Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I

Part 11

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Le quatrième, appelé _Phishoun_ ou _Phison_, n'est point aussi facile à désigner, parce que la terre d'_Hevila_, qu'il _entoure_, n'a pas une position claire, ainsi que nous le dirons bientôt; seulement on peut assurer qu'il n'y a point de raison solide à le prendre pour le _Phase_ de Colchide. D'ailleurs lorsque le texte nous dit que ces _quatre fleuves_ sortaient d'une _même source_, il nous avertit qu'il y a encore ici de l'allégorie, puisque rien de tel n'existe dans la géographie connue, à moins qu'il n'ait voulu indiquer pour cette source l'_Océan_, duquel les anciens peuples ont souvent cru que sortaient les fleuves et les rivières; mais ici le mot de l'énigme est plus compliqué, plus ingénieux: il faut le trouver dans cette même doctrine astrologique qui vient de nous en éclaircir d'autres. Or dans cette doctrine, et conformément au génie oriental, qui exprime tout par figures, il paraît que les adeptes représentèrent le Zodiaque sous l'image d'un _fleuve_, dont le cours entraîne tous les événements du ciel et de la terre. Pour exprimer ce qui se passe pendant la saison d'été, ils peignirent au bord de ce fleuve, _à la porte_, c'est-à-dire à l'équinoxe du printemps, qui _ouvre_ la belle saison, ils peignirent un _arbre_ vêtu de ses feuilles, emblème sensible de la végétation; ce fut l'arbre de vie, le _lignum vitæ_ de l'Apocalypse, portant 12 fruits, un pour chaque mois. Jusqu'à l'automne le _jardin_ où étaient ce fleuve et cet arbre, était _un lieu_ de délices; mais venait ensuite le semestre d'hiver, saison de ténèbres, de souffrances, empire du _mal_. L'_homme_ qui goûta les fruits de cette seconde période, acquit l'expérience des deux états; il eut la science du _bien_ et du _mal_; et lors-qu'il revint à la porte du printemps, l'_arbre de vie_ ne fut plus que l'_arbre de cette science_. Ce texte fut trop riche pour être négligé par les prêtres moralistes; en suivant cette première idée du Zodiaque, devenue _fleuve_, le _monde_ se _trouva_ entouré de l'_Océan_; par la raison que _Océan_ et _fleuve_ s'expriment par un seul et même mot chaldéen-arabe, _Bahr_. De là cette antique opinion exprimée par Hésiode et par Homère, que l'_Océan est comme une ceinture autour de la terre_; ici nous avons la sphère terrestre (la géographie) confondue avec la _haute-sphère_: cette confusion dont nous voyons un trait dans les _quatre_ fleuves de la Genèse, est devenue un système complet dans les livres non moins anciens des sectes indiennes de Boudha. Tout ce que ces livres, conservés au _Thibet_, à _Ceylan_, au _Birmah_ et dans l'_Inde_, nous disent du _monde entouré_ de 7 _montagnes_; de 7 mers entre ces 7 montagnes, formant 7 grandes îles; chaque mer et chaque montagne avec un nom distinct et des qualités relatives aux métaux, l'or, l'argent, etc., et aux couleurs, rouge, vert, etc.; aux pierres précieuses; tout ce qu'ils disent de la division du monde en _quatre parties_, et des _quatre faces_ du _mont Righel_ ou _Merou_ (qui est l'Olympe): tout cela, qui au sens littéral est absurde et sans type physique, devient raisonnable et vrai, quand on le prend pour une description du _monde céleste_ et de ses divisions physiques, selon les systèmes anciens. Il y a cette particularité dans la cosmogonie du Thibet, que près d'un grand _arbre_, qui est la figure du monde, sont placés 4 rochers, desquels _sortent quatre fleuves sacrés_, _dont_ l'un fait face à l'orient, l'_autre_ au