Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 13

Chapter 133,593 wordsPublic domain

Un dernier exemple choquant de ce genre d'invraisemblances est la prétendue généalogie du dixième chapitre de la Genèse; l'auteur y suppose que les enfants de _Nohé_ dès la troisième génération occupèrent l'immensité du pays qui s'étend depuis la Scythie jusqu'à l'Éthiopie ou Abissinie, d'une part; depuis la Grèce jusqu'à l'Océan qui borde l'Arabie, d'autre part; et qu'ils y devinrent chacun la souche des peuples que l'on y dénombrait de son temps. Le tableau généalogique et la carte géographique que nous joignons ici, présentent son système sous un coup-d'oeil facile à saisir. Quelques savants, tels que Samuël Bochart,[145] dom Calmet,[146] Pluche,[147] Michaëlis,[148] qui se sont occupés à éclaircir les difficultés de géographie, ont bien senti l'impossibilité du sens littéral, mais les préjugés dominants ne leur ont pas permis d'en faire sentir les inconséquences. Il est vrai qu'on peut excuser l'auteur, en disant que par une métaphore naturelle aux langues orientales, et usitée chez les Grecs et chez les Latins, donnant à chaque peuple un nom collectif, il lui a aussi donné l'apparence d'un individu: ainsi, sous le nom d'_Ioun_, il désigne les Ioniens; sous celui d'_Ashour_, les Assyriens; sous celui de _Kanaan_, les Phéniciens; sous celui de _Koush_, les Éthiopiens ou Abissins. L'invraisemblance consiste à nous dire que _Ioun_, _Ashour_, _Kanaan_, _Koush_, _Sidon_, etc., furent des individus pères et auteurs des peuples de leurs noms; mais cet abus se retrouve chez les Grecs, qui nous disent que Pelasgus fut père des Pelasgues; que Cilix fut père des Ciliciens; _Latinus_, père des Latins, etc. Il paraît qu'en général les anciens, lorsqu'ils voulurent remonter aux origines, et qu'ils n'eurent aucun monument précis, employèrent cette formule, et donnèrent au premier auteur le nom de la chose: et parce que la nature même du langage les conduisit à personnifier tous les êtres, il en résulta que tout effet résultant d'une _cause_, fut censé _engendré_ par elle, en fut appelé le _fils_, le produit, comme elle-même en fut appelée la _mère_ ou le _père_; ainsi, parce que la _terre_ alimente le peuple qui l'habite, qu'elle semble en être la _nourrice_, la mère, ce peuple fut appelé, et l'est encore, en arabe, _enfant_ de cette terre, de ce pays. _Beni-masr_, les enfants de l'Égypte; _Beni-sham_, les enfants de Syrie; _Beni-fransa_, les enfants de la France. Avec cette explication fondée en raison et en fait, tout entre dans l'ordre, et alors tout le dixième chapitre doit se considerer comme une nomenclature géographique du monde connu des Hébreux à l'époque où écrivit l'auteur; nomenclature dans laquelle les peuples et les pays figurent sous des noms individuels, tantôt au singulier et tantôt au pluriel; comme _Medi_, les Mèdes; _Masrim_, les Égyptiens; _Rodanim_, les Rhodiens, etc., et dans laquelle les rapports d'origine par colonie, ou d'affinité par mœurs et par langage, sont exprimés sous la forme d'engendrement et de parenté. L'écrivain juif semble lui-même écarter le voile, lorsqu'après chaque branche de famille, ou chaque division de pays, il ajoute cette phrase: _Voilà les enfants de Sem, de Cham, de Iaphet, selon leurs tribus, selon leurs langues, leurs pays et leurs nations:_ Ces expressions: _selon leurs langues et leurs pays_, sont d'autant plus remarquables, qu'après avoir placé chaque peuple selon les meilleures indications géographiques, nous les trouvons tous distribués dans un ordre méthodique de voisinage et de contiguité, et que ceux de chaque branche ont un système commun de langage: par exemple, chez tous les peuples de Iaphet, la source du langage est cet idiome scythique appelé _sanscrit_, que des études récentes nous ont appris avoir jadis régné depuis l'Inde jusqu'à la Scandinavie, et que nous trouvons aujourd'hui être un des éléments de l'ancien grec et de l'ancien latin. Chez les enfants de Sem, la langue-mère est l'idiome arabique commun aux Élyméens, aux Assyriens, aux _Araméens_ (les Syriens). Chez les enfants de Cham, c'est encore ce même idiome que parlèrent les Phéniciens et les Éthiopiens: les Égyptiens eurent un système à part.

