Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)

Part 12

Chapter 123,842 wordsPublic domain

C’est au milieu de ces traverses que lui arriva un jour ce qu’elle appela tout de suite le grand malheur. Elle était enceinte. C’était au débout de 1914. Olivier et François avaient reçu leur ordre de retour. Rabevel fut saisi d’une terrible frayeur. Il la fit examiner; aucun médecin ne la voulut délivrer; elle était robuste, bien portante, faite pour la maternité. D’ailleurs, Angèle ne consentait pas à entendre parler d’avortement. Après quelques semaines d’abattement, elle s’était reprise à vivre. «J’ai péché, se disait-elle, je suis punie, mais lui sera puni aussi et les miens seront sauvés». François venait de lui écrire qu’il avait acquis une plantation à Raïatea et qu’il s’y fixerait dès qu’il serait guéri des fièvres contractées dans son îlot. Olivier allait venir. Quelle serait l’explication avec Rabevel? Terrible sans doute pour celui-ci qui d’ailleurs craignait le retour de François plus encore, ignorant de la décision de son camarade. Mais Olivier la pardonnerait; elle prendrait l’enfant, dirait l’avoir recueilli orphelin de quelque fille-mère et elle irait vivre au désert puisque le monde civilisé ne pouvait la garder. Elle attendit sans hâte sa délivrance. Un jour du mois de Mai elle tomba, eut une syncope. Quand elle reprit ses sens Balbine était dans sa chambre, et Rabevel, avec sa figure cendrée des mauvais jours, puis une femme à qui elle trouva mauvaise mine. On lui défendit de parler. Un médecin arriva, l’examina, secoua la tête, causa avec Rabevel et sortit. Bernard pencha sur elle un visage décomposé tout à fait: «Veux-tu un prêtre?» demanda-t-il. Elle comprit tout de suite, sentit remonter au cœur son sang le plus lointain. Un vieux curé arriva de la paroisse voisine; elle put tout au long lui raconter son tourment; il l’écouta en silence et lui dit ensuite doucement: «C’est la solution de Dieu; elle fait de vous une sainte. Soyez tranquille désormais. Vous vivrez en paix». Elle tourna vers lui des yeux révulsés d’espoir et, encore un peu, de doute. Il le sentit et reprit: «Vous avez fait votre devoir et votre pénitence. Vous êtes bénie de Dieu». Il se tourna vers des assistants imaginaires, dit à mi-voix pour qu’elle l’entendît et mourût consolée: «Une sainte...» Elle baissa les paupières, pacifiée et radieuse. Elle revit son Olivier lui disant encore: «Maman, Petite-Sainte, chère Petite-Sainte». Elle revit ce pauvre François envers qui elle avait été si coupable mais pour qui elle avait donné sa vie; elle poussa un faible soupir; et ce fut la fin de sa destinée terrestre.

Quelques semaines après, en revenant de visiter sa tombe dans ce petit cimetière perché de La Commanderie où il lui avait fait dresser une dalle verticale de marbre blanc que l’on apercevait de tous les alentours, Rabevel apprenait la mort de François. Il n’eut pas le loisir de songer à son crime double. La guerre éclatait. L’action passait aux jeunes. Pendant de longs mois, il dut se refréner puis s’organiser autrement; il connut de nouveaux travaux et de nouveaux soucis; ce fut seulement vers la fin de la guerre que son cœur durci se préoccupa de nouveau des absents tant la vue de Marc lui paraissait devoir être une gêne et celle d’Olivier un remords. Une chance devait les lui faire retrouver tous deux.

La terrible égalité de la guerre qui fit un sort commun à tant d’êtres si différents n’avait pas épargné Marc. Il avait vraiment connu pour la première fois le sentiment de l’horreur morale et physique. Il avait su garder, par une bravoure qui lui était parfois bien cruelle, sa bonne humeur dans le pire danger; mais la bêtise des hommes l’exaspérait; les bolchevistes et les chauvins de l’arrière l’écœuraient. Il sentait son devoir mais demandait qu’on le laissât mourir en paix. Il eut la chance d’échapper longtemps au danger. Cependant, au cours d’une des meurtrières batailles de Juillet 1918 qui marquèrent le début de la victoire définitive, il fut atteint d’un éclat d’obus dans le flanc et dut être évacué aussitôt sur une ambulance de Saint-Germain-en-Laye.

