Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)
Part 3
--Elle n’a pas changé. Petit animal orgueilleux et colérique qui ne devient toute douceur qu’au plus doux de l’amour.
Elle ne trouva pas un mot, interdite:
--Ne vois-tu pas, reprit-il, que si je n’étais pas plus raisonnable que toi il me suffirait de te suivre dans cette évocation de souvenirs pour m’amollir de nouveau, pour retomber au péché?» Ce mot de péché la fit frissonner; mais quel droit un tel homme avait-il de le prononcer? Il la comprit.
--Je sais bien, poursuivait-il, que cela ne me va guère de parler du péché; je n’en parle que pour t’épargner. Car, pour moi... Vois-tu, il vaut mieux que je ne cherche pas à pénétrer ce qui se passe au fond de moi...
Ces paroles énigmatiques irritaient davantage la jeune femme. Elle se sentait enfermée entre sa religion, sa foi conjugale, son amour-propre, cette espèce de désir de savoir ce qui restait encore dans le cœur de cet homme. Elle n’osait le deviner habile à se taire; le danger pour elle était justement son silence à lui. Qu’il avouât l’aimer encore et elle serait perdue pour lui. Qu’il déclarât ne l’aimer plus et, après le sursaut de la colère orgueilleuse, elle répondrait par un mépris mal célé sous le masque du devoir. Mais il ne disait plus rien à la suite de ces paroles ambiguës. Il la contemplait en silence, tout énervée, prête à le secouer, à le griffer pour se soulager en lui criant: «Parleras-tu? Parleras-tu?» et se retenant à grand peine et comme par miracle. Qu’il l’aimait ainsi; cette nature noble, d’une extraordinaire dignité, si belle, si tendre, si douce, ne le comblait que par la permanence en elle de ces puissances d’orgueil, d’ironie et de violence... «_Ainsi_, dit-il, _l’Amour naît des combats: le dieu Mars est son père_...»
--Vous dites? demanda-t-elle d’un ton bref.
--Je répète deux vers qu’un poète nouveau, nommé Toulet, répétait à un autre poète de nos amis, Louis Gontil qui nous l’avait amené, il y a quelques jours...
Elle haussa les épaules; le calme revenait; les yeux violets, sombres dans la colère, pâlissaient insensiblement. Bientôt le visage de la sibylle redevint celui de Sainte Anne. Elle fit un mouvement suppliant, implora Bernard avec une sorte de pudeur timide et charmante: «Pardonnez-moi.» Et elle ne sut pas comprendre toute la difficulté qu’il avait en l’écoutant à maîtriser l’élan qui le poussait vers sa bouche, à lui dire d’une voix distraite: «Bah! chacun a ses moments d’humeur.» Elle restait étonnée qu’il eût nommé moment d’humeur ce terrible et inconscient appel à la volupté dont elle ne se remettait qu’à peine. Elle se rencogna, inquiète désormais de l’indéfinissable sentiment qu’il éprouvait pour elle. Bernard concevait à peu près quelle sorte d’agitation bouleversait sa compagne; il n’en était pas mécontent; il n’y avait qu’à laisser germer, fleurir et mûrir une semence si prometteuse. Il s’appliqua à faire persister, pendant les quelques jours qu’Angèle devait encore demeurer, l’équivoque qu’il avait réussi à créer et qui la maintenait indécise. Il eut l’air de vivre dans une nonchalance d’où elle le tirait mais sans qu’il parût se rendre compte lui-même de la nature de l’influence qu’elle exerçait sur lui; feignant l’hésitation, il la persuadait davantage de la sincérité d’un émoi qui se discernait mal lui-même et il l’entraînait à mettre fin d’un geste ou d’un mot à cet intolérable suspens; il la jugeait d’après soi, la connaissant bien, sachant que ces situations irrésolues l’agaçaient à l’extrême et qu’elle en souffrait dans sa fierté d’autant plus qu’elle avait cru en arrivant avoir à se défendre contre des entreprises forcenées; elle se trouvait sans s’en rendre compte dans une situation analogue à la situation de celui qui, montant un escalier obscur et se croyant à la dernière marche alors qu’il est déjà au palier, se jette de tout son poids dans un vide insoupçonné; le sol résistant qui doit subir sa réaction lui est retiré, c’est son seul jarret qui plie et s’effondre en absorbant la force vive destinée à maintenir, sur la marche inexistante et dont il croit qu’elle s’est dérobée, le mouvement de sa masse...