Le dixième chapitre offre encore cette particularité, que tous les peuples étant placés dans leurs pays respectifs l'on se trouve avoir _trois_ grandes divisions du _monde connu_ des Hébreux, qui ont une analogie sensible aux trois grandes divisions du monde connu des anciens; aux trois divisions de la terre, par Zoroastre, en pays de _Tazé_ ou Arabes, pays de Mazendran ou _Nord_, et pays de _Hosheng_; et au partage du monde entre les _trois dieux_, Jupiter, Pluton et Neptune; notez que _Cham_ ou plutôt _Ham_, qui signifie _noir_, _brûlé_, et qui se traduit en grec _asbolos_, couleur de suie, est le synonyme de Pluton. Mais commençons par établir tous les noms de la liste sur la carte, afin de rendre plus palpables nos propositions. Nous n'entrerons point dans tous les détails de discussion qui ont occupé Samuël Bochart, dom Calmet et Michaëlis; en profitant de leur travail, nous insisterons seulement sur quelques articles où notre opinion diffère de la leur. Iaphet a pour _descendants_ ou pour _dépendants_:

1° G_MR_, qui, étant écrit sans voyelles, peut se prononcer _Gomer_ ou _Gamr_, ou _Gimr_ (prononcez _Guimr_); nous préférons cette dernière lecture, et nous disons avec l'historien Josèphe, que _Guimr_ représente les _Kimr_ ou _Kimmériens_ de l'Asie mineure et de la Chersonèse _Kimmérienne_ ou _Kimbrique_. Hérodote parle de leurs incursions à l'époque même de Helqiah, lors de l'incursion des Scythes en 625; ils en avaient fait une autre sous Ardys, et encore antérieurement; et ils avaient fini par établir des colonies, que Josèphe confond avec les Galates, et que la Genèse désigne sous les noms d'_Ashkenez_, _Riphat_ et _Togormah_.

_Ashkenez_ a des traces dans la province d'Arménie, appelée par Strabon, _Asikins-ene_, et qu'il place entre la _Sophène_ et l'_Akilisène_.

_Riphat_ est l'altération facile de _Niphates_, _mont_ et _pays_ arménien, dont l'_r_ a été prononcé nasalement.

_Togormah_ est reconnu par Moïse de Chorène (pag. 26), pour être le nom d'un peuple qui habitait un autre canton montueux appelé _Harch_, dans la grande Arménie: ces trois peuples nous sont donc indiqués ici comme des colonies des _Kimmériens_ ou _Kimbres_, fondées à une époque inconnue.

2° Le second peuple de _Iaphet_, appelé _Magog_, représente les Scythes, de l'aveu unanime des auteurs grecs et arabes. On ne fait point mention ici de _Gog_ ou _Goug_, qu'Ézéqiel associe à _Moshk_, _Roush_[149], et _Toubal_, et qui doit être encore un peuple scythique: dans Strabon, le pays dit _Gogarene_ est voisin des _Moschi_. Dans l'ancien grec et latin, _goug-as_ signifie géant, et les légendes grecque et chaldéenne placent toujours les _géants_ dans le nord comme les Scythes. Justin, au début de son histoire, observe que les Scythes, dans des temps anciens, antérieurs même à Sésostris (1350), dominèrent sur l'Asie pendant 1500 ans. Cela cadre bien avec l'étendue de leur langue (le sanscrit).

