Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Part 13

Chapter 133,720 wordsPublic domain

Les jours passèrent. Les événements suivaient le cours que leur imposaient quelques hommes. La société fut constituée, le Conseil Général suivit le citoyen Soudouli; bientôt, réorganisée sur de nouvelles bases, munie d’hommes choisis et durement surveillés par Bernard, l’exploitation des asphaltières fut générale et s’annonça rémunératrice. Installé à Clermont d’où il rayonnait dans toutes les directions avec une des premières automobiles qui eussent paru sur le marché, Rabevel ne passait point de journée sans se rendre à la villa Galanda. Il ne se déclarait point, liant silencieusement la jeune fille de mille réseaux chaque jour plus resserrés; elle ne lui inspirait pas la grande passion grondante qu’Angèle avait déchaînée en lui mais une affection simple et reposante; et, vraiment, il la désirait pour femme. Mais qu’était-il? Le fils d’une catin; et il n’osait trop s’aventurer encore de peur de rendre inéluctable l’explication qu’il prévoyait. De leur côté, les Orsat retardaient leur retour à Paris; ils pressentaient une sorte de mystère mais n’osaient en réclamer la clé, tous trois timides et éblouis.

Pourtant, malgré ses méditations, nulle idée victorieuse ne venait à Bernard. Parfois, désespéré, il se demandait s’il ne vaudrait pas mieux abandonner définitivement Reine Orsat et aller faire amende honorable auprès de la passionnée Angèle. Ces hésitations lui étaient douloureuses.

--Quoi! songeait-il avec colère. De l’amour? de l’amour? J’en suis là, à me tourmenter comme «un enfant du siècle». Qu’est-ce que j’ai donc?

Mais sa lucidité ne souffrait en rien de la crise sentimentale; dès qu’il entrait dans son bureau tout était oublié. Ce fut à cette époque, c’est à dire en Décembre 1886, que mourut Rodolphe. Bernard rentra à Paris; la maison lui parut morne, les deux vieux ne quittaient plus le coin du feu; il suivit, les pieds dans la froide neige fondante, auprès de Noë, le triste cortège jusqu’au lointain cimetière. Au retour, il siffla un fiacre et y monta avec Noë et Eugénie. Il les regarda longuement: quelles belles figures honnêtes et pures! il les envia presque, puis il pensa à l’avenir, aux parents qui ne survivraient guère à Rodolphe et, pris d’une idée subite, il mit la main de la jeune femme dans celle de Noë: «Il faut vous marier dès que cela sera possible, dit-il, il est inutile de gâcher l’existence de deux êtres pareils». Noë le remercia d’un regard humide; Eugénie laissa rouler sans force sur les épaules de Noë un visage baigné de pleurs. Bernard se sentait infiniment triste, ému et heureux.

Le soir, il alla voir Abraham, il le trouva au milieu d’un fatras de livres et de paperasses: «J’ai conçu le projet de faire une Encyclopédie comme on n’en a jamais faite avant moi, dit-il. Que disent-elles pour la plupart, les Encyclopédies? Rien, auprès de ce qu’elles devraient dire; je veux faire quelque chose d’immense et de définitif, tu comprends?

--Et où en es-tu?

--A la lettre _A_, naturellement.

--_Naturellement_ me plaît. Alors tu te plonges dans les traités de géographie pour savoir ce qu’est l’Aar, dans la Bible pour reproduire _in extenso_ l’histoire d’Abimelech dont l’Éternel «bouchait les femmes par le bas» et ainsi de suite?... Tu es fou.

--Tu ne te doutes pas de la joie que procure la connaissance pure et désintéressée; chez nous autres Juifs, une génération reporte aux œuvres de l’esprit ce que la précédente a raflé à l’épargne. Tous, nous sommes des cerveaux nés pour la jouissance de l’esprit mais différemment orientés. Si je vis assez longtemps tu verras quelle œuvre j’accomplirai!

Une jeune femme entra qui n’était point Claudie.

--Voici, dit Abraham, ma collaboratrice, Juliette Tercelin, licenciée en toutes sortes de choses et qui ne vit que pour la science.

La jeune femme parut à Bernard insignifiante et il se borna à la saluer.

Puis il demanda:

--A part cela, rien de nouveau?

--Rien. Tu sais sans doute que François s’est marié avant son départ?

