Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)
Part 10
--Serait-ce vous qui devenez taquin, mon père, dit-il en plaisantant, et pour une fois que j’ai l’occasion d’admirer, m’en priverez-vous? Je dis et je crois évident que le charme de certains visages féminins nous échappe en son entier. Par bribes, l’intelligence en explique les effets et en suppute la nature. Mais avec quelle incertitude!
--Il est bien sûr, reprit Olivier, que Nicole Vassal était tout à l’heure le centre attractif de notre réunion. Tout venait d’elle et s’y rapportait. A quoi attribuer cette suprématie?
--A la beauté, sans doute, dit Noë, jointe à cette courtoisie si pure qu’elle est une forme incontestable de la charité.
--Peut-être, répondit Olivier. Il y a là pourtant de bien jolies femmes et même quelques-unes de vraiment belles. Cette madame de Villarais par exemple, offre au plus haut degré le mélange de courtoisie, de dignité et de remarquable beauté qui en font la fleur parfaite d’une race.
--Elle plaît infiniment, concéda Marc; mais elle n’a pas évidemment ce pouvoir occulte de Nicole, d’autant plus grand chez elle que, ne l’ignorant certainement pas, elle paraît vouloir le réfréner.
--Oui, remarqua Noë, elle ne semble pas se soucier des succès mondains. Quand elle eut tout à l’heure, avec quelle grâce infinie, vous le savez, chanté ces vieilles romances du temps de Mac Grégor, elle paraissait réellement, sincèrement offusquée du succès qu’elle a eu.
--Voulez-vous, proposa Marc, que nous allions la féliciter?
Olivier fit un clin d’œil à Noë qui sourit. Ils suivirent Marc. Ils trouvèrent Madame Rabevel auprès de Balbine.
--Madame, dit Marc, nous serions désireux d’être présentés à l’admirable artiste que nous venons d’entendre.
--Je ferai mieux que cela, répondit-elle avec gentillesse, je demanderai à sa mère de vous présenter elle-même.
Et se tournant vers Balbine;
--Voici, lui dit-elle, des amis de mon mari: Monsieur Noë Rabevel, l’oncle de mon mari, et son fils Marc, nouvel élève de l’École Centrale.
Comme elle allait présenter Olivier, Balbine posant un long regard sur les beaux yeux clairs, dit:
--Je le connais déjà. Quand j’ai eu le plaisir de le voir pour la première fois c’était, je me le rappelle, avec mon mari. C’était un enfant à cette époque. Il n’était pas encore célèbre. Nous ne savions pas qu’il se préparait à jeter aux vents de la passion et de l’aventure la jeunesse de tout un lycée!
Olivier rougit. Il évoqua, lui aussi, leurs rencontres et, brusquement, lui revinrent les imaginations où cette brûlante femme si proche de lui avait tenu tant de place. Comme il se demandait si elle s’était jamais doutée de la parenté de leurs races, elle lui serra la main avec une telle violence, à peine contenue, qu’il redouta son destin.
Nicole s’approchait au bras de Rabevel. Elle était grande, mince et déjà, à cette époque, malgré sa jeunesse, avait cet air un peu triste qui ne la quitte point. Le port de la tête, l’aisance de la démarche, la grande allure de tous les gestes inspiraient un respect adouci par la grâce émanée d’elle et flottante comme un parfum.
Elle était lassée de louanges quand Marc lui adressa la parole. Avec un sourire poli mais excédé, elle attendit le compliment fatal qui l’horrifie par sa banalité: celui qui apparente son talent à la virtuosité paternelle. Mais Marc était trop fin pour ne l’avoir pas devinée. Il se contenta de lui dire, sur un ton ému qui tranchait sur son habituelle ironie, combien il avait été sensible aux échos de l’âme populaire d’Écosse tandis qu’elle chantait les chansons de Mac Grégor.
--Ah! s’écria-t-elle, radieuse, voilà ce que j’aime. Je suis toujours étonnée de voir louer l’exécutant d’une œuvre. Il doit se faire oublier. N’est-ce pas?
--Certainement, dit Marc qui n’en était pas sûr.