3° Le troisième peuple est _Medi_, nom pluriel des Mèdes: Hérodote en compte sept nations; il ajoute que jadis leur nom était _Arioi_, les _braves_[150]: les livres parsis n'en citent pas d'autre à l'époque de Zoroastre. Ne peut-on pas en inférer, que le nom des _Mèdes_ ne se serait introduit que depuis la conquête de ces peuples par Ninus et les Assyriens?

4° Le quatrième peuple est _Ioun_, l'Ionien ou Grec de l'Asie mineure. Selon les auteurs grecs, la colonie des Ioniens ne vint s'établir en Asie que 80 ans après la guerre de Troie[151]. Les Grecs les appelèrent _Pélasgues aigialéens_ (c'est-à-dire _pécheurs_) aussi long-temps qu'ils habitèrent l'Achaïe[152]; Strabon (lib. VI) dit que l'Ionie, avant eux, était occupée par les Cariens et les Lelèges: les Pélasgues les ayant chassés, reçurent des barbares, selon quelques auteurs, le nom de _Ioun_ et _Iaoun_[153] (dont on a fait _Iavan_): selon d'autres, c'était le nom d'une tribu athénienne, qui d'abord faible, devint ensuite prépondérante dans le lieu de son émigration. De ces Ioniens vinrent ou descendirent _Elishah_, _Tarshish_, _Ketim_ et _Rodanim_.

Elishah est l'_Ellas_, ancien nom de la Grèce ou Peloponese; il pourrait aussi être l'_Elis_, très-ancienne portion de ce pays qui en aurait pris le nom chez les Phéniciens. Mais ici les Grecs sont en contradiction avec l'auteur de la Genèse, puisqu'ils soutiennent que c'est de l'_Ellas_ que sont venus les Ioniens et les autres colonies citées.

_Ketim_ est le nom pluriel des Kitiens, peuple ancien et prépondérant de l'île de Cypre, qui paraît en avoir pris le nom: ce nom se trouve aussi appliqué à la côte de Cilicie. (_Isaïe_, c. XIII.)

_Rodanim_ sont les Rhodiens.

_Tarshish_ est la ville et pays de _Tarsous_, sur la côte de Cilicie, en face de Cypre. Tous ces pays sont contigus sur la carte, comme dans la liste de l'auteur; et tous sont maritimes ou insulaires; ce qui sans doute lui fait dire «que par eux furent partagées les îles des nations.»

Isaïe, ch. LXVI, associe, dans un même récit, _Phul_, _Loud_, _Ketim_, _Tarshish_, _Ioun_, _Moshk_ et _Tubal_. _Phul_ est la _Pam-phulie_; _Loud_ est la _Lydie_. La contiguité est bien observée.

5° Le cinquième peuple de Iaphet est _Toubal_, que Josèphe dit représenter les Ibériens. La capitale de ce pays, nommée _Tebl-is_ et _Teflis_, offre quelque analogie au mot _Tebl_; mais les peuples _Tubar-eni_, sur le rivage de l'Euxin, pourraient ici être désignés, et rempliraient mieux l'indication d'_Isaïe_.

6° Le sixième peuple est _Moshk_, qui représente les habitants des _Moschici montes_, au nord de l'Arménie.

7° Enfin le septième peuple est _Tiras_, que l'on regarde comme le représentant des _Thraces_ établis dans la Bithynie. Moïse de Chorène dit à ce sujet:[154] «Nos antiquités s'accordent à regarder _Tiras_ non comme fils propre de Iaphet, mais comme son petit-fils.» Ceci indique des sources communes où a puisé Helqiah.

Si l'on examine la carte, l'on voit que tous ces peuples de Iaphet sont situés au nord du _Taurus_, comme le remarque Josèphe, ayant pour limites la Grèce à l'ouest, la Scythie au nord et au nord-est; ce qui nous donne de ce côté les bornes du monde connu des Hébreux; dans lequel Iaphet représente le continent ou le climat du nord.