Bernard eut un haut-le-corps.

--Tu dis?

--Comment, il ne t’a pas écrit? Eh bien! voilà: la veille du jour fixé pour le départ, le père Régis s’est aperçu de graves sabotages dans le bateau; il a télégraphié ici, on a dû surseoir au départ, le retard prévu étant de trois semaines pour les réparations. Voilà mon François qui vient aussitôt à Paris, se présente comme un fou à la villa Riquet, voit Angèle: «J’ai compris, lui dit-il, que vous avez eu peur de la durée de l’attente, mais à présent je puis vous épouser, rien ne s’y oppose, mon père est d’accord. Si vous le voulez, nous serons mariés dans vingt jours». Angèle a accepté. Quatre jours après le mariage, le bateau filait. La voilà veuve pour trois ans.

Bernard suffoqué ne pouvait que répéter: «Ah! par exemple! ah! par exemple!» Une pointe aiguë lui fouillait le cœur; Angèle était à un autre. Un autre l’avait possédée! Il partit brusquement, dans un état de colère et de désespoir sans bornes; il eut la fièvre toute la nuit et ne s’apaisa qu’au matin.

Dès qu’il s’éveilla il se leva et se rendit chez Blinkine qui l’attendait avec Mulot. Les deux associés lui firent un accueil chaleureux et le félicitèrent d’avoir si bien remis l’affaire sur pied et enlevé des marchés importants.

--Il va falloir qu’on vous donne quelque chose sur les bénéfices, dit Blinkine. Que diriez-vous de cinq pour cent?

--Rien du tout. Nous avons compte à faire, répondit Bernard. Mettons-nous bien d’accord une fois pour toutes.

Et, fort tranquillement, devant les deux hommes d’abord furieux puis atterrés de leur impuissance, il expliqua comment il avait organisé l’affaire à son profit. «Vous voyez, dit-il, en achevant, que je suis gentil: je vous abandonne la moitié du bénéfice sans que vous ayez rien fait. J’espère que vous êtes contents?»

--Cochon, hurla Mulot, bougre de cochon! Il a fait ça à vingt ans! Qu’est-ce qu’il saura faire à cinquante, le salaud!

Le banquier n’en revenait pas.

--C’est qu’il a tout prévu, fit-il à mi-voix comme à soi-même, on ne peut rien, rien. Nous voilà associés en fait, et, encore, à condition qu’il le veuille.

Il mit la main sur l’épaule de Bernard.

--Vous voilà en selle, dit-il d’une voix grave où tremblait la rancune. Si vous devez marcher avec nous il faut nous épouser tout à fait ou pas du tout.

--Moi je veux bien. Qu’est-ce que vous m’offrez?

--Je vous offre de participer à nos affaires dans la proportion où vous nous céderez une part de celle que vous venez de réussir si brillamment sur notre dos. Ainsi nous ne pourrons pas nous trahir mutuellement. Ça vous va?

--En principe oui. Reste à savoir ce que c’est que vos affaires.

--Nous vous mettrons au courant. Tenez, pour commencer, nous sommes fortement engagés dans la maison de Bordes, l’armateur; voulez-vous étudier la position, aller à Bordeaux et, au retour, nous dire si un échange de parts vous paraît possible?

--Qu’est-ce qu’il manigance? se dit Bernard. Mais il avait beau réfléchir, il n’apercevait aucun danger. «Après tout, le vieux est peut-être sincère, il a envie de participer aux asphaltières qui sont une bonne affaire et de pouvoir compter sur moi. Et puis, je peux toujours voir?» Il dit à voix haute: «C’est à voir. Préparez-moi un dossier que j’étudierai cet après-midi et si l’affaire me paraît intéressante je prends ce soir le train pour Bordeaux afin de voir sur place le matériel et les installations».