--Oui, reprit-elle, quel est son rôle? Il est de traduire, par les moyens mécaniques dont il dispose, à l’usage de ceux qui n’ont pas ces moyens. L’interprète n’est qu’un instrument. Quelque excellent qu’il soit, son éloge n’est à faire que par les maquignons. L’amateur n’en doit faire qu’un cas secondaire car le véritable artiste doit donner une telle vie à l’œuvre belle que l’auditeur ne puisse penser à autre chose qu’à elle. Pendant le concert et au moment où il cesse, l’assistance, si l’artisan fut excellent, ne doit entendre et voir que l’œuvre.
Elle parlait avec feu et Marc la regardait, le cœur empli d’une douceur ravie qu’il ne connaissait pas; elle en eut l’intuition soudaine et se détourna un peu. Puis, comme malgré elle, lui prenant le bras:
--Je suis un peu fatiguée, dit-elle, voulez-vous me mener dans un coin tranquille où je puisse me reposer? Je vous rendrai la liberté aussitôt.
Olivier qui ne goûtait guère la danse et la musique de salon s’ennuya vite; il se disposait à filer à l’anglaise lorsqu’il croisa madame de Villarais.
--Elle est réellement belle, se dit-il.
Au moment de gagner le vestibule, comme il s’arrêtait un instant sur la porte, contemplant en dilettante la jeune femme, il se sentit frôlé par un bras nu qui vint s’appuyer sur le sien.
--Vous prenez, pour admirer cette petite sotte, un air qui est à mourir de rire, dit Balbine.
--Ah! ce n’est, au fond, pas à elle que je pense, répondit-il, soudain redevenu triste.
Elle comprit:
--A qui? dit-elle aussitôt, à qui? Vous ne voulez pas le dire, cachottier. En tous cas, ce n’est pas madame de Villarais que vous devriez regarder...
Elle ajouta provocante:
--Un homme comme vous doit rêver à mieux...
--Que voulez-vous dire? demanda Olivier confusément gêné.
--Rien! sinon qu’avec ce visage et cette allure on peut tout oser...
Elle le quitta brusquement et ouvrit la porte d’un petit boudoir obscur où elle se jeta. Olivier sentit refluer à son visage un sang brûlant; il eut l’impression soudaine d’un soufflet. Un besoin animal de posséder cette femme, sans un désir précis, sans qu’aucune vision l’y excitât, sans même qu’il eût conscience d’une volonté passagère de sa chair, l’envahissait tout d’un coup d’une façon impérieuse qu’il avait ignorée jusqu’à ce jour. Les passades rapides, les fredaines d’étudiant s’expliquaient par des raisons toutes naturelles; mais il lui parut que cette obéissance instinctive et immédiate aux désirs d’une femme le ravalerait au rang d’un amant servile. Eh! quoi, on lui disait qu’il pouvait tout oser? N’était-ce pas lui donner des ordres? Il imagina Balbine, dans l’ombre propice, l’attendant pour l’affoler davantage, pour le conquérir tout à fait, lui faire connaître sans doute la saveur de ses lèvres et lui donner un rendez-vous... Il eut un hoquet de dégoût; il se sentit tout à coup, et _physiquement_, si proche de l’ordure! Et seulement à ce moment-là il pensa à la face morale de l’acte, à Rabevel, son grand ami, dont il aurait trahi la confiance...
Il tira sa montre: minuit et demi. Il se trouva soudain ridicule, ainsi immobile dans ce couloir. Il haussa les épaules. Tromper Rabevel avec cette petite saleté... Il alla au vestiaire et prit son pardessus; il mit ses gants lentement se dirigeant vers la porte de sortie, marmonnant toujours: tromper Rabevel, tromper Rabevel... Et il n’eut conscience de l’égarement de ses pensées que lorsque, levant les yeux, il aperçut devant lui, en costume de voyage, pâle et défait, Vassal.
Le violoniste le regarda un instant; eut-il l’impression qu’il se passait en Olivier quelque chose d’extraordinaire, ou, lui-même, cherchant à mettre un nom sur le visage du jeune homme, s’absorbait-il trop à cet effort pour remarquer l’altération de ces traits? Il ne fit rien paraître des sentiments qui l’agitaient, pendant quelques secondes. Puis sa figure s’éclaira, et, tendant la main à Olivier:
--J’hésitais à vous reconnaître, mon cher Olivier, le fils de mon compagnon du Pacifique!... Comment allez-vous?
