Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Part 7

Chapter 73,791 wordsPublic domain

--Une fille folle de son corps! entendez comment il vous traite, Mâme la concierge, dit le friquet... A moins que tu dises ça pour moi? ajouta-t-elle d’un ton plein de courroux et de tendresse. Si oui, je divorce! Ah! Monsieur vient quand ça lui chante, m’attendre à la sortie de l’atelier? Je t’en ficherai, moi! Au bras d’un autre, fou de son corps.

La stupéfaction de Bernard touchait au scandale. Il existait donc des femmes aussi libres de propos et d’allure et de pensée, aussi parfaitement _libres_, libres tout court, _libres_ enfin! et séduisantes... car elle plaisait cette petite diablesse; on la sentait gentille et bonne fille, tout de même; rien de vicieux dans cette physionomie de gamine. Il se rembrunit. L’enfer la guettait. Et tout d’un coup la disproportion du châtiment au péché lui apparut évidente. Voyons, ce n’était pas possible! il n’avait jamais envisagé le péché que sous deux aspects: l’un était d’une figure sombre, tragique et solitaire, comportant un satanisme, une conscience effroyable dans le mal, une tentative métaphysique de bouleversement de la création; l’autre, paré de couleurs riantes, c’était le vice rongeur qui décompose et se complaît en soi. Il n’avait jamais envisagé, entre ces extrémités également coupables, cette expansion de naturel qu’il ne pouvait s’empêcher de sentir ignorante du stupre et innocente de toute offense à la Divinité. Tout son édifice si rationnel, si parfaitement construit et dont la stabilité n’avait pour lui jamais fait question lui parut ébranlé; il s’inquiéta. Et, en même temps, il lui semblait que montait une espérance d’en bas comme du fond des entrailles.

Mais François racontait son existence marine. Il était hâlé, presque noir, carré d’épaules; on le sentait d’une colossale vigueur. Il avait gardé son sourire rêveur et il ne semblait pas qu’aucun nuage eût passé sur ses enthousiasmes. Les escales, les bordées, la chasse dans les paradis déserts, le miracle des climats sur les vierges terres dans les mers du Sud, tout cela passait sur ses lèvres en paroles enivrées dites comme pour lui seul tandis que les yeux regardaient à l’infini. La blonde Claudie l’admirait.

--Qu’il est beau, ce petit, disait-elle, hein, qu’il est beau! Et il a tout vu! En avez-vous vu de plus belle que l’enfant? ajoutait-elle en se désignant.

Non, certes, jamais d’aussi belle; il racontait les femmes des pays lointains, les femelles brusquement étreintes dans les bouges, les molles mélanésiennes, les belles canaques des Iles-sous-le-Vent qui étaient des épouses temporaires durant le chargement du coprah; et, quelquefois, la passagère de l’unique cabine, l’Américaine ou l’Australienne neurasthénique qui voulait passer sur un bateau à voile trois mois entre le ciel et l’eau et qu’affolaient le sel, l’azur et l’alizé...

Claudie battait des mains. Qu’il était crâne! et cette vareuse de marin, ce col bleu dégagé, comme ça lui allait. Il ne fallait pas s’étonner qu’il eût des succès ce beau gars. Et, tout d’une pièce, se tournant vers Bernard:

--Ce cachottier là aussi doit en avoir eu des bonnes fortunes, allez. Ça plaît aux femmes cet air patelin avec ces yeux pas commodes! Racontez-nous ça un peu, dites?

Bernard s’apercevait avec stupeur que sa gêne dans cette conversation venait non de la liberté du sujet mais de n’avoir rien à dire; il convenait qu’à l’instant il souhaitait sourdement d’avoir eu quelque aventure, d’avoir péché, qu’il se sentait inférieur; il eut honte de lui-même et son esprit se perdait parmi les méandres compliqués des désirs, des scrupules, des remords mutuellement, instantanément et à l’infini engendrés.

On servait le café lorsque Claudie ayant jeté les yeux sur la pendule poussa un cri, prit les hommes à témoin de sa stupeur et de la vérité de son oubli, enfonça son chapeau d’un coup de poing, embrassa tout le monde et disparut en trombe dans l’escalier en criant: Qu’est-ce que la Première va me passer!