En opposition, le midi est occupé par _Ham_ ou _Cham_, qui effectivement signifie _brûlé_, _noir_ de chaleur. L'épithète de _ammonia_, que les Grecs donnent à quelques parties de l'Afrique, n'est que le mot phénicien-hébreu privé de son aspiration _H_.

Les dépendances de _Ham_ sont _Kanaan_, _Phut_, _Masrim_ et _Kush_. Sous le nom collectif de _Kanaan_ sont compris les peuples Phéniciens, au nombre de onze, dont les positions sont connues: l'on peut s'étonner de ne point y voir les _Tyriens_ compléter le nombre sacré _douze_; mais si, comme le disent plusieurs auteurs anciens, Tyr ne fut fondée que 240 ans avant le temple de Salomon par des émigrés de Sidon, Helqiah n'a point dû placer cette colonie posthume dans le tableau primitif; et ce silence, joint au mot d'Isaïe, qui appelle _Tyr_, _fille de Sidon_, vient à l'appui de l'opinion que nous indiquons.

Tous les auteurs grecs s'accordent à dire que la nation phénicienne avait émigré des bords de la mer _Erythrée_ ou _Rouge_, à raison du bouleversement de leur pays par des volcans. Ceci nous indiquerait son siége ancien et primitif sur la côte frontière de l'Iémen, dans le Téhama, en face des îles volcaniques de _Kotombel_, de _Foosth_, de _Gebel-Târ_, de _Zekir_; tout ce local, jusqu'à l'autre rive où est _Dahlak_, porte des traces de combustion et de tremblements de terre. Par cette raison géographique, les Phéniciens se trouvent être un peuple arabique; leur langue nous en est garant; et parce que nous allons voir le foyer présumé de leur origine occupé par une branche d'Arabes qui nous sont désignés comme les plus anciens de tous, nous avons lieu de les classer dans cette branche. A quelle époque se fit cette émigration? L'histoire n'en dit rien, et c'est une preuve de son antiquité. La fondation du temple d'Hercule à Tyr, en même temps que l'on fonda cette ville[155], 2760 ans avant notre ère, nous montre les Phéniciens déja établis; mais ils ont pu être arrivés bien antérieurement.

2° Sous le nom pluriel de _Masrim_ sont désignés les Égyptiens, dont le pays et la capitale sont encore aujourd'hui appelés par les Arabes _Masr_.

Leurs enfants, c'est-à-dire les peuples compris dans leur territoire, sont:

1° Les _Loudim_, qu'il ne faut pas confondre avec les Lydiens d'Asie. Jérémie, chap. LXVI, en les associant aux Libyens et à d'autres peuples du Nil, ne permet pas qu'on les écarte de ce local; ils doivent être les habitants du pays de _Lydda_ ou _Diospolis_, l'une des villes anciennement populeuses et puissantes de la Haute-Égypte.

Les _Aïnamim_ n'ont pas laissé de trace apparente, non plus que les _Nephtahim_ et les _Kasalhim_.

Les _Phatrousim_ sont les habitants du nome ou pays de _Phatoures_, près Thèbës, comme l'a très-bien prouvé Bochart[156], dont les arguments démontrent que la division de l'Égypte, en haute et basse (_Saïd_ et _Masr_), telle que la font encore les Arabes, a dû être usitée chez les Juifs, leurs frères à tant d'égards.

Les _Lehabim_ doivent être les Libyens: Ezéqiel est le seul qui ait parlé d'un pays de Qoub dans ce désert; les _Cobii_ de Ptolomée en remplissent l'indication.

Les Philistins nous sont indiqués ici comme un peuple émigré d'Egypte, et l'histoire nous dit qu'effectivement des dissensions religieuses chassèrent souvent des peuplades de ce pays. Les _Kaphtorim_ peuvent être les habitants de Gaza, mais en aucun cas ceux de Cypre, comme l'a cru Michaëlis.

