Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 1 (of 3)

Part 1

Chapter 13,820 wordsPublic domain

LUCIEN FABRE

RABEVEL OU LE MAL DES ARDENTS

* LA JEUNESSE DE RABEVEL

«Il n’y a pas de passion sans excès.»

Pascal.

Treizième Édition

PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle, (VIme)

DU MÊME AUTEUR:

Connaissance de la Déesse, avant-propos de Paul Valéry (Société Littéraire de France, 1919) Épuisé

Les Théories d’Einstein. (Payot, 1921)

Vanikoro (Nouvelle Revue Française, 1923) Épuisé

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A à H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE VINGT DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a à l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750 ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.

COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1923

PARENT. ET FRAT. ABAFFECT. LUC. EOR. DIC.

CHAPITRE PREMIER

Le premier Octobre 1875 qui était un mardi, vers les trois heures de relevée, un homme sortit subitement de la maison qui porte encore le numéro vingt-six dans la rue des Rosiers. Il tombait une grosse pluie froide. L’homme maugréa un instant sur la porte en ouvrant son parapluie. Puis il se retourna brusquement, assujettit sur la tête d’un gamin qui se tenait dans l’ombre du couloir, un capuchon de laine bleue et partit à grandes enjambées, au milieu de la boue et d’un ruissellement de torrent, tandis que l’enfant dont un cartable battait le dos, trottinait sur ses pas en geignant et toussant.

Ayant suivi la rue jusqu’au bout dans la direction de l’Hôtel de Ville, ils traversèrent le passage des Singes, remontèrent la rue des Guillemites et prirent enfin la rue Sainte Croix de la Bretonnerie. Le gamin à bout de souffle tirait la jambe si bien que l’homme ne l’entendant plus piétiner tout contre lui se retourna et, distinguant sous le capuchon le petit visage rougi, s’arrêta en souriant:

--Je cours donc si vite, petit Bernard? lui dit-il.

--Oh! oui, oncle Noë, répondit l’enfant avec assurance. Mais je te ferai trotter moi aussi quand je serai plus grand que toi.

--Eh! qui te dit que tu deviendras plus grand que moi, moucheron?

--Je le sais bien, moi.

Noë Rabevel regarda son neveu. L’enfant assez grand pour ses dix ans semblait robuste. Ses cheveux bouclés qu’il portait longs adoucissaient un peu une mine têtue et sournoise qui gâtait l’intelligence des yeux vifs. L’homme poussa un soupir et marmonna quelques mots. Mais l’enfant tendait l’oreille et l’observait de côté d’un regard fixe qu’il surprit et qui lui pesa. Il sentit après un peu de réflexion son étonnement et sa gêne.

--Damné gosse, se dit-il, qui ne sera pas commode.

Il avait ralenti l’allure et ils firent encore quelques pas en silence. Noë poursuivait le cours de ses réflexions.

--Bon Dieu, oui, songeait-il, qu’il grandisse et tant mieux s’il est capable de faire autre chose qu’un menuisier ou un tailleur. On en sera enfin débarrassé.

Une calèche lancée au grand trot de ses deux chevaux les dépassa et projeta sur sa cotte de velours une flaque de boue luisante.

--Les cochons! fit-il.

--Je les connais, dit l’enfant. C’est Monsieur Bansperger, tu sais, le fils du rabbin? Il est avec une dame. Il va voir son père sans doute.

--Oui, il a eu vite fait fortune celui-là avec les fournitures de la guerre, grommela Noë.

Un camarade d’école, de quelques années à peine plus âgé que lui; oui, il devait être de 1844, ce qui représentait une différence de cinq ans; il s’était enrichi tandis que d’autres, dont lui-même, faisaient le coup de feu dans la mobile et allaient pourrir dans les casemates glacées de la Prusse.

--Pourquoi tu n’es pas riche comme ce Bansperger? demanda l’enfant comme si les pensées de son oncle ne lui avaient pas échappé.

--Parce que, mon petit, il faisait du commerce tandis que je me battais.

--Et l’oncle Rodolphe se battait aussi?

--Oui, mon frère se battait aussi.