--Bah! dit Blinkine, on la sait consciencieuse et c’est une ouvrière de premier ordre, on ne lui dira rien. Et maintenant que ce démon est parti, parlons un peu de toi, Bernard, que deviens-tu?

Il s’expliqua, conta sa vie sans rien omettre d’essentiel, s’avoua fort embarrassé, demanda conseil. François fit une moue; il avouait son incompétence et se désintéressait d’ailleurs de toutes les questions de cet ordre. Les seules choses qui pussent retenir son attention étaient, en dehors de la technique de son métier qu’il connaissait bien et où il cherchait à se perfectionner par tous les moyens, les livres des navigateurs, des explorateurs et des poètes. Le reste...

Mais Blinkine réfléchissait.

--Écoute, Rabevel, dit-il à son ami, ce sont là des choses fort sérieuses et qui engagent toute une vie. En somme jusqu’ici tu as vécu dans une serre, tu ne sais rien de l’existence, tu t’es fait un monde spécial et idéal, fort beau, propre, merveilleux; mais, sans te fâcher, bien éloigné de la vie courante; ton étonnement de tout-à-l’heure devant cette enfant suffira à te le prouver à toi-même. On te donne les moyens de continuer cette existence virtuelle, cette espèce de mirage miraculeux en marge de la vie, ce jeu de l’intelligence et de la conscience. On te donne à choisir: cela vaut la peine. S’il faut tout te dire, j’envie, moi, l’existence du Frère Maninc; ce pur jeu de l’esprit m’enchante, la spéculation sur les passions humaines qui arrivent à lui épurées sous les espèces de jugements et des articles du Code, la spéculation sur les valeurs et les marchandises purement, admirablement théoriques, les combinaisons de graphiques, ces recherches désintéressées de lois, tout cela venant se combiner aux études casuistiques de ton Jésuite, quel rêve d’une existence surprenante et sans seconde! Évidemment Blinkine eût sauté sur cette occasion.

--Je ne vois pas cela tout à fait ainsi, répondit Bernard posément. Toi, tu es un imaginatif, un mathématicien pur, un abstrait; tu es le frère spirituel de Maninc. Nous sommes loin l’un de l’autre. Maninc m’instruit, il me donne des armes, mais je ne vais pas sur sa route. Il cultive l’étude des hommes pour elle-même; moi je la pratique pour m’en servir; il étudie à fond les combinaisons de la finance et du commerce pour leur beauté propre; moi je ne m’intéresse à elles que pour en user. S’il parle d’un produit A, mes mains palpent du coton, soupèsent des grains. S’il fait intervenir une valeur X, je vois le chèque, les vignettes de la Banque de France, et, derrière tout cela, je ne sais quoi de somptueux mais de concret: un hôtel, un monsieur en pelisse qui me ressemble, une voiture de maître avec des cuivres reluisants... Tu comprends, pour le moment je me confesse à toi; il n’y a pas péché à avoir de l’ambition si elle est saine et propre; et je crois que c’est mon cas. D’autre part, je suis bien attiré par cette quiétude de la chapelle, l’ardeur des prières, les voluptés souveraines des sacrements. Mais l’un et l’autre sont-ils possibles! Me voilà hésitant devant l’existence que je ne connais pas.

Blinkine l’avait écouté avec attention.

--Il ne s’agit pas de tout cela pour le moment, répondit-il. J’ai plus que toi, je le vois, l’esprit spéculatif pur et même métaphysique. Or il s’agit de vocation. Je me suis interrogé moi-même à un moment de ma vie là-dessus; le rabbin me pressait beaucoup. Et note que, chez nous, la contention de la chair n’existe pas, les rabbins sont mariés. Oui, je sais, je sais, ou plutôt je devine ce que tu vas dire; mais, Bernard, pour pur que tu sois en cet instant, rien ne te garantit l’avenir; peut-être ne le seras-tu plus dans un mois, dans huit jours, que dis-je? demain, ou ce soir. Enfin cette grave question qui est d’un ordre naturel, donc divin, mise à part, je vois dans la vocation une chose pure de tout alliage, de tout calcul, un appel irrésistible et définitif, un cri tel du dieu intérieur qu’on ne peut ni hésiter, ni s’y tromper. Or, manifestement, tu ne perçois rien de tout cela. Donc, tu peux faire un prêtre, peut-être un bon prêtre, mais enfin Dieu ne t’y aura point contraint.