midi, le troisième au couchant, et le quatrième au nord; c'est-à-dire qu'ils sont placés aux _quatre portes_ du cercle zodiacal (les 2 solstices et les 2 équinoxes); et afin que l'on ne s'y trompe point, chacun de ces 4 fleuves est caractérisé par la tête d'un animal[128] qui, dans le Zodiaque lunaire indien, est affecté à l'un de ces points du cercle céleste. Nous avons ici une analogie sensible avec les _quatre fleuves_ de la Genèse qui, chez les Chaldéens comme chez les Indiens, ont été la figure des influences célestes s'écoulant du grand fleuve Zodiaque par les quatre portes du ciel, c'est-à-dire par les coupures des solstices et des équinoxes qui ouvraient chaque saison et déterminaient son caractère. Il est à remarquer que l'historien Josèphe, qui, en sa qualité de prêtre, ne fut pas étranger à la _doctrine secrète_, dit que le fleuve _Phison_ est le Gange, ce qui indique une sorte de parenté entre les deux systèmes: il ajoute que chacun de ces fleuves a un sens moral; que l'Euphrate signifie _dispersion_ (il a voulu dire _division_, séparation, _pharat_);[129] le Tigre, _rapidité_; le Phison, _multitude_ ou _abondance_; et le Gihoun, _venant d'Orient_. Ne serait-ce point ici la cause des noms de ces 4 fleuves qui, par l'effet du hasard, se seraient trouvés avoir le nom des qualités attribuées aux époques des influences. Au reste les Indiens ont aussi leur paradis, et les 4 fleuves qui en sortent, viennent également d'une source commune, placée au _point de partage_ des eaux de l'Indus, de l'Oxus (appelé _Gihoun_ par les Arabes) et de deux autres rivières. Chaque peuple a dû chercher et trouver chez lui ces fleuves d'un monde primitivement fictif, et la ressemblance des noms qu'ils portent est un indice de la source commune de toutes ces idées. Prétendre, avec les missionnaires chrétiens, que cette source est _dans les livres de Moïse_, d'où elle se serait répandue chez tous les peuples, est une hypothèse insoutenable, surtout quand _ces livres_ sont une énigme qui ne s'explique que par les livres des autres peuples. La vérité est que le petit peuple hébreu, plus obscur chez les anciens que les Druses ches les modernes, a pris sa part des idées que le commerce et la guerre répandirent dès la plus haute antiquité, et rendirent communes aux grandes nations civilisées, telles que les _Égyptiens_, les _Chaldéens_, les _Assyriens_, les _Mèdes_, les _Bactriens_, et les _Indiens_, qui tous eurent leurs collèges de prêtres astronomes et astrologues, livrés aux mêmes travaux, par conséquent soumis aux mêmes révolutions de découvertes, de disputes, d'erreurs, de perfectionnement que nous voyons dans tous les siècles agiter les corps savants et même ignorants. Plus on a pénétré, depuis 30 à 40 ans, dans les sciences secrètes, et spécialement dans l'astronomie et la cosmogonie des Asiatiques modernes, les Indous, les Chinois, les Birmans, etc., plus on s'est convaincu de l'affinité de leur doctrine avec celle des anciens peuples nommés ci-dessus;[130] l'on peut dire même qu'elle s'y est transmise plus complète à certains égards, et plus pure que chez nous, parce qu'elle n'a pas été aussi altérée par des innovations anthropomorphiques qui ont tout dénaturé... Cette comparaison du moderne à l'ancien est une mine féconde, qui n'attend que des esprits droits et dégagés de préjugés pour fournir une foule d'idées également neuves et justes en histoire; mais, pour les apprécier et les accueillir, il faudra aussi des lecteurs affranchis de ces mêmes préjugés ennemis de toute idée nouvelle, etc.

