Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)
Part 5
Et il coula un regard vers Lazare; celui-ci sentit la pointe.
--Vous lui feriez une place gratuite chez les ignorantins? demanda-t-il.
--Gratuite, hélas! non, répondit le frère Valier, car ceux que vous appelez si aimablement les ignorantins pourraient s’appeler plus justement les pauvres; mais enfin je crois qu’avec cinq cents francs pour l’année scolaire...
--Cinq cents francs, cinq cents francs! et où voulez-vous les trouver, dit le vieux Jérôme. Rodolphe a de la peine à les mettre de côté pour lui; et pourtant, il faut bien penser à l’avenir; il faut bien penser qu’un jour ou l’autre il aura des enfants, que diable! Quant à Noë, il faut prévoir aussi qu’il se mariera et devra se monter, se mettre en ménage; s’il épargne quelques pistoles, il faut qu’il les garde. Avec ça, tout le monde vit ici sur ce qu’ils gagnent, nous, les vieux, aussi bien que l’enfant. Et les affaires ne sont pas brillantes, vous savez.
--Mon bon monsieur, dit le frère Valier, partout ailleurs vous paierez plus cher et vous aurez des suppléments à n’en pas finir. Nous, nous vous prenons Bernard, nous le préparons solidement; s’il est capable, vous êtes sûr qu’il prendra ses brevets, connaîtra la comptabilité, le dessin, tout ce qui est nécessaire au commerce et à l’industrie; s’il est très fort nous le présenterons aux Arts et Métiers ou à Centrale; il sera suivi, chauffé, cultivé avec un soin de tous les instants; on ne le laissera pas, comme dans un lycée, livré à lui-même; mais toujours quelqu’un sera là pour lui donner l’explication ou l’aide dont le manque à l’heure opportune suffit parfois à compromettre, dans un enfant, les résultats de plusieurs années de travail.
--Tout ce que vous voudrez, dit le père Jérôme, mais cinq cents francs! D’où voulez-vous que nous les tirions?
Rodolphe déclara alors avec sécheresse:
--Pour ma part, je ne peux pas vous aider d’un sou; l’entretien de Bernard, je veux bien y contribuer, mais, ses études, je n’ai pas d’argent pour ça. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, il serait temps de le mettre en apprentissage; s’il veut être comptable, il ne manque pas de maisons de commerce qui le prendront aux écritures et même lui donneront un petit quelque chose qui nous aidera à l’habiller et à le nourrir. Si tu veux être tailleur ou menuisier, ajouta-t-il en se tournant vers Bernard, c’est encore plus commode. Maintenant, si tu vises plus haut, rien ne t’empêchera d’étudier tout seul sur des livres en dehors des heures d’atelier ou de bureau. Mais est-ce que tu as seulement un goût, une envie d’un métier plutôt que d’un autre?
--Eh! comment veux-tu qu’un garçon qui n’a pas quinze ans puisse te répondre, dit Noë. Ce que veut Bernard c’est arriver à tout ce qu’il pourra de mieux. Nous lui avons tous dit, aussi bien Monsieur Lazare que toi, qu’avec le nouveau régime, la seule chose qui puisse arrêter un enfant est l’incapacité de son intelligence; et maintenant à ce petit qui a parfaitement réussi à être toujours le premier de sa classe tu réponds qu’il n’y a rien à faire qu’à entrer en apprentissage; ça ne peut pas aller. Il faut être juste; la République ne paye pas, il faut payer pour elle.
--Pour moi il n’y a rien à faire, dit Rodolphe; je ne veux pas me mettre sur la paille pour un autre, qui, d’ailleurs, remarque-le bien, ne m’en saurait aucun gré.
--Moi je ne peux rien faire, dit Jérôme, puisque je vous ai tout donné et que vous m’entretenez.
--Eh bien! qu’à cela ne tienne, s’écria Noë, je paierai tout.
--Mais quoi! reprit le vieillard, tu sais que tu ne pourras rien te mettre de côté; si tu veux te marier, tu...
--Je n’ai pas l’intention de me marier, vous le savez bien tous, je l’ai dit assez souvent.
--Ça n’a pas le sens commun; on dit ça et puis il suffit qu’on trouve la personne.
--A moins que la personne ne soit pas libre, dit Rodolphe d’un ton de gaieté forcée qui alarma Eugénie.