Mais Bernard ne se contentait pas de la soumettre à ces excitations décevantes. Avec une finesse attentive qui éludait le soupçon de la plus légère affectation, il s’appliqua à faire à sa femme une cour discrète qu’Angèle crut surprendre et qui l’exaspérait: «Je ne sais pas ce que j’ai, se disait-elle le soir en sanglotant dans son lit, un mouchoir entre les dents pour étouffer les gémissements, je ne sais pas ce que j’ai. Qu’il m’horripile, mon Dieu, ce sale Bernard!» Mais elle n’avait point de cesse que sa torture ne recommençât. Et elle se fit répéter avec des détails, à plusieurs reprises, les confidences que Bernard avait faites à Mauléon un soir que celui-ci était arrivé au salon juste à point pour surprendre, embrassant sa femme, Rabevel qui venait de rentrer avec Angèle. «Oui, je suis bien heureux, lui avait-il dit, j’ai connu, dans ma jeunesse, tant de coquettes et de soi-disant amoureuses qui ne savent pas ce que c’est que l’amour! à qui il suffit de quelques années d’absence ou de quelques mots d’un curé pour renoncer sans regret aux douceurs du cœur! Tu n’es pas ainsi, toi, n’est-ce pas, Reine?» La jeune femme disait non et le croyait; elle était heureuse, elle riait aux anges. «Ah! un bon ménage!» concluait le père Mauléon convaincu. «Oui, un ménage comme on en voit peu.» Angèle excédée et muette arpentait le parquet, ne tenait plus en place, filait soudain dans sa chambre, donnait libre cours à son égarement, répétant mille fois en grinçant des dents: «Ah! ce qu’ils m’agacent! ce qu’ils m’agacent!» sans se préciser ce _ils_ même pour elle seule, et finissait par s’écrouler anéantie, à bout de nerfs et de forces, dans quelque fauteuil.
Quand arriva l’heure de quitter Paris, ce départ lui fut un désespoir et un soulagement; elle ne put dormir pendant toute cette nuit que dura le voyage; elle ne cessa d’égrener son chapelet. Dès le lendemain de son arrivée à la Commanderie, elle s’imposa la fatigue d’aller à pied jusqu’à Bellecombe à sept kilomètres de là; elle raconta en toute humilité au Père Blinkine les affres où elle se débattait. Le confesseur l’écouta avec patience mais il s’épouvantait en silence; l’incurabilité de la vieille blessure si prompte à se rouvrir, à étaler de nouveau tant de venimeuses gangrènes génératrices de toutes les puanteurs prochaines du péché, ébranlait sur le moment sa confiance dans la grâce divine; cette pauvre âme était pourtant pleine de bonne volonté, pourquoi Dieu l’abandonnait-il ainsi au moindre signe de péril? Quand il sut que Rabevel devait venir au mois de Septembre il s’inquiéta davantage encore. Quel traitement saurait cautériser cette âme dévorée et la rendre impénétrable aux aiguillons délicieux de la tentation prochaine? Aussi tourmenté que sa pénitente, quand il l’eut, avec une douceur infinie, conseillée et consolée, il l’exhorta aux prières, à la méditation, aux durs travaux et à l’examen régulier de son âme; il lui promit de prier lui-même tous les jours et de célébrer à son intention le saint sacrifice. Elle le quitta passagèrement pansée, mais Abraham ne se berçait d’aucune illusion sur le danger qu’elle courait encore; il demanda au Prieur, comme la règle l’y autorisait, de consacrer à certaine de ses pénitentes les prières de la communauté pendant quelques jours et, désormais, aux heures des offices, le matin, le soir, tandis qu’elle travaillait ou méditait, la nuit, à Ténèbres ou Matines, tandis qu’elle dormait ou que l’angoisse la retournait cent fois dans son lit, durant toute une semaine les voix monacales psalmodièrent sur l’exhortation de leur Prieur les prières répétées du Rosaire, intercédant auprès de la Vierge «pour une pauvre âme en danger».
