Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)

Part 14

Chapter 143,773 wordsPublic domain

--Ne croyez pas à une allusion, Olivier. Je sais que vous m’avez bien aimée, bien grandement, sinon d’amour, puisque je vis aujourd’hui de ce souvenir. Peut-être ne vous reverrai-je plus, mais je suis heureuse de vous avoir vu. Je venais ici chaque jour. Je me remémorais nos entretiens, je parlais de vous avec le père Budel. Et puis je savais que si vous passiez un jour à Paris vous reviendriez par ici.

«Maintenant, voyez-vous, votre présence va ranimer encore...

«Je vous reverrai le même, un peu triste cependant...

--Oui, Isabelle, pas heureux...

Elle secoua la tête.

--N’en parlons pas. Je ne suis pas votre amie, mon grand. Je serai un jour votre femme, voilà tout.

Elle le prit dans ses bras et l’embrassa. Puis, à l’oreille:

--Quand vous aurez le spleen, Olivier, quand vous voudrez revoir l’Olivier d’autrefois, venez le chercher, il est dans mon cœur. Nous le ressusciterons!

Il la regarda:

--J’ai confiance, dit-elle, avec sa voix ferme, oui, en vous et en moi. Un jour vous me reviendrez définitivement car votre cœur m’appartient comme je suis vôtre. D’ici là je patienterai, je souffrirai, mais le bonheur s’achète bien douloureusement. Sachez seulement aux mauvais jours qu’un asile vous reste.

Le père Budel les avait rejoints.

--Il est l’heure, mes enfants. Au revoir, et revenez tous les deux, hein? de temps à autre.

Sur la voie triomphale les canons dressaient leurs gueules; Isabelle frissonnait en regardant ces captifs. Contre lui serrée comme une fiancée, muette, quelles pensées hantaient son esprit? Il renonçait à les poursuivre et s’abandonnait à l’apaisement qui venait d’elle. Auprès de nulle personne au monde ce sentiment de calme, de repos, de confiance, ne lui était revenu depuis la mort de sa mère. Peut-être avait-il la même cause: cette certitude invincible d’une protection, d’une sécurité inviolable n’était-elle pas irrésistiblement émanée de l’affection supérieure qui l’enveloppait? Un flux de gratitude jaillit en lui comme une source chaude. Mais il ne disait rien: Les paroles d’affection et de reconnaissance sont un tribut dont Isabelle ne voulait point. Il savait qu’elle attendait le jour où il lui apporterait en don son amour soudain épanoui.

Comme elle était proche de lui! et pourtant il savait qu’il lui restait encore, pour être digne d’elle, à chasser de ses sens cette image impure de Balbine qui le hantait... Il n’osa pas lui révéler son départ si proche. Il lui dit qu’il s’absentait pour un mois, allant visiter quelques membres de sa famille dans le Rouergue; il la retrouverait; d’ailleurs Noë lui donnerait de ses nouvelles...

Isabelle écoutait, silencieuse. Elle devinait un mensonge dont le motif lui échappait à demi. Mais elle pressentait qu’elle ne serait pas remplacée, qu’elle avait la meilleure part dans ce cœur indécis et passionné; elle se sentait soudain résolue à tout plutôt qu’à ne pas le conquérir tout-à-fait quand elle discernerait l’instant favorable.

L’impression que l’entrevue avec cette Isabelle (dont il jugeait le souvenir comme une image poétique assez pâlie dans sa mémoire et dans son cœur) laissa à Olivier fut une révélation pour lui. Du coup, il ne s’était jamais cru aussi désemparé qu’au moment où il fut près de s’embarquer avec Marc et le couple Rabevel. Ne laissait-il pas le véritable bonheur derrière lui sous les traits de cette délicieuse Isabelle? Il se méprisa un peu. «Que suis-je? pensait-il. L’autre soir, dès que Balbine apparut prête à être ma chose, mon désir s’est reporté tout de suite à mes compagnes de Raïatea. Auprès d’Isabelle, je ne pensais plus, dans la cour du Petit Palais, qu’à Balbine. Et maintenant que celle-ci va n’être séparée de moi que par les planches de quelques cabines, c’est à Isabelle que revient ma pensée. Que de faiblesse! Ce séjour en Europe m’aura-t-il été inutile ou même néfaste?»