--Et vous, maître, qui revenez alors qu’on ne vous espérait pas!
--Surprise involontaire. Le vapeur anglais que j’ai pris à Rio-de-Janeiro fait habituellement escale à Lisbonne ce que j’ignorais; ainsi, au lieu de débarquer à Liverpool et de revenir par Douvres et Calais, j’ai fait trente heures de sleeping et gagné trois jours.
--Madame Vassal n’en a rien dit...
--Il n’y a rien de surprenant à cela: elle n’en sait rien. J’ai sauté dans le train sans avoir eu le temps de télégraphier. J’arrive chez moi, la femme de chambre me dit que Balbine et Nicole sont ici; le temps de me brosser un peu, de prendre un taxi; et me voici prêt à les ravir à nos amis Rabevel.
Son ton de gaieté forcée n’échappa pas à Olivier. Il comprit la déception d’un retour dans la maison vide; il pressentit quelque parole venimeuse de la femme de chambre: «Madame est sortie ce soir comme d’habitude... seulement elle a emmené mademoiselle pour une fois...» Un petit silence régna.
--Ah! dit Vassal, comme s’il secouait sa torpeur, voyons, conduisez-moi à la maîtresse de maison.
Ils remontaient la galerie quand Vassal songea qu’il n’était pas en tenue pour se présenter dans des salons où la foule des habits noirs devait être encore fort dense. Il regarda autour de lui.
--Olivier, demanda-t-il, voulez-vous rejoindre seul Madame Rabevel, et obtenir qu’elle vienne jusqu’à moi?
Mais, du vestiaire où elle s’était arrêtée avec des invités qu’elle reconduisait, Reine l’avait aperçu; elle accourait et pressait ses mains avec effusion.
--Causons un peu, dit-elle, pendant qu’Olivier va se mettre en quête de ces dames; tenez, entrons dans ce boudoir.
Elle ouvrit la porte et aussitôt poussa un cri, une plainte. Dans le faisceau que le lustre du couloir projetait par l’ouverture, tous les trois simultanément avaient aperçu sur un divan Rabevel buvant frénétiquement la bouche de Balbine à demi-pâmée entre ses bras...
* * * * *
Il faut renoncer à décrire le scandale. D’ailleurs, la situation à Paris de Rabevel et de Vassal était trop considérable pour que le récit d’une pareille aventure pût demeurer confiné à quelques salons. Certains journaux friands de telles histoires et bien renseignés par des témoins assez peu estimables (mais ne se glisse-t-il pas des _mufles_ partout?) donnèrent complaisamment des détails. On sut que Vassal, doué d’une force herculéenne, avait renversé son rival et tenté de l’étrangler; qu’on avait eu toutes les difficultés du monde à l’en empêcher et que sa femme avait à grand peine échappé à sa fureur; pendant une heure on put croire qu’il avait perdu la raison. Madame Rabevel avait été transportée évanouie dans sa chambre, étourdie de ce choc qui détruisait en une fois toutes ses illusions et ses espérances les plus chères.
Olivier avait assisté avec horreur à cette scène; il sentait confusément malgré tout, pendant qu’on emmenait Vassal, que Balbine tout en réparant le désordre de sa toilette savourait intérieurement ce que la situation avait de scabreux. Comme il s’en révoltait sans pouvoir s’empêcher d’admirer une telle audace, Nicole parut.
Balbine avait si peu présente à la pensée une fille depuis tant d’années éloignée, qu’elle resta muette de saisissement.
--Maman, dit la jeune fille, d’une voix que la honte étouffait, ne vous étonnez pas que je ne rentre ni ce soir, ni jamais; je vais à Passy demander à mon grand-père Vassal de me donner l’hospitalité désormais.
Balbine était exsangue. Elle supplia sa fille de lui demeurer, prenant Marc et Olivier à témoins de l’ingratitude des enfants, apparaissant encore mère aimante et désolée dans son abjection.
--Laissez-moi, dit Nicole. Vous m’aimez peut-être, mais vous me déshonorez. Invoquant une imaginaire maladie, vous m’avez éloignée, envoyée en Espagne dès que mon âge put faire soupçonner le vôtre. Je n’ai pour ainsi dire pas connu mon père: j’avais sacrifié mon bonheur à vous deux. A mon retour vous m’avez dit sur lui toutes les vilenies... Je n’ai pas à vous juger, mais vous faites de moi une malheureuse, adieu.