--Mais pourquoi Bansperger ne se battait-il pas?

--Bansperger était Polonais, mon petit Bernard.

--Alors, pour devenir riche, il valait mieux être Polonais?

--Oui, pendant la guerre. Mais à présent cela n’a plus d’importance...

--Alors je pourrai rester Français? demanda l’enfant.

Noë eut un serrement de cœur qu’il reconnut bien. Souvent les réflexions de son neveu le transperçaient.

--Je pourrai rester Français? répéta l’enfant d’une voix insistante.

--Oui, répondit Noë, avec une émotion qu’il tentait vainement de surmonter. Sais-tu que c’est un grand honneur d’être Français?

--Pourquoi? demanda Bernard.

--Ah! le maître te l’expliquera! D’ailleurs, nous arrivons.

Ils s’arrêtèrent devant une vieille bâtisse en pans de bois, toute vermoulue, où déjà stationnaient des groupes d’enfants et de grandes personnes. Le menuisier reconnut quelques amis et bavarda un instant avec eux sous le déluge qui ne cessait point.

--Alors, vous menez ce gosse au régent? lui demandait-on.

--Ma foi, oui, c’est de son âge; il faut bien qu’il apprenne son alphabet. Et puis, quelques coups de rabot au caractère ça ne fait point de mal, pas vrai? Surtout que le petit gars ne l’a pas toujours verni; hein, Bernard?

Mais l’enfant se taisait; il avait un pli au front et semblait méditer.

--Il est toujours comme ça, ce petit, c’est une souche, dit Noë à ses interlocuteurs; on ne sait pas d’où ça sort.

Bernard leva les yeux.

--Tu ferais mieux de te taire, fit-il d’un ton froid qui remua les auditeurs.

--Voilà, s’écria l’oncle en prenant ceux-ci à témoin, voilà comment me parle ce gosse. Et c’est mon neveu; et j’ai seize ans de plus que lui!

«Et encore moi, ça m’est égal, je ne le vois guère que quand il descend à l’atelier, et aux repas. Mais avec mon frère Rodolphe, le tailleur, qui est marié, lui, et chez qui nous sommes en pension, c’est pareil. On ne peut pas dire qu’il soit grossier; mais il vous a des raisonnements et tout le temps des raisonnements. Tout le jour, je l’entends à travers le plancher qui fait damner les compagnons tailleurs à l’étage et qui leur mange tout leur temps. Ça veut tout savoir, et ça a un mauvais esprit du diable. C’est un badinguet de mes bottes, quoi!

--Une bonne claque, dit un gros monsieur décoré, une bonne claque je vous lui donnerais, moi, quand il veut faire le zouave. Pourquoi vous ne le corrigez pas?

Noë eut un petit mouvement de stupéfaction.

--Eh! bien, répondit-il, c’est vrai, vous me croirez si vous voulez, on n’y a jamais songé. Ce gosse-là, c’est pas tout le monde. Rien ne nous empêcherait, pas? Mais c’est comme le mauvais bois. Comment qu’on veuille le prendre, au guillaume ou au bouvet, on l’a toujours à contrefil; il répond comme un homme. Alors... Et, ajouta-t-il après un instant en baissant la voix et après avoir constaté que Bernard regardait ailleurs, que voulez-vous? le gronder, ça passe, mais le battre, je crois bien que j’oserais pas!

A ce moment la porte de l’école s’ouvrit et le maître parut sur le seuil. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, aux longues moustaches fatiguées, qui traînait les pieds dans des savates. Il ôta sa calotte défraîchie à pompon noir pour saluer son monde; puis, d’un tic qui l’agitait tout entier, il secoua ses vêtements verdis par l’usage et d’où s’envolaient de la poussière et du tabac à priser. Noë le regardait avec admiration.

--Tu sais, dit-il au petit, c’est un savant et un républicain de la première heure. Il était près de Lamartine en 48 et il possède encore des lettres qu’il a reçues de Béranger et de Victor Hugo. C’est un Père du peuple, ça. Tu as de la chance d’avoir un pareil maître.

