Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 2)

Part 2

Chapter 23,826 wordsPublic domain

--Votre surprise est très naturelle, reprit Lucy, et je ne dois pas m'en étonner, mais elle cesserait bientôt si j'osais tout vous dire. Madame Ferrars ne m'est certainement rien à présent, mais le temps peut venir.... et.... cela dépend d'elle, où nos relations seront très intimes: elle baissa les jeux avec l'air d'une aimable confusion, mais les releva bientôt sur Elinor, pour observer l'effet de sa demi confidence.

--Bon Dieu, s'écria Elinor, que voulez-vous dire? Etes-vous engagée avec M. Robert Ferrars? Elle ne pouvait imaginer autre chose, mais elle n'était pas du tout flattée de l'idée d'avoir Lucy Stéeles pour belle-soeur.

--Non, répliqua Lucy, non pas à Robert Ferrars, que je n'ai jamais vu, mais.... à son frère aîné; et en disant cela son regard perçant était attaché sur Elinor, comme pour lire au fond de son âme.

Qu'est-ce qu'Elinor sentit dans ce moment! Une surprise qui aurait été aussi pénible que violente, si une incrédulité presque complète ne l'avait pas suivie. Elle regarda Lucy dans un silencieux étonnement, incapable de deviner le motif d'une telle confidence, et quoiqu'elle eût pâli et qu'elle se sentît très émue, elle n'eût aucune crainte de s'évanouir ou d'avoir une attaque de nerfs, et persista dans sa défiance de la véracité de Lucy. Je vois et je comprends votre surprise, lui dit cette dernière, car vous ne pouviez en avoir aucune idée. Jamais il ne m'est échappé un seul mot ni avec vous ni avec personne, qui ait pu trahir notre secret; il a été si fidèlement gardé par moi que pas un seul de mes parens ni de mes amis, excepté Anna, ne peut s'en douter, et jamais je ne vous l'aurais confié, si je n'avais pas eu la certitude de votre discrétion, et si je n'avais pas été entraînée par la crainte que mes questions sur madame Ferrars ne vous parussent aussi trop ridicules. Quant à M. Ferrars, je ne crains nullement qu'il soit fâché de ma confiance envers une personne qu'il estime autant; je connais la haute opinion qu'il a de toute votre famille, et je sais qu'il vous regarde vous et Maria comme des soeurs.... Elle s'arrêta.... Elinor aussi garda quelque temps le silence; son étonnement était trop grand pour pouvoir lui répondre; mais enfin elle s'efforça de parler et de parler tranquillement, et dit avec assez de calme: Puis-je vous demander si votre engagement existe depuis long-temps?

--Oh oui! bien long-temps; il y a quatre ans.

--Quatre ans!

--Oui, j'étais bien jeune alors, et c'est mon excuse.

--Je ne me suis pas doutée, dit Elinor, que vous le connussiez jusqu'à l'autre jour que votre soeur en parla.

--Oui, la pauvre Anna; je tremble toujours dès quelle ouvre la bouche. Notre connaissance est cependant de vieille date, elle a commencé lorsqu'il était près de Plymouth sous les soins de mon oncle.

--De votre oncle!

--Oui, M. Pratt, son tuteur, chez qui sa mère l'avait placé. Est-ce qu'il ne vous a jamais parlé de M. Pratt?

--Oui, je me le rappelle, répondit Elinor, avec une force d'esprit qui s'augmentait ainsi que son émotion.

--Il a vécu près de cinq ans chez mon oncle, à Longstaple, près de Plymouth, depuis quinze ans jusqu'à vingt; c'est là où notre connaissance a commencé. Ma soeur et moi nous étions souvent chez notre oncle; notre engagement s'est formé une année après qu'il fût hors de tutelle, et il avait alors vingt-un ans. Il en a vingt-cinq à présent, et nous ne sommes pas plus avancés, parce que quoiqu'il soit majeur et que son engagement soit valable, il dépend entièrement de sa mère pour la fortune. Sans doute j'eus tort de consentir à ce qu'il s'engageât sans l'aveu et l'approbation de sa mère, mais j'étais trop jeune et je l'aimais trop pour être aussi prudente que je l'aurais dû. Quoique vous ne le connaissiez pas aussi bien que moi, miss Elinor, vous l'avez vu assez souvent pour convenir qu'il a tout ce qu'il faut pour attacher sincèrement une femme qui préfère les qualités de l'âme et de l'esprit aux avantages frivoles.