Il s’arrêta pendant quelques secondes et, devant la mine penaude de son ami, ajouta:

--Maintenant n’oublie pas que je ne suis qu’un juif qui n’entend rien à toutes ces choses.

Il se tourna vers François, pour changer de conversation:

--Eh! mais, que contemples-tu, toi? Fichtre!

--Je crois bien que ce sera ma fiancée, dit Régis en lui tendant une petite photographie. Mon père me pousse beaucoup à me marier jeune, il voudrait, comme il dit, faire sauter des petits-fils de bonne heure. Or, voilà: à la pension de famille Riquet que j’habitais autrefois ici et que vous connaissez bien, la patronne avait une nièce de deux ans plus jeune que moi et qui habite avec son père dans le Rouergue; ne la reconnaissez vous pas? enfants, vous l’avez pourtant souvent vue cette petite qui était si gentille!

--Mais en effet, s’écria Bernard, je la reconnais! C’est cette petite Angèle Mauléon qui m’agaçait tellement.

--Justement! Eh bien! figurez-vous qu’en arrivant avant hier à Paris je revois mon Angèle Mauléon chez sa tante, mais combien transformée! Est-elle belle! Dites-moi si ce visage n’appelle pas le baiser? Avec cela, douce, tendre, vraiment charmante; son père va venir; mon père le verra; quand ils repartiront pour le Rouergue je serai fixé. Si tout marche vous serez de noce à mon retour, c’est à dire dans trois ans.

--Voilà de longues fiançailles, dit Bernard.

--N’est-ce pas, l’abbé?» répondit François en gouaillant. Il se tut aussitôt devant l’expression du visage blessé. Mais Abraham:

--Si tu avais la vocation, tu prendrais une autre mine, mon vieux, quand on te donnerait un titre dont tu devrais sentir la grandeur.

Le jeune Rabevel fit une mine désolée. Il sentait bien la justesse de telles observations mais il lui semblait que bien des éléments de jugement échappaient à Blinkine et il ne pouvait vraiment tout dire, tout expliquer, tout exposer: un tel faisceau de choses, de réflexions, d’actes, de projets composaient le bloc de sa vie intérieure. Tout cela vraiment n’était pas si simple: il en avait de bonnes, cet Abraham. Croyait-il que la vocation fût chose si facile, si nette, qu’il ne fallût pas chercher en gémissant; et même que les desseins de Dieu ne fissent pas leur part aux tentations? Il eut un élan de piété: les voies de Dieu sont impénétrables, qui sait si ce déjeuner, ce spectacle soudain de vie aimable et aisée, ce n’était pas là justement une épreuve? Il quitta ses camarades; dans le vestibule, un chapeau de Claudie lui rappela la scène de tout à l’heure: il revit la gorge à peine voilée de la jeune femme, il en sentit le parfum et de nouveau ce baiser écrasé de figue mûre; encore une fois toutes ses théories théologiques se présentèrent et vacillèrent. Il les éprouva détachées du bloc de sa personne propre, prêtes à tomber; il s’y raccrocha désespérément en faisant en lui une espèce de nuit. Des souvenirs terribles lui venaient: Jouffroy perdant la foi en quelques heures dans une tempête intellectuelle, tel autre philosophe, tel pénitent sur la voie de la sainteté, subitement égarés d’un coup; il observait que ces hommes avaient eu précisément le caractère orageux et impulsif, l’intelligence prompte et dure qui étaient les siens. Il sentit la peur; plus que jamais il se raccrochait. Il se refaisait les raisonnements métaphysiques du Père Régard, se récitait des preuves: mais que cela lui paraissait pâle et flou! il marchait là, dans la vie, son pas était élastique sur le sol ferme; il coudoyait les passants; parfois une chair de femme s’appuyait à lui dans la foule; que ces raisonnements étaient loin! Et puis enfin, Dieu, s’il existait... (S’il existait! Mais oui, il existait, malice du Démon!) enfin, Dieu n’avait pas fait la morale de l’Église; et, avec celle-ci, d’ailleurs... La casuistique qu’il n’avait jamais songé à appliquer à sa défense vint à lui, indulgente et bienfaisante. Il y pressentit tous les repos et il rêvait vaguement d’une libération définitive.