Puis s’adressant à Marc:
--Voulez-vous m’accompagner pour la dernière fois?
Ils sortirent; Marc qui s’était penché sur ce cœur replié sans qu’on parût s’en alarmer, cachait difficilement un trouble qui n’échappait pas à celle qui l’avait suscité. La jeune fille cherchait à se reconnaître tristement et retrouvait à peine dans le chaos de ses idées la tendre émotion de l’heure précédente... Elle se taisait dans la voiture qui les emportait.
Vainement, au moment de la quitter, Marc lui demanda-t-il la permission de la revoir; elle secoua la tête. Dans la nuit claire, le jeune homme rentra lentement chez Noë méditant sur les catastrophes que savait déchaîner Balbine.
Quant à Rabevel, il était allé d’un trait chez Angèle.
--Je me perds, lui avait-il dit, tu le vois, je me perds. If faut que tu me sauves de cette aventurière...
En vain la supplia-t-il. Il comprit qu’il n’était plus pour elle qu’un objet de dégoût.
--C’est bien, dit-il. Olivier s’en ira.
--«Ah! Mon Dieu!» Elle s’était écroulée. Il eut une lueur d’espoir mais elle releva une figure si farouche qu’il s’en retourna plein de colère et de rancune. Il rentra à son bureau, écrivit un mot pour Olivier et s’en fut coucher à l’hôtel. Mais son esprit était en proie à tous les déchirements contraires.
Quand, quelques jours après, Olivier se présenta à ses bureaux, pour régler avec lui les modalités de son engagement, on lui apprit qu’il avait quitté Paris pour un court voyage. Il ne put le rencontrer que la semaine suivante. L’armateur l’emmena dans un petit entresol qu’il venait de louer sur les quais; ils y trouvèrent Balbine assise dans un fauteuil, fumant une cigarette. Rabevel lui reprocha obscurément des trahisons; il la menaçait, l’injuriait; l’autre restait silencieuse comme une panthère.
Olivier gêné, tenaillé par le cuisant souvenir du moment où il avait annoncé son proche départ à Isabelle en larmes, ne savait plus comment il vivait. Rabevel disait attendre d’Australie le plus beau de ses voiliers où il voulait lui confier le rôle de commissaire du bord en attendant le commandement en second. Mais, si proche de le quitter, son affection paternelle se révoltait et il ne cessait de le faire demander. Il avait renoué avec sa maîtresse cette curieuse et frénétique existence de stupre, de haineuses amours coupées d’abandons romantiques, de suicides feints, d’injures, de coups, de baisers. Il quittait parfois Balbine et rentrait, résolu d’en finir, chez sa malheureuse femme toujours prête au pardon. Puis un soir, regardant celle-ci avec des yeux d’étranger, il lui disait adieu, et, devant la porte entr’ouverte de la gourgandine, à genoux sur le palier, il subissait avec une amère volupté les injures puantes qui précédaient l’accueil et dont, à l’heure du spasme, il comptait doubler par le souvenir l’âcre saveur de celui-ci.
Sa maîtresse et lui avaient, chacun de son côté, commencé la procédure du divorce. Mais la rancune de Vassal que Rabevel avait pu faire emprisonner en prévention de coups et de blessures, et l’espérance de Madame Rabevel, imprimaient aux formalités judiciaires une lenteur qu’accroissait la négligence des hommes de chicane. Rabevel ne paraissait plus que rarement à son bureau. Olivier, par crainte et par faiblesse d’abord, était devenu le confident du couple. Au début il écoutait peu, perdu dans le songe d’où il sortait si rarement depuis que l’heure de son départ semblait devenir imminente; mais il fallut bien qu’il finît par entendre; on lui fit jouer un rôle actif. On le chargea d’apaiser les discordes. On l’envoya en ambassadeur. Il trouvait auprès de Madame Vassal un accueil enflammé qu’il redoutait. Il sentait que le jour viendrait où il ne pourrait plus s’opposer aux caprices de la bacchante. Et déjà il s’accoutumait à cette idée. Il se détachait même de son amitié pour Isabelle. Certes, il la revoyait toujours avec une tendre joie, mais comparant sa propre émotion à celle qu’il devinait en elle, il sentait comme il était loin de l’aimer réellement. Elle l’attendait tous les jours (souvent en vain) dans la cour intérieure du Petit Palais; peu à peu leurs conversations n’apportèrent plus l’agrément à cet esprit accoutumé au piment. Il avait l’intuition qu’il se pervertissait insensiblement. Pris par les sens, il abandonnait lentement son cerveau à la dégradation. Des images plus précises que ses imaginations d’autrefois peuplaient ses rêveries et un sursaut brusque de sa volonté ne les chassait pas toujours.