--Certainement, dit Elinor, sans réflexion et entraînée par la vérité de cette assertion; mais cette vérité même renouvela ses doutes sur la sincérité de Lucy, et sa confiance en l'honneur et l'amour d'Edward. Engagée avec M. Ferrars, reprit-elle, je vous avoue que je suis tellement surprise de ce que vous me dites que.... je vous demande mille pardons, mais il y a sûrement quelque erreur de nom; nous ne parlons sûrement pas du même M. Ferrars.

--Nous ne pouvons parler d'un autre, dit Lucy en souriant. M. Edward Ferrars, le fils aîné de madame Ferrars de Park-street, le frère de votre belle-soeur madame Fanny Dashwood: voilà celui que j'entends, et vous m'accorderez je pense, que je ne puis pas me tromper sur le nom de celui de qui mon bonheur dépend.

--Il est étrange, dit Elinor, que je ne l'aie jamais entendu parler ni de vous ni de votre soeur.

--Mais non! pas du tout! si vous considérez notre position, rien n'est moins étrange. Notre premier soin à tous deux était de cacher entièrement notre secret; vous ne connaissiez ni moi ni ma famille, il n'avait donc aucune occasion de me nommer devant vous. Il avait surtout un extrême effroi que sa soeur n'eût quelque soupçon; il valait mieux laisser ignorer et mon nom et mon existence, jusqu'à ce qu'elle fût tout-à-fait liée à la sienne.

La sécurité d'Elinor commença à diminuer, mais non pas son empire sur elle-même.

--Vous êtes donc engagée avec lui depuis quatre ans, dit Elinor d'une voix assez ferme.

--Oui; et le ciel sait combien nous attendrons encore! Ce pauvre Edward! Il est près de perdre patience. Sortant alors de sa poche une petite boîte à portrait, elle ajouta: Pour prévenir tout soupçon d'erreur, et vous prouver que c'est bien votre ami Edward que j'aime et dont je suis aimée, ayez la bonté de regarder cette miniature; sans doute elle lui fait tort, mais il est cependant très reconnaissable; il me l'a donnée il y a environ trois ans. Elle la mit en parlant entre les mains d'Elinor, qui ne put alors conserver de doute sur la véracité de Lucy. C'était bien Edward; c'étaient ses traits si bien gravés dans son coeur et dans son souvenir. Elle le rendit en étouffant un profond soupir, et en convenant de la ressemblance.

--Je n'ai jamais pu, continua Lucy, lui donner le mien en retour, ce qui me chagrine beaucoup, car il le désire passionnément; mais je suis décidée à présent à saisir la première occasion de me faire peindre pour lui. Vous qui peignez si bien, chère Elinor, si sous le prétexte de le faire pour vous même, vous étiez assez bonne.

--Je ne me suis jamais appliquée à la ressemblance, dit Elinor; mais vous trouverez sûrement d'autres moyens, et vous en avez tout-à-fait le droit.

Elles marchèrent quelque temps en silence. Lucy parla la première.

--Je ne doute pas, lui dit-elle, de votre fidélité à garder un secret dont vous devez sentir toute l'importance. Nous serions perdus si sa mère venait à l'apprendre; elle ne consentira jamais volontairement à cette union; je n'ai ni rang ni fortune, et je la crois très haute et fort avare.

