Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2)

Part 9

Chapter 93,453 wordsPublic domain

Je fus encore trois années depuis ce malheureux événement sans retourner en Angleterre. Mon premier soin quand j'arrivai fut de la chercher, mais mes recherches furent vaines. Je ne pus arriver qu'à son premier séducteur, qu'elle avait abandonné, et tout donnait lieu de penser que dès lors elle s'était toujours plus enfoncée dans le mal. Mon frère en se séparant d'elle pour raison d'inconduite, n'avait pas été obligé de lui rendre toute sa fortune, et ce qu'il lui donnait annuellement ne pouvait lui suffire. J'appris de lui qu'une autre personne s'était présentée pour toucher cette rente; il imaginait donc, et avec un calme dont je fus révolté, que ses _extravagances_ l'avaient obligée de disposer dans un moment de pressant besoin de la seule chose qui lui restât pour vivre. Je ne pus supporter cette idée; ma cousine, l'amie de mon enfance, l'amante de ma jeunesse, ma soeur, mon Elisa réduite à la misère, me poursuivait sans relâche. Je recommençai de nouveau mes recherches dans tous les lieux où le malheur et le désespoir pouvait l'avoir conduite, sûr qu'elle n'était pas morte, puisque son annuité se payait encore. L'individu qui la touchait ne put me donner que des renseignemens obscurs. Enfin après six mois de courses inutiles, je la trouvai par hasard. J'appris qu'un ancien domestique de mon père avait eu du malheur et venait d'être enfermé pour dettes; j'allai le délivrer, et dans la même maison d'arrêt, et pour la même cause, était aussi mon infortunée soeur, si changée, si flétrie par des peines de toute espèce, qu'à peine pus-je la reconnaître. Ce fut elle qui me reconnut à l'instant, et qui me nommant avec un cri déchirant et en se cachant le visage entre les mains, m'apprit que j'avais devant moi l'objet de tant de recherches: cette figure si maigre, si triste, où l'on voyait à peine quelque trace de beauté, c'était mon Elisa, c'était celle que j'avais adorée, et quittée dans la fleur de la jeunesse, de la santé, d'une surabondance de vie et de sentimens. Ce que je souffris en la retrouvant ainsi!.... Mais non, je n'ai pas le droit d'exciter votre sensibilité pour une étrangère, quand vous avez assez de vos peines; je me suis même trop étendu sur un sujet si douloureux. Suivant les apparences, Elisa était au dernier degré de la consomption, et son malheur et le mien étaient au point, que ce fut une consolation. La vie ne pouvait plus avoir d'autre prix pour elle, que celui de lui donner le temps de se préparer à la mort, et ce temps lui fut accordé. Ce jour même elle fut placée dans un bel appartement, entourée de tous les soins nécessaires: je la visitai chaque jour pendant le reste de sa courte vie, et je reçus son dernier soupir.

Il s'arrêta encore. Elinor lui témoigna avec l'expression la plus sincère, la part qu'elle prenait au triste sort de son amie.

Votre soeur, j'espère, dit-il, ne peut-être offensée par la ressemblance qui m'a frappé entre elle et ma pauvre infortunée parente. Leur destin ne peut jamais avoir le moindre rapport, et si les dispositions naturelles de mon Elisa avaient été soutenues par une soeur comme Elinor, ou par un heureux mariage, elle aurait été sûrement tout ce que Maria sera un jour, quand cet orage de son coeur aura dissipé les illusions, trop romanesques peut-être, mais bien séduisantes, auxquelles son imagination s'est livrée. Mais à quoi mène cette déplorable histoire? Allez-vous penser. Peut-être à avancer le moment où votre soeur bannira de sa pensée celui qui ne la méritait pas; pardonnez donc, si dans ce but j'ai risqué de vous faire partager la pénible émotion que ce récit m'a donné. Depuis quinze ans que j'ai fermé les yeux d'Elisa, c'est la première fois que ce nom toujours présent à ma pensée est sorti de ma bouche; je n'ai pas même voulu que sa fille le portât.

--Sa fille! interrompit Elinor, serait-ce?....