Isaïe, Jérémie et d'autres écrivains hébreux parlent de quelques villes d'Égypte qu'il est bon de placer.

_Sin_ est Péluse; _Taphnahs_ est Daphnas d'Hérodote; _Tsan_ est Tanis dans le lac Menzâlé.

Nouph est l'_O-nuph-is_ de Ptolomée plutôt que Memphis.

_Na-amoun_, ville comparée à Ninive, pour la splendeur, ne peut être que _Thèbes_, ainsi que l'on en est d'accord d'après les raisons de Bochart.

_On_ ou _Aoun_ est connu pour être Héliopolis.

Quant à la division de _Phut_, elle n'a pas de trace, à moins de la voir, avec Josèphe, dans le fleuve _Phutes_ en Mauritanie.

Le quatrième peuple de la division de _Cham_ est _Kush_, dont Josèphe nous déclare que le nom correspond, chez les Asiatiques, au mot _Éthiopien_ chez les Grecs. Par conséquent _Kush_[157] désigne les peuples _noirs_ à cheveux plats, habitant l'Abissinie en général, spécialement le pays d'Axoum, où parait avoir été l'ancienne capitale de Kush; il faut distinguer ces noirs à cheveux plats, des noirs à cheveux _crépus_ (les nègres): cette distinction est exprimée chez les Grecs par l'expression d'_Éthiopiens occidentaux_ et _Éthiopiens orientaux_. Dans Homère[158], ceux-ci sont proprement les peuples de l'Abissinie, dont les rois conquirent plusieurs fois l'Égypte; par la suite le nom d'_Éthiopiens_ s'étendit aux peuples noirs que les Persans appelaient _Hind_, ou Hindous, et ce nom de Hindous ou Indiens, au temps des Romains, revint aux peuples de l'Iémen, qui étaient effectivement des hommes _noirs_, des _Éthiopiens_. Hérodote, dans sa description de l'armée de Xercés, joint les Arabes aux Éthiopiens-Abissins, et nous les montre réunis sous un même chef, ce qui indique une affinité étroite de constitution et de langage. Cette affinité se trouve confirmée par l'auteur de la Genèse, lorsqu'il dit: Les enfants de _Kush_ sont _Saba_, _Haouilah_, _Sabta_, _Sabtaka_ et _Ramah_.

C'est-à-dire que ces cinq peuples étaient aussi des hommes noirs de race _kushite_, ou éthiopienne-abissine: il s'agit de trouver leur emplacement.

Bochart veut que _Saba_ soit le pays de Mareb, appelé synonymement par les Arabes, _Saba-Mareb_; mais l'identité ne peut s'admettre, parce que ces mêmes Arabes placent à _Mareb_ la reine de _Saba_ qui visita Salomon, et que les Hébreux, en parlant de cette femme, ne la disent point reine de _Saba_ par _s_ (ou Sameck), tel qu'est écrit notre _Saba kushite_; mais reine de _Sheba_ par _sh_ (ou _Shin_), tel qu'ils écrivent _Sheba_, fils de Ieqtan, qui, à ce moyen, est le _Saba homérite_ des Arabes; et remarquez que _Saba_ par _s_ n'a point dans l'arabe moderne, le sens de _lier_ et faire _captif_, que les Arabes disent lui appartenir, tandis que _Sheba_ par _Shin_ a ce sens dans l'hébreu; ce qui prouve que la véritable orthographe est _Sheba-Mareb_. Une meilleure représentation nous semble se trouver dans une autre ville de Saba, située au pays de Téhama, laquelle nous est désignée par les Grecs, comme l'entrepôt ancien et très-actif du commerce de l'or et des aromates de l'Arabie. La circonstance d'être placée sur l'une des éminences qui bornent le plat pays de Téhama, nous fait reconnaître cette ville dans celle que les Arabes modernes nomment encore _Sabbea_: si, comme tant d'autres cités de l'Orient, elle est réduite à un état presque misérable, l'on en trouve les causes palpables dans la dérivation qu'a subie le commerce de l'Inde, et dans les ensablements qui, sur cette place, repoussent la mer à près de 1,200 toises par siècle.