--Je n'ai certainement pas cherché votre confiance, répondit Elinor, et vous me rendez justice en croyant que je ne la trahirai pas. Votre secret est en sûreté avec moi; mais pardon si je vous exprime ma surprise d'une confidence inutile. Vous auriez dû sentir que de me le dire n'ajoutait rien à cette sûreté, et vous ne connaissez pas depuis assez long-temps _la belle-soeur de madame John Dashwood_ pour être parfaitement sûre qu'elle ne soit pas indiscrète. A présent je puis vous rassurer, mais je ne le pouvais pas avant de le savoir. En disant cela elle regardait fixement Lucy, espérant de découvrir quelque chose dans son regard, peut-être la fausseté d'une grande partie de ce qu'elle avait dit; mais sa physionomie ne changea pas du tout; elle serra doucement la main d'Elinor.--Je crains, lui dit-elle, que vous ne trouviez que j'aie pris avec vous une trop grande liberté, en vous confiant ma situation; je ne vous connais pas depuis long-temps, il est vrai, pas du moins personnellement; car je connaissais parfaitement et vous et toute votre famille depuis bien des années par tout ce que m'en avait dit Edward. Aussi dès le premier instant où je vous ai vue, il m'a semblé que je voyais une ancienne connaissance; et puis, pensez comme je suis malheureuse. Je n'ai pas une amie à qui je puisse demander des _conseils_; Anna est la seule personne qui sache ma position, et vous avez pu vous apercevoir qu'elle n'a aucun jugement. Elle m'est plutôt à charge qu'utile, et me met continuellement en crainte sur notre secret. J'eus une affreuse émotion l'autre jour quand sir Georges nomma Edward; je crus qu'elle allait tout dire. En vérité, je m'étonne que je vive encore après tout ce que j'ai souffert pour lui pendant ces quatre années! Toujours en suspens, en crainte, en incertitude. Le voyant si rarement, nous nous rencontrons à peine deux fois l'année; je ne comprends pas que mon coeur ne se soit pas brisé. Ici elle mit son mouchoir sur ses yeux; mais Elinor à l'ordinaire si bonne, si compatissante ne se sentit pas la moindre pitié.

--Quelquefois, continua Lucy, je pense qu'il vaudrait mieux pour tous deux rompre entièrement; mais je n'en ai pas le courage. Je ne puis supporter la pensée de le rendre si malheureux et je sais que cette idée seule aurait cet effet; d'ailleurs il m'est si cher à moi-même! Je ne crois pas que cela me soit possible.... Quelle est là-dessus votre pensée, mademoiselle Dashwood? qu'est-ce que vous feriez à ma place? Et toujours ce regard perçant était attaché sur elle.

--Pardonnez-moi de grâce, répondit Elinor; il m'est impossible de vous donner de conseils dans de telles circonstances. Votre propre jugement doit vous diriger.

--Il est sûr, dit Lucy, après quelques minutes, que sa mère ne l'abandonnera jamais entièrement. Elle est si riche que même en diminuant sa fortune de moitié, il lui resterait encore de quoi vivre, et pourvu que je vive avec lui, le plus ou le moins m'est bien égal. Mais le pauvre Edward se désole de ce que rien ne se décide; ne l'avez-vous pas trouvé bien triste quand il est venu ici? Il était si abattu, si malheureux quand il me quitta à Longstaple, que je tremblais que vous ne le crussiez très-malade.

--Venait-il de chez votre oncle quand il nous a fait visite?

--Oh oui, sans doute! Il a passé quinze jours avec nous; avez vous cru qu'il venait de la ville?

--Non, répliqua Elinor, toujours plus frappée des preuves de la véracité de Lucy; je me souviens qu'il nous a dit qu'il avait passé quinze jours avec des amis près de Plymouth; elle se rappela aussi sa propre surprise dans le temps, de ce qu'il ne parlait plus de ses amis, et semblait même éviter de prononcer leur nom.

--Avez-vous remarqué son abattement, dit Lucy?

--Oui en vérité, principalement à son arrivée.

--Je l'avais supplié cependant de surmonter sa douleur, de peur de vous donner des soupçons; mais il était si triste de ne pouvoir passer plus de quinze jours avec nous, et il me voyait si affectée! Pauvre Edward! Je crains qu'il ne soit encore dans le même état. Ses lettres sont tout-à-fait mélancoliques; j'en ai reçu une de lui la veille de mon départ d'Exeter: Elle la tira d'un porte-feuille, et négligemment laissa voir l'adresse à Elinor. Vous connaissez sûrement sa main, lui dit-elle; son écriture est charmante, mais elle n'est pas aussi soignée qu'à l'ordinaire. Il était fatigué, car le papier est complètement rempli. Elinor vit que c'était bien de la main d'Edward, et ne put plus conserver de doutes. Le portrait pouvait avoir été obtenu par quelque hasard; mais une correspondance suivie était une preuve positive de leur attachement. Aucune autre raison ne pouvait l'autoriser. Pendant quelques momens elle fut sur le point de se trahir; son coeur battait avec violence, elle pouvait à peine marcher. Mais elle combattit avec tant de force contre son sentiment, que le succès fut prompt et complet, et que même le regard perçant de sa compagne, ne put pénétrer dans son intérieur.