CHAPITRE XVII.

Mythologie de la création.

Poursuivons nos recherches sur la Genèse, et montrons que son récit de la _création_ se retrouve, comme les précédens, presque littéralement exprimé dans les cosmogonies anciennes, et toujours spécialement dans celles des Chaldéens et des Perses. Notre traduction va être plus fidèle que celles du grec et du latin:

/# «Au commencement, les dieux (Elahim) créa (bara) les cieux et la terre. Et la terre était (une masse) confuse et déserte, et l'obscurité (était) sur la face de la terre..... Et le _vent_ (ou esprit) des dieux s'agitait sur la face des _eaux_. Et les _dieux_ dit: Que la lumière soit! et la lumière fut; et il vit que la lumière était _bonne_; et il la _sépara_ de l'obscurité. Et il appela _jour_ la lumière, et _nuit_ l'obscurité; et le soir et le matin furent un premier jour.

«Et les _dieux_ dit: Que le _vide_ (Raqîa) soit (fait) au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux des eaux; et les _dieux_ fit le _vide_ séparant les eaux qui sont sous le vide, des eaux qui sont sur le _vide_; et il donna au vide le nom de _cieux_; et le _soir_ et le _matin_ furent un second jour; et les _dieux_ dit: Que les eaux sous les cieux se rassemblent en un seul lieu, et que la terre sèche se montre; cela fut ainsi; et il donna le nom de _terre_ à la sèche, et le nom de _mer_ à l'amas d'eaux; et il dit: Que la terre produise les végétaux avec leurs semences; et le soir et le matin furent un troisième jour, etc.

«Et le quatrième jour, il fit les corps lumineux (le soleil et la lune), pour _séparer le jour de la nuit_, et pour servir de signes aux temps, aux jours et aux années.

«Au cinquième jour, il fit les reptiles d'eau, les oiseaux et les poissons.

«Au sixième jour, les _dieux_ fit les reptiles terrestres, les animaux quadrupèdes et sauvages, et il dit: _Faisons_ l'homme à _notre image_ et à _notre_ ressemblance, et il créa (bara) l'homme à son image; et le créa (bara) à son image; et il les créa (bara) _mâle et femelle_; et il se reposa au septième jour, et il bénit ce septième jour.

Or, il ne pleuvait point sur la terre; mais une source (abondante) s'élevait de la terre, et arrosait toute sa surface.

«Et il avait planté le jardin d'_Éden_ (antérieurement ou à l'Orient); il y plaça l'homme. Au milieu du jardin était l'_arbre de vie_ et l'arbre de la _science du bien et du mal_. Et du jardin d'Éden sortait un _fleuve_ qui se divisait en 4 têtes appelées le _Phison_, le _Gihoun_, le _Tigre_ et l'_Euphrate_.

«Et _Iahouh-les-dieux_[131] dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; et il lui envoya un sommeil, pendant lequel il lui retira une côte, de laquelle il _bâtit_ la femme, etc., etc.» #/

Si un tel récit nous était présenté par les brahmes ou par les lamas, il serait curieux d'entendre nos docteurs contrôler ses anomalies. «Voyez, diraient ils, quelle étrange physique! Supposer que la lumière existe avant le soleil, avant les astres, et indépendamment d'eux; et ce qui est plus choquant, même dans le langage, dire qu'il y a un _soir_ et un _matin_, quand le soir et le matin ne sont que l'apparition ou disparition de l'astre qui fait le jour! Et ce vide produit au milieu des eaux, qui suppose qu'au-dessus du ciel visible, il y a un amas d'eaux subsistant! aussi cette physique nous parle-t-elle des _cataractes du ciel_ ouverte au déluge; et l'un de ses interprètes ne craint pas de nous dire que la voûte du ciel est de cristal[132]. Et cette terre sans pluies, sans nuages, par conséquent sans évaporation, ayant une seule source qui arrose sa face! et cet homme créé tout seul et cependant _mâle_ et _femelle_! en vérité ces Indous avec leurs _Shastras_ et leurs _Pouranas_ nous font des contes arabes.»

Nous le pensons comme nos docteurs; mais parce que ce côté de la question est jugé pour tout esprit de sens rassis et non imbu des préjugés de l'enfance, nous allons nous borner à considérer le côté allégorique, et à développer le sens. Tout lecteur aura été choqué de notre traduction les _dieux créa_; néanmoins telle est la valeur du texte, de l'aveu de tous les grammairiens. Pourquoi ce pluriel gouvernant un singulier? parce que le rédacteur juif, pressé par deux autorités contradictoires, n'a vu que ce moyen de sortir d'embarras. D'une part, la loi de Moïse proscrivait la pluralité des dieux; d'autre part, les cosmogonies sacrées, non seulement des Chaldéens, mais de presque tous les peuples, attribuaient aux _dieux secondaires_, et non à ce grand Dieu unique, l'organisation du monde. Le rédacteur n'a osé chasser un mot consacré par l'usage. Ces Elahim étaient les _décans_ des Égyptiens, les génies des mois et des planètes chez les Perses et les Chaldéens, génies-dieux cités sous leur propre nom par l'auteur phénicien Sanchoniaton; lorsqu'il dit: les compagnons d'_Il_ ou _El_ qui est Kronos (Saturne), furent appelés _Eloïm_ ou _Kroniens_[133] et on les disait les égaux de Kronos.