Mais Bernard contemplait les vêtements avachis du pauvre homme et sa contenance misérable; un grand air d’ennui, de tristesse et de solitude émanait du pédagogue. L’enfant y cherchait vainement l’éclat des rêves, la féerie de la science, toute la lumière de ces paradis dont ses oncles, petits patrons intelligents et cultivés, lui parlaient si souvent. Cette minute qu’il avait attendue longuement, et longtemps souhaitée, lui parut tellement morne qu’il sentit monter les larmes. Il se retint par orgueil et fit du coin de la bouche une mauvaise grimace; son démon coutumier lui souffla le mot le plus propre à blesser Noë:

--Il n’est pas reluisant ton bonhomme, lui dit-il; et il souffla avec dérision.

A peine achevait-il qu’il sentait à la joue une brûlure cuisante: pour la première fois de sa vie on l’avait giflé. L’oncle et le neveu se regardaient aussi interdits l’un que l’autre. Le maître d’école les aborda:

--Que viens-tu de faire, Noë? dit-il d’un ton de reproche.

Mais l’enfant, les yeux humides, le prévint:

--Il m’a battu parce que je ne vous trouve pas reluisant.

Le père Lazare hocha la tête.

--Il est pourtant vrai, dit-il, que je ne me soigne guère. L’observation de cet enfant m’est une leçon, Noë, et elle me profitera plus que ne t’ont profité celles que je t’ai données. Où irons-nous, mon pauvre ami, si tu ne sais pas respecter le citoyen qui dort dans cette petite âme d’enfant? Que nous donneront les institutions dont nous rêvons et qu’ont préparées les barricades et la défaite des tyrans, si nous ne conservons intacte la bonté naturelle, si nous ne l’éduquons, si nous ne révérons la raison dans cette source si pure où elle nous apparaît à l’état naissant?

Il s’exprimait à voix presque basse, si bien que nul ne les avait remarqués. Il les avait conduits en parlant dans un coin obscur de l’école où les enfants déjà prenaient leur place au milieu d’un murmure joyeux tandis que les parents se rassemblaient au fond de la salle pour échanger des nouvelles ou des témoignages d’amitié.

--Je vous jure, dit Noë tout rouge, je vous jure...

--Eh! sur quoi veux-tu jurer, mon ami? L’Être suprême est bien loin et nul ne sait ce qu’est devenu Jésus, le plus grand des hommes. Les formes de la superstition demeurent-elles à ce point vivantes dans les cœurs de vingt ans? La tâche d’éduquer l’humanité est la plus lourde et la plus ingrate. Faut-il donc douter du progrès? Autrefois, ton père, comme toi, poussait le riflard en chantant _Lisette_. Mais il avait à peine desserré le valet et rangé les outils qu’il prenait, pour les dévorer, tous les ouvrages des émancipateurs.

--Il le fait encore, remarqua le jeune homme comme pour lui-même. Mais nous le faisons aussi, Maître Lazare. Moi, évidemment, je suis encore un peu jeune vous comprenez; j’en suis toujours à revenir aux livres moins secs...

--Oui, dit le maître en lui prenant affectueusement le bras, je sais bien que le sang des faubourgs ne ment pas. Va, tu peux lire les poëtes, ils ne sont pas les ennemis de la République, nous ne l’ignorons pas, quoi qu’en dise Platon.

Il ferma à demi les yeux et sourit à sa vision. C’était là, tout à côté, que, près de lui, Lamartine... Depuis, il y avait eu l’Usurpateur, puis, la défaite, la Commune... Cette belle Commune qui avait pourtant, de l’Hôtel de Ville, laissé les ruines fumantes... Bah! songeait Lazare, crise de croissance. Et Noë qui rêvait aussi disait, tout doucement, avec amour:

_Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages..._

--Le progrès, Noë, le progrès, murmura le maître. Il se pencha vers l’enfant qui avait ôté son capuchon et son béret. Sa main dégagea des boucles un beau front lumineux mais serré aux tempes, froncé près des sourcils sur une arête coupante et dure.

--Il est fait pour tout comprendre, ce petit, dit-il au jeune homme à voix basse.