--Nous écrire continuellement l'un à l'autre, dit Lucy en renfermant sa lettre, est le seul moyen de nous consoler dans nos longues séparations. Moi cependant j'en ai un autre dans son portrait; mais le pauvre Edward en est privé. Il dit que s'il avait le mien il serait moins malheureux. Je lui ai du moins donné dernièrement une boucle de mes cheveux renfermée dans le cristal d'une bague: c'est un dédommagement; mais non pas tel qu'un portrait. N'avez-vous fait aucune attention à cet anneau? Le portait-il à Barton?

--Oui, dit Elinor d'une voix ferme avec laquelle elle cherchait à cacher une émotion et une souffrance telles qu'elle n'en avait point encore éprouvée. Elle était à la fois désolée, blessée, mortifiée, confondue; elle éprouvait tout ce qu'il y a de plus cruel et de plus déchirant.

Heureusement elles arrivèrent à la Chaumière; et la conversation finit. Après s'être reposée quelques minutes, mademoiselle Stéeles retourna au Parc; et la malheureuse Elinor fut en liberté de se livrer à ses tristes réflexions.

CHAPITRE XXIII.

Quelque peu de confiance qu'eût en général Elinor dans la véracité de Lucy, il lui était impossible de la suspecter dans cette occasion, ni de comprendre quel motif aurait pu l'engager d'inventer cette histoire. Il y avait non-seulement des probabilités, mais des preuves; et rien ne contredisait Lucy, excepté son propre désir. Leur liaison presqu'au sortir de l'enfance dans la maison de M. Pratt; et la visite d'Edward près de Plymouth; et sa mélancolie, et l'inégalité de sa conduite avec Elinor; et la grande connaissance que mesdemoiselles Stéeles avaient de Norland, et de toutes les relations de la famille Dashwood, ce qui l'avait souvent surprise; et le portrait, et la lettre, et l'anneau: tout cela lui fournissait des preuves si convaincantes, que sa raison ne pouvait se refuser à la croire. Au premier moment, lorsqu'elle fut forcée d'admettre la parfaite vérité de tout ce que Lucy venait de lui dire, son ressentiment contre Edward, son indignation d'avoir été trompée l'emportèrent même sur sa douleur. Mais bientôt d'autres idées, d'autres considérations s'élevèrent. Edward avait-il eu l'intention de la tromper? avait-il feint avec elle un sentiment qu'il n'avait pas? Son coeur était-il de moitié dans ses engagemens avec Lucy? Non; et s'ils ont été une fois dictés par un amour de jeunesse, elle ne peut croire que cet amour existe encore à présent; elle a trop bien vu que c'était elle qu'il aimait pour n'en être pas convaincue. Un homme peut tromper avec de fausses paroles; Edward n'a pas prononcé le mot d'amour à Elinor; mais tout chez lui l'a prouvé, et son trouble, et ses regards, et le son tremblant de sa voix, et ses attentions si soutenues. Non, ce n'est point une erreur; ni son coeur ni son amour-propre ne l'ont égarée. Sa mère, ses soeurs, Fanny, tout ce qui l'entourait à Norland s'en est aperçu. Certainement elle est aimée; et cette persuasion console son coeur, calme ses peines et la dispose à pardonner. Il était blâmable cependant, hautement blâmable d'être resté à Norland lorsqu'il sentit qu'il l'aimait plus qu'il ne devait l'aimer. A cet égard elle ne pouvait le justifier; mais s'il lui avait fait du mal par cette imprudence, combien ne s'en était-il pas fait davantage à lui-même! La situation d'Elinor était triste sans doute, mais celle d'Edward était sans espoir. Elle était bien malheureuse dans ce moment, mais la raison guérirait peut-être la plaie de son coeur; tandis qu'Edward en détachant le sien de la femme à qui il était engagé, s'était privé lui-même de tout espoir de bonheur. Elle retrouverait sa tranquillité, mais lui serait pour la vie livré à l'infortune. Pouvait-il espérer d'être heureux avec une femme telle que Lucy Stéeles? A présent que le bandeau de l'amour était levé, même en mettant son inclination pour Elinor hors de la question, pouvait-il avec sa loyauté, sa délicatesse, son esprit cultivé être heureux avec une compagne ignorante, artificieuse, sans éducation, vaine, flatteuse, intéressée? A dix-huit et dix-neuf ans il est si facile à un homme d'être entraîné par la beauté, par les prévenances d'une jeune fille qui peut-être cherchait à l'attirer, et d'être aveuglé sur ses défauts. Mais les quatre années suivantes, pendant lesquelles il avait acquis chaque jour plus de connaissances, plus d'expérience, une raison plus éclairée, devaient avoir ouvert ses yeux sur les vices de caractère de cette jeune personne, augmentés sans doute par la pauvre société où elle avait vécu, par un goût vif de plaisir et de frivolité, qui peut-être lui avait ôté cette simplicité de la première jeunesse, qui donne un caractère si intéressant à une jolie figure. Si, comme Elinor devait le croire d'après les insinuations de sa belle-soeur, il y avait des difficultés du côté de la mère d'Edward pour l'épouser, combien en trouverait-il davantage lorsqu'il serait question d'une personne qui lui est aussi inférieure en naissance, en bonne éducation, et probablement même en fortune? Ces difficultés, il est vrai, ne devaient pas l'effrayer beaucoup; mais quel triste sort que d'attendre peut-être sa liberté du mécontentement de sa mère et de son opposition à ses volontés.