Il s’étonnait que la guerre n’eût pas accru l’expérience des hommes; il se sentait plus misérable, plus près de la terre qu’auparavant, par un affaiblissement du corps que n’avait pas accompagné l’enrichissement moral de la méditation ou de l’oraison; son désarroi l’effrayait. Il redoutait le périlleux désir qui l’attirait vers Balbine; il redoutait l’insensible ascension d’Isabelle dans son cœur. Il s’effrayait des lames de fond qui faisaient vaciller son sens moral et sa raison quand la trouble ardeur d’autrefois lui revenait sous le souffle de Rabevel. Ah! que l’homme était peu de chose!

Bernard s’inclinait sur ce désarroi. Lui-même ne savait plus comment il vivait. Sa destinée lui paraissait manquée, peu à peu dissoute et il s’abandonnait à l’ardeur stérile. Il allait perdre son fils? Soit. Que resterait-il dans sa vie? De temps à autre il pensait à sa jeunesse... Que d’épaves... La pauvre petite Reine abandonnée, inconsolable, visitée par le seul Louis Gontil, son petit poëte misérable et charmant; François mort, tué par qui?... Angèle... tuée par qui?... Il frissonnait, se sentait gagné par un désespoir total. Blinkine d’abord sauvé, retournant à son doute, par la faute de qui?... et expiant au fond de quelque trappe les lancinations de son intelligence... Et son fils, ce pauvre Olivier... Il ne pensait même pas à son fils légitime, Jean, soigneusement mis à l’abri pendant la guerre et tué en sortant du théâtre par une bombe de gotha. Mais Olivier, son Olivier... Quel chemin suivait-il? Et rien qui pût le retenir. En présence du jeune homme, il refaisait malgré lui ses théories élaborées avec complaisance, il les refaisait avec violence, horreur, sous la pression d’une invincible puissance, heureux de sentir un frémissement parent dans la chair de sa chair et ne résistant pas à la promesse de ce frémissement.

Ah! certes, il savait bien que ces paroles déprimaient toujours Olivier, tant elles parvenaient à dissoudre sous les apparences de la raison les fondements mêmes de la morale et de l’entendement.

--Le bon sens nous incline à croire, lui disait-il un jour, que nul ne peut s’évader de lui-même. Le bon sens est peu de chose puisqu’il est à peu près le sens commun. Comment ne pas s’inquiéter des ondes qui nous effleurent, de l’extériorisation incontestable qui nous les fait percevoir? N’y a-t-il pas une communication sans intermédiaire entre les parties les plus subtiles et les plus vagabondes de nos âmes? Les faits les plus fréquents l’indiquent. Un malaise nous fait deviner le regard qui nous suit. Les sentiments puissants, la haine, l’amour à la veille de se traduire en actes dégagent des effluves. Les intentions de rapt ou d’homicide se traduisent même dans le silence. Plus d’une victime mue par l’aspiration secrète a saisi au vol en se retournant le poignet armé de la lame au moment où il allait s’abattre.

--C’est vrai, dit Olivier, j’ai déjà eu souvent l’occasion de le constater.

«Ainsi, depuis quelques jours une chose amère me pénètre. Elle s’inocule en moi par je ne sais quel sens. Le goût ni l’odorat n’en sont impressionnés et pourtant j’éprouve l’odeur et la saveur. Chose astringente, énervante, pénible; une attention bizarre et douloureuse, une attente qui redoute un événement mais s’exaspère qu’il s’attarde. Et quel événement! Mais je ne sais. Je flaire quelque chose d’horrible, la catastrophe, le sang près de moi peut-être. Et comme je le dis à Marc, il sourit: «Dieu merci, les pressentiments ne se réalisent pas toujours. Les tiens t’annoncent une dilatation d’estomac plutôt qu’un crime, c’est moins dangereux.»

Mais, Rabevel, tout de même surpris, le traita de pessimiste. «Tu deviens neurasthénique, dit-il. Viens avec moi au billard.»

Ils descendirent. Rabevel ayant fait servir des citronnades, riait, chantait, carambolait. Olivier le regardait sans bien comprendre cette agitation incohérente mais heureuse.