Il rentra à la rue des Rosiers après avoir fait emplette de quelques cadeaux de prix pour Noë et Eugénie; leur plaisir véritable lui fit du bien. Après déjeuner, il remonta à sa petite chambre du cinquième. Il s’installa à sa table, ouvrit son dossier, mais ne put pas lire et se mit à pleurer tout doucement, disant d’une pauvre voix sans timbre: «Angèle, ma petite Angèle». A quoi bon maintenant la fortune, la puissance, à quoi bon l’humiliation de ses patrons de la veille, si ce qu’il avait de plus cher ne pouvait plus lui appartenir! Il sanglotait. Quoi! il se croyait si fort et il avait lâché la proie pour l’ombre! En quoi avait-il besoin de cette petite Orsat; n’avait-il pas parfaitement réussi sans elle? N’aurait-il pas réussi avec les seuls moyens de son intelligence? Et, dérision amère, près de se marier avec Reine il songeait tout à coup que le poids de son hérédité rendait à peu près impossible un tel mariage. Angèle, Angèle! dire qu’il avait cru que la fortune seule était digne de solliciter l’activité d’un homme comme lui! Mais qu’était-il donc? Lorsqu’il avait Angèle il ne songeait qu’à la fortune; lorsque la fortune lui souriait le souvenir d’Angèle empoisonnait son bonheur. Il passa une longue heure à se désoler; la jeunesse reprenait ses droits; il sentait le besoin d’être aimé, cajolé et plaint; il pleura tout son saoul, échafauda mille projets plus irréalisables l’un que l’autre, puis finit par se calmer peu à peu. Il put entamer sa lecture et dès que son attention fut accrochée, l’objet de son étude exista seul désormais pour lui. Quand il eut achevé, il écrivit une lettre aimable à Mr. Orsat lui faisant prévoir qu’il ne rentrerait pas de sitôt et contenant une phrase flatteuse et fort amicale pour Reine. Puis il dîna sans appétit, remonta à sa chambre et s’endormit d’un sommeil de plomb.

Ce fut Eugénie qui vint l’éveiller, porteuse d’un bol de chocolat. «Il est très tard, grand paresseux, lui dit-elle, avec ce sourire voilé qui était un de ses charmes. Mr. Blinkine t’attend en bas, il te croyait parti pour Bordeaux.»

--Bougre! fit Bernard, il est bien pressé. Tiens, ajouta-t-il, pris d’une idée subite, on va s’amuser à lui faire grimper les cinq étages à ce banquier. Dis-lui que je ne me sens pas très bien et que, réflexion faite, il est probable que je ne donnerai pas suite à l’affaire que nous avons en vue.

Eugénie descendit et, dix minutes après, suant et soufflant, le banquier s’installait au chevet du jeune homme.

--Alors, quoi? dit-il, réellement inquiet. Puis, voyant que Bernard restait muet:

--Ne croyez pas que je joue au plus fin, ajouta-t-il. C’est très simple, je viens de recevoir un télégramme qui m’effraie et qui est relatif à nos affaires Bordes. Comme je vous croyais décidé à aller à Bordeaux je voulais vous confier le soin d’arranger ce qui pouvait être cassé. Il n’y a pas autre chose. Si vous vous méfiez, arrangeons nos affaires, quittons-nous bons amis et ne parlons plus de rien.

La curiosité de Bernard s’éveilla:

--Un télégramme? fit-il. Faites voir.

--Le voici, dit Blinkine.

Bernard déplia le rectangle bleu et lut:

«Bordes armateur Paris.

«De Gibraltar 19 Décembre 1886.--Avons rencontré 12 Décembre par le travers Agadir voilier _Scintillante_ Capitaine Régis désemparé suites tempête deux mâts brisés. Avons aidé effectuer réparations fortune mais suffisantes pour regagner port. _Scintillante_ cingle Bordeaux où parviendra vraisemblablement trois janvier si mer calme et vents normaux de saison.

«Corbett Commandant vapeur _Everready_ de Glasgow.»

Un flux de pensées se pressait sous le crâne du jeune homme. Il sauta de son lit en marmottant à voix inintelligible; il fit rapidement sa toilette sans s’occuper de son visiteur. Quand il fut prêt, il lui dit:

--Eh bien! nous descendons?

Ils s’arrêtèrent à l’appartement et Blinkine entendit Bernard dire à sa tante par la porte entr’ouverte: «Veux-tu préparer ma valise, je te prie; je partirai ce soir pour Bordeaux».