Or Kronos ou Saturne est, comme on sait, l'emblème du _temps_, mesuré par la planète de ce nom: ses égaux furent donc naturellement des génies de la même espèce. La lettre _h_ manquant à l'alphabet grec, le mot Eloïm a rendu le mieux possible le phénicien arabe _Elahim_, pluriel hébreu de _Elah_, _Dieu_. Mais pourquoi leur attribuait-on l'organisation ou la _création du monde?_ Par la raison simple et naturelle que le _monde_ dans son sens primitif, fut le grand _orbe_ des cieux, et spécialement l'_orbe_ ou cercle du Zodiaque. Or, comme à partir de l'équinoxe du printemps les êtres terrestres, engourdis et comme morts pendant l'hiver, prenaient une vie nouvelle; que la production des feuilles, des fleurs et de tout le règne végétal semblait être une véritable création, les génies qui présidaient à chaque signe du Zodiaque furent _considérés_ comme les auteurs et moteurs de tout ce mouvement de vie; et parce que cette période de vie, d'abondance et de délices, ne durait que jusqu'à l'équinoxe d'automne, la création fut dite ne durer que _six mois_, qui, par d'autres équivoques, ont été appelés dans les diverses cosmogonies tantôt des _jours_, tantôt des _mille_, etc.

Avec le progrès des connaissances, les astronomes physiciens ayant considéré le _monde_ sous un point de vue plus vaste, des esprits subtils raisonnèrent sur l'origine de tous les êtres visibles; et alors naquirent ces systèmes plus ou moins extravagants qui de l'Inde et de la Chaldée passèrent dans l'ancienne Grèce, et qui, commentés par Pythagore, par Thalès, par Platon, par Zénon, par Aristote, ont donné naissance à d'autres systèmes que l'on peut appeler des _délires_ organisés. Quant au mot _création_, pris dans ce sens de _produire_ de rien, de _tirer_ du néant des substances solides et sensibles, il est douteux que cette idée abstraite, due à l'exaltation des cerveaux jeûneurs des pays chauds, ait été connue ou reçue par les anciens juifs; ce qu'il y a de certain, c'est que le mot _bara_, traduit par (les dieux) _créa_, ne comporte point ce sens, puisqu'on le trouve en beaucoup d'occasions employé comme dans le sens de fabriquer, _former_: nous en avons trois exemples dans le morceau cité, où il est dit que Dieu créa l'homme à son image, qu'il _les créa_ mâle et femelle, etc. Le _limon rouge_ dont l'homme fut formé existait; et la distinction du sexe n'est qu'une disposition de la matière déja formée: il n'y eut donc point là une _création_ dans le sens de _tirer du néant_, de produire quelque chose avec rien.

Nous avons dit que les six mois de la création furent considérés sous des rapports et sous des noms divers, selon les divers systèmes des anciens astrologues. Leurs livres, chez les Perses et chez les Étrusques, nous en offrent deux exemples d'une analogie sensible avec la Genèse.

/# «Un auteur toscan très-instruit, dit Suidas[134], a écrit que le grand _Dêmi-ourgos_, ou architecte de l'univers, a employé 12,000 ans aux ouvrages qu'il a produits, et qu'il les a partagés en 12 temps distribués dans les 12 maisons du soleil (les 12 signes du Zodiaque).» #/

[Notez que ce grand architecte, ou son type originel, est le soleil, qui dans toutes les premières théogonies, est le créateur, le régulateur du monde supérieur et inférieur.]

/# «Au premier mille, il fit le ciel et la terre.

«Au deuxième mille, il fit le firmament (le grand vide) qu'il appela le _ciel_.

«Au troisième mille, il fit la mer et les eaux qui coulent dans la terre.

«Au quatrième, il fit les deux grands flambeaux de la nature.