Mais Angèle ne retrouvait pas la paix; Abraham ne la revit plus qu’en proie aux mêmes inquiétudes désordonnées. Ainsi que Rabevel l’avait souhaité, ces premiers jours de Septembre étaient devenus pour elle un terme redoutable qui fascinait son esprit sans cesse tourné vers lui. Elle ne se connaissait plus. A ses moments les plus purs, elle se rendait compte tout à coup qu’une partie d’elle-même demeurait réservée, disponible aux atteintes d’une immense espérance clandestine encore informulée; la vie quotidienne, les menus soins, l’essentiel de l’existence lui paraissaient des riens devant cet infini qu’elle ne s’avouait pas. Parfois, du milieu de sa conscience informe, jaillissaient des élans d’une sauvagerie telle qu’elle en restait interdite. Dans cette solitude où elle vivait et qui eût dû l’orienter au calme, certaines images, venues elle ne savait d’où, apparaissaient, plongeaient dans son abîme et y trouvaient toujours, à son désespoir sans cesse renouvelé, un tremplin sans pareil, une élasticité intacte et dirigée qui les faisait immanquablement rebondir vers les désirs voluptueux. Absente et présente à elle-même, abandonnée aux mains d’un passé qui la traînait comme une forme sans visage, elle laissait le persécuteur affermir son empire et devenir peu à peu son grand remords et son grand délice. Hélas! à quels périls courait-elle? Ses réserves de courage fondues d’un coup, remises à l’ennemi par tant d’intelligences sournoises qui palpitaient dans la place, il lui arrivait quelquefois de percevoir subitement l’emblée déroutante d’une panique; gémissante sur son lit, tout écartelée dans le demi-sommeil des nuits d’été, elle se livrait enfin aux supplices de la vertu et de l’orgueil vaincus et à la souveraineté triomphante de l’abandon.
Aux premiers jours du mois d’Août, Mauléon reçut une lettre de Rabevel. Le financier lui soumettait un résumé de l’affaire du moulin telle qu’il l’avait comprise et, après lui avoir demandé de relever les omissions ou les erreurs qui auraient pu se glisser dans l’exposé, le priait de répondre à un certain nombre de questions qui concernaient une multitude de détails dont l’importance lui était apparue à la réflexion. Le bonhomme fut enthousiasmé de la clarté et de la précision de l’exposé; mais il dut prier Angèle de l’aider pour la rédaction de la réponse. Après avoir en vain sué sang et eau sur ses brouillons, il finit par obtenir qu’elle écrivît elle-même directement à Bernard. Elle ne le fit pas sans répugnance et tint à ne paraître avoir joué que le rôle d’un scribe sous la dictée de son père. Mais Bernard ne s’y méprit pas et lui adressa de sa main un billet de remerciements et d’éloges qu’elle ne cessait de relire en cachette et finit par enfermer dans un sachet sur son cœur comme une lettre d’amour. Son anxiété engendrant sans cesse de tels élans et de telles terreurs contradictoires ne fit que croître pendant tout le mois, puis, sans raison apparente, au moment même où le péril s’approchait à grands pas, elle disparut. Ce fut une période d’immense soulagement, de surprise et aussi, un peu, de déception. Elle se raconta naïvement à son confesseur qui, après l’avoir pressée de questions, finit par se convaincre de la fermeté de cette paix subitement reconquise et adressa à Dieu des actions de grâces ferventes auxquelles elle joignit les siennes avec un redoublement d’humilité et de contentement; l’ombre de déception avait fui et il ne restait qu’une bonne chrétienne, simple, candide, et froide; une servante inaccessible du Seigneur.
Le 28 Août, une lettre de Rabevel annonça son arrivée pour le 2 Septembre. «Nous le logerons dans la même chambre que la dernière fois», dit Mauléon. Ce même jour un arrêté du Préfet fut affiché à la mairie et annoncé à son de trompe; en raison d’une épidémie qui courait les campagnes, il était ordonné de procéder à la désinfection de tous les locaux. Un service départemental se chargeait des opérations. Le maire demandait à ses administrés de se concerter et de s’entendre pour une hospitalité mutuelle pendant la durée de ces opérations.