Sur le trottoir, le jeune homme s’arrêta et se tournant vers le banquier:

--Sale affaire, hein? Et il n’y a pas d’assurances dans ce métier-là? Enfin, en tous cas, c’est trois mois d’immobilisation pour le bateau. Je crois qu’il n’y a qu’une chose à faire; dès l’arrivée de la _Scintillante_ à Bordeaux, déménager la cargaison sur un autre de vos bateaux s’il y en a de prêt à partir: il ne faut pas perdre une minute. S’il n’y en a pas de prêt, il faut en préparer; au besoin, changer tout le programme actuellement prévu; un départ pour l’Angleterre ou le Maroc peut se remettre; cette cargaison-là n’aura déjà que trop attendu. C’est votre avis? Oui. Eh bien! je pars ce soir pour arranger tout cela. Faites le nécessaire par télégramme pour que l’agence de Bordeaux se mette à mes ordres dès demain. Je vous quitte.

Il alla au prochain kiosque à journaux et acheta quelques feuilles du jour; ses yeux cherchèrent immédiatement parmi les annonces de dernière page:

--Voyons, dit-il, j’ai souvent remarqué pourtant cette annonce; je vais bien la retrouver.

Il examina sans succès le _Soleil_, le _Petit Journal_, l’_Écho de Paris_ et il désespérait de trouver ce qu’il cherchait lorsqu’en dépliant le _Gil Blas_ son regard tomba précisément sur une annonce ainsi conçue:

Rudge, 3 bis rue St Joseph. Missions confidentielles, divorces, renseignements, poste privée, filatures tous pays. Discrétion d’honneur.

--_Discrétion d’honneur_ est joli, conclut-il avec un sourire. Il sauta dans une voiture et donna l’adresse qu’il venait de lire. Le cheval partit au trot et, un quart d’heure après, il s’arrêtait devant la plus sordide des maisons de l’infecte ruelle qui porte le nom de Saint-Joseph. Il gravit avec dégoût plusieurs étages, ouvrit une porte et se trouva devant un personnage qu’il ne perdit pas son temps à considérer.

--Voici, lui dit-il, ce qui m’amène; si je comprends bien votre annonce vous vous chargez de recevoir et d’expédier la correspondance de vos clients. Oui? Bien. Pouvez-vous faire envoyer de Bordeaux un télégramme à l’adresse que je vais vous indiquer?

--Certainement, répondit le mouchard. Il me suffit de télégraphier à mon correspondant le texte du télégramme en question en le faisant précéder de son adresse et de quelques mots conventionnels.

--Quel temps cela demandera-t-il?

--Il est onze heures, mon télégramme sera remis à mon correspondant à une heure et réexpédié aussitôt par lui à son adresse définitive, c’est-à-dire à...?

--A Paris.

--Eh bien! le télégramme sera à Paris à trois heures au plus tard cet après-midi.

--Ça peut aller, dit Bernard. Quel est votre prix?

--Dix francs, Monsieur; plus, bien entendu, les frais de poste.

--C’est juste. Voulez-vous me donner de quoi écrire?

Il s’assit à une table et rédigea le télégramme:

«Madame François Régis, Villa Riquet, 15, rue Saint Paul, Paris.

«Sommes prévenus par sémaphore Pointe-de-Grave _Scintillante_ en vue, retour Bordeaux pour avaries graves dues tempêtes récentes. Préparons tout pour nouveau départ aussi rapide que possible sur autre voilier après déchargement cargaison. Pensons votre mari arrivera demain matin et repartira après quarante-huit heures maximum. Avons cru devoir vous prévenir et retenir chambre Grand-Hôtel. Hommages.

GARIAL.

Directeur trafic succursale Bordeaux

Maison Bordes.

Il paya et, regardant fixement le mouchard:

--Surtout pas de tricherie, hein? Si ce télégramme n’est pas arrivé à trois heures, je suis ici à quatre heures et je vous casse la gueule.

L’individu ne se troubla pas:

--Monsieur peut être tranquille, dit-il, nous avons la meilleure clientèle de Paris et la plus difficile.

La voiture attendait devant la porte.

--Passez à la Grand-Poste, dit Bernard au cocher, et de là vous me mènerez 84 bis Quai de l’Horloge où vous attendrez.

De la poste il envoya un télégramme au Grand-Hôtel de Bordeaux retenant une chambre pour deux personnes au nom de François Régis puis, au seuil de la maison d’Abraham Blinkine, il descendit.

Son ami était en train de déjeuner avec «l’auxiliaire».