C’est là qu’il eut un jour la surprise de recevoir la visite de Rabevel. L’armateur lui apparut dans tout l’éclat de sa fortune. Porté au rang d’un ministre occulte par la prétendue nécessité des compétences, il y faisait ses affaires et peut-être même celles de la France; mais il parut à Marc que les excès avaient ruiné le bel équilibre; les réflexions amères, le défaitisme surprenant chez un membre du Gouvernement, l’aveu à peine voilé de dépravations monstrueuses, l’inquiétèrent singulièrement. Il n’osait demander des nouvelles de Balbine quand Rabevel lui annonça la prochaine visite de celle-ci.

--Nous sommes presque voisins, ajouta-t-il.

Marc se rappela alors que l’armateur avait acheté à la Grenouillère le fameux château de la Champmeslé, «avec l’argent du peuple» disaient les journaux de toute nuance.

--D’ailleurs, ajoutait Rabevel, il faudra venir nous voir et passer chez nous quelques jours dès que tu seras rétabli.

Il le promit et renouvela sa promesse à Balbine le lendemain. Celle-ci n’avait pas changé. A peine si le temps l’effleurait de son aile; elle demeurait l’immuable simulacre de la Vénus impudique, à peine affinée par les embusqués distingués dont Rabevel lui imposait la compagnie afin de l’éduquer et de la surveiller.

Marc put bientôt se lever; il errait dans les couloirs de l’ambulance tâchant de vaincre la lourde monotonie des jours et de se distraire en se rendant utile.

Comme il allait, un soir, rendre visite à un jeune soldat dont l’état grave avait nécessité l’isolement, il croisa un infirmier qui lui dit:

--Si vous allez voir le 29, Sergent, vous ne le trouverez pas; il est mort ce matin et on l’a déjà enlevé.

--Le pauvre gosse! fit Marc qui sentit les larmes lui monter aux yeux.

--Oui, répondit l’infirmier, c’était un bon petit gars. On l’a déjà remplacé par un autre qui n’est guère en meilleur état.

--Je vais le voir, dit Marc.

Au moment où il approchait de la petite chambre il entendit la voix de la sœur infirmière:

--Oh! disait-elle, c’est bien, cela! vous portez des médailles à votre cou!

--Ma sœur, répondit une voix faible, ce ne sont pas des médailles religieuses. Ce sont des portraits. Dans ma famille, chacun des hommes fait graver son portrait à l’âge de vingt ans et nous conservons ces effigies.

La Sœur s’émerveillait--il y avait là des médailles anciennes...

La voix reprit:

--Voyez, celui-ci est mon trisaïeul Jacques (1760-1788); il fut matelot sous Suffren; il périt en Océanie avec La Pérouse aux Iles Vanikoro. Celui-ci est Colas, son fils, mon bisaïeul (1785-1824), il appartint aux équipages de Surcouf et fut dévoré par un requin au cours du voyage de Dumont d’Urville, en Océanie. Voici Baptiste, son fils, mon grand-père (1820-1876). Il fit la campagne de Chine avec Courbet, puis entra dans la marine marchande où il devint capitaine au long cours. Il fonda le comptoir de la maison Bordes à Rarotonga au fond du Pacifique. Il y mourut subitement.

«Enfin, voici mon père, François (1860-1914) mort à Raïatea.

«Et puis, moi, Olivier, 1889; heureusement il manque la seconde date...»

Marc se précipita dans la chambre pour embrasser Olivier.

Il était blessé à la tête mais hors de danger. Il raconta comment il était arrivé en France au moment même de la déclaration de guerre; ils bavardèrent:

--Voyez, dit-il à la religieuse, je suis destiné à mourir en Océanie, je suis donc tranquille.

La robuste constitution d’Olivier eut en effet vite raison de ses blessures; il apparut au bout de quelques semaines que le mal était vaincu et que l’entrée en convalescence approchait. On était au mois d’Octobre; la victoire d’Orient annonçait la fin de la guerre; l’heureuse conclusion de la tragique aventure influait de manière favorable sur le moral de tous. Marc, de jour en jour mieux portant, prévoyait sa libération. Il passait presque tout son temps avec son ami.