--Voilà qui va bien nous déranger, dit Mauléon à Angèle. Si tu reviens chez nous, nous ne pourrons pas loger Rabevel. Où mettrions-nous ton frère et sa femme?
--Il est pourtant nécessaire de s’arranger; sans doute serait-il froissé si on l’envoyait à l’hôtel?
--Ce serait inadmissible, dit le jeune Mauléon; il n’y a qu’une solution, c’est que je retourne pour quelques jours avec ma femme chez mes beaux-parents; ils n’en seront pas fâchés. Qu’en penses-tu? ajouta-t-il en s’adressant à sa femme.
--Mais oui, dit celle-ci, une paysanne accorte et toujours de belle humeur qu’Angèle intimidait beaucoup.
Pas une minute, Angèle ne songea qu’une solution plus simple encore aurait consisté en son propre éloignement. Elle devait plus tard s’étonner de n’y avoir pas pensé. Mais déjà il semblait qu’à travers le temps et l’espace les pensées de son amant la guidassent inexorablement. Il fut entendu qu’on livrerait la petite maison d’Angèle aux agents de la salubrité publique et qu’au bout de huit jours, lorsqu’elle serait redevenue habitable, toute la famille y émigrerait pour permettre à ces agents de pratiquer la même opération dans la demeure paternelle. Angèle s’installa donc de nouveau dans son ancienne chambre sur les remparts; le petit demanda à coucher dans la chambre de son grand-père et sa mère ne s’y opposa pas; elle participa à la besogne de nettoyage que la tante Rose, suivant son habitude à chaque visite que l’on recevait, décidait d’exécuter; et ce fut elle qui, le matin du 2 Septembre, tira du placard les draps roides et parfumés pour le dit de Bernard. Elle achevait à peine de préparer sa chambre lorsqu’il arriva.
Il avait l’air de fort belle humeur et quand, après avoir changé de vêtements et fait ses ablutions, il redescendit, ses premiers mots furent pour déclarer que, s’il ne se trompait pas, tout allait s’arranger: «D’après les renseignements que vous m’avez donnés, je crois pouvoir prétendre que nous allons découvrir tout à l’heure quelque chose de beau. Est-ce que le fournisseur de vos machines vous a écrit?
--Qui? la Compagnie Carrézas? Pas du tout.
--Je lui ai adressé une lettre recommandée lui faisant connaître que j’étais chargé de vos intérêts et que je la priais de nous envoyer aujourd’hui à deux heures un représentant muni de pleins pouvoirs.
--Je n’ai vu personne.
--Eh bien! attendons. Je crois que je vais pouvoir vous sauver; je n’en suis pas sûr: Cela peut être la prospérité ou la faillite; il n’y a pas de milieu. Mais pour vous montrer mon dévouement je vous propose l’association. Lisez ce projet... Il vous plaît, hein? Oh! ne me remerciez pas, j’ai l’air de vous faire des cadeaux là-dedans mais j’espère bien que la Cie Carrézas les payera. Alors nous signons? Oui. Eh bien! maintenant si nous allions prendre l’apéritif? je meurs de soif.
--Mais, s’écria la tante Rose d’un ton désolé, il va être midi, le déjeuner est presque à point. Ne sortez pas, je vous en prie. Tenez, nous avons du quinquina ici; mettez-vous là et prenez votre apéritif dans la maison.
--Ah! ces cuisinières! dit Mauléon.
Ils s’assirent; Mauléon annonça à Rabevel que les créanciers avaient été convoqués comme il l’avait demandé pour six heures, il donna des détails que Bernard écoutait distraitement en fumant sa cigarette, le regard fixé sur Angèle qui préparait les hors-d’œuvre sur une table, lui tournant le dos. Elle s’était vêtue simplement; une blouse à peine échancrée aux épaules ne livrait d’elle qu’un triangle de peau. La belle nuque infléchie et vivante! se disait Rabevel, colonne d’un beau temple sans artifice, simple et nu! Elle s’offrait à la caresse. A la limite de leur domaine il lui semblait que les petits cheveux ne pussent quitter qu’à regret la fossette où ils l’invitaient au baiser.