Marc combattait de toutes ses forces cette invasion morbide. Il s’était ouvert de ses craintes à son père.
--Qu’y puis-je? dit Noë. Les Rabevel, les Angèle, les Balbine, les Vassal, sont hélas! comme Olivier, prédisposés à ce mal des ardents. L’excès d’enthousiasme, le pas donné à l’instinct sur l’intelligence, l’expansion extrême de la vie conduisent fatalement à de telles névroses. Le pauvre Olivier me paraît bien proche d’y succomber; mais comment le sauver? En l’enlevant à Rabevel? Oui; mais sa situation? Nous ne pouvons que faire des vœux pour son prompt départ... Encore s’il aimait Isabelle! ou si sa mère pouvait le retenir!...
Mais quelle action pouvait exercer Angèle sur son fils? Elle ne se rendait que trop compte de la terrible influence de Rabevel et de Balbine. Elle suppliait Olivier de ne plus fréquenter le triste couple. Il l’embrassait, la cajolait, la consolait. Certes, elle éprouvait combien il l’aimait au-dessus de toutes choses. Mais, dès qu’il s’agissait de sa vie sentimentale et sensuelle, il s’évadait et la pauvre maman se retrouvait impuissante et abandonnée.
La santé de Reine l’inquiétait aussi beaucoup. Elle la visitait tous les jours; elle retrouvait les parents vieillis et en larmes au chevet de la jeune femme. Ces crimes, était-ce là ce qu’Olivier pouvait apprendre à l’école de Rabevel? Elle fit le sacrifice douloureux; c’était elle qui devait exiger le départ de son fils. Elle alla trouver un jour Bernard et ce fut pour lui annoncer simultanément qu’elle exigeait le départ immédiat d’Olivier et que Reine semblait à toute extrémité et voulait le voir avant de mourir. Un employé était là.--«Vous avertirez Monsieur Noë,» dit Rabevel, livide.
Il s’en fut, tout courbé.
Quel homme eût pu le juger? Qui se fût senti le courage de pénétrer froidement dans cette douleur pour y chercher la part de responsabilité que la conscience de Bernard se reconnaissait?
Marc en parlait, quelques instants après, avec son père, devant Isabelle accourue et dont le beau visage se parait de larmes silencieuses. Mieux que toute parole ou toute analyse, les réactions différentes de ces trois êtres si pareils en apparence dans leurs aspirations témoignaient en présence de la mort qui les surprenait, de leur dissemblance intime.
--Comment, s’écriait Noë, tu n’es pas bouleversé par ce dénouement tragique!
Ses soixante ans ne pouvaient sentir, sans une terreur instinctive qu’il n’osait s’avouer, l’approche de la mort.
--Voilà, ajoutait-il, une créature qui avait tout pour plaire et être heureuse et qui disparaît subitement en pleine beauté, en pleine jeunesse, par un horrible retour de ce romantisme dont nous fûmes infectés mais dont on croyait notre race bien guérie. Cela ne te révolte pas!
--Comment m’expliquer, répondait Marc, comment m’expliquer sans vous paraître odieux! Je n’éprouve pas devant la mort ce choc terrible dont j’ai constaté maintes fois l’expression autour de moi. Je suis écœuré de la sanglante ineptie de la génération qui nous a légué, avec ses exemples et son éducation, des mœurs et des solutions pareilles. Le théâtre de Bataille et de tant d’autres, est plein de ces saletés sanguinaires et stupides. Dans les relations que nous avons nous trouvons toujours des drames passionnels; leur bêtise me fait vomir, leur cruauté me navre. Ceci dit, il me semble que je ferais avec beaucoup de simplicité, pour une raison valable, l’abandon de la vie.