--Il faudra pourtant, lui dit-il un jour, te décider à revoir les Rabevel. Je ne puis éternellement leur cacher que tu es ici. On a souvent parlé de toi et j’ai dû affecter l’ignorance. Mais si notre ministre se mêle de te rechercher, vois la fausse situation où nous nous mettons tous les deux.

--Voilà bien les inconvénients de la civilisation qui reparaissent, répondit Olivier. Eh! mon Dieu! qu’importe le mécontentement de ces gens. Je devine bien que Balbine voudrait me revoir pour savoir si elle peut encore m’impressionner; mais je n’y tiens nullement, ne désirant qu’une chose: retourner à Raïatea le plus tôt possible. Et quant à Rabevel, tu penses qu’il ne m’aura pas en odeur de sainteté, car il est assez fin pour pénétrer un jour ou l’autre les intentions de sa maîtresse!

--Enfin que décidons-nous?

--De leur faire une surprise. Il est entendu que tu sais où je suis et que je les préviendrai de mon arrivée c’est-à-dire du jour où je pourrai venir les voir; mais je ne veux pas, disons par coquetterie, leur apparaître sous mes pansements.

--Bien. Autre chose; j’attends une visite intéressante: celle de Vassal.

--De Vassal? dit Olivier surpris. Mais je le croyais aux travaux forcés depuis son attentat commis contre Rabevel le jour de mon départ de Bordeaux, voici déjà quelques années, ma foi!

--Oui, il avait été condamné bien sévèrement. Mais il a fait l’objet de mesures de clémence et, il faut bien le dire, sur les instances de sa victime elle-même.

--La victime lui devait bien cela.

--Alors cet homme de cinquante ans a contracté un engagement et s’est, paraît-il, comporté avec une bravoure et, ce qui est plus beau et plus rare, un stoïcisme étonnants. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de lui me demandant un rendez-vous. Il sera là tout à l’heure, je pense.

--Et que devient sa fille?

--Je l’ai rencontrée deux ou trois fois chez des amis que je lui connais et que je fréquentais assidûment lors de mes permissions. C’est elle, la vraie victime; ceux-là mêmes qui devraient lui être les plus chers ne peuvent lui inspirer que du dégoût; car le père est un homme à la mer; quant à Balbine, tu sais ce qu’elle vaut...

--Il faudrait la sauver, lui chercher un mari. Cela ne peut-il pas se trouver?

--Je ne sais pas, répondit Marc.

--Certainement si, reprit Olivier en regardant fixement son ami. Ne la crois-tu pas digne d’être aimée?

--Oui, dit franchement Marc. Mon père s’est enquis d’elle. Elle a tout pour rendre un homme heureux et c’est une nature exquise mais absolument refermée. Elle couve la honte dont elle se croit héritière. Que ses parents sont coupables! et quel malheur pour les enfants de souffrir par leurs parents! Ne pouvaient-ils vivre seuls dans un désert?

--Comme moi?

Marc rougit, mais, devant le sourire d’Olivier:

--Eh bien! oui, là!

--Tu as bien raison; je sais bien que c’est le seul endroit où je puisse vivre normalement. Des gens comme nous dans la société, et c’est le meurtre, le désordre, le malheur des innocents. Regarde, hélas! nos victimes: Isabelle, Nicole... jusqu’au jour où nous nous entre-dévorerons. Car Vassal sans doute n’a pas renoncé à punir Rabevel et Balbine...

--Non, je pense... Ni Balbine à te posséder... Ni, sans doute, Isabelle à te conquérir.

--Tu vois que je dois partir et partir bientôt? n’est-ce pas?

--Écoute, dit Marc, voici la guerre proche de son terme. Il est probable que dès la fin je repartirai pour les Indes ou l’Égypte afin de terminer mes sondages commencés avant la guerre pour la Société Industrielle des Pétroles. Veux-tu venir avec moi? c’est ton chemin vers l’Australie.

--Ces sondages, est-ce intéressant?

--Si c’est intéressant! Dès que tu pourras te lever, viens chez moi, tu verras. Nous en parlerons.

Un infirmier entra et, s’adressant à Marc:

--Sergent, dit-il, il y a là quelqu’un qui vous demande.