--Que l’innocence fleurit en elle avec éclat, pensait-il comme Angèle se retournait, elle est toujours aussi fraîche, aussi candide qu’une vierge!
Ils achevaient de déjeuner quand se présenta un homme poussif et bougon qui demandait Rabevel; on l’introduisit et Mauléon le reconnut aussitôt; c’était M. Béral, fondé de pouvoirs de la Cie Carrézas. A maintes reprises, cet individu qui s’était montré patelin pendant les négociations préparatoires à l’achat des machines, avait, depuis la signature du contrat, fait preuve d’une grossièreté qui terrifiait le bonhomme. Il croyait à l’efficacité de la bousculade; il existe un bluff de la brutalité qui peut en effet avoir ses vertus en certaines circonstances et Monsieur Béral prétendait dans le secret des conseils d’administration que ce bluff lui avait toujours réussi.
Il se laissa tomber sur une chaise que lui offrait Mauléon timide et déjà décontenancé, n’écouta pas les présentations et avala coup sur coup deux verres de vin doux en clappant de la langue.
--Il est bon, dit-il, c’est de chez vous? Oui? Eh! Eh! il sera peut-être bientôt nôtre alors?...
Il fit un gros rire satisfait, puis:
--Dites donc, Mauléon, c’est vous qui convoquez maintenant, il paraît? Oui, j’ai reçu ce poulet d’un Rebavel, Barevel, Rabevel, je ne sais qui enfin, qui se dit votre représentant. Qu’est-ce qu’il veut celui-là? Payer ce que vous nous devez? Si c’est ça, il sera le bienvenu; sinon, hein? nous n’avons besoin de personne dans nos affaires, il peut aller se faire foutre. Pas de tiers entre nous...
Il prépara son effet:
--... Sauf, ajouta-t-il en levant le doigt, l’huissier, s’il en est besoin...
--Ou le juge d’instruction, dit Rabevel avec calme.
Le sieur Béral eut un haut-le-corps, regarda Bernard.
--Oui, reprit celui-ci, le juge d’instruction. Savez-vous ce qu’on appelle un escroc?
--Monsieur, fit l’autre avec arrogance, je ne vous connais pas.
--Prenez garde d’avoir à me connaître trop bien. D’abord tâchez de prendre une autre attitude; vous êtes ici en invité et non en seigneur et maître; tenez-vous comme il faut. Si vous êtes décidé à ignorer les lois de la politesse, vous êtes libre; filez; je n’ai pas besoin de vous, je ferai mes constatations tout seul, ou plutôt avec cet huissier que vous évoquiez tout à l’heure. Allons, vous restez ou vous filez?
--Mais enfin, dit Béral, on peut tout de même causer. Quoi? Moi je suis brutal comme ça dans mes manières, mais c’est sans méchanceté, monsieur Mauléon le sait bien. Vous êtes trop vif; s’il fallait toujours se fâcher on ne ferait jamais d’affaire.
--Enfin! vous voilà redevenu raisonnable, conclut Bernard. Buvez votre café s’il vous plaît, et ne parlons de rien jusqu’à ce que nous arrivions au moulin où je pense que vous nous ferez l’honneur de nous accompagner.
--Mais je n’ai rien à y faire, monsieur.
--Si, dit Bernard avec fermeté et sur un ton singulier. Si, monsieur Béral, si.
Le petit cheval tarbais piaffait devant la porte. Mauléon monta dans la voiture, prit les guides. Monsieur Béral s’effaça devant un inconnu qui se préparait également à monter.
--J’oubliais de vous présenter, dit Bernard; Monsieur Béral, négociant; Maître Samin, huissier. Voyez, cher Monsieur, que si vous avez besoin de son ministère vous n’aurez pas à courir.