--Pour ça, c’est sûr; reste le caractère; et là, dame, je vous assure qu’il n’est pas de droit fil.

--Ah? fit le maître pensif.

--Et puis, comment vous dire? Ce gosse-là c’est presque effrayant comme il ne pense qu’au sérieux. Il a tout le temps l’air de faire des expériences. Il va, il vient, mais toujours il calcule et il vous a des réflexions qui vous tournent quartier. Plus de nœuds que de bois sain je vous dis.

--A quoi paraît-il plus particulièrement s’intéresser? A quoi songe-t-il?

--Difficile à dire, pour moi qui ne réfléchis pas à vos affaires d’esprit. Mais enfin, je ne mentirai pas, au moins que je croie, si je vous disais qu’il me fait l’effet de ne pas guère penser à autre chose qu’au profit; au profit et aux moyens d’avoir du profit.

Le père Lazare qui regardait l’enfant releva la tête:

--Que c’est grave, que c’est grave. Il faut que j’y songe à tout cela... Mais attends encore. Je vais maintenant m’occuper de tout ce petit monde. En attendant, installe l’enfant à quelqu’une de ces tables, n’importe où; le rang est provisoire.

Il quitta le jeune homme; dans le groupe des parents qu’il connaissait à peu près tous il s’attarda encore un instant cependant que les écoliers achevaient de se placer suivant leurs préférences. Enfin, il gagna la chaire et il se fit peu à peu le silence.

--Je vais, dit-il, mes enfants, vous demander de vous lever l’un après l’autre. Chacun de vous me donnera son nom afin que je grave dans ma mémoire les traits qui répondent à tous ces livrets que m’ont apportés vos parents. Ne soyez pas intimidés et parlez-moi tout bonnement, comme à un ami que vous connaîtriez depuis longtemps.

Une trentaine d’écoliers répondirent d’une voix coupée par l’émotion. Noë fut frappé du nombre de noms étrangers qui blessaient son oreille au passage, Schalom, Hirschbein, Alheihem, Schapiro, Ionah, Mandelé, Pérès, Mocher, Séforim... Et, venue il ne savait d’où, une image de Ghetto médiéval s’imposa à ses yeux puis se dégrada peu à peu pour reprendre les couleurs familières de la rue des Rosiers. Il eut, un instant, le souci de la race et de la patrie; la calèche de Bansperger, d’une copieuse volée de fange, l’éclaboussa au plus bleu de l’âme; il en ressentit presque une douleur physique. Autour de lui, à voix basse, des personnages en lévite et en caftan parlaient et multipliaient les sourires, les clins d’yeux, précipitaient une mimique inconnue de l’occident.

--Ces gens-là aiment la France, se dit-il pour se rassurer, puisqu’ils viennent y vivre.

Il écouta, mais les étrangers parlaient yiddisch.

--En tous cas leurs enfants parleront français; ils seront Français.» Mais la calèche de Bansperger passait encore contre lui, il fit un pas de côté pour l’éviter.

--Je rêve debout et éveillé, ça n’est pas ordinaire, grommela-t-il, et je radote. J’ai le comprenoir mal affûté ce matin, faudra donner de la voie.

Pourtant, se rappelant encore l’incident du chemin, comme la réflexion de son neveu lui revenait à la mémoire, de nouveau il se sentit pincé au cœur.

--Si nous n’avons que cette graine pour reprendre l’Alsace...

Le père Lazare interrogeait justement l’enfant; debout, d’une voix nette et tranquille, son beau visage mat sous les boucles brunes tourné vers le maître, le petit Rabevel répondait sans l’ombre de timidité ni d’arrogance.

--Il est né bon, se disait le maître, il est évidemment né bon comme tous les êtres, mais il a dû être mal conduit... Un enfant élevé sans père ni mère... Pourtant ses oncles sont de si braves gens.