--Madame Jennings vous a peut-être parlé de miss Williams? J'ai vu par quelques mots qu'elle connaissait son existence et le tendre intérêt que je prends à cette jeune personne, qui ne sera pas hélas! plus heureuse que celle qui lui fit le triste présent de la vie sous de si fâcheux auspices. Cette enfant fruit de sa coupable liaison, âgée de trois ans, était avec elle; elle la chérissait et ne l'avait point quittée, ce qui m'a prouvé qu'elle était vraie lorsqu'elle m'a juré qu'elle n'avait pas d'autre faute à se reprocher, et que le repentir seul lui avait fait quitter le père de cet enfant. Elle me le dit encore en expirant et en me recommandant sa fille, que je promis de regarder comme si elle était la mienne. Je sentis tout le prix de sa confiance, et je lui aurais bien volontiers servi de père dans le sens le plus strict, en veillant moi-même sur son éducation, si ma situation me l'avait permis, mais je n'avais ni famille, ni demeure qui m'appartinssent; ainsi je fus forcé de placer ma petite pupille dans une pension, sous le nom de Caroline Williams; ce dernier est mon nom de baptême que je me plus à lui donner. Je la vis aussi souvent qu'il me fut possible, et depuis la mort de mon frère, arrivée il y a cinq ans, qui me laissa la propriété de tous les biens de la famille, elle m'a souvent visité à Delafort. Je la présentais comme une parente dont j'avais été nommé le tuteur, mais je me doute qu'on a soupçonné dans le monde qu'elle me tenait de plus près. Résolu de la traiter comme ma fille, je n'ai pas démenti ce bruit, puisqu'également sa naissance n'était ni légitime ni avouée. Il y a trois ans que la trouvant grande et formée pour son âge, (elle avait alors quatorze ans), je l'ôtai de la pension où elle était depuis la mort de sa mère, pour la placer sous les soins d'une femme très-respectable qui réside en Dorsetshire, et s'est chargée de surveiller l'éducation de cinq ou six jeunes personnes. Pendant deux ans je fus parfaitement content de ma fille adoptive. Aussi jolie que sa mère, elle paraissait plus posée, plus calme: sa maîtresse qui l'aimait beaucoup avait en elle tant de confiance, qu'elle me sollicita de lui permettre de passer quelques semaines à Bath, avec les parens de l'une de ses jeunes amies qui désiraient sa société pour leur fille. Je connaissais cette famille sous un jour avantageux. La santé de Caroline avait toujours été délicate; je pensais que cette course et les bains la fortifieraient, et j'eus l'imprudence d'y consentir: c'est là sans doute où elle fit la connaissance qui lui a été si fatale! J'ai su depuis que le père de son amie ayant été retenu par la goutte à la maison, était soigné par sa femme, et que les deux jeunes amies allaient seules dans les promenades ou à leurs emplètes du matin. Quoique l'amie de Caroline n'ait jamais voulu convenir de rien, j'ai lieu de croire qu'elle était confidente de son inclination et la favorisait. De retour à leur pension, Caroline ne fut plus la même; rêveuse, inégale inattentive, elle s'échappait souvent pour se promener seule dans les environs: la maîtresse la menaça de m'avertir. Enfin au mois de février, il y a à présent une année, elle sortit un jour comme à l'ordinaire, et ne revint pas. Après un jour ou deux passés en recherches inutiles, je fus averti de sa disparition. J'accourus, et tout ce que je pus apprendre c'est qu'elle s'en était allée. Pendant huit mois je fus livré à des conjectures dont l'une détruisait l'autre et me replongeait dans une incertitude cruelle! Tout ce que je pus découvrir, c'est qu'un jeune homme d'une figure, d'une beauté remarquable, avait souvent été vu dans les environs, se promenant avec elle; mais je ne pus avoir aucune lumière sur son nom.

Oh ciel! s'écria Elinor, serait-ce?.... Est-il possible que ce soit Willoughby! Sans lui répondre le colonel continua.