«Au cinquième, il fit l'ame des oiseaux; des reptiles, des quadrupèdes, des animaux qui vivent dans l'air, sur la terre et dans les eaux.

«Au sixième mille, il fit l'homme.» #/

Cette distribution des ouvrages est d'une telle ressemblance, qu'on ne peut douter qu'elle ne vienne de la même source. Or, et si l'on considère, d'une part, que tout ce que nous connaissons des arts et de la religion étrusques, a une analogie frappante avec les arts et la religion de l'Égypte[135]; d'autre part, que Moïse a imité une foule d'institutions de ce dernier pays, l'on sera porté à y placer l'origine de ces idées, surtout lorsqu'elles se lient à l'institution de _la semaine_ qui est attribuée aux Égyptiens, et qui date de la plus haute antiquité. Dans la citation que nous venons de faire, nous avons des _mille_ à la place des _jours_; mais il ne faut pas oublier que les anciens théologues ou cosmologues ont donné des acceptions très-diverses aux mots _jours_ et _années_.

/# «Le soleil, dit l'ancien livre indien attribué à Mènou, cause la division du jour et de la nuit qui sont de deux sortes, ceux des hommes et ceux des dieux. Le mois (ou temps d'une lune) est un _jour_ ou nuit des Richis (ou Patriarches). La moitié brillante est destinée à leurs occupations, et la moitié obscure à leur sommeil. Une _année_ est un jour et une nuit des dieux (censés habiter le pôle ou mont Merou); leur jour a lieu quand le soleil se meut (de l'équateur) au nord (en effet le pôle nord est éclairé six mois); (de l'équateur) au midi (ou pôle sud); or 4000 années des dieux, composées de tels jours, font un âge appelé krïta, etc»[136]. #/

Quant aux _mille_ employés ici comme synonymes des mois et des signes du Zodiaque, nous avons vu et nous allons voir encore que cette division décimale de chaque signe fut usitée par les Chaldéens, sans néanmoins prétendre en exclure les Égyptiens. Avec un tel langage et de telles acceptions de mots, l'on sent que les mystiques anciens et modernes ont pu se faire un dictionnaire très-embarrassant pour ceux qui n'en ont pas la clef. En cette occasion, elle nous donne le moyen de reconnoître entre les six jours des Hébreux et les six mille des Étruriens, une synonymie difficile à contester. L'auteur étrurien ajoute «que les six premiers mille ans ayant précédé la formation de la race humaine, elle semble ne devoir subsister que pendant les six mille autres qui complètent la période de douze mille ans au bout desquels le _monde_ finit.»

Ici nous avons la source de l'opinion des _millénaires_ si célèbres dans les premiers siècles du christianisme, et qui fut commune à presque tout l'Orient: en même temps nous voyons l'effet bizarre produit par l'équivoque du _monde_ ou _orbe_ zodiacal avec le _monde_ pris pour une durée systématique de l'univers.

D'un autre côté, cette durée de douze mille, et cette création pendant six, se retrouve chez les _Parsis_, successeurs des anciens Perses, et dans leur Genèse intitulée _Boun Dehesch_.

«Le temps, dit ce livre ancien, pag. 420, est de douze mille ans; il est dit dans la loi que le peuple céleste fut trois mille ans à exister, et qu'alors l'ennemi (Ahriman) ne fut pas dans le monde. Kaïomorts et le Taureau furent trois autres mille ans dans le monde, ce qui fait six mille ans....

«Les _mille_ de Dieu parurent dans l'_Agneau_, le _Taureau_, les _Gémeaux_, le _Cancer_, le _Lion_ et l'_Épi_, ce qui fait six mille ans.» (Ici l'allégorie est sans voile.) «Après les mille de Dieu, la _Balance_ vint; Ahriman (ou le mal) courut dans le monde (l'hiver commença.)»

_Idem_, pag. 345. «Le _temps_ (ou destin) a établi _Ormusd_, roi borné pendant l'espace de douze mille ans.»

Pag. 348. «Des productions du monde, la _première_ que _fit_ Ormusd fut le ciel. La deuxième fut l'eau; la troisième fut la terre; la quatrième furent les arbres; la cinquième furent les animaux; la sixième fut l'homme.»