Noë haussa les épaules.
--C’est tout simple: je ne me sens pas fait pour la vie conjugale, voilà tout. Je fais un sacrifice, bien sûr, mais je suis convaincu que Bernard ne l’oubliera pas, pas vrai Bernard?
Le garçon qui pleurait en silence opina de la tête.
--Et puis, cela c’est sans importance, je souhaite de n’avoir jamais besoin ni de Bernard ni d’un autre; et je ne demanderai jamais rien sans besoin. Mais j’estime qu’il faut avant tout l’équité et ici l’équité commande de faire instruire Bernard, quoi qu’il nous en coûte. Ai-je raison, Monsieur Lazare?
Le maître d’école fit un signe approbatif.
--Maintenant, acheva Noë, ce qui est bien sûr, c’est que c’est une chance que Monsieur Valier nous offre la pension au prix qu’il dit; parce que, au delà, matériellement, je ne pourrais pas et on dit que le bon Dieu lui-même, le vôtre, Monsieur Valier, n’ose pas demander l’impossible. Seulement, ce qu’il faut aussi c’est que l’enfant reste libre. Tu sais, Bernard, que tu vas être dans une pension où tu devras prier, te confesser, communier, chanter à vêpres, tout le saint-frusquin, quoi! Et, sans t’offenser, bien que tu aies toujours été premier au catéchisme, le petit scandale de ta première communion ne prouve pas que ta dévotion soit bien profonde. Donc, si tu n’aimes pas les mômeries, à toi de refuser. Tu es libre.
Mais Bernard était tout décidé. Ces mômeries ne lui paraissaient plus bien gênantes, ni la confession, ni la communion. Évidemment cela n’était pas drôle, mais enfin? Il répondit donc qu’il avait été fou, qu’il ne savait même pas encore lui-même comment ça s’était fait, que, la meilleure preuve c’est qu’on n’avait jamais eu rien à lui reprocher depuis l’histoire des petits chats où il n’avait pas non plus compris comment il avait pu faire ça. Ce fut si bien dit que les auditeurs en demeurèrent ébranlés. Seul le frère Valier, qui avait été si bien trompé par la feinte douceur de Bernard, garda quelque scepticisme: il voulait prendre sa revanche. Aussi ne se retint-il pas de marquer sa joie lorsqu’en fin de compte toutes les dispositions eurent été prises pour que Bernard entrât aux Frères de la rue des Francs-Bourgeois, la semaine suivante.
Les quelques jours qui le séparaient de son départ, Bernard les passa dans les préparatifs et la fièvre. Au frère Valier qui maintenant hantait la maison, il ne cessait de demander, de son ton dur qui voilait sa satisfaction, toutes sortes de renseignements. Qu’allait-on lui apprendre? Est-ce qu’on ne se trompait pas en le poussant dans telle section plutôt que dans telle autre? Lui, voilà, il voulait savoir ce qu’il fallait qu’un Rothschild ou un Gambetta ou «des gens comme ça» dussent savoir. Mais, tout de même, ajoutait-il pensivement, il y en avait des choses à faire pour devenir un de ces hommes; peut-être des choses qu’on n’enseignait pas au collège? Il regardait avec une anxiété interrogeante le frère Valier qui souriait sans répondre. Pourquoi, songeait Bernard, pourquoi ce curé ne disait-il rien? Tout de même il avait confiance; il était convaincu que, tout ce qu’on peut apprendre d’utile à la réussite il pouvait l’apprendre. Parfois, cependant, il se demandait pourquoi des hommes comme Lazare ou Valier étaient demeurés dans une situation aussi humble; il concluait, aux heures de fatigue, avec accablement, qu’il n’était pas plus intelligent qu’eux et que tout cela ce n’était qu’affaire de chance. Mais, en général, son orgueil prenait le dessus, son orgueil, sa vraie force, orgueil infiniment subtil et prêt à tous les sacrifices qui devaient le fortifier et le mener à la réussite. Ces hommes qui l’entouraient étaient faibles; il les admirait pour leur savoir, mais, cela à part, quelles chiffes! Il en haussait les épaules. Comme il s’en ouvrait à Blinkine, celui-ci fit une moue: Lazare est un naïf, dit-il, ça c’est sûr, avec sa République et ses vertus du peuple, mais...