Par moments pourtant une révolte contre lui-même le secouait. Il se trouvait dégoûtant, bas et lâche; et si coupable. Il fut sur le point de retourner au collège... Non, il n’irait pas, que dirait-on? Il devait voir les siens, prendre ces quinze jours de réflexion et de repos. Le Père Régard avait bien prévu la crise, il comptait sur lui. Soudain, comme il entrait dans la rue des Rosiers, il songea combien il était indigne de la confiance du Jésuite. Il se jugea méprisable. Et sans plus réfléchir, les larmes aux yeux, il prit les jambes à son cou et courut tout d’une traite jusqu’à la rue des Francs-Bourgeois. Il se confesserait, il ferait pénitence, demain il communierait et commencerait une retraite; maintenant il sentait bien que Dieu l’appelait. Il arriva au Collège, monta jusqu’à la chambre du Père: elle était vide. Il redescendit; on lui apprit que le Père dînait chez le curé de la Madeleine. Il s’aperçut alors qu’il était déjà tard. Il résolut sur-le-champ de dîner à la maison puis d’aller aussitôt à la Madeleine. Mais qu’allait-on dire chez lui quand il dirait qu’il venait de se décider à entrer dans les Ordres?

Bien sûr, on ne demanderait pas mieux que de se débarrasser d’un enfant gênant et difficile. Il se reprocha ce jugement téméraire. Il rentra et trouva son monde attablé. Rodolphe était couché; on l’entendait tousser dans la chambre: «Il ne va pas» dit Eugénie. Elle était toujours belle, même resplendissante. A un moment son sein se souleva, ce sein qu’il avait touché et il imagina dans un éclair Blandine nue devant les lions. Quand il expliqua sa venue, les vieux ne dirent rien; ils étaient cassés et pour la première fois sortant devant eux de lui-même il les trouva affaissés, usés, si changés en ces quatre ans où il les avait à peine entrevus. Noë lui dit: «Mon petit, tu es libre, entièrement libre; je ne tiens pas à avoir un curé dans la famille mais, enfin, tu es libre de le devenir». Et comme Bernard regardait Eugénie d’un air interrogateur: «Que veux-tu que je te dise?» fit-elle. «Ton oncle a raison; et puis, c’est lui le maître à cette heure, comme de juste. Il nourrit la maisonnée depuis la maladie de Rodolphe.» Noë la fit taire. C’était la justice qu’il aidât les siens. Encore heureux qu’il pût le faire ne s’étant pas marié. Une rougeur fugitive passa sur leur front. Bernard sentit parfaitement et comme matériellement la présence du désir, pour si respectueux, secret et peut-être inconscient ou terrorisé de l’inceste que fût ce désir. Adossé à sa chaise, il voulut s’examiner, fermer les yeux. Mais des images nues le visitaient qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vues. Il se reprochait sa complaisance en s’y attardant. Tout d’un coup il se souvint qu’il devait aller à la Madeleine; bah! neuf heures, il avait le temps. Eugénie lui servait du thé; par la grande emmanchure du peignoir il vit tout entier le bras, la chair ferme et blanche, le duvet au fond et l’ombre qui partait de l’aisselle trahissant une rondeur commençante; elle continuait à le considérer comme un petit garçon, lui mit la main sur les yeux par gaminerie: il appuya sa tête au creux de la poitrine et il sentait le cœur battre et les seins tièdes contre ses oreilles glacées. Dix heures! il ne pouvait se résoudre à sortir. Eugénie alluma enfin les bougies, et lui souhaita le bonsoir. «Ta chambre est prête» lui dit-elle. Il