--Faites-le entrer, répondit le jeune homme. Et, à voix basse, à Olivier:

--Ça doit être Vassal.

C’était bien lui. Il apparut en uniforme de légionnaire, les bras chevronnés, toujours droit et ferme; mais la tête était devenue toute blanche; les traits obéissaient à des tics fréquents, le beau visage d’autrefois était ravagé, ridé, méconnaissable pour qui n’avait pas aimé le grand artiste. Il embrassa Olivier.

--Vous voilà blessé aussi? demanda-t-il. Est-ce grave?

--C’est en bonne voie de guérison.

--Ah! reprit-il, les chirurgiens et les médecins ont fait du progrès. J’ai eu dix blessures dangereuses et je suis encore debout. Et, pourtant, Dieu sait comme je préférerais être mort!

--Oh! pourquoi? dit Olivier.

--Et penser, continua Vassal sans répondre, que je n’ai pu me faire tuer; ni me tuer. Ah! je vous jure que ce n’est pas le courage qui me manque; plus d’une fois je me suis senti si tenté, si près de me faire sauter la cervelle: la haine, une haine folle, la crainte de laisser impunie la forfaiture de ces deux salauds m’en empêchait! Elle m’en empêche encore! Être tué dans une attaque ou dans un trou, tout d’un coup, et fini, bon! Mais disparaître de sa propre volonté, laisser de bon cœur après soi deux crapules qui pousseront un ouf de soulagement; ah! non, je ne peux pas!

--Voyons, Vassal, dit Marc, oubliez cette aventure; votre femme était indigne de vous comprendre, n’y songez plus. Votre art, votre fille, que désirer de mieux comme but à votre existence?

--Mon pauvre Marc! mais vous ne savez donc pas ce que c’est que ce sang que j’ai là dedans! Le souvenir de cette femme me brûle; je l’avais, comme on dit, dans la peau; et c’est elle et non une autre, c’est elle et non autre chose, le but de ma vie. C’est elle qu’il faudra bien tuer quelque jour si elle ne doit pas me revenir.

--Oh! s’écria Marc, Vassal!...

Le musicien passa la main sur son front; il soupira en secouant la tête:

--Ah! dit-il, ne pensons plus à ces misères terribles; vous avez raison: abandonnons de tels projets et pardonnez-moi cette explosion de fureur; je ne puis songer à ces misérables sans voir rouge. Par eux j’ai connu la prison, la honte, les ravages moraux et physiques de la douleur. J’ai su qu’il existait encore dans la société des gens capables de tuer sans avoir faim; et que je suis de ceux-là. Mais voyez: on m’a tout pris; la musique me dégoûte pour toujours; d’ailleurs, après les scandales que vous connaissez, il m’est impossible de me produire en public. Et quant à ma fille, elle a le sentiment que je n’aimais que sa mère et ne peut m’aimer que par commisération.

Il se tut.

--Ah! la société est bien faite! dit Olivier.

Mais Vassal radouci:

--C’est nous qui ne sommes pas faits pour elle. Je le comprends. Voilà ce que je voulais vous dire, Marc: Je suis désigné pour l’Orient. Où va-t-on m’envoyer? Syrie, Salonique? Je n’en sais rien. Je m’en irai, je resterai, toute ma vie gâchée, légionnaire; ce serait bien la malechance, si, dans la période que nous vivons, je ne rencontrais pas la fièvre ou la balle secourables. Et, avant de partir, je viens vous demander de veiller sur Nicole. Mes parents ne sont pas éternels; que fera-t-elle seule, plus tard? Je ne sais pas. Je lui laisse tout ce que je possède, elle ne sera pas en peine de l’avenir. Mais je désire que vous l’aidiez de vos conseils; je vous donne charge d’âme; faites-moi la grâce de l’accepter.

Marc, violemment ému, répondit:

--Je suis prêt à vous aider; mais je ne puis imposer...

--C’est Nicole qui la première a pensé à s’adresser à vous, quand je lui eus annoncé ma décision irrévocable de partir.

Il ajouta, après un silence:

--Il m’a semblé...

Il s’arrêta soudain et, dans un sanglot difficilement réprimé:

--C’est ce nom, ce nom si difficile à porter.