--Comment, dit Bernard choqué, tu crois que...
--Voyons, répondit Abraham, tu crois encore à ces blagues?
Tout s’éclairait subitement pour le jeune Rabevel qui baissa la tête. Ainsi, lui, s’il était obligé d’aller aux Francs-Bourgeois au lieu de fréquenter le lycée, n’était-ce pas la preuve qu’on lui avait menti? Les siens eux-mêmes reconnaissaient leur erreur. Mais comment ne s’en étaient-ils pas rendu compte plus tôt? Et ce petit Blinkine avait donc depuis longtemps deviné, lui qui disait cela d’un ton si naturel? Il allait donc falloir avoir de la chance, aider la chance, user de ruse? Mais, à ce jeu, des êtres comme Abraham, moins réellement et universellement intelligents que lui, mais plus subtils dans le cours ordinaire de l’existence, étaient mieux armés pour réussir! Sans s’exprimer exactement toutes ces pensées qui roulaient dans sa tête, il percevait ce que l’habileté et la souplesse de Blinkine pouvaient obtenir alors que son esprit de rébellion risquait de rester impuissant; et il se faisait intérieurement des propos de ferme résolution; il se gouvernerait, s’assouplirait, saurait s’examiner et se conduire. Mais il lui restait de l’inquiétude.
Sur ces entrefaites, lui parvint une lettre, la première, de son ami Régis. François lui annonçait qu’il lui écrivait du sud de la Terre par le travers de l’île de Pâques. Toute la lettre n’était qu’une effusion lyrique, un cri de joie, le balancement d’un cœur suspendu au double sein de l’onde et de l’azur. Bernard reconnaissait l’enthousiasme de son camarade et ne s’en émouvait guère. La fin l’intéressa davantage: le bateau que gouvernait le Capitaine Régis transportait du coprah, une énorme cargaison que la maison Bordes avait troquée par petits chargements dans les îles contre de la quincaillerie et qui avait preneur à un prix laissant vingt mille francs de bénéfice pour le voyage. Le père Régis avait une prime de un pour cent sur ce chiffre. Bernard eut le rire de Blinkine. Quelle misère! Et quand il montra la lettre au petit Abraham ils se sentirent frères un instant. Mais comme la conversation se continuait, un peu de malaise les sépara. Chez Bernard se déclaraient les appétits, l’avidité de jouissance, de pouvoir, de luxe; l’autre, de race plus ancienne, et plus affinée, dénonçait un goût de la spéculation pour elle-même, une sorte de désintéressement aiguisé, une supérieure intelligence de la combinaison et du nombre. Bernard fut un instant à le comprendre puis il sourit, se frotta les mains, se sentit comme débarrassé d’un grand poids. Cet Abraham trop subtil, ce François trop lyrique, l’un et l’autre au fond n’étaient et ne seraient jamais que des rêveurs. C’était bien lui qui tenait le bon bout.
Il se sentit dès lors ferme, tranquille, tout rassuré, plein de courage. La veille de son départ, le dernier jour qu’il devait passer en famille, il se montra d’une gaieté exubérante. Lazare déclara entre haut et bas que les curés n’auraient pas de mal à «avoir» un étourdi qui allait chez eux de si bon cœur. Chacun cependant était satisfait de lui voir de si bonnes dispositions; chacun s’avouait au secret de lui-même que la vie serait meilleure loin du garçon dur et sournois qui tenait tant de place dans la maison et, en grandissant, congelait une partie de l’atmosphère chaque jour accrue. Seule, Eugénie était émue de voir partir l’enfant que ses soins avaient tant contribué à sauver.