L’enfant se rassit. Il n’avait pas eu un regard pour ses voisins. Il examinait la grande salle, les murs recouverts d’images pédagogiques, les tableaux luisants comme des eaux profondes au bord des rives de craie, les rayons chargés de livres qui recélaient un formidable inconnu et enfin ce maître jugé quelques minutes auparavant sans indulgence et où déjà il devinait une puissance. Puissance encore occulte, amie ou ennemie, il ne savait; il ne se le demandait pas tout-à-fait; un obscur instinct triple de force, de ruse et de possession commandait l’observation. Les yeux grand ouverts, toute l’attention de son jeune esprit appliquée à comprendre, il écoutait la voix de ce vieil homme dont on lui avait dit qu’il lui donnerait ce qui était l’essentiel de la vie.

--Mes enfants, poursuivait le maître d’une voix infiniment douce tant s’y reflétait la sérénité du cœur, maintenant je vous connais tous. Vous voici autour de moi pour apprendre, c’est-à-dire pour devenir des hommes bons et forts. Quelques-uns d’entre vous sont nés dans des pays étrangers mais ils sont en France et seront Français, citoyens du premier des pays libres; ils y vivront utiles, respectés, aimés de tous. Vous êtes des petits enfants du peuple mais vous savez que vous pouvez espérer en la République. Vous pouvez devenir ce qu’il vous plaira de devenir. Enfants du peuple, vous pourrez commander un régiment, conduire un cuirassé, devenir banquiers, notaires, armateurs, députés, ministres. La République aime pareillement tous ses fils, juifs ou chrétiens, nobles ou roturiers, pauvres ou riches. Il s’agit pour vous d’être persévérants et laborieux. Et chacun, suivant son intelligence, arrivera, sans que rien au monde puisse l’arrêter, à la place digne de lui. Ainsi, mes petits enfants, travaillez, travaillez de tout votre cœur, non pas seulement pour contenter vos parents et votre maître qui déjà vous aime tous, mais pour assurer votre avenir.

Bernard avalait goulûment ces paroles dont beaucoup lui demeuraient étrangères mais dont le sens général ne lui échappait pas. Il se sentait né premier, au-dessus de tous, et brûlait déjà d’en donner les preuves. Et cette République dont les oncles ne cessaient de parler, elle devait donc l’aider? Mais le préférerait-elle? Oui, le maître disait qu’elle aimait pareillement tous ses enfants. D’abord, quels enfants? Lui-même n’avait aucune mère, il le savait bien. Ensuite on préfère toujours quelqu’un. Allons, on n’allait pas lui dire le contraire, à lui, Bernard, à dix ans! Pourtant...

Il regarda à la dérobée ses voisins. Puis s’adressant à l’un d’eux, un petit garçon de mine timide, aux yeux candides et tout rêveurs, il lui demanda son nom: François Régis, répondit l’enfant.

--As-tu compris tout ce qu’il a dit, le maître?

--Pas tout. Mais je sais ce que c’est qu’un armateur, dit le petit garçon tout fier.

Bernard fut blessé de cette supériorité.

--Moi aussi, fit-il sèchement. Et, ayant proféré son mensonge, il se tourna vers son autre voisin qui les observait. Celui-là s’appelait Abraham Blinkine; il montrait un visage souffreteux, prématurément ridé; des boutons blancs gonflaient son cou. Il regarda un instant Bernard de ses yeux mi-fermés, luisants d’une intelligence acérée, héritée d’une civilisation vieille de millénaires. Quand le petit Rabevel lui demanda à lui aussi s’il avait tout compris, il ne dit rien, haussant les épaules. Bernard, perplexe, baissait les yeux, mais, comme il les relevait à l’improviste, il surprit dans ceux d’Abraham une telle expression de finesse qu’il sentit, comme en un choc, que si le petit camarade n’avait rien dit c’était uniquement afin de ne pas le blesser par l’étalage d’une supériorité. Et, dans cet égard dont il n’aurait pas eu l’idée lui-même vis-à-vis d’un autre, il devina une ampleur telle, une puissance au regard de laquelle il se sentait si petit, que son humiliation fit remonter une boule amère dans sa gorge. Il serra sa langue entre ses dents pour ne pas crier.