monta. Devant la glace il se peigna soigneusement: «Je prendrai l’omnibus à l’Hôtel de Ville, se disait-il, je serai chez le curé de la Madeleine à la demie, ce sera assez tôt, je sais que le Père ne s’en va jamais avant onze heures quand il dîne là». Il lustra ses bottines d’un coup de chiffon, prit le bougeoir et se disposa à sortir de la chambre. Comme il mettait la main sur le bouton de la porte, il crut entendre un soupir; il s’arrêta; le bruit se répéta, venant de la chambre voisine; il comprit aussitôt et il lui sembla en même temps qu’il refusait de s’examiner, de soumettre ses actes prochains à sa conscience; il repoussait toute réflexion définie, devenait un automate volontairement abandonné à l’instinct. Il quitta son chapeau, ses chaussures, se dévêtit, passa sa chemise de nuit et son caleçon, mit ses pieds dans des savates; puis, résolument, il cogna à la cloison: «Avez-vous fini?» cria-t-il. Un colloque de voix confuses lui répondit. Puis une voix d’homme insultante: «Ta gueule eh! curé!» Il eut un sourire de triomphe, sortit, essaya de pousser la porte voisine sous laquelle filtrait un rais de lumière. La porte résista; il força lentement, irrésistiblement, arqué de tous ses muscles; le verrou léger céda enfin. Brusquement entré, il se vit en face de deux êtres nus, et, délibérément, se jeta sur le mâle. Toute sa jeune puissance inentamée, sa vigueur vierge se décuplait du désir de la femme. Il empoigna l’homme au cou, l’attira au sol et sonna de sa tête à plusieurs reprises sur les carreaux avec une rage qu’il ne s’expliquait même pas; il entendait haleter la femme immobile derrière lui; l’autre ne bougeait plus. Il crut tout d’un coup l’avoir tué et sua mais l’homme reprenait ses sens; il lui mit ses hardes sur les bras, le dressa debout, le porta presque jusqu’à la porte de l’escalier de secours et d’une bourrade le précipita dans le limaçon. Il referma la lourde porte derrière lui, poussa le verrou et revint à la chambre où la femme hébétée, toute nue, restait assise sur le bord du matelas. Il observa que ce n’était pas la même servante qu’auparavant mais qu’elle était jeune et désirable. «Couche-toi donc», lui dit-il. Elle le regarda craintivement et s’étendit, retenant son souffle. Mais lui, d’une voix rauque:

--Allons, fais-moi place.

Elle le regarda de nouveau, le trouva beau et fort, sourit un peu et se poussa vers le mur. Alors il acheva de se dévêtir et s’allongea auprès d’elle.

CHAPITRE TROISIÈME

L’habitude réveilla la fille comme le jour blanchissait la lucarne. Elle sentit vaguement une présence étrangère dans son lit étroit, derrière son dos et resta un instant sans bouger, rassemblant ses souvenirs; elle se retourna avec des précautions, très lente, releva tout doucement les draps; Bernard dormait, face de pierre totalement immobile dont on ne percevait même pas le souffle. Elle voulut se lever pour faire sa toilette et s’habiller sans troubler son sommeil; mais à peine l’effleura-t-elle et il fut aussitôt dressé, l’œil agile, bien éveillé, sur le visage l’expression attentive et soupçonneuse, une méfiance de Huron.

--Je me levais, dit-elle avec une sorte de crainte.

Il l’examina; la fille était saine; le corps massif, le nez un peu camus, la chevelure raide et drue, des yeux clairs, agréable au demeurant. Elle se pencha pour l’embrasser, mais il la repoussa doucement.

--Laisse-moi, dit-il.