Ce fut elle qui l’accompagna au collège avec Noë. Celui-ci avait chargé sur son charreton une longue et maigre malle recouverte de soies de truie et qui contenait tout le linge de l’adolescent. On était au milieu de Novembre. Ils pénétrèrent dans une cour triste où quelques arbres achevaient de perdre leurs feuilles jaunissantes. De grands murs les entouraient barbouillés d’ocre, percés de fenêtres étroites et grillées. Une stupeur morne semblait planer sur le collège. Leurs pas faisaient crisser le gravier et le guide qui les précédait ne put s’empêcher de se retourner comme s’ils eussent offensé le silence. Ils passèrent devant un grand Christ, l’homme se découvrit, fit le signe de la croix et cependant que, tout naturellement, Eugénie et Bernard l’imitaient, il eut un coup d’œil oblique vers Noë qui s’étonna par la suite de s’être signé lui-même aussitôt sans réflexion. Ils foulèrent des parvis de carreaux glaciaires, suivirent des couloirs sans fin, longés de murs chaulés. De temps à autre s’entrebâillaient sans bruit sur le lit d’huile des gonds, quelques portes minuscules dont l’épaisseur étonnait le menuisier; un œil invisible et deviné les guettait dans l’ombre leur causant ce malaise qui couve les grandes maladies; puis l’huis se refermait; en chemin, ils croisaient des fantômes glissants en soutane luisante, tête nue, qui s’adossaient au mur pour les laisser passer, et, relevant tout à coup sur leur passage des paupières baissées, dardaient sur eux un regard habitué à tout voir dans l’instant d’un éclair. Aussitôt dépassés, on les entendait battre leur vêtement de la poussière blanche laissée par le mur et ce répit de quelques secondes immobiles, cette station obligée, leur donnaient loisir d’observer encore sans péché. La main qui étreignait le cœur de Noë le serrait davantage; il devinait en ce monde muet une force obscure, noire et disciplinée, terrible par l’intelligence et un certain sens qu’il y présumait de l’humain et du divin.
Il entra chez le frère Valier, après ce parcours qui lui avait paru interminable, avec un sentiment de soulagement. Le Frère les reçut dans un bureau très simple tendu de papier vert uni et rempli de livres et d’instruments de géodésie. Il dut débarrasser deux chaises de paperasses et de brochures qu’il mit à terre pour leur faire place. Après leur avoir demandé de leurs nouvelles, il inscrivit le nom et l’état-civil de l’enfant sur un registre et les entretint un moment avec son amabilité coutumière mais qui leur parut tempérée en ce lieu d’une sorte de hauteur et de cette sérénité que possède la certitude. Il leur expliqua comment il avait l’intention de conduire les études de Bernard et de se rendre compte exactement de ses dispositions et de ses goûts en les tenant très régulièrement au courant de ses progrès et de ses défaillances. Puis il ajouta: «Quant à son éducation morale, je n’ai pas besoin de vous dire avec quel soin il y sera veillé; n’est-ce pas Monsieur Régard?» Les visiteurs retournés aperçurent alors derrière eux un prêtre qui se tenait debout et donnait silencieusement des signes d’assentiment. On ne l’avait pas entendu entrer. Il était de taille moyenne, maigre, émacié. Son visage surprenait par la pâleur. Les traits étaient fermes et beaux; la bouche fine, presque sans lèvres; le nez, en bec d’aigle, frémissait sans cesse; les yeux profondément encavés charbonnaient sous des paupières dont la minceur transparente se dégageait de toute chair, accusait la sphéricité du globe oculaire et faisait mouvoir les ombres de l’orbite. Un front immense, argenté aux tempes, tout labouré, décelait le méditatif. Il écoutait dans une posture qui devait lui être familière, le coude droit dans la main gauche, l’avant-bras relevé, le pouce venant à la mâchoire, l’index le long de la joue. Le Frère Valier le contempla un instant puis dit avec une nuance d’admiration:
--Monsieur Régard est un de nos aumôniers et celui qui aura à diriger Bernard. Il est une des lumières de la catholicité.
Le prêtre, sans vaines protestations, fermait les yeux et secouait négativement la tête comme pour lui-même tout seul, devant Dieu, tout seul.
--Si, mon cher ami, dit le Frère Valier, vous êtes l’un des maîtres de la mystique et l’un des remparts de l’Église... Et je ne sais comment vous pouvez consentir à venir encore vous occuper de quelques-uns de nos enfants.
--Qui est plus digne d’étude que la plus belle créature de Dieu? répondit l’autre d’une voix blanche et comme exténuée.
Noë fut frappé; mais, comme il considérait le prêtre avec attention, le Frère Valier se méprit sur l’objet de sa curiosité.
--Vous vous étonnez que Monsieur Régard n’ait pas son rabat? demanda-t-il. Ne le cherchez point; le Père Régard est Jésuite et ne porte pas le rabat.