Toutes les recherches pour découvrir quelques traces de sa demeure ayant été inutiles, je tombai dans un sombre abattement, dont mon ami sir Georges Middleton eut la bonté de s'inquiéter; il m'invita de passer quelque temps à Barton-Park pour me distraire. Je ne lui avais point confié la cause de mon chagrin, espérant d'un jour à l'autre retrouver ma brebis égarée, et sauver au moins sa réputation. J'avais besoin de fuir les lieux où je l'avais vue, où je ne la voyais plus, et j'acceptai la proposition de mon ami. C'est alors que je fis la connaissance des intéressantes parentes de sir Georges; c'est là que je vis avec un trouble que je ne pus cacher l'image vivante de ma pauvre Elisa, image qui me fit une impression d'autant plus vive, d'autant plus douloureuse, qu'elle me retraça en même-temps et la perte de la mère et celle du dépôt qu'elle avait confié à mes soins. Vous fûtes souvent témoin de ma mélancolie; elle vous intéressa et rebuta peut-être la vive et brillante Maria. Bientôt un autre objet vint l'occuper en entier, et m'enlever même la faible espérance de pouvoir jamais lui plaire. Je combattais entre la nécessité de partir et le désir de rester, lorsque je reçus inopinément une lettre de Caroline elle-même, dans les premiers jours d'octobre; elle me fut renvoyée de ma terre de Delafort où elle était adressée. Je la reçus le matin du jour où nous devions tous aller à Withwell; vous vîtes l'émotion qu'elle me donna et qui fut d'autant plus vive que l'écriture, les expressions de ma pauvre repentante pupille me firent présumer qu'elle était très-malade et qu'elle avait un pressant besoin de mon secours. Elle me disait où je la trouverais, c'était dans un hameau tellement retiré, que je ne fus pas surpris qu'elle eût échappé à toutes mes recherches: je n'avais donc pas un instant à perdre, et je résolus de partir tout de suite pour aller la chercher. Je parus fort étrange, fort entêté; vous seule ne fîtes aucun effort pour me retenir, et pardonnez si j'ose croire que vous étiez celle qui me regrettait le plus. Je partis très-inquiet de l'état où je trouverais ma fille adoptive, et le coeur serré du regard courroucé de Maria, qui ne me pardonnait pas de faire manquer cette partie. Oh! combien j'étais alors loin de me douter que cet heureux Willoughby, dont les regards me reprochaient l'impolitesse de mon départ, fut celui qui en était la cause, et lui-même s'il avait su que j'allais au secours de celle qu'il avait perdue, abandonnée! mais en aurait-il été moins gai, moins satisfait? Un sourire de Maria ne lui faisait-il pas oublier les larmes de ma pauvre Caroline. Non, non, l'homme capable de laisser la jeune fille dont il a séduit l'innocence, de la laisser dans la misère et dans l'abandon, sans asile, sans amis, sans secours, ignorant sa retraite, et qui pendant que sa victime meurt de sa douleur, médite peut-être la perte d'une autre, non un tel être n'est pas susceptible de remords! Il avait quitté Caroline en lui promettant de revenir bientôt; il n'était pas revenu, il ne lui avait pas écrit, il ne pensait plus à elle.

Un mouvement involontaire avait fait baisser les yeux à Elinor, comme si elle avait eu honte pour sa soeur d'avoir été même sans le savoir complice d'une telle perfidie; elle les releva pleins d'indignation: c'est au-dessus, dit-elle, de tout ce que je pouvais imaginer! Mais mon cher colonel, pourquoi... Elle s'arrêta tremblant elle-même du reproche qu'elle se croyait en droit de lui faire.

