doffir, est une altération dont l'idiome arabe n'offre pas d'exemple: enfin l'on ne conçoit pas comment les vaisseaux de Salomon auraient employé à faire un voyage de 400 lieues au plus (tout louvoiement compris), un temps aussi long que celui dont le texte donne l'idée, en disant que ces vaisseaux partaient _chaque troisième année_ pour Ophir, c'est à dire, qu'ils étaient un an à se rendre, un an à revenir, et ils n'auraient fait que 400 lieues par an!

Après avoir médité ce sujet, il nous a semblé qu'un plus grand nombre de convenances historiques et géographiques se réunissaient pour placer Ophir sur la côte arabe, à l'entrée du golfe Persique: établissons d'abord le texte qui doit être notre premier régulateur.

«Salomon fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber (sur la mer Rouge près d'Aïlah), et Hiram, roi de Tyr, lui envoya des pilotes connaissant la mer, pour conduire ses vaisseaux; et ils allèrent à Ophir, d'où ils apportèrent beaucoup d'or. (_Reg._ I, c. 9, v. 10)

«Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir. (_Ibid._, ch. 10, v. 1er.)

«Et elle lui apporta en présent une quantité prodigieuse d'or, d'aromates exquis, et de pierres précieuses. (v. 10.)

«Et les vaisseaux de Hiram qui apportèrent de l'or d'Ophir, en apportèrent aussi des bois appelés _almoguim_ (que l'on croit le sandal) et des pierres précieuses. (v. 11.)

«Et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie. (v. 15.)

«Et les vaisseaux de Tarsis (appartenant) au roi, allèrent avec ceux de Hiram, chaque troisième année; et ces vaisseaux de Tarsis apportèrent de l'or, de l'argent, des dents d'éléphant, des singes et des paons. (v. 22.)

«Josaphat fit construire des vaisseaux de Tarsis, pour aller à Ophir; mais ils périrent dans le port même d'Atsiom-Gaber. (c. 22, v. 49.)»

Pesons bien les circonstances et même les mots de ce récit: «1° Des vaisseaux partent d'Atsiom-Gaber; ils vont à Ophir; ils en apportent beaucoup d'or; et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie.»

Ici Ophir ne figure-t-il pas en synonyme avec Arabie?

«2° Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.»