--Tu t’étonnes? dit Rabevel. Vois-tu, c’est cela la vie. Des secousses successives et en sens contraires. Moi je ne suis plus d’aplomb. L’humanité normale se représente par un pendule dans la position verticale. Je n’y puis rester. C’est la stagnation cela, ce n’est pas la vie. Mettons le pendule en mouvement, et non par des oscillations timides, mais à toute volée. Il dépassera l’équilibre! Comprends-tu? _Il dépassera l’équilibre_: Voilà qui est beau et nouveau. Les esprits modérés, nous dirons les esprits bornés, ne voient que l’équilibre. Sottise. Nous dépassons cet état. De la dépression à la compression, du rire aux larmes, nous jouirons de nos facultés et nous connaîtrons tout le cercle sur quoi peut évoluer ce pendule qu’une main timide laissait reposer!

--Vous casserez la corde de votre pendule!

--Et qu’importe! alors nous irons aux étoiles.

--Ou dans la boue, mon cher. _Pulvis es..._

--Eh bien! je préfère que la corde casse sous l’effort, sous l’attraction de la force centrifuge qui sollicite les êtres en mouvement à l’appel de lois inconnues des créatures, astres ou dieux d’où émanent ces forces universelles auxquelles se soumettent hardiment les corps mouvants! Je serai happé plus loin. Qu’est la chute sans grâce du poids immobile quand la corde casse rongée de vétusté? Et pouvez-vous la comparer à ma trajectoire?

--Vous vous grisez d’images. La réalité n’en est pas composée.

--Allons donc! Tu ne connais pas ma réalité à moi. J’y plonge chaque jour davantage; si tu savais la saveur des humiliations et des désespoirs lorsque Balbine excédée me jette à la porte. Le frein rongé, l’excitation de l’esprit, les ruses, la haine et l’amour mêlés, quel nectar spiritueux! Et puis la tristesse, le suicide proche avec l’envie de tuer et de mourir, la neurasthénie intermittente et l’approche de la folie, et les longues lettres où l’encre se délaye dans les larmes!

--Et vous me traitiez de neurasthénique tout à l’heure!

--Parce que tu ne sais pas l’être. Il faut savoir savourer l’amertume. Les cendres ont un goût puissant et âpre qu’il faut apprendre. Et surtout il n’y faut point rester; lorsque, bouillonnant dans le cratère, les sentiments s’exaspèrent, j’ouvre le tiroir de mon bureau. Exténué d’émotion ardente, de plaisir aigu, la souffrance est un plaisir comme le froid est une brûlure! Exténué, haletant, les yeux mi-clos, je tâte et je touche, soudain, tu comprends.--Oui, mon révolver, si froid, tu sais--le métal contre la peau moite--glacé, là sous ma main fébrile, c’est bon. Ah!

--Alors...

--La fièvre tombe quelquefois et, d’autres fois non. Je vais retrouver Balbine tremblant d’ardeur, de désir, de choses monstrueuses et jamais vues et je la supplie. Et j’ai ce révolver sournois. Elle crie. Ah! mon cher, la vie pathétique qui roule à pleines volutes et m’enveloppe. On la sent alors. L’arme sous le nez de cette femme qui vibre avec moi et--comprends-tu?--comme moi, oui, comme moi.--Allons-nous nous tuer? Oui, sans doute. Non, peut-être. Un mot, un signe. Ce serait si merveilleux. Mais attendre. Recommencer encore. Elle va décider. Elle décide. Mot hypocrite: «Je veux bien te pardonner». Elle sait que ce mot nous promet l’heureux recommencement, l’inextinguible jouissance. Une scène semblable avec des variantes nous reconquerra haletants, haletants. Il faut y croire. Allons! et je l’embrasse. Elle m’injurie, m’accable de reproches, des mots canailles et hideux que nous aimons. Ce n’est pas artificiel mais nous en avons conscience. Nous connaissons l’avenir mais nous aimons le vivre et il ne trahit pas notre liberté. Je sais que mon pardon impose une rançon: les bijoux, la soumission, l’air de bête domptée mais en échange les voluptés apaisantes. Voilà mon bonheur qui s’attendrit et vive l’existence! Balbine alors est l’ange le plus adorable.

--Eh! là, arrêtons au bord du roman feuilleton.

--Arrêtons...

--Nous en sommes donc pour l’instant à la période roucoulante?

--A la période roucoulante.

--Et jusqu’à quand?

--Le sais-je? Ça va. Je me sens plein de force et de béatitude. Tout vibre en moi. Le ciel et l’eau. L’amour, le plaisir, l’intelligence, l’orgueil. Allons, la vie est bonne!