Je vous entends, dit-il, pourquoi ne vous ai-je pas avertie plutôt? Non, je ne puis vous exprimer ce que j'ai souffert depuis mon retour! Combattant chaque jour, chaque instant avec moi-même, pour vous cacher ou vous découvrir cette histoire. Lorsque je vis que Willoughby ne retournait point à Barton, j'espérai que quelque incident vous avait dévoilé son caractère, ou que sa légèreté l'avait entraîné loin de Maria, et qu'il n'était plus dangereux pour elle; mais quand je vis, quand j'appris de vous-même qu'elle l'aimait plus tendrement, plus passionnément que jamais; quand le bruit de leur mariage se répandit généralement; quand je sus qu'ils étaient en correspondance, alors qu'aurais-je pu dire? Mon intérêt personnel dans toute cette affaire était si grand, si.... compliqué, qu'il m'était peut-être interdit de m'en mêler, lorsque tout était conclu. Je n'aurais peut-être persuadé personne, et Maria blessée, désespérée, et par moi! m'offrait un tableau affreux à soutenir. Willoughby sans doute avait été rendu à la vertu par l'empire irrésistible d'une famille telle que la vôtre, et des charmes de Maria; il avait continué à l'adorer, et j'osais espérer que revenu de ses erreurs de jeunesse, il la rendrait heureuse. Jamais je n'avais eu l'espoir que ma pauvre Caroline pût devenir sa compagne, vu la tache de sa naissance, celle même de sa séduction. Sans doute il fut bien coupable avec elle; mais dans ce siècle, si l'on comptait trop sévèrement les torts de cette espèce, quel jeune homme serait digne d'obtenir la main d'une femme honnête? et celle qui allait appartenir à Willoughby réunissait tant de perfections, qu'elle devait sans doute fixer son inconstance. Voilà, chère Elinor, les motifs de mon silence; j'allais jusqu'à me persuader que dans ma situation, c'était un devoir de me taire; cependant un sentiment intérieur m'a souvent engagé à m'ouvrir entièrement à vous, et si je vous avais trouvée seule la semaine passée, quelques rapports sur Willoughby, sur la cour qu'il faisait publiquement à miss Grey et la tristesse de Maria, m'auraient enfin décidé à vous parler. Je vins ici déterminé à vous faire connaître la vérité, je commençai une explication; vous m'interrompîtes en m'assurant que vous ne croyiez point que le mariage de votre soeur eût lieu; alors je me retins. Pourquoi nuire sans nécessité à un homme qui me regarde déja comme son ennemi, que j'ai déja puni de sa perfidie? Mais actuellement qu'il en agit aussi indignement avec Maria, je n'ai plus de ménagement à garder, et je dois faire connaître à votre soeur le danger qu'elle a couru en s'attachant à un homme sans principes, sans moeurs, sans délicatesse, qui lui destinait sans doute le même sort qu'à ma pauvre Caroline, s'il avait pu triompher aussi facilement. Ah! quelque soit son chagrin actuel, il doit se changer en reconnaissance pour l'Être-Suprême qui a veillé sur elle, et l'a garantie des pièges dont elle était environnée. Qu'elle compare son sort avec celui de ma pauvre enfant trompée aussi dans le premier choix de son coeur, et n'ayant plus la consolation de sa propre innocence; qu'elle se représente cette jeune fille avec une passion dans le coeur aussi forte, aussi vive que la sienne, et peut-être augmentée par ses sacrifices, tourmentée de l'abandon de celui qu'elle aime, et pour qui elle a renoncé à sa propre estime, et des reproches cruels de sa conscience, qui ne cesseront jamais. Il est impossible que Maria ne trouve pas alors ses souffrances bien légères; elles ne procèdent pas d'elle-même, elle a conservé dans son entier sa propre estime et celle de tous ses amis. Une tendre compassion de son malheur, le respect pour la dignité avec laquelle elle le supportera sans doute, ne peuvent qu'augmenter leur amitié; et peut-être que celui qu'elle regrette, parce qu'elle le voit encore sous le bandeau des illusions de l'amour, cessera de l'intéresser quand il lui sera mieux connu. Usez, chère Elinor, de votre prudence, de votre discernement pour lui communiquer ce que je viens de vous dire. Vous pouvez bien mieux que moi juger de son effet et de ce que vous devez lui apprendre ou lui cacher; mais si je n'avais pas cru de bonne foi et dans ma conscience que cette histoire pût vous être utile pour adoucir ses regrets, je ne me serais jamais permis de vous troubler par le détail de mes propres afflictions et par un récit d'où l'on peut présumer que je cherchais à me relever aux dépens des autres.

Elinor le remercia avec l'expression de la plus tendre reconnaissance, et lui dit qu'elle pensait comme lui que cette communication serait avantageuse à sa soeur. J'ai été plus peinée, dit-elle, de la voir essayer de le justifier que de tout le reste. Elle ne peut supporter qu'on l'accuse ni qu'on le soupçonne; mais ici il y a plus que des soupçons, c'est une certitude de son indignité qui doit faire effet sur un caractère tel que celui de Maria. Quoique d'abord elle en souffrira beaucoup, je suis presque sûre de l'efficacité de ce remède.... Après un court silence elle ajouta: Avez-vous revu M. Willoughby depuis que vous l'avez quitté à Barton?

--Oui, répondit gravement le colonel, je l'ai vu une fois.... notre rencontre était inévitable.

--Elinor frappée de son accent le regarda avec étonnement, en lui disant, expliquez-vous! comment? où l'avez-vous rencontré?