Ces pensées, ces réflexions qui se succédaient les unes aux autres augmentèrent beaucoup sa tristesse. Elle pleura sur lui plus que sur elle même. Soutenue par la conviction de n'avoir rien fait pour mériter son malheur, et consolée par la croyance qu'Edward était encore digne de son estime, elle espéra qu'elle pourrait actuellement supporter ce cruel chagrin avec courage, et prendre assez de force sur elle-même pour le cacher à sa mère et à sa soeur. Elle en était si capable que, deux heures après avoir perdu pour jamais tout espoir d'être unie à celui qu'elle aimait si tendrement, elle parut à dîner avec un tel calme qu'on n'aurait jamais soupçonné, en la voyant à côté de la mélancolique Maria, que c'était elle qui était séparée pour toujours de l'objet de son amour, et que Maria convaincue de posséder en entier les affections de celui qu'elle aimait, espérait le voir arriver d'un moment à l'autre.

La nécessité de cacher à sa famille l'_important_ secret que Lucy lui avait confié, fut un motif de plus pour elle de s'exercer à cacher en même temps le sien. Ce fut aussi une consolation de leur épargner ce qui leur aurait sûrement donné beaucoup d'affliction, et, à elle-même celle d'entendre blâmer Edward. Elles ne l'aimaient pas comme elle. Il n'aurait pas trouvé autant d'indulgence; et prendre son parti, le défendre avait bien aussi son danger. Elle voulait chercher peu-à-peu à s'en détacher, au lieu de nourrir son sentiment; elle savait qu'elle ne trouverait auprès d'elles ni conseil, ni aide pour une peine de cette nature. Leur chagrin, leur colère ajouteraient à son malheur; et son courage ne pourrait que s'affaiblir. Elle était plus forte seule; sa propre raison la servait mieux; et sa fermeté se soutint si bien qu'on n'aperçut pas chez elle le moindre changement, et qu'elle fut invariablement aussi gaie, aussi sereine en apparence, quoique ses regrets et sa douleur intérieure fussent chaque jour plus poignants.