_Sabtah_ n'en fut pas éloigné, si, comme nous le pensons, il est le _Sabbatha-metropolis_ de Ptolomée[159], placé par le géographe nubien Edrissi, entre _Damar_ et _Sanaa_[160].

_Sabtaka_ est rejeté par Josèphe dans l'_Éthiopie abissine_, par Bochart dans la Caramanie persique, sous prétexte de rassembler à _Samydake_: ces deux hypothèses nous paraissent vagues et sans preuves: Sabtaka n'a pas de trace connue.

_Haouilah, mal prononcé _Hevila_, et bien représenté par les _Chavelæi_ de Pline, et _Chavilatæi_ de Strabon, que ces auteurs s'accordent à placer entre les _Nabatéens_ et les _Agréens_, ou _Agaréens_. Le pays de ces derniers doit être le _Hijar_ ou _Hagiar_ moderne[161], par le 27e de latitude, dans le Hedjaz, à environ 40 lieues _est_ de la mer Rouge... Par conséquent _Haouilah_, qui a le sens de _pays aride_, dut être dans le sol réellement aride, dans le désert au nord de _Hijar_, au pied de la chaîne des rocs où vivaient les Tamudeni. Ce local remplit bien l'indication du livre de Samuël qui nomme _Haouilah_ comme borne extrême de l'expédition de Saül contre les Amalékites[162]; et cette situation d'une tribu kushite convient d'autant mieux en cet endroit, que, d'une part, elle se trouve appuyée au mont _Shefar_, appartenant aux tribus ieqtanides, et désigné par Ptolomée pour être la _borne_ de l'_Arabie heureuse_, tandis que d'autre part elle est contiguë au pays de _Tamoud_, l'une des 4 anciennes tribus arabes qui paraissent avoir été réellement kushites, et au pays des Madianites qui certainement l'étaient, ainsi que le prouve l'anecdote de Séphora, femme de Moïse, à laquelle sa belle-sœur Marie reprochait d'être une _noire_ (une kushite); ce genre de population subsistait encore au temps de _Zarah_, roi de Kush, qui vint avec une armée immense, attaquer Asa, roi de Juda, vers l'an 940 avant notre ère[163], et qui avait pour résidence, du moins temporaire, la ville de _Gerara_, dans le pays d'Amalek; _Taraqah_ qui, au temps d'Ezékiaq, et de Sennachérib, fut aussi un roi de Kush, sortit également, avec une autre nuée de soldats, de cette même contrée. Il paraît donc certain que la côte arabique de la mer Rouge, depuis l'Arabie pétrée jusqu'à _Sabtah_, c'est-à-dire, les deux pays appelés _Hedjaz_ et _Téhamah_, appartenaient aux Éthiopiens, et formaient un même état ou une même population avec l'Abissinie, placée sur l'autre rive de cette même mer. Cela se conçoit d'autant mieux, qu'au moyen des îles, la communication des deux rivages est extrêmement facile, et que la ligne de séparation d'avec les tribus ieqtanides, se trouve être une chaine de rocs et de montagnes qui borne le grand désert de la péninsule vers ouest, depuis le mont Shefar jusqu'à l'Iémen[164].

Une autre dépendance de _Kush_ est encore _Ramah_, que les Grecs écrivent _Regma_. Strabon dit que ce mot en syrien signifie _détroit_; et Ptolomée, avec Étienne de Byzance, place une ville de Regma sur la côte arabe du golfe Persique, non loin du fleuve _Lar_ ou Falg moderne. Par cette situation, séparée et distante de _Kush_, tel que nous venons de le décrire, Rama s'indique pour être une colonie d'Éthiopiens ou Kushites; _Busching_ place en ce parage une ville de _Reamah_, peuplée de noirs très-commerçants. A son tour, Reamah semble avoir produit près de lui deux autres colonies qui sont _Sheba_ et _Daden_.