Après une demi-heure de route effectuée en silence, les quatre hommes arrivèrent au moulin transformé en usine productrice d’électricité. Bernard sauta à terre, pénétra en trombe dans la salle des machines, examina celles-ci, et montra aussitôt un visage rayonnant de joie et de malice. Il alla au tableau de distribution, demanda au mécanicien de mesurer devant lui les intensités et les voltages sur les appareils et se tourna vers Béral.
--Monsieur Béral, désirez-vous que Maître Samin ici présent enregistre les termes de la conversation que nous allons avoir, oui ou non?
--Mais...
--Je dis: oui ou non?
--Non, non», s’écria hâtivement l’homme, «cela me paraît inutile», ajouta-t-il aussitôt en manière d’explication, «nous sommes entre honnêtes gens».
--Pas sûr, pas sûr, fit Bernard. Bien. Désirez-vous maintenant que je fasse exécuter un grattage du vernis de ces dynamos, que je montre le martelage des numéros de série et le maquillage des machines? Oui ou non?
--Monsieur, dit Béral sur un ton solennel, vous insinuez là des...
--Oui ou non?
--Non. Bien sûr que non. Enfin, s’écria Béral avec éclat, que me veut-on ici?
--Vous devenez sage, vous savez comprendre les choses, je vois ça, c’est très bien. Vous avez droit à une petite histoire. Lorsque je reçus le dossier de Monsieur Mauléon, je constatai qu’il était rempli de lettres de contestations de ses clients, de refus de paiement, d’assignations et de chicanes; tout le monde se plaignait d’un éclairage défectueux. J’y trouvai vos lettres déclarant que cette défectuosité devait évidemment provenir de la faiblesse du voltage subséquente à des pertes en ligne que vous ne pouviez vous occuper de faire disparaître vous-même. Ce malheureux Mauléon avait fait venir à grands frais des monteurs électriciens qui avaient constaté en effet une tension de 170 volts aux lampes; après examen de la ligne, petite réparation, réisolements, Mauléon avait regagné 5 volts et perdu 1500 francs. De plus, à son grand désespoir, Mauléon n’avait pu éclairer que le cinquième des lampes dont vous lui aviez promis l’alimentation; donc déchet d’intensité comme déchet de tension. Bien, me dis-je, voyons plus avant. Je lus votre contrat: vous promettiez du 220 volts, vous fixiez également vos intensités et un de mes ingénieurs, après calculs, m’a déclaré qu’aux conditions arrêtées, Mauléon devait en effet pouvoir alimenter d’une façon excellente toutes les lampes prévues.
--Ah! vous voyez? fit Béral.
--Je vois très bien. Le contrat prévoyait un essai de réception.
--Qui a donné satisfaction.
--Dont le procès-verbal a indiqué en effet les intensités et les voltages promis.
--Eh bien! alors! reprit Béral. D’ailleurs, ajouta-t-il, tenez, mettons ce voltmètre directement aux bornes. Vous lisez bien 225 volts, hein? Faisons la même expérience avec l’ampèremètre pour l’intensité...
--J’ai fait cela tout à l’heure, vous l’avez bien vu, dit Bernard rudement. Je vous en prie ne m’embêtez pas, hein? J’ai bien voulu vous raconter comment j’avais été conduit à deviner votre escroquerie mais je n’ai pas décidé de discuter avec vous. La vérité, il n’y en pouvait avoir qu’une: c’est que vous avez truqué les appareils de mesure. Et la preuve, la voici:
Il tira de sa serviette un ampèremètre et un voltmètre, appela le mécanicien: Viens ici, toi... Tenez, pour la tension cinquante volts d’écart avec les appareils que vous avez fournis.
--Qui prouve que ce sont encore les appareils que j’ai fournis qui sont installés là?
--Nom de Dieu! s’écria Mauléon furieux et que la fripouille n’intimidait plus.
--Attendez, dit Bernard; pour faire le métier que vous faites, Monsieur Béral, vous n’êtes pas assez malin. Et les machines qui sont trop faibles, les machines? prétendez-vous que ce soient là d’autres machines que celles que vous avez fournies?
--Prouverez-vous que ce soient là celles que j’ai fournies? gouailla Béral.