Mais plus elle avait souffert de sa première conversation avec Lucy, plus elle désirait connaître mieux en détail les particularités de leurs engagemens, découvrir ce que Lucy sentait réellement au fond de son coeur, si son amour pour Edward était vraiment tendre et sincère, et s'il y avait pour lui quelque chance de bonheur dans cette union. Alors elle aurait moins souffert. Elle voulait aussi prouver à Lucy par sa promptitude à parler d'Edward la première avec calme, qu'elle ne le regardait que comme un ami. Elle craignait que son agitation involontaire dans leur entretien du matin n'eût découvert en entier à Lucy ce qui jusqu'alors avait du moins été incertain. Il lui paraissait tout-à-fait probable que Lucy fût jalouse d'elle. Sans doute Edward lui avait parlé d'Elinor avec éloge, avec intérêt; Lucy elle-même en était convenue. Les railleries de sir Georges sur les lettres initiales de son nom, devaient aussi avoir éveillé les soupçons; et d'ailleurs Elinor était elle-même trop sûre d'être aimée d'Edward pour ne pas l'être de la jalousie de Lucy dont la confiance était une preuve. Quel autre motif donner pour excuser la révélation d'un secret important, et jusqu'alors si bien gardé, que celui de lui apprendre que Lucy avait des droits plus anciens et plus sacrés, et de l'engager à éviter à l'avenir la société d'Edward. Il était facile à Elinor de comprendre les intentions de sa rivale. Mais décidée comme elle l'était à se conduire d'après les principes que l'honneur et la délicatesse lui dictaient, elle résolut de combattre son affection pour Edward, de le voir aussi peu qu'il lui serait possible. Elle ne pouvait se refuser la consolation de tâcher de convaincre Lucy que ce sacrifice lui coûtait peu, et qu'elle ne regardait M. Ferrars que comme un ami de la famille. Elle ne pouvait plus rien entendre qui lui fît plus de peine que ce qu'elle avait déja entendu; elle n'aurait plus l'émotion de la surprise, et elle se croyait sûre d'apprendre sans trop d'agitation ce qu'elle ignorait encore.

Mais il lui fut impossible de satisfaire immédiatement sa curiosité; quoique Lucy fût aussi bien disposée à parler encore qu'elle-même l'était à l'entendre. Une suite de mauvais temps empêcha de se promener, et quoiqu'elles se vissent tous les jours soit au Parc soit à la Chaumière, c'était au salon en présence de tout le monde. Elles n'avaient aucun prétexte pour se retirer à l'écart; sir Georges ne l'aurait pas permis, à peine tolérait-il quelques momens de conversation générale. On se réunissait pour manger et rire ensemble, pour jouer aux cartes, danser, chanter, faire du bruit et des folies.

On s'était déja rencontré plusieurs fois de cette manière, sans qu'Elinor eût la moindre occasion d'engager avec Lucy un entretien particulier, quand sir Georges vint un matin à la Chaumière, et demanda aux dames Dashwood comme une charité de venir dîner avec lady Middleton. Il était obligé pour une affaire d'aller à Exeter, et lorsqu'il n'était pas là, tout languissait au Parc, et ces dames couraient le risque de mourir d'ennui. Elinor espérant trouver plus de moyens d'arriver à son but et de causer avec Lucy dans l'absence de sir Georges, accepta d'abord l'invitation. Madame Dashwood aimait toujours mieux rester chez elle avec ses livres et sa petite Emma; et Maria qui aurait préféré rester aussi dans sa romanesque solitude, ne put refuser d'accompagner sa soeur aînée.

Elles allèrent donc au Parc, et lady Middleton fut heureusement préservée de l'effrayante solitude qui la menaçait. L'insipidité de cette journée fut telle que mesdemoiselles Dashwood l'avaient prévu. Comme il n'y avait rien pour l'amour et le mariage, madame Jennings fut plus silencieuse qu'à l'ordinaire, et mesdemoiselles Stéeles encore plus prodigues de flatteries. Les enfans vinrent au dessert faire leur tapage accoutumé, et pendant qu'ils furent là, Lucy s'en occupa toute seule. Ils restèrent jusqu'après le thé, qui fut remplacé par la table de jeu. Elinor commençait à désespérer d'être un instant seule avec Lucy. On proposa un jeu général, et toutes les dames se levèrent pour se placer autour de la table.