Toutes les préventions de Noë arrivèrent d’un même flot; le parti prêtre, l’Inquisition, les types des romans anticléricaux, les Dragonnades, la révocation de l’édit de Nantes, la Saint-Barthélemy s’unirent en une seconde sous les traits définitivement fixés de ce visage austère et glacé. «Ce ne doit pas être un bonhomme commode» se dit-il. Que ferait-il de Bernard? Il se le demanda un moment sans parvenir à résoudre le problème. D’ailleurs, qu’importait? Il était trop tard maintenant pour rien changer. Et l’enfant avait l’air si content, dévorant des yeux les livres et les instruments scientifiques qui encombraient le bureau! Advienne que pourrait! On verrait bien. Il embrassa son neveu et prit congé; et sur le chemin du retour, tout à son plaisir d’être avec sa belle-sœur un peu attristée, dans cette mélancolique journée d’automne propice aux sentiments les plus tendres, il n’eut pas une seule pensée pour Bernard.
Celui-ci allait, pendant ce temps, de merveille en merveille. L’immensité des dortoirs, des salles d’études, des réfectoires qu’on lui faisait parcourir, la splendeur des galeries de travaux pratiques pleines de modèles mécaniques et de dessins compliqués, la rumeur des gymnases l’emplissaient d’admiration et de joie. Il ruminait avec conviction les conseils du sage Blinkine: écouter, se taire, obéir, être sage et par ces moyens arriver au premier rang. Mais il se sentit un peu inquiet pourtant; il se rendait vaguement compte que, cela, il l’avait fait jusqu’ici sans grande difficulté; alors quelle chose avait-il donc à craindre? Il leva timidement les yeux et sentit fixé sur lui le regard de l’aumônier; c’était cela, il le comprit tout de suite, qui le gênait. Il ne s’agissait plus de feindre dans ce lieu; il se voyait pénétré et, son orgueil écartelé, livré à la risée de tous. Non, on ne se contenterait pas ici de travail et de bonne conduite, il faudrait se faire voir tel qu’on était. Une frayeur le secoua soudain. Si on allait s’apercevoir que les prières, le catéchisme, tout ce dont il s’acquittait si bien en apparence, ce n’était fait que du bout des lèvres; si on allait le renvoyer aussitôt? Sur ces pensées, il dut s’installer, faire connaissance de ses nouveaux camarades, de ses surveillants et de ses professeurs; il ne vit plus le Père Régard dont d’ailleurs personne ne lui parla; il eut le sentiment qu’on l’oubliait, qu’il se noyait, qu’il devenait un simple numéro dans une classe nombreuse. La nouveauté des méthodes d’enseignement à quoi il n’était pas accoutumé ne lui permettait pas de briller malgré un travail acharné; la présence, aux récréations, de classes plus avancées, d’élèves plus âgés et plus forts que lui, lui interdisait toute prouesse physique; ses voisins étaient de bons garçons médiocres, joueurs, d’ailleurs sages et pieux, qui n’observaient rien et n’auraient guère pu répondre à ses inquiétudes si son orgueil et sa prudence ne lui avaient interdit de les manifester.
Ainsi, au bout d’une quinzaine de jours, il commençait à s’habituer à cette vie qui lui avait paru étrange et même à s’engourdir quelque peu, lorsque, un matin, vers les sept heures, comme il achevait un problème, la porte de la salle d’étude s’ouvrit et le Père Régard parut. Le surveillant vint à sa rencontre: «Voulez-vous m’envoyer mes pénitents?» dit le Jésuite. Le surveillant alla chercher une liste dans son tiroir et prononça quelques noms. Des élèves se levèrent et suivirent le Père Régard. Au bout de peu de temps, ils revinrent l’un après l’autre. Le surveillant s’approcha alors de Bernard et lui dit: «C’est à vous; vous êtes le dernier. Vous n’avez qu’à aller dans la chambre du Père Régard; c’est la troisième porte, au premier étage; il y a le nom sur une carte clouée.»--«Bon, se dit Bernard, il s’agit de se confesser. Allons-y.»
Il se sentait le cœur serré quand il frappa à la porte et que la voix incolore du vieillard lui répondit. Mais son anxiété redoubla dès le seuil. La chambre était tout-à-fait nue et à peine éclairée d’une chandelle qui jetait de grandes ombres fantasques sur les murs. On distinguait au fond, posé sur des planches au niveau du parquet un grabat couvert d’un manteau noir. Quelques effets pendaient à une patère; une armoire minuscule à gauche de la porte devait renfermer le linge de corps; deux chaises et un prie-Dieu complétaient l’ameublement. Nul ornement qu’au mur un christ en bois, tout simple, et un bénitier avec un rameau de buis. Sur la cheminée, une petite pile de trois livres qui parurent à Bernard être des bréviaires, à côté du chandelier.
Le Père Régard était assis, dans la pose méditative qui lui était familière, sur l’une des chaises auprès du prie-Dieu. L’adolescent murmura une timide salutation qu’on accueillit d’un silencieux hochement de tête. Il resta là, embarrassé, ne sachant quoi faire, puis, se décidant, s’agenouilla sur le prie-Dieu. Le prêtre le repoussa avec douceur.
--Ne vous agenouillez pas, dit-il, vous n’en n’êtes pas encore digne. Asseyez-vous là, sur la chaise.
Bernard obéit au geste, tout décontenancé, avant même que le son des paroles eût pu prendre un sens pour lui. Puis il comprit et il sentit sourdre et monter lentement la colère. Quoi, on ne le jugeait pas digne de ces mômeries? Eh! n’en valait-il pas un autre? Que faisait-il de plus ou de moins que ses camarades? Et, après tout, qu’est-ce que c’était que leur confession et leur bon Dieu qu’on n’avait jamais vu?... Ainsi grondaient en lui la révolte et les propos de son entourage mêlés. Et ce curé qui gardait son inexplicable mutisme, que lui voulait-il? D’abord il avait une sale gueule; pour ça, on ne pouvait pas dire le contraire. Et puis, qu’est-ce que ça voulait dire, ça, de faire monter quelqu’un pour l’humilier? D’ailleurs, cette humiliation, il ne la tolérerait pas, lui; s’il s’était agenouillé ce n’était pas qu’il gobât les histoires de ratichons, c’était parce qu’il fallait le faire pour pouvoir rester là... Le Père Régard se taisait toujours, la main sur les yeux, comme s’il se fût cru seul; et Bernard tout à coup pensa que si ce vieillard avait ainsi parlé c’est qu’il avait justement deviné pourquoi Bernard s’agenouillait. Il est malin, se dit-il. Mais si ce malin croyait à toutes les histoires de bon Dieu? Non, encore des sornettes du parti prêtre pour arriver à tout gouverner. Mais la simplicité du lieu, la modestie et l’humilité évidente de l’homme qu’il savait être un savant, l’évocation des ambitions qu’il entretiendrait, lui, s’il était pareillement instruit, le subjuguèrent; il demeura perplexe et attentif; le Père Régard se taisait toujours.
Enfin, il retira sa main, gardant les yeux clos et, de sa voix sans timbre:
--Il est évident que je ne puis, mon enfant, vous accorder la faveur des sacrements tant que votre âme pourrira dans l’état où on l’a mise. Le malheur c’est que vous me paraissez profondément gâté. Je vous ai suivi et observé tous ces jours-ci, j’ai vu vos notes, j’ai parlé à vos surveillants et à vos professeurs. Vous travaillez beaucoup, vous vous donnez du mal, vous êtes intelligent, vous vous conduisez bien--et vous ne réussissez pas. C’est que la grâce de Dieu n’est pas sur vous. Pourquoi? D’abord parce que vous ne priez pas du fond du cœur, ensuite parce que vous n’êtes pas un vrai chrétien. Vous ne réussirez jamais en rien, que c’est dommage!
Il s’arrêta et soupira. Bernard reconnaissait bien à part soi la justesse des observations sur la vanité de son effort et il en était profondément vexé. Il se défendit:
--C’est que je n’ai pas l’habitude de vos manières de travailler. Et puis, au tirage au sort des compositions orales, j’ai toujours les problèmes difficiles.
--Ne m’amusez pas avec vos «manières de travailler»; et ne me dites pas que le sort vous donne les problèmes difficiles. Vous ne vous en tirez pas, voilà tout, c’est le doigt de Dieu. Vous n’arriverez à rien dans la vie, vous serez toujours le dernier, le domestique des autres.