--Mais à quand la nouvelle période infernale? Et pourquoi?

--Le sais-je? Les circonstances. Un regard. La fatigue. Enfin...

--De qui viendra la prochaine rupture?

--De moi toujours. J’ai l’initiative. Non pas, peut-être, la préparation, elle est si rusée. Mais le geste. Le geste!

--Comment le faites-vous?

--Il est divers. Tantôt le désir de m’en aller me saisit sans motif et je m’en vais en larmoyant, en demandant pardon, vers l’aventure; je ne la reverrai plus. Qu’elle me pardonne. D’autres fois, je la trouve laide et ignoble d’esprit et de corps. Elle me dégoûte. Qu’elle s’en aille, la rosse. Nous nous injurions, nous nous battons. Avec quels cris parfois et, d’autres jours, avec quelle horreur silencieuse. Puis je la quitte, dégoûté, en crachant sur le seuil que je baiserai au retour.

--Quelle vie!

--N’est-ce-pas! Enviable, unique!...

--Vous vous méprenez sur le sens de mon exclamation.

--Qu’importe? Tu ne me comprends pas. Tu ignores les ressources, la richesse de notre organisme humain. Pourquoi cataloguer, hiérarchiser nos sentiments suivant les catégories du bien et du mal? C’est un signe de faiblesse; je veux dire une superstition digne des primitifs. Sous le désordre apparent qui effare notre esprit, sous le désagrément superficiel qui fait peur à notre instinct de conservation il y a plus de richesse, d’harmonie, de volupté, de jouissance profonde dans certaines douleurs que dans certaines joies. Et puis...

«La joie, la douleur? gardons les mots si tu y tiens. Mais à nous placer dans la réalité exacte ne vois-tu point que la signification qu’on leur donne est fausse? Tout le langage humain est, en vérité, établi sur ce misérable instinct de conservation. C’est lui le régulateur, l’étalon. Mais il est arbitraire, voyons! Nous pouvons changer la graduation thermométrique avec Réaumur ou Fahrenheit... Le chaud ou le froid dépendent du zéro que nous déplaçons, au point de vue du langage. Les conditions de notre existence humaine veulent que ce zéro soit l’instinct de conservation...

--Mais, mon cher Rabevel, n’est-il point un guide précieux pour notre voyage terrestre?

--Un guide désastreux! Sous prétexte de sécurité, il prolonge notre voyage et nous en distrait les plus belles émotions. Quand l’agence Cook vous emmène dans l’Inde elle vous montre les villes et les monuments, mais la Jungle? Mais le rukh: mais la vie formidable et secrète des hommes et des bêtes? des Thugs et des tigres? Je sais bien: on ne risque pas sa vie; toujours la même antienne. L’instinct de conservation auquel obéissent les hommes est le cicérone de Cook.

«Ainsi ils parcoururent leur vie. Leur guide les a conduits prudemment et soutenus. Or, allons au fond: ce guide n’est-ce pas l’aubergiste qui prolonge le séjour, le parasite qui fait durer le voyage? Sommes-nous des exilés oui ou non? N’avons-nous pas des aspirations qui dépassent le champ de nos expériences terrestres? Aspirations, remarque-le, qui se précisent dans les grandes crises émotionnelles condamnées par l’instinct de conservation. Or celui-ci nous contraint, par la peur de détraquer un misérable amas de viande et d’os, à renoncer à tout ce que nous rêvons de réalisable et de beau. Remarque-le encore, les joies les plus grandes sont réservées aux jouisseurs et aux ascètes. C’est par là que se rejoignent ces grands courageux: par la mise au rancart de ce bas instinct de conservation!»

--Ah! Ah! s’écria Marc qui était entré pendant la fin de cet entretien. Voilà bien la clef de l’énigme que je recherchais depuis si longtemps. Voilà qui explique la rapidité de la conversion de certains grands pécheurs: c’est que leur fond ne change pas. Le seul sentiment qui compte en eux est en somme la soif de se dépasser, d’épuiser ses possibilités et cela sur un inébranlable courage qui les rend sourds aux appels de leur instinct de conservation.