Puis, reprenant les mains de Marc:

--Dire qu’ils sont là, à quelques kilomètres de nous, que je n’aurais qu’à sortir ça (il frappait sur son étui revolver) pour purger la France de cette vermine et me venger! et je m’arrête de peur de couvrir encore de honte le nom que porte ma fille... Je m’en vais; là où je vais, je ne serai pas tenté... Puis-je compter sur vous?

--Oui, dit Marc avec fermeté, Mademoiselle Nicole peut compter sur moi et, en mon absence (car je partirai prochainement et pour quelques mois en mission) sur mon père que vous connaissez un peu.

--Je m’en vais tranquille, fit alors Vassal. Adieu.

Il leur serra la main avec émotion et les quitta.

Ils ne devaient plus avoir de ses nouvelles qu’à la veille de l’armistice. Le soldat Vassal s’était fait tuer en défendant un puits de pétrole galicien qui appartenait à Rabevel. Marc se rappela la phrase d’Olivier:

--La Société est bien faite, dit-il rêveusement en continuant de montrer à son ami un exemplaire de _Thaïs_ qu’il avait fait illustrer par un jeune dessinateur. La société est bien faite; les bons meurent pour que les mauvais puissent satisfaire leurs vices. Beaux vices! tiens, regarde-les...

Il fit voir à Olivier les sept chacals qui guettent Paphnuce.

--Quel est celui-ci qui tire la langue? demanda le jeune homme.

--C’est la Luxure, dit Marc.

Cette figuration symbolique ne quitta plus la mémoire d’Olivier dès qu’il eut repris la funeste habitude de revoir Balbine. Il s’observait avec malaise et s’inquiétait de se voir changer; il s’étonnait de constater la rapidité avec laquelle s’oublie la douleur physique. Cette longue misère des hommes endurée dans les tranchées, ces souffrances subies sur un lit d’hôpital, laissent un souvenir enregistré sous une expression verbale, mais ne permettent pas une reconstitution comparable à la subite évocation des douleurs morales que la vie de l’esprit fait surgir avec leur exacte intensité.

La vraie mémoire que nous gardons de la douleur physique est inconsciente: la douleur en inquiétant, en irritant notre attention, lui a créé une habitude; il en reste une nouvelle manière de voir les choses, différente de la précédente par des nuances mais réellement autre. Les soldats sont revenus aigris, abattus, résignés, exaspérés, purifiés: cela dépend; en tous cas, transformés; Olivier n’avait pas échappé à cette loi; bien que son caractère eût fait de lui un admirable soldat, son âme ouverte à tous les vents s’était surtout enrichie de tristesses; et, quoiqu’il gardât sa merveilleuse puissance d’assimilation sentimentale, le poids énorme des désolations entassées inclinait sa pensée vers la mélancolie, la pire conseillère. Il le savait. Il savait que l’abandon d’Isabelle n’avait pas dénoué cette crise sentimentale dont il n’avait évité la solution que par la fuite. Il savait qu’il restait des acteurs redoutables et décidés à «vivre leur vie». Il savait, par exemple, que Rabevel, exalté de ses puissances, était prédisposé à tous les excès; il avait remarqué le détraquement nerveux de cet homme, usé par une vie de travail, de noce, de polémique furieuse, épuisé des fatigues sensuelles dont on devinait, à connaître un peu Balbine, les artifices amers et compliqués.

Ces lassitudes et ces hontes dont la maîtresse de l’armateur jouissait comme une goule, prenaient un caractère frénétique qui se traduisait par une inquiétude incessante à laquelle Olivier participait de plus en plus.

Il se rendait ainsi compte, qu’influencé par les théories morbides de Rabevel, il finissait par ne plus envisager les choses que sous l’aspect que confère la nostalgie ou la pensée constante de la mort. Alternativement, il se promettait de ne plus rendre visite à Balbine ou s’exaltait à l’idée de la voir.

Un jour de Décembre, il allait ainsi, en pèlerin navré, sous la pluie qui tirait l’aiguille, jusqu’au château de la Champmeslé. Le ciel croulant s’unissait à la terre fumante. La buée des eaux et le brouillard des airs ouataient les formes. Il retrouvait avec une sorte de perversité, sur ces chemins jadis parcourus avec Isabelle, les souvenirs les plus cruels. Souvenirs qui enchaînaient d’un lien pénétrant le passé et le présent, qui amorçaient l’avenir, qui maintenaient la triste unité de son existence.