Elle n’insista pas et, ayant enlevé sa chemise, fit sa toilette, toute nue, débarbouillant sans serviette au savon noir son visage, sa nuque et toutes les parties les plus secrètes de son corps avec l’impudeur de la femme du commun qui se montre telle qu’elle est sans honte ni orgueil; l’amant ne comptait guère pour elle; il était le plaisir hebdomadaire, il représentait le délice gratuit, la promenade du dimanche, la balançoire de Robinson, la guinguette de Rueil; elle demanda:

--Tu reviendras la semaine prochaine?» songeant à l’autre qui s’était fait si proprement renvoyer. Mais Bernard:

--Ce soir.

Elle se révolta, toutes ses idées bouleversées par la possibilité d’un changement d’habitudes, qui ne lui allait point; elle se retourna, s’écriant avec force:

--Tu n’y penses pas! je ne veux pas! ce n’est pas possible, pas du tout possible.

Il la fixa avec dureté et répondit rudement:

--Ce soir. Ce soir et les soirs suivants. Tous les soirs qu’il me plaira. Tu as compris?

Elle sentit l’accent du maître et se contenta de hocher la tête d’un air de résignation boudeuse. Il continuait à la regarder avidement mais sans tendresse ni désir, avec une curiosité assoiffée de précision pour ce corps de femme enfin possédé. Il ne pensait à rien qu’à satisfaire son envie de bien le connaître, sans même que son intention en fût bien déterminée ni consciente, par une habitude normale de son esprit que les circonstances appliquaient à cet objet. A mesure pourtant que ce besoin de se remplir la vue et la mémoire du spectacle nouveau s’apaisait peu à peu, il semblait que dans le champ de son démon intérieur une sorte de palissade très haute qui l’empêchait de voir autre chose qu’elle-même, s’abaissât peu à peu, lui livrant son horizon de piété coutumière à chaque instant agrandi. Il s’attardait à considérer les détails de la palissade par peur de se trouver enfin devant cet horizon dont il n’attendait rien de bon; il percevait déjà les premiers mouvements de sa conscience, les remords naissants que traîne le péché mortel; il en redoutait le malaise commençant et essayait de se fuir lui-même; il se donnait les mille prétextes dont se veut contenter une conscience alarmée avant de se résigner à plonger au plus profond des ténèbres où elle craint des chocs redoutables; même il se déclarait à lui-même si fatigué qu’il pressentait irréalisable le moindre effort d’analyse et de méditation spirituelles. Pour échapper à cette conscience, pour s’en distraire, pour anesthésier son âme, il excitait son intelligence à se poursuivre elle-même, à se chercher un dérivatif dans les mille jeux du réveil intérieur. Son esprit agile tendait tous les arcs, entre les êtres les plus distants de son troupeau de _moi_ vivants, il palpait les moins sensibles qui réagissaient aussitôt sous ses antennes brusques et venaient s’inscrire instantanément. Il retrouvait l’impression d’une promenade capricieuse sur un clavier où chaque touche faisait bondir sous les sens, l’image, le son, le parfum appelés; l’essai se poursuivait sans surprise, avec une sorte d’aise; progressant, il suscitait simultanément plusieurs évocations distinctes dans son champ; puis, allant plus loin encore, il se jouait à leur laisser la liberté, n’usant que d’un contrôle sélectif en quelque sorte neutre et les laissant effectuer d’elles-mêmes leurs appels, s’enchaîner, se lier, proliférer, construire les systèmes les plus féconds ou les plus saugrenus. Il oubliait la vie concrète. Il ne regardait plus la femme déjà à moitié vêtue. Il ne s’aperçut même pas de son départ; couché sur le dos, les mains sous la nuque, les yeux au plafond il suivait les fantômes de sa fantaisie; et, plus il se sentait pressé par la grondante voix de la conscience qui le réclamait à son tribunal, plus il devait s’ingénier à reformer les rondes craintives que dissipait cette voix. A la fin cependant, l’écran intérieur ne parut plus animé de ces fantômes; les formes pâlirent, les derniers essais ne donnaient que de molles pensées sans consistance qui n’étaient même plus des ombres transparentes; la toile se montra crue sous la lumière et tout d’un coup s’enroula. Comme après le déchirement de la nue qui révélera le visage du Fils de l’Homme, il se trouva brusquement mis en face de son péché et de sa colère.