--C’est cela même, dit Rabevel. Et ainsi en vivant peut-être moins de temps (et cela n’est pas démontré car le fameux instinct est faillible. Tel capitaine au long cours évitera les naufrages dans une exploration hasardeuse, qui eût décédé de la grippe à Tonnerre) en vivant, dis-je, moins de temps, on vit néanmoins davantage. La valeur de la vie est un produit. Ce n’est pas simplement une quantité: la qualité y intervient. Dix années de la vie de Napoléon valent cent années de celle de Joseph Prudhomme.

--Pour un juge impartial et pour Napoléon sans doute. Mais Joseph Prudhomme lui-même serait d’un avis opposé.

--Que nous importe son avis?

--A son point de vue c’est le seul qui compte.

--Évidemment. Et c’est pourquoi il convient d’enrichir Joseph Prudhomme et de le convaincre. De nous convaincre tous. Toi qui aimes la vie, Olivier, suis-moi jusqu’au bout de la logique. Sache l’aimer dans ses aspects les plus vrais, non seulement quand elle est le beau fleuve, mais aussi quand elle est le torrent.

--Voici le tentateur! s’écria Marc en riant. Voici le tentateur. Il nous a expliqué la conversion rapide de Thaïs et la chute simultanée et non moins rapide de Paphnuce. Et il nous induit à les imiter. Non, mon cher ami, la douche écossaise n’est pas faite pour tous les tempéraments.

--Je vous plains, dit Rabevel. Vous ne connaîtrez jamais la valeur de la vie ni celle de la mort.

--En quoi, répondit Olivier, vous apparaît la valeur de la mort? Vous savez la terrible chose que cela est...

Il était manifestement égaré. La conséquence de sa blessure, la fièvre de la discussion, ces quelques mois de vie passionnelle si troublée et le souvenir soudain reparu de la seule femme qui l’eût violemment ému... Mais Marc lui prenait la main, le regardait dans les yeux intensément.

--Tais-toi, Olivier. Tu sais que ta mère n’est pas morte. Elle n’est pas morte. Ne l’as-tu point revue? Je la revois moi-même. Elle te protège. Et tu peux être sûr qu’elle dirigera vers toi le bonheur que tu cherches en l’ignorant.

Ce regard le pénétrait comme une certitude. Certes le souvenir de sa mère était pour lui si présent qu’elle semblait vivre. Mais sa réalité?

--Elle veille sur toi, répondit Marc.

Sans le vouloir, docilement, la tête perdue, Olivier répondait:

--Oui, sans doute, Marc, elle veille sur moi.» Et une grande paix l’enveloppait avec l’envie de pleurer doucement. Ce Rabevel tout à l’heure, quel sot, quel fou peut-être? Il connaissait à présent l’étreinte d’une infinie langueur. Des apparences l’entouraient, vagues et mouvantes, des visages dans un rêve chantant si indécis, si flottant. Mais pourtant la voix intérieure de sa mère le bénissait; elle voulait revivre à ses côtés par l’amour d’une vivante peut-être... Marc lui prit doucement le bras.

--Mon cher Olivier, lui dit-il, mon cher Olivier, il faut redevenir toi-même...» De nouveau son cher regard qui l’attirait; les yeux d’Olivier s’y fixaient. Mais il ne pensait pas à lui. Seule l’image de sa mère l’absorbait. «Par l’amour d’une vivante»... Et puis soudain le charme se rompit. Dans la mémoire passèrent rapidement des images de sa vie, du passé mort et parmi elles quelques-unes qui s’attardaient: son père, sa mère--(maman!...)--il lui sembla qu’il sanglotait et puis, tiens, Isabelle...

Avec un peu plus d’insistance peut-être... Elle ne voulait pas celle-ci faire place à d’autres, se dissiper, un regret au coin de ses lèvres mélancoliques.

Il percevait confusément les paroles de Marc sans bien comprendre. Il était si absorbé. Sans doute Marc le regardait-il toujours. Puis il sentit subitement sa main sur son front: «Réveille-toi...»

--... ce qui se passe là-dedans? On rêve encore?

--Allons, dit Rabevel, présenter nos respects au Commandant Palous que j’ai invité et réclamons une histoire à ce vieux loup de mer...

Olivier s’ébroua au son de cette voix.

--Oui, secouons nos rêveries...

--Bonsoir, Messieurs, dit, en les abordant, le pirate débonnaire. Beau ciel, hein? Pas s’y fier cependant. Tenez, un soir pareil, dans l’Océan Indien...