Pag. 400. «Ormusd parlant dans la loi dit encore, j'ai fait les productions du monde en 365 jours; c'est pour cela que les 6 gabs gahanbars (les mois) sont renfermés dans l'année.»

Enfin, dans l'origine de toutes choses, l'auteur dit, pag. 344 et suivantes, «que les ténèbres et la lumière étaient d'abord mêlées et formant un seul tout; qu'ensuite étant séparées par le temps (ou destin), elles formèrent Ormusd et Ahriman, etc.»

Ces passages nous offrent, d'une part, l'explication la plus claire de la période de douze mille ans, supposée devoir être la durée physique du monde; d'autre part, une analogie marquée avec le récit que la Genèse fait de la _création_: la différence principale est que, dans l'hébreu, le premier œuvre est la séparation de la _lumière_, tandis que dans le Parsi, c'est la formation du ciel; mais abstractivement de l'ordre numérique, l'un et l'autre placent d'abord le chaos ténébreux, puis la séparation de la lumière, et l'auteur juif semble faire une allusion directe aux idées zoroastriennes, quand il dit que la lumière fut _bonne_: néanmoins, comme le dogme du _bien_ et du _mal_ éxiste également dans le système égyptien d'Osiris et de Typhon, cette allusion ne peut faire preuve pour la date de la composition.

Une comparaison, suivie de la Genèse juive avec la Genèse _parsie_, multiplierait les exemples d'analogie; mais ce travail nous écarterait trop de notre but; nous nous bornerons à remarquer avec le traducteur (_Anquetil du Perron_), que le _Boun Dehesch_[137] est une compilation évidente de livres anciens dont il s'autorise, et que cette compilation, quoiqu'elle cite dans ces trois derniers versets les dynasties Sasanide, Aschkanide, et le règne d'Alexandre, doit néanmoins remonter à une époque antérieure: ces trois versets ont dû être ajoutés après coup, comme il est arrivé aux livres de l'Inde. On a droit de croire, vu l'analogie de plusieurs de ses passages avec certaines citations des anciens auteurs grecs, et entre autres de Plutarque, que le compilateur eut sous les yeux quelques _livres de Zoroastre_; mais en lisant le _Boun Dehesch_ avec attention, nous y trouvons d'autres citations singulières qui ne peuvent venir de cette source. Par exemple, à la page 400, ch. XXV, il est dit: «que le plus long jour de l'été est égal aux deux plus courts de l'hiver, et que la plus longue nuit d'hiver est égale aux deux plus courtes nuits d'été.»

Un tel état de choses n'a lieu que par le 49e degré 20 minutes de latitude, où le plus long jour de l'année est de 16 heures 10 minutes, et le plus court, de 8 heures 5 minutes. Or cette latitude est d'environ 12 dégrés plus nord que les villes de _Bactre_ ou _Balkh_ et Ourmia, où l'histoire place le théâtre des actions de Zoroastre. Cette latitude sort infiniment au delà des frontières de l'empire persan, à quelque époque qu'on le prenne. Elle tombe dans la Scythie, soit au nord du lac Aral et de la Caspienne, soit aux sources de l'_Irtisch_, de l'_Ob_, du _Ienisei_ et de la rivière _Selinga_: elle se trouve dans le pays des anciens grands Scythes (ou Massagètes), qui disputèrent d'antiquité avec les Égyptiens, selon Hérodote. Aurait-il donc existé dans ces contrées, à ce parallèle, un ancien foyer d'observations astronomiques, chez un peuple policé et savant? ou l'observation citée par le _Boun Dehesch_ serait-elle tirée de temps plus modernes? Ammien Marcellin nous apprend avec Agathias, «que, postérieurement à Zoroastre, le roi Hystasp ayant pénétré dans certains lieux retirés de l'_Inde supérieure_, arriva à des bocages solitaires dont le silence favorise les profondes pensées des Brames. Là, il apprit d'eux, autant qu'il lui fut _possible_, les rites purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l'univers, dont ensuite il _communiqua une partie_ aux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire l'avenir; et c'est depuis lui (Hystasp) que dans une longue suite de siècles jusqu'à ce jour, cette foule de mages composant une seule et même race (ou caste), a été consacrée au service des temples et au culte des dieux».