--Il n'y avait qu'une seule manière..... Caroline m'avoua enfin, quoiqu'avec beaucoup de peine le nom de son séducteur; je ne pouvais pas laisser passer son indigne action sans lui dire mon opinion sur sa conduite avec la jeune fille confiée à mes soins. Je lui écrivis à Altenham dans des termes qui l'obligèrent à se rendre directement à Londres, où je lui donnais rendez-vous. Il y fut exact, car l'homme qui manque aux lois de l'honneur avec un sexe faible et sans défense, n'a garde d'y manquer avec son propre sexe. Nous nous rencontrâmes donc, lui pour défendre et moi pour punir sa conduite. Il fut blessé au bras; je n'en voulais pas à sa vie, et lors même que le désir de la conserver l'aurait engagé à m'offrir de réparer ses torts en épousant Caroline, je n'y aurais pas consenti. L'exemple de sa mère m'a trop fait sentir les dangers d'une union qui n'est pas fondée sur un attachement et une estime réciproques. J'aime mieux consoler mon enfant d'une faiblesse excusable, peut-être, dans un âge aussi tendre, que de l'exposer à devenir bien plus coupable, en l'unissant à un homme dont les principes sont aussi relâchés. Désolé de n'avoir pas su prévenir le malheur de la fille de mon Elisa, d'avoir si mal répondu à sa confiance, je consacre le reste de ma vie à adoucir ses peines, à la réconcilier avec elle-même, à la consoler d'une faute qu'elle peut encore réparer à force de vertus, et en remplissant tous les devoirs qui lui sont imposés.

--Est-elle à Londres?

--Non, sa santé avait besoin d'un air plus pur. Je la trouvai près de devenir mère. Son fils qui sera le mien, l'occupe uniquement. Je l'ai placée à la campagne chez des gens dont je suis sûr, comme une jeune veuve; et si l'on peut croire à l'efficacité d'un profond et sincère repentir, le ciel lui a pardonné une faute aussi chèrement payée.

Se rappelant tout-à-coup que Maria avait peut-être besoin de sa soeur, que madame Jennings allait rentrer, il termina sa visite, recevant encore tous les remercîmens d'Elinor, et la laissant pleine d'estime pour lui, de compassion pour sa fille adoptive et d'indignation contre Willoughby.

CHAPITRE XXXIII.

Elinor trouva bientôt l'occasion de répéter cette conversation à sa soeur; mais l'effet fut très-différent de ce qu'elle avait imaginé. Maria n'eut pas l'air d'avoir un seul doute; elle écouta le récit avec la plus ferme et la plus soumise attention, sans faire aucune remarque, aucune objection, sans interrompre cette narration par la moindre exclamation douloureuse. Elle n'essaya point de justifier Willoughby; elle versait des larmes, et semblait convenir par son silence qu'elle sentait que c'était impossible. Toute sa conduite prouva à Elinor que la conviction de cette perfidie avait frappé son esprit, mais sans guérir son coeur. Elle vit aussi avec satisfaction, mais avec une grande surprise, qu'elle ne cherchait plus à éviter le colonel Brandon. Quand il entrait dans le salon elle ne sortait plus; elle ne lui parlait pas la première, mais elle lui répondait avec beaucoup de politesse et même avec une sorte de respect, et ne se permettait plus un seul mot contre lui. Ce pauvre colonel, disait-elle à Elinor, comme je l'ai mal jugé! Il a aimé passionnément, et il a été trahi; ah! combien je le plains. En tout elle était plus calme, plus résignée en apparence; mais elle n'en paraissait pas moins malheureuse. Son esprit avait pris une assiette plus tranquille, mais aussi plus mélancolique; et toujours elle était plongée dans un profond abattement. Elle sentit plus pesamment la perte des vertus et du caractère qu'elle avait supposés à Willoughby, qu'elle n'avait senti celle de son coeur. La séduction de mademoiselle Williams; l'abandon qui en avait été la suite; la misère de cette pauvre jeune fille, qui contrastait si fort avec la gaîté brillante de son séducteur; un doute sur les desseins qu'il pouvait avoir eus sur elle-même, lorsqu'il feignait si bien un amour qu'il n'avait peut-être pas: tout cela réuni l'oppressait au point de ne pouvoir plus même en parler avec Elinor; et nourrissant en silence le chagrin qui la dévorait, elle causait plus de peine à sa soeur que si elle le lui avait confié du matin au soir.