_Daden_ est la petite île _Dadena_, sur la côte arabe qui mène au golfe Persique. L'ouvrage intitulé _Oriens Christianus_[165], nous apprend que cette île, appelée en syrien _Dirin_, dépendit de l'évêché de _Catara_ ou _Gatara_.

_Sheba_ montre sa trace dans les pays montueux des _Asabi_, que Ptolomée place à la pointe arabe du détroit; ces trois positions, qui se touchent, remplissent très-bien l'indication d'Ezéqiel, dans son chapitre XXVII, où il dit: «O ville de Tyr, les marchands de _Sheba_ et de _Ramah_ sont tes courtiers; ils te fournissent l'_or_, les _parfums_ et les _perles_: _Daden_ t'envoie les dents d'éléphant et les bois d'ébène.»

Le voyageur Niebuhr observe que depuis _Ras-el-had_, jusqu'à _Ras-masendom_, il n'y a de sables qu'entre _Sîb_ et _Sehar_; «que tout le pays dépendant de Maskat est montueux jusqu'à la mer, et que deux bonnes rivières y coulent toute l'année; l'on y cueille en abondance du froment, de l'orge, du dourah, des lentilles, des dattes, des légumes, des raisins; le poisson est si abondant, que l'on en nourrit le bétail. _Sehar_, ruinée, est une des plus anciennes villes de l'Orient, de même que _Sour_ (Tyr), située non loin de Maska.» Voyez _Niebuhr, Descript. de l'Arabie_, pag. 255.

Avec de tels avantages de sol, favorisés d'un beau climat, sur une superficie égale à toute la Syrie, l'on conçoit qu'il put jadis exister en cette contrée des peuples industrieux et riches, surtout lorsque le commerce de l'Inde y avait sa route principale vers l'occident; et puisque les habitants d'alors portaient le nom de _Sabéens_ (Sheba), il ne faut plus s'étonner qu'ils aient enrichi par leur or et par leur commerce les Phéniciens de Tyr, ainsi que le disent expressément les Grecs qui ont pu les confondre avec les autres Sabéens de l'Iémen et du Téhama. (Voyez _Bochart, Phaleg._ lib. IV, chap. VI, VII et VIII.)

La Genèse continue: «Or l'Éthiopie engendra ou produisit _Nemrod_ qui commença d'être fort (ou géant) sur la terre: il fut un grand chasseur devant le Seigneur, et les chefs-lieux de sa domination furent Babylon, Arak, Nisibe et Kalané dans le pays de Sennaar.»

De quelque manière que Nemrod vienne d'Éthiopie, ou qu'il en dépende, nous avons ici une indication que les pays de sa domination appartiennent à la division de Kush, et que par conséquent leurs habitants furent des hommes noirs à cheveux longs. Ceci s'accorde très-bien avec le témoignage d'Homère, d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, et en général des anciens auteurs qui nous dépeignent tels les peuples de la Babylonie et de la Susiane. Ce furent là les _Éthiopiens_ de Memnon, fils de l'Aurore et de Titon, auxquels les Asiatiques durent donner le nom de _Kushéens_, prononcé, en dialecte chaldaïque, _Kuhéens_. Ce même nom se représente dans le Kissia de Ptolomée, pays voisin de Suse. Les auteurs arabes désignent également les peuples de ces contrées par le terme de _Soudan_, c'est-à-dire, les _noirs_: ainsi les colonies _éthiopiennes_ ou _kushites_ s'étaient répandues dans tout l'_Iraq-Arabi_, jusque dans la Perse, et ceci nous rappelle l'ancien monument arabe cité par Maséoudi, selon lequel les tribus de _Tasm_ et de _Djodaï_ possédèrent l'Iraq-Arabi et la Perse limitrophe[166]: ces tribus primitives auraient donc été des _kushites_, parentes des Kananéens ou Phéniciens qui, issus de Cham, et émigrés du _Téhamah_, auraient réellement eu une même origine.