--Mais l’au-delà? demanda Isabelle anxieuse.
--Je ne suis pas tourmenté par ce mystère, avoua Marc. Je souhaiterais pouvoir dire que rien de ce qui est humain ne m’est étranger mais, en vérité, la vie m’intéresse uniquement par le beau spectacle qu’elle me donne et non pas en soi; le rôle me plaît, non pas l’acteur. En somme qu’y a-t-il de noble et de curieux dans notre destinée? C’est le jeu combiné de nos facultés. Il est impossible, me direz-vous, sans la vie. D’accord. Mais la musique qui ébranle la nef est inexistante sans le souffleur qui anime l’orgue. Prétendrez-vous qu’il détourne une parcelle de votre attention pendant l’audition de Bach?
--Quelle sécheresse de cœur, fit Noë.
Marc se leva, étreignit son père avec émotion, puis se rassit en soupirant.
--Je sais bien, reprit-il en hochant tristement la tête, que j’ai l’air d’un monstre. Et pourtant je suis aussi normal, aussi humainement vivant que vous-mêmes. Croyez-vous que la douleur de Bernard me laisse indifférent? Croyez-vous que le souvenir de cette délicieuse Reine ne me cause pas du chagrin?... Mais quelque horrible que me puisse apparaître une telle fin, je ne la redoute pas pour moi-même, dût-elle se présenter tout à l’heure. Déterminée par des lois immuables, sujette à la volonté d’un Dieu ou décidée par un concours dont nous n’avons point l’idée, elle me paraît le terme irrémissible auquel nul ne se peut arracher. Pour les autres comme pour moi, je l’accepte avec sérénité au moment où elle se présente, et sans horreur...
--Que nous sommes loin l’un de l’autre, dit Noë d’un ton mélancolique.
--Sans doute. Vous êtes homme idéaliste, pondéré, soucieux d’une justice stricte mais indulgent à toute faiblesse qui ne sape pas la société. Vous nous montrez tous les sentiments humains les plus normaux dans leur aspect le plus digne et sous la forme modérée qui peut inspirer l’émulation et les répandre. Et vous regardez avec surprise aussi bien l’étrange ardeur d’un Rabevel ou d’une Balbine ou d’Olivier que le réalisme désintéressé mais incontestable d’un fils qui ne se complaît qu’à rechercher dans la moindre chose le certain et l’universel.
Cependant Noë cédait à sa pensée intime; il soupira:
--De mon temps, de telles choses n’auraient pas eu lieu.
Et, soudain alarmé:
--Là, voici que je radote: premier signe de vieillesse.
--Bah, fit Marc, qui nous empêche de philosopher? Voilà des circonstances qui n’ont, par leur nature, rien de surprenant: il s’agit de quelques personnes qui se rencontrent de la manière la plus banale. Quant aux acteurs, l’état mental et psychique de la société d’aujourd’hui en réunit quotidiennement d’identiques. Un unique fait portait en soi l’avenir, en raison de sa permanence: c’est la prolongation de la rencontre: les intimités conséquentes, les exaltations concomitantes, tous les échanges frénétiques et incontrôlés qui en furent le résultat, eurent leur déterminisme cristallisé en un instant.
--Sans doute, dit Noë. Mais de ces échanges, en somme, aucun ne se fût produit, si la promiscuité n’éveillait en l’homme une âme ignorée qui n’est plus tout à fait la sienne. Le Bernard qui vient de tuer sa femme sans le vouloir a été, sans le savoir, façonné en partie par Balbine. Car l’homme se préoccupant toujours, même à son insu, de paraître ou, peut-être, plus noblement, de communiquer, cherche la zone de contact. Cette zone jusque là inculte chez certains, ou, chez d’autres, productrice de fruits connus, devient subitement l’objet d’une culture intensive qui donne des récoltes monstrueuses.
--Belles paroles explicatives, dit Isabelle d’un ton douloureux. Mais dans cette tourmente où sont mêlés tant d’êtres et qui se termine d’une manière si tragique qui donc peut se dire certain d’avoir pour lui la raison?
--Celui qui ne tue point, répondit Noë.
Marc tressaillit. Il eut pour son père un regard de reproche.
--N’accablez pas Bernard, il doit être si malheureux!