Cependant le père Lazare annonçait qu’il remettait en liberté «ses jeunes étourneaux» et que la véritable classe commencerait le lendemain matin. Puis il fit ses dernières recommandations, donna tous les renseignements utiles pour l’achat des livres et descendit de sa chaire.

--Venez donc dîner avec nous, demanda Noë comme il le rejoignait. Cela fera plaisir à tout le monde.

--Je ne dis pas non, dit le régent, laisse-moi le temps de devenir un peu plus «reluisant...»

Il avait prononcé le mot sans regarder Bernard; mais celui-ci, bien qu’il eût entendu, ne rougit point. Seul, un mouvement de la mâchoire et qui décelait de la colère et non de la confusion, fit trembler légèrement sa joue.

Le père Lazare prit l’escalier; l’enfant s’assit au pupitre qui lui était destiné et, avec beaucoup d’attention, l’examina de tous côtés; puis il l’ouvrit, fit, à plusieurs reprises, jouer les gonds; s’étant aperçu tout-à-coup qu’il manquait une vis à l’une des charnières, il se mit en devoir d’en retirer une du pupitre voisin. Mais à peine l’eut-il retirée qu’il s’arrêta comme interdit. Il fit la moue, eut un imperceptible mouvement d’impatience contre lui-même comme s’il déplorait sa propre sottise et remit la vis qu’il venait d’enlever; puis, ayant avisé à quelques tables plus loin un autre pupitre, il mena cette fois son opération jusqu’au bout.

Noë qui, feignant de lire un journal, avait suivi son manège se demandait s’il devait admirer l’attention, la précision, la minutie et l’adresse de l’enfant, s’étonner de sa rare prudence ou essayer d’inculquer une idée de scrupule à une nature qui témoignait d’une parfaite et si calme absence de sens moral. Il l’appela, mais Bernard sembla ne pas entendre. «Il me boude, se dit le jeune homme, parce qu’il a reçu de moi cette première gifle»; et il se sentit attendri; ce serait la dernière, bien sûr; comment un tel mouvement d’humeur avait-il pu lui échapper? Il voulut faire la paix avec le petit sauvage; il l’appela de nouveau; mais l’enfant, levant enfin la tête et le regardant fixement, lui montra de tels yeux, et si chargés de haine, qu’il redouta l’avenir.

Le maître d’école descendait à ce moment. Ils sortirent tous trois.

--Voilà le temps qui s’est remis au beau, dit le père Lazare. Il est cinq heures et ton après-midi est perdue et bien perdue, mon petit Noë. Alors, si tu veux, nous allons prendre le chemin des écoliers.

--Bah! répondit le jeune homme, il faut que je passe tout de même chez nous pour avertir de votre arrivée...

--Oui, et que ta mère et ta belle-sœur se mettent en cuisine? Non, mon petit, rien de tout ça. Combien êtes-vous à table?

--Mes parents, mon frère et sa femme, Bernard et moi; cela fait six.

--Eh bien! quand il y en a pour six il y en a pour sept... Si tu veux, nous allons prendre la rue de Rivoli jusqu’au Châtelet et nous ferons tout le tour par la Cité et l’île Saint-Louis pour reprendre la rue des Rosiers par l’autre bout. Cela te va à toi, petit Bernard?

--Oui, Monsieur, répondit l’enfant d’une voix sans nuance.

--Alors, passe devant comme un homme, pour voir si tu ne te tromperas pas de chemin.

Quand Bernard eut pris quelque avance, le maître qui le regardait marcher et jugeait cette démarche forte et sûre, cette foulée sans distraction, se tourna vers Noë.

--Vois-tu ce qui le distingue des autres dans son allure, cet enfant? C’est qu’il n’applique son attention qu’à bon escient. Il ne fait point le badaud devant tout, il n’est pas non plus indifférent à tout, mais il discerne parfois un objet digne d’être observé et alors il s’arrête; il enregistre et il mûrit. Tu as dû remarquer cela fréquemment.

Noë avoua qu’il n’avait jamais prêté attention à la chose. Quand il sortait avec son neveu il ne s’en occupait guère, étant toujours pressé lui-même et il laissait courir le petit derrière lui.