--Te voilà donc! s’écria-t-il sur un ton de surprise joyeuse. Tu viens déjeuner à la fortune du pot?

--Non. Je n’en ai guère envie. Je viens te demander un service.

--Il y a quelque chose de cassé?

--Presque...

--Enfin quoi?... Puis-je tout de même déjeuner? Allons, assieds-toi, on va ajouter un couvert, nous bavarderons un peu; ça va se remettre et à tout à l’heure les choses sérieuses.

Midi sonnait. Bernard songea qu’il avait le temps.

--Je me laisse faire, dit-il, détendu.

Il s’aperçut avec étonnement qu’il avait grand appétit. Seule la tension nerveuse le soutenait depuis quelques jours.

--Eh! mais, tu dévores, s’écria Abraham comiquement. Maria! Maria! ajoutez une omelette de six œufs au jambon!

--Tu me vexes, repartit Bernard en riant.

--Petite vengeance! car il paraît que tu as joué un fameux tour au sieur Roboam Blinkine, mon père, hein?

--Ah! tu es au courant?

--Vaguement. On dit que tu es tout ce qu’il y a de malin. La paire Blinkine-Mulot est partagée entre la rancune, l’admiration et le courroux. Je te conseille tout de même de te tenir à l’œil car au premier tournant, ils te pigeront.

--Bah! fit Bernard, non sans fatuité. Quelle est ta situation vis-à-vis de ton père?

--Au point de vue galette? indépendante. Mon père m’a fait au jour de ma majorité donation d’un certain nombre de titres excellents: obligations de chemins de fer, rentes françaises, actions de la Banque de France, des mines du Nord, de l’affaire Bordes, qui dorment dans un coffre. Cela représente un capital voisin de 800.000 francs et une cinquantaine de mille francs de coupons annuels. Je suis donc tranquille et mon père et toi pouvez vous livrer à votre sport et vous abîmer un peu sans que j’y voie d’inconvénient. Je me demande même comment j’ai pu m’intéresser à autre chose qu’à la science pure et même à autre chose qu’à cette science particulière qu’est l’histoire.

--Comment l’histoire? Je te croyais plongé dans l’Encyclopédie?

--Oh! ce fut une erreur, cela...

--Récente, récente, dit Bernard d’un ton ironique.

--Sans doute. Mais enfin une erreur profitable qui m’a ouvert les yeux. C’est elle qui m’a montré que j’ignorais l’histoire et que celle-ci seule importe à notre connaissance pour les enseignements qu’elle nous donne et la règle de vie qu’elle nous propose. Aussi me suis-je mis à composer une histoire universelle sur un plan tout nouveau. Écoute-moi ça.

Il exposa ses idées à Bernard qui paraissait l’écouter mais ne songeait qu’à autre chose et, soudain tirant sa montre; dit: «Une heure! tu me raconteras tes boniments une autre fois, mon petit. Prends ta canne, ton chapeau et ton pardessus. Pas besoin de parapluie, il fait sec et j’ai une voiture en bas. Et filons.» Blinkine se hâta. Rabevel prit les devants; il entendit derrière lui un chuchotement et un bruit de baisers.

--Tiens, dit-il, quand ils furent seuls dans l’escalier, tu embrasses ta collaboratrice? Lui as-tu promis de l’épouser à celle-là aussi?

--Certainement; c’est le seul moyen d’avoir un bon service; mais je vais la laisser bientôt là. Elle n’était pas mauvaise pour l’Encyclopédie, mais elle n’entend rien à l’histoire; elle ne fait plus l’affaire.

--Ah! Sardanapale!

--Mais non, mais non, dis plutôt: Salomon! Où allons-nous?