* * * * *

Quelques jours après, Marc venait voir Olivier qu’il trouva très sombre: «Je comprends ce que tu as, dit-il; Balbine te traque...»

Olivier ne répondit pas, mais le regarda d’un air interrogatif: Que faire?

--Il y a un bateau, _Le Canaque_, pour Sidney le 15 de ce mois, dit Marc. Renonce à venir avec moi en Égypte, puisqu’elle y veut venir.

--Tu as raison. Je partirai le 15 pour Sidney, déclara Olivier.

Le lendemain, il prit son billet, alla faire ses adieux à Isabelle, prépara ses valises. Il téléphona chez Rabevel, lui demanda un rendez-vous pour le 14 au soir avant dîner et prétexta une absence urgente pour ne pas le voir avant cette date.

Ce fut Balbine qui lui répondit en lui fixant l’heure du rendez-vous.

Quand il se rendit à l’hôtel particulier de l’armateur, elle vint elle-même lui ouvrir. Elle avait renvoyé les domestiques; elle était toute seule et il la devina nue sous le peignoir. Cela l’exaspéra.

--Je viens vous annoncer que je repars pour Raïatea, lui dit-il brutalement.

--Quand? Vous voulez rire?...

--Demain.

Elle se jeta à son cou. La bête luxurieuse était éveillée, elle l’entraîna sur un divan. Il se débattit, se refusa, se releva tout rouge.

--Rabevel va venir, dit-il.

--Et qu’est-ce que cela peut faire! s’écria-t-elle cyniquement. Ça ne fera que l’exciter.

Elle se rejeta sur lui. Il finit par la repousser avec violence et ils demeurèrent côte à côte, pourpres, suants et presque haineux. Bernard entra un moment après et comprit tout de suite.

--La lie du calice, dit-il amèrement. Cette salope a voulu te violer.

--Oui, cria la femme, oui... C’est un Joseph, ton idiot, un Joseph.» Bernard se précipita, la roua de coups. Mais elle criait toujours.

--S’il te connaissait, il n’hésiterait pas. Il ne sait pas, il...

--Un mot de plus et je te casse, fit Rabevel hors de lui.

--Je dirai tout, hurla la furie, tout...

Bernard sauta sur une panoplie, prit une épée et frappa furieusement sa maîtresse du plat de la lame. Olivier intervint. La colère étrange de Rabevel le surprenait extraordinairement. Il voulut séparer les amants mais reçut des deux plusieurs coups qui l’échauffèrent à son tour. La femme criait encore, finit par se faire entendre de lui.

--Oui, Olivier, ce cochon-là a tué ta mère, tu entends. Il lui a fait un gosse et l’a fait avorter. Elle en est...

Un hoquet lui coupa la parole; elle tomba la gorge trouée, vomissant un sang noir. Rabevel hors de lui, retira l’épée, visa aux yeux. Avec un courage surhumain, Balbine expirante saisit la lame, la détourna, dit encore d’une voix rauque, à peine distincte:

--Oui, il a assassiné ta mère et ton père...

Bernard s’élança de nouveau, se heurta à Olivier et celui-ci, sans un mot, s’emparant d’un lourd chandelier de bronze se précipita sur lui, et le martela de coups, sauvagement, jusqu’à ce qu’il l’eût étendu à ses pieds. Il s’affaissa aussitôt lui-même dans un fauteuil.

Un carillon l’éveilla quelques minutes après. Il se rappela que les domestiques avaient congé; Balbine avait tout organisé pour son entreprise... Étaient-ce les gendarmes? des voisins attirés par le bruit?... Il alla ouvrir. Marc entra, vit le spectacle, devina ce qu’Olivier ne sut pas raconter.

--Suis-moi, commanda-t-il à voix basse.

Ils ressortirent aussitôt; la nuit était tombée tout-à-fait. «Chez toi et puis à la gare, au trot», dit Marc.

--Mais, fit Olivier...

--Pas de mais... Ta sécurité est au désert...

--J’ai tué, je dois expliquer et...

--Assez d’idioties. Tais-toi et obéis.

Le train spécial du _Canaque_ était à quai quand ils arrivèrent à la gare d’Orsay. Marc y vit, déjà installés, Isabelle et Clavenon; il ne s’en étonna pas, il était au courant.

--Irez-vous jusqu’au bout? demanda-t-il à la jeune fille.

--Jusqu’au bout du monde avec lui, s’il me veut.