--Ah! quelle jouissance, dangereuse et féconde! Les moments abolis renaissaient. Les images défuntes reparaissaient. Comme la résurrection de ce qu’on croit mort a quelque chose de sardonique! Notre besoin d’absolu supporte si mal les revenants. «O sentiments, ô idéals d’autrefois, disait Olivier, êtes-vous morts, êtes-vous vivants; je vous croyais enterrés et vous voici; vous m’étreignez; tout comme autrefois mon cœur est saisi».

Hélas! de ces souvenirs de jadis la chair était aussi belle, le visage aussi séduisant; meurtriers et créateurs, il lui semblait qu’ils faisaient refleurir les espoirs dévastés pour mieux immoler l’illusion présente; qu’ils lui soufflaient un scepticisme empoisonneur; qu’eux seuls l’empêchaient de savoir ce qui meurt et ce qui dure. L’incertitude et l’angoisse des hommes en font une loi.

«Bah! se dit pourtant le triste Olivier; laissons mes pauvres morts, laissons Isabelle; laissons Raïatea. Ne nous plaignons pas des souvenirs qui nous assaillent; c’est grâce à eux que nous tentons toutes les expériences, puisque c’est grâce à eux que nous ne mourrons pas tout entiers».

L’espoir de revivre par ces souvenirs fécondait ses pensées; ainsi, aimés et détestés, leurs évocations lui étaient d’une amertume délicieuse. Il passa la grille de la propriété de Rabevel.

Après tout, les quelques jours qu’il lui restait à vivre en France s’écouleraient vite; il partirait sans voir Isabelle, évitant ainsi d’éveiller un sentiment dont la pureté faisait la force; il fuirait Balbine; il retournerait à Raïatea et, après son départ, que les autres se débrouillent entre eux...

Mais qui est maître de ses pensées?

Il traversa distraitement la pelouse et se pencha vers l’étang. La pluie avait cessé; un pâle crépuscule mettait une vague tendresse sur l’eau calme. Et il ne sut pas pourquoi il voulait comme autrefois, quand il se promenait au bord de l’eau avec Isabelle, chercher sur le miroir liquide, la charmante image de sa compagne.

Comme il scrutait l’eau silencieuse, un rire, soudain, lui fit relever la tête. Il aperçut, sur la rive opposée, la silhouette de Balbine. En vain regardait-il maintenant dans le lac tranquille; le souvenir n’y paraissait point.

--Dépêchons-nous, mon bel Olivier, dit Madame Rabevel en s’approchant de lui. Mes invités n’attendent que nous.

Elle lui jeta un regard luisant plus passionné qu’un baiser. Au moment où elle le joignait:

--Voilà la cloche du dîner qui sonne, ajouta-t-elle. Il faut se hâter de les rejoindre, nous n’aurons pas un moment de bonne solitude à nous deux, cher flirt.

Le ton démentait le badinage; quelle ardeur y couvait!

Comme il s’inclinait devant elle, elle profita de l’obscurité prochaine, elle saisit sa tête à deux mains et la pressa avec frénésie sur son sein brûlant. Il avait légèrement détourné son visage vers l’étang. Tandis qu’elle s’emparait de son bras, il sentit à ce moment, opprimant son cœur, le poids des lourds nénuphars qui sommeillaient sur ces eaux mortes.

Rabevel les attendait dans la villa. Olivier le trouva plus exalté que jamais. Bernard se grisait d’images, s’enfiévrait de plus en plus. «Il faut, lui dit-il, dès qu’ils furent à table, que tu nous racontes Raïatea, qu’on vibre un peu avec toi de tes propres souvenirs...» Olivier se laissait toujours tenter. Il parlait avec son éloquence contenue et convaincante. Il disait, parmi l’azur des eaux et des fumées champêtres, et comme en délices fondue, l’aurore du vieil Homère retirant aux nuées sa grâce mourante. Il conta ses journées... Le soleil se levait sur Raïatea; et tout aussitôt l’alizé agitant les orangers faisait frémir les toisons de la montagne et versait dans les vallées heureuses un torrent de parfums. Ainsi tous les matins renaissaient à la vie les hommes des îles; ainsi s’éveillait-il lui-même.