--Nous allons, rue Saint Paul, chez qui tu devines. Voilà; tu viens faire une visite à Angèle et tu restes avec elle jusqu’à ce qu’elle reçoive un télégramme. Ta mission est de l’empêcher de sortir, tu comprends? Pourquoi? C’est simple: Tu sais que je m’occupe de la maison Bordes avec ton père. La _Scintillante_, le bateau de Régis, a été sérieusement endommagé en vue des côtes du Maroc et a dû rallier Bordeaux au plus vite. Un vapeur anglais qui l’a rencontrée nous en a avisés de Lisbonne. Ton père sait tout cela. Ce qu’il ne sait pas c’est que François a profité du vapeur pour rentrer; arrivé à Lisbonne, effrayé de sa propre audace, il a demandé par télégramme à son ami Garial ce qu’il lui conseillait de faire; et Garial m’a consulté officieusement. Évidemment ce n’est pas régulier, il devait rester à son bord et son père est aussi coupable que lui, mais enfin c’est un jeune marié, n’est-ce pas? on comprend ces choses-là. Il vaut mieux que son administration n’en sache rien, bien entendu, mais j’ai pris sur moi de dire à Garial qu’il lui télégraphie de se rendre à Bordeaux; il y sera demain. D’autre part, Garial doit télégraphier avant midi à Angèle officiellement que le sémaphore de la Pointe de Grave a signalé la _Scintillante_ du retour de laquelle il est prévenu. Tu comprends? Ainsi s’il y a quelque chose qui marche mal, Garial rejettera tout sur une erreur du sémaphore et l’affaire n’aura pas d’autres suites. L’essentiel pour l’instant est que la femme de François ne sorte pas avant trois heures, heure à laquelle elle aura certainement reçu son télégramme. Ainsi elle aura le temps de se préparer pour prendre le train ce soir.

--Mais, je ne comprends pas pourquoi tu ne la préviens pas toi-même?

--Ah! non, mon vieux, j’en fais assez en fermant les yeux sans vouloir montrer davantage comment je favorise quelque chose d’absolument irrégulier. Qu’Angèle sache que je suis un personnage chez Bordes, cela est nécessaire. Mais il faut qu’elle m’évite et qu’elle évite tout le monde de chez Bordes afin de fuir toute complication.

--Tout cela n’est guère limpide, conclut Blinkine. Enfin, moi, je veux bien...

La voiture s’arrêta peu après.--«Dis au cocher de t’attendre au coin de la rue, souffla Bernard tandis qu’Abraham descendait. Comme le fiacre repartait, il entendit le bruit de la grille qui s’ouvrait et une voix, ah! la chère voix qui lui fendit le cœur, une voix bien connue qui s’écriait:

--Quelle heureuse surprise! et moi qui allais sortir!

--J’ai de la chance, conclut-il. La voiture s’était mise en station au bord du trottoir. Il s’installa commodément et se mit à rêvasser; il revoyait Angèle, il repassait tous les moments d’autrefois. Ah! vivre avec elle, toujours! qu’allait-il tenter! il ne percevait pas la fuite du temps. Et il ne put s’empêcher de dire «Déjà!» lorsque, au bout d’une heure et demie, Abraham ouvrit la portière et s’assit auprès de lui en disant:

--C’est fait; tu n’avais pas menti: elle m’a montré le télégramme de Garial». Il ajouta d’un ton amicalement moqueur: «Naturellement, elle prendra l’express de ce soir. Elle est aux anges».

Elle est aux anges! Rabevel eût tué son ami pour ce mot.

Avec quelle impatience frénétique il attendit le soir!

L’express partait d’Austerlitz à neuf heures. Il dîna à six heures. Dès sept heures un quart, muni de son billet, il se dissimulait dans un coin obscur des salles d’attente, d’où il pouvait par la vitre observer le portillon d’accès aux quais sans être vu lui-même. A huit heures et demie, dans la foule mouvante, il reconnut soudain celle qu’il aimait. Elle était seule; et là, parmi tant de personnes indifférentes, cette personne divine, comment passait-elle inaperçue? Ses artères battaient avec violence; Angèle s’avançait suivie d’un homme d’équipe qui portait sa valise; il ne semblait pas que rien pût altérer la beauté de son visage; elle allait sereine, un peu hautaine, et Bernard imaginait qu’elle portait avec elle son paradis. La cohue se pressait au portillon; pour l’éviter, Angèle s’arrêta un peu à l’écart, offrant à la pleine lumière qui la sculptait sa figure pensive; Bernard y cherchait avidement la trace du passé récent: leurs amours si ardentes et si brusquement rompues, les stigmates de la possession, rien ne subsistait; rien n’entamait cette admirable matière; il en fut à la fois bienheureux et chagrin; et, plus que jamais, il se sentit épris et prêt à tout sacrifier. «Le bonheur de ma vie est en elle, se